A M. VELAY
Lyon, 12 juillet 1840.
Mon cher ami,
Voici une pauvre lettre qui vient timide et honteuse te demander encore une fois excuse pour son
paresseux auteur. Si tu l'écoutés jusqu'au bout, peut-être trouveras-tu réponse à quelques-uns de tes justes reproches : elle t'apprendra du moins plusieurs choses dont le résultat a été de ruiner singulièrement.mes loisirs pour le présent, et mes projets pour l'avenir.
La bienheureuse arrivée des vacances de Pâques avait interrompu mon cours et rendu à mes facultés locomotives leur entière liberté, lorsque le besoin de régler quelques affaires de librairie, peut-être aussi de respirer l'atmosphère intellectuelle de Paris, me fît essayer un petit voyage incognito de ce côté; affaire de trois semaines, distractions dont la santé devait se bien trouver, dépense bien placée, puisqu'il s'agissait surtout de terminer la vente de mon livre. Tout en effet s'est réalisé comme j'avais voulu, et de plus la jouissance inespérée de rencontrer chemin faisant le plus grand nombre de mes anciens amis : Lallier à Sens, où nous avons passé ensemble vingtquatre heures; à Paris, M. Bailly, Cazalès et toute la Revue Européenne, Saint-Chéron et Y Univers, Bonnetty et Y Université catholique, Montalembert enfin. Tout ce monde content et dispos, beaucoup d'activité dans la presse religieuse, de nouveaux écrivains comme Yeuillot, enlevés à l'ennemi et recrutés à la bonne cause, partout et en grand nombre les convertis de M. le curé Desgenettes; la chaire sacrée
occupée par M. Cœur, qui règne aujourd'hui, M. Bautain, le Père de Ravignan, et un abbé Marcelin bien capable, à en juger par le début, de leur tenir tête à tous un jour.
Ainsi, la foi reste seule entière, au milieu du fractionnement des partis et des écoles. On comptait déjà plus de trois nuances différentes dans l'opinion légitimiste, plus de six catégories distinctes parmi les dynastiques. Voilà que se trahissent maintenant les divisions haineuses de l'opposition républicaine. D'un autre côté, les jours sont bien loin, où le Globe ralliait au rationalisme l'élite de la jeune presse, où le triumvirat Cousin, Guizot et Villemain remplissait à la Sorbonne une tribune non moins puissante que celle du Palais-Bourbon. Maintenant nul recueil, nul cours public assez hardi pour formuler une doctrine ; plus de milieu pour la littérature hétérodoxe entre une critique stérile et un dévergondage impudique. En cet état, le terrain serait à nous, si nous avions assez d'hommes, si ces hommes s'unissaient pour distribuer leurs forces, s'ils étaient soutenus par les sympathies du dehors. Mais précisément tel est, si je ne me trompe, ce qui se prépare pour un temps déjà prochain. Les humbles efforts des petits et des plus obscurs auront peut-être contribué à frayer la route aux grandes choses et aux grands hommes. Il est évident que le mouvement qui se produisit sous
des formes diverses, tour à tour faible ou violent^ pusillanime ou indiscret, philosophique ou littéraire, le mouvement qui a amené le Correspondant, la Revue Européenne, V Avenir, Y Université, les Annales de philosophie chrétienne, Y Univers, les Conférences de Notre-Dame, les Bénédictins de Solesme, les Domicains de l'abbé Lacordaire, et jusqu'à la petite Société de Saint-Vincent de Paul, faits assurément très inégaux d'importance et de mérite : il est évident, dis-je, que ce mouvement corrigé, modifié par les circonstances, commence à entraîner les destinées du siècle. Justifié d'abord par le prosélytisme qu'il a exercé sur les incroyants, par l'affermissement de la foi dans beaucoup d'âmes, qui sans lui peut-être l'auraient perdue, fortifié par l'adhésion successive des membres les plus distingués du sacerdoce, le voici encouragé par le patronage du nouvel épiscopat; et la triple nomination de Mgrs Àffre, Gousset et de Bonald, sur les trois premiers sièges de France, lève nécessairement pour le clergé la longue quarantaine que nos idées, un peu suspectes, avaient dû subir. D'un autre côté la Propagande orthodoxe d'Angleterre et d'Amérique, la résistance catholique en Irlande, en Espagne et en Allemagne, s'accordent avec nous par leurs tendances, par leur polémique, par leurs manifestations, et l'union la plus cordiale règne sur tous les points, entre tous ceux dont
l'influence conduit les événements ou dirige les opinions. Le Cattolico de Madrid, la Revue de Dublin, le Journal des sciences religieuses de Rome, le Catholic Miscellany de Charleston, le Courrier de Franconie, nous tendent la main. Et les derniers actes publics de Saint-Siège : les allocutions contre la Prusse et la Russie, les bulles pour la suppression de la Traite, les encouragements donnés à toutes les nouvelles fondations dans l'Église, à toutes les réformes dans l'art religieux, cela, dis-je, achève d'éclairer la position, et de signaler, au moment où nous sommes, une transition remarquable.
L'époque qui finit, c'est celle de la Renaissance, celle du Protestantisme pour le dogme, de l'Absolutisme pour la politique, du Paganisme pour les lettres et les sciences. Chez nous, c'est l'école de Louis XIV, celle du xvme siècle, celle de la Gironde, celle de l'Empire et de la Restauration, qui assurément diverses et incompatibles dans leurs intentions et leurs moyens, eurent cependant ce vice originel commun, de prétendre remonter brusquement à l'antiquité et de renier le moyen âge.
Nous entrons dans une période dont nul ne peut prévoir les vicissitudes, mais dont il est impossible de méconnaître l'avènement. Néanmoins, il est d'heureux augure pour elle, qu'elle ait commencé
àU LETTRES DE FRÉDÉRIC OZANAM.
par une justice rendue au passé. La piété filiale porte bonheur. En se rattachant par le lien traditionnel aux éternelles vérités de la religion, aux laborieuses conquêtes de l'expérience humaine, on suivra désormais avec moins de péril l'instinct progressif qui doit enrichir et non pas répudier ce glorieux héritage. Les sciences marcheront d'un pas plus rapide, quand on ne leur contestera pas le terrain des premiers principes, et le talent ne se dissipera plus à remettre en question, auxix* siècle de notre ère, les problèmes dont le christianisme avait donné la solution définitive, après qu'ils avaient épuisé vainement toutes les forces du génie, pendant quatre mille ans d'ignorance et de doute.
J'ai parle de Y Univers, et je tromperais probablement ton attente, si je ne te disais pas ce que des rapports plus intimes m'ont donné à penser de la valeur et de la destinée de ce journal. Tous les rédacteurs m'en sont connus, et ils m'ont initié, pendant mon voyage, à la situation et aux ressources de leur œuvre, œuvre et non pas entreprise; car longtemps le journal ne s'est soutenu que par les sacrifices de quelques hommes généreux, qui y voyaient le seul organe acceptable de nos doctrines. Sans contredit, il y a encore beaucoup à désirer, et un peu à regretter dans le
fond et dans la forme de cette feuille; mais, du moins, elle me paraît offrir l'ensemble général le plus satisfaisant possible, pour l'état actuel des esprits.
. La Société de Saint- Vincent de Paul n'a pas éic non plus un des moindres sujets de joie et d'espérance que j'ai trouvés dans mon dernier séjour à Paris. L'époque de l'une de ses solennités, le deuxième dimanche de Pâques, m'a permis de la voir réunie, et dans toute l'étendue de son rapiêe accroissement. J'ai vu, réunis dans l'amphithéâtre de ses séances, plus de six cents membres qui ne forment pas la totalité de son personnel à Paris. La masse composée de pauvres étudiants, mais relevée en quelque sorte par l'accession des plus hautes positions sociales. J'y ai coudoyé un pair de France, un député, un conseiller d'Etat, plusieurs généraux, des écrivains distingués. J'y ai compté vingtcinq élèves de l'école normale (sur soixante-quinze qu'elle contient), dix de l'école polytechnique, un ou deux de l'école d'Etat-Major. Le matin, près de cent cinquante associés s'étaient approchés ensemble de la sainte table, au pied de la châsse du saint patron. On avait reçu des lettres de plus de quinze villes de France qui ont déjà des conférences florissantes ; un nombre à peu près égal s'est organisé octt te année. Nous voici près de deux mille jeune*-.
gens engagés dans cette paisible croisade de la charité catholique.
Il faut espérer que la force d'association, si malheureusement puissante pour ruiner les croyances de nos pères, saura faire quelque chose pour les relever parmi nous et nos enfants. Et puis dans cet âge orageux où nous sommes, il est heureux de voir se former, en dehors de tous les systèmes politiques et philosophiques, un groupe compacte d'hommes déterminés à. user de tous leurs droits de citoyens, de toute leur influence de gens instruits, de toutes leurs études professionnelles, pour honorer le catholicisme en temps de paix et le défendre en cas de lutte.
Enfin, lorsque le paupérisme envahissant se trouve furieux et désespéré en face d'une aristocratie financière dont les entrailles sont endurcies, il est bon qu'il y ait des médiateurs, qui puissent prévenir une collision dont on ne saurait imaginer les horribles désastres, qui se fassent écouter dans les deux camps, qui aillent porter, dans l'une des paroles de résignation, dans l'autre des conseils de miséricorde, partout le mot d'ordre : réconciliation et amour.
Voilà ce que nous devrions faire si nous en étions dignes. Mais que nous sommes loin d'une si belle vocation ! que de lâches habitudes à vaincre ! quelles
idées mesquines à abdiquer! quelle élévation et quelle pureté de caractère à acquérir pour mériter de devenir les instruments de la Providence, dans l'exécution de ses plus admirables desseins !
Mais j'oubliais la nouvelle annoncée au début de ma lettre, celle qui devait pourtant me servir d'excuse auprès de toi. Arrivé dans la capitale, — style de provincial, — je ne pouvais manquer de rendre mes devoirs à mon très honoré patron, M. le Ministre de l'instruction publique. Je reçus de lui le plus affable et le plus cordial accueil. Après m' avoir fait déjeuner à sa table ministérielle, il voulut bien s'informer de ma position et de mes vues ; et L m'exprima l'intention de me faire suppléer Quinet l'an prochain. Mais il a mis cette faveur à un prix dont il était naturellement le maître. Il a demandé que je vinsse concourir à Paris au mois de septembre pour l'agrégation de littérature, institution nouvelle au succès de laquelle il tient avec une affection d'auteur. Il m'a fait répéter son invitation par plusieurs amis, puis par le recteur, puis enfin par une lettre formelle, en sorte qu'il est impossible de m'y soustraire. Et cependant la difficulté du programme, hérissé des plus épineux textes grecs, a déjà failli plusieurs fois me désespérer, et avec les occupations que me donne mon cours, j'ai des peines infinies à trouver le temps rigoureusement
indispensable pour la plus superficielle préparation.
De là, désarroi complet dans mes correspondances, mes relations et jusque dans mes affaires; de là encore, plus d'espérance de pouvoir réaliser ce joli voyage projeté pour cet automne, et dont l'un des plus agréables épisodes devait être ta rencontre au bord du lac de Genève. Au lieu de partir joyeusement le bâton à la main, le sac sur le dos, le pied léger, la tête au vent, de courir par ces jolis chemins de Suisse, à travers les beaux vallons verts, que couronnent à des hauteurs prodigieuses les sommets des glaciers; au lieu d'aller saluer Fribourg, Berne, Thun, Schwilz, Einsiedeln, Constance, d'aller visiter ces merveilles de l'art catholique renaissant, qui font l'honneur de Munich, et de redescendre ensuite par les pittoresques passages du Tyrol, à Venise, à Padoue, à Vérone, à Milan, de réaliser enfin le féerique pèlerinage rêvé depuis six mois, il faut faire une excursion d'une autre nature à travers les aspérités de la littérature grecque, parmi les innombrables créations des lettres latines, françaises, étrangères, voyage intellectuel qui ne serait pas sans charme, s'il se pouvait faire à loisir, stationnant aux plus beaux points de vue, s'arrêtant aux buissons fleuris de la route, assez pour détacher le frais bouton sans se déchi-
rer aux épines. Mais point : ilfaut passer en courant par toutes ces admirables choses, il faut cueillir d'une main hâtive, au risque de les flétrir et de les déshonorer, tant de beautés poétiques; il faut en faire, au lieu d'une couronne, un lourd paquet, et puis les soumettre aux profanes élaborations de la chimie littéraire, les infuser, les analyser, les pulvériser au gré d'une critique pédantesque, s'ingurgiter comme un breuvage la plus grande quantité possible de réminiscences, et arriver tout saturé de grec, de latin, d'allemand, devant la docte Université, à l'effet d'y faire preuve d'un savoir quasi universel.
Si à ces études urgentes et précipitées tu joins les préparatifs de mes leçons de droit commercial, si tu y ajoutes les petites mais nombreuses exigences des affaires et de la vie sociale, à laquelle néanmoins je suis contraint de me soustraire autant qu'il est possible, tu comprendras à peu près, mon cher ami, la gêne, et, si je puis le dire, la détresse de temps où je me trouve.
Il ne faut rien moins que cela, pour appeler ton indulgence non seulement sur le long délai, mais aussi sur l'incroyable désordre de celte lettre écrite en partie au temps ordinaire du sommeil. Je vois que j'omettais de te dire que mon frère est revenu de Rome, m'apportant, avec une foule de nouvelles
intéressantes, une lettre de l'abbé Lacordaire. Après avoir terminé son noviciat, il le fait faire à huit jeunes gens, tous d'une grande distinction, qui lui sont venus de France. Mais surtout je m'aperçois que je touche à la dernière page sans t'avoir rien dit de nos amis de Lyon, sans t'avoir parlé de toimême. Rien de remarquable n'est survenu dans le petit cercle de nos anciens camarades; et l'exemple matrimonial de*** reste encore sans imitateurs. Tu sais probablement que le grand tableau de Janmot a réussi et lui a valu une assez flatteuse commande du gouvernement. Il est chargé d'un essai de peinture sur lave pour la décoration extérieure des façades d'église; et ses premières tentatives lui font espérer un succès satisfaisant.
Ce que tu me dis des mœurs franc-comtoises ne m'étonne point. Les habitants de cette province furent toujours recommandés par leur moralité et leur religion. Quant à l'instruction, il serait difficile qu'il ne s'en trouvât pas autant qu'ici.
Si la pensée des amis absents qui te gardent fidélité, si l'union de cœur avec ceux qui, rapprochés par l'âge, le passé, les sentiments, les croyances, ne sont éloignés de toi que par la seule distance des lieux ; si ces douces images d'une fraternelle et chrétienne affection peuvent animer et distraire quelquefois ton isolement, livre-toi sans hésiter à
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ces bonnes pensées, elles ne seront point des illusions, car il est bien vrai que dans nos souvenirs, dans nos entretiens, nous sommes souvent avec toi, nous te demandons la même place dans ta mémoire et aussi dans tes prières.
Ozanam allait bientôt quitter Lyon ; depuis trois ans il y menait cette double vie de bonnes œuvres et de travail incessant qui fut toujours la sienne. Il avait eu de très réels succès au barreau, dont il ne parla pas, il s'occupait activement de la propagation de la foi, il en publiait les annales et le compte rendu annuel. Il publiait aussi de longues études sur : les origines du droit français; les biens de Véglise; le protestantisme et la liberté; il passait ses thèses de doctorat et écrivit son livre sur Dante. En même temps il donna à rétablissement de la société de Saint-Vincent de Paul à Lyon, dont il était président, un temps considérable. Croirait-on qu'il en trouvait encore pour aller le soir donner des leçons d'écriture à des soldats ?
Enfin, « après avoir professé le droit commercial à Lyon, pendant une année, dit le père Lacordaire, avec la solidité d'un vieux docteur et la verve d'un jeune érudit, Ozanam se sentit défié par un concours qui s'ouvrait à Paris pour le titre d'agrégé à la faculté des lettres. Pour la première fois, il se trouvait en présence de rivaux, dans une scène animée par le talent d'autrui. Il y déploya durant quinze jours un savoir et une promptitude de ressources qui firent de ce concours un
spectacle émouvant... Le premier rang lui fut donné par le suffrage unanime de ses juges, et aux acclamations du public.
» Néanmoins il doutait encore. Ce fut M. Ampère qui eut l'honneur de persuader Ozanam et de l'enchaîner à son triomphe; au moment décisif, il lui marqua sa place avec la sagacité d'un augure et l'autorité d'un maître.
» On était à la fin de 1840, Ozanam avait vingt-sept ans.
» C'est un beau jour que celui où, parvenu à mi-chemin de la vie, tout voile levé, toutes incertitudes dissipées, le front serein et le cœur à Taise, l'homme a le secret de Dieu sur lui et assoit la tente où il achèvera de vivre. Jusque-là les plus beaux rêves sont troublés, le découragement succède à l'exaltation, et plus on a reçu de Dieu, plus ses dons, en nous ouvrant des perspectives, ajoutent au mélancolique tourment de l'avenir. Ozanam en avait souffert : sa nature était inquiète et un peu fébrile. Aussi dut-il éprouver une grande dilatation lorsque enfin il connut la volonté de Dieu et y eut acquiescé.
» Venu à Paris simple étudiant, il avait, en neuf années d'efforts, conquis un rang distingué dans une double carrière, la jurisprudence et les lettres, occupé une chaire de droit et mérité la suppléance d'un cours célèbre à la Sorbonne. M. Ampère lui avait donné l'hospitalité, M. de Montalembert le recevait amicalement ; tout ce qu'il y avait parmi les chrétiens d'hommes éminents ou en voie de le devenir pressentait en lui un successeur ou un compagnon d'armes. La possession prématurée d'une si belle vie n'enfla point son cœur. Il demeura vrai, ouvert, cordial et laborieux, noble effet d'un naturel que la raison éclairait de toute sa lumière et que la foi avait purifié du levain de l'orgueil. »