‹ Œuvres complètes de A. F. OzanamChapitre 36 sur 43 · LXX · texte numérisé non relu

LXX

A M. LALLIER

Paris, samedi matin, 3 octobre 1840.

Mon cher ami,

Je ne veux pas vous laisser apprendre par le journal le bon succès qui vient de m'arriver. Après les longues épreuves auxquelles votre amitié s'est intéressée pour moi, j'ai été nommé le premier de l'agrégation. En conséquence, on m'offre entrée immédiate à la Sorbonne avec suppléance de M. Fauriel.

Ces événements qui dépassent toutes mes espérances ne laissent pas de m'embarrasser un peu, car je suis dans l'alternative ou de manquer un avenir providentiellement ouvert, ou de briser avec des habitudes et des affections bien profondes. Je prie Dieu qu'il m'éclaire.; joignez-vous à moi, et soyez sûr que, de mon côté, en communiant demain, je n'oublierai pas dans mes faibles prières de remplir vos amicales intentions.

J'use assez à votre égard du sans-façon amical

pour vous annoncer que le mardi de l'autre semaine, j'irai profiter encore vingt-quatre heures de votre hospitalité, pour causer cœur à cœur comme j'en ai besoin. Alors, mieux qu'à présent, je pourrai vous dire combien me touchent les sollicitudes que vous me témoignez; et en pensant à nos amis, à nos communes espérances, et à nos devoirs, nous reprendrons un peu de courage pour les choses sévères que la situation présente de la patrie et de l'Église impose aux plus faibles de leurs enfants

Il sera intéressant pour le lecteur de trouver ici un extrait du rapport adressé au ministre de l'instruction publique par M. Victor le Clerc, doyen de la Faculté des lettres et président du concours d'agrégation :

« 3 octobre 1840.

» Monsieur le Ministre,

» Trois concurrents ont paru prendre dès l'abord, dans ces diverses épreuves, une supériorité qui leur a été quelquefois disputée vivement, mais qu'ils ont cependant presque toujours conservée.

» M. Ozanam, déjà connu, comme ses deux rivaux dont •es noms suivent, par les plus honorables épreuves de-

vant notre Faculté, a semblé aux juges mériter le premier rang, moins par ses connaissances classiques, fort étendues sans doute, mais égales peut-être chez d'autres, que par sa manière large et ferme de concevoir un auteur ou un sujet, par la grandeur de ses commentaires et de ses plans, par ses vues hardies et justes, et par un langage qui, alliant l'originalité à la raison, et l'imagination à la gravité, paraît éminemment convenir au professorat public. Seul des candidats, il a fait preuve d'une étude grammaticale et littéraire des quatre langues étrangères indiquées au programme, l'italien, l'espagnol, l'allemand et l'anglais.

» M. Egger, qu'un prix remporté à l'Académie des inscriptions et belles -lettres, et des services distingués dans les collèges de Paris avaient signalé de plus près à notre attention, est, avant tout, un philologue très savant et très habile; mais la rapidité de sa pensée, la vivacité de sa parole, et l'immense avantage qu'il a obtenu dans la composition française, qui a fait partie de ce concours, prouvent qu'il est appelé à joindre au mérite de savoir beaucoup le talent d'être écouté.

» M. Berger, esprit plus calme et plus froid, aussi incapable de commettre une faute de goût que de se tromper clans l'interprétation d'un texte difficile, porte à un degré singulier la netteté et la précision du langage : on ne peut appliquer aux lettres avec plus d'art et d'élégance la rigueur des études philosophiques.

» C'est ainsi que le concours qui vient de commencer sous vos auspices une ère nouvelle pour les facultés, ne sera peut-être pas surpassé de longtemps. »

LXXI1 A M. LALLIER

Paris, 10 octobre 1840.

Mon cher ami,

Je suis obligé de me refuser un plaisir qui devait être aussi doux que désiré, celui de vous voir au passage. Chargé de suppléer M. Fauriel, et de faire un cours de littérature allemande au moyen âge, à commencer par les Nibelungen etle Livre des Héros, j'ai cru nécessaire pour mes besoins d'imagination et pour la satisfaction de ma conscience, de voir, au moins en courant, les bords du Rhin, théâtre de toute cette poésie barbare, germanique, franque, à l'étude de laquelle je vais me livrer.

Je rentrerai à Lyon par Strasbourg ; et après cinq semaines d'affaires et de travail je reviendrai à Paris pour m'y fixer et devenir votre voisin. Dans les premiers jours de décembre, je m'arrêterai chez "vous en passant : alors je pourrai vous dire, mieux qu'en ce moment de hâte, combien votre petite lettre m'a été bonne et utile, combien votre suffrage

d'ami a raffermi mes résolutions, que l'avis de ma famille est venu ratifier ensuite.

Voici une circonstance bien grave et bien solennelle pour moi : l'entrée dans une nouvelle et périlleuse carrière; une vie à recommencer, une vocation enfin!

Quoique je n'aie pas à faire de sacrifice de la nature de celui que vous sembliez soupçonner, il y en a d'autres pourtant : il y a des séparations douloureuses, et jusqu'à des difficultés d'affaires et d'intérêts. Il y a des dangers de toute sorte qui m'attendent au lendemain de mon installation : en un mo il y en a plus qu'il en faut pour effrayer un esprit de médiocre énergie. Heureux si ce sentiment de faiblesse fait lever les yeux vers Celui qui donne la force : jusqu'ici je lui ai demandé la lumière pour connaître sa volonté, maintenant qu'il semble me l'avoir manifestée par des signes raisonnablement reconnaissantes, il reste à m'accorder le courage de l'accomplir

A M. LALLIER

Mayence, mardi 14 octobre 1840.

Mon cher ami,

Le voyage que j'accomplis n'est pas une partie de plaisir, pas même une affaire de santé, c'est un cas de conscience littéraire. Mais après avoir fait l'effort qu'exigeait le devoir, de m'être jeté en voiture pour Bruxelles, la nature a repris le dessus, et pendant plus de vingt-quatre heures je me suis laissé aller à un accès de tristesse noire en pensant aux deux grandes jouissances que je sacrifiais, celle de voir mes frères une semaine plus tôt, et celle de passer une journée avec vous. Le cœur y était sans doute pour beaucoup; mais peut-être aussi y entrait-il un peu de cet instinct loquace dont je suis doué, et que dans mes moments de charité envers moi-même, j'appelle « besoin d'épanchement. » Quoi qu'il en soit, je me promis alors de remplacer ma course à Sens par une longue lettre, et de remplir ainsi quelqu'une de ces grandes

soirées que la saison déjà trop avancée fait subir aux voyageurs. L'outrecuidance a été jusqu'à penser que vous ne m'en voudriez pas de mon indiscrétion, que vous recevriez volontiers la primeur des sensations d'un touriste novice aux bords du Rhin, et que peut-être aussi votre amitié était un peu impatiente d'avoir des nouvelles de ce concours dont le résultat me semble encore un rêve.

Le sixième jour à peine s'achève depuis mon départ, et me voici déjà plus qu'à moitié chemin. Ce genre d'excursion à vol d'oiseau a ses inconvénients, sans doute, mais peut-être aussi ses avantages. Si l'on n'aperçoit aucun détail, on est plus frappé des masses; si l'on voit de moins près, on voit de plus haut; l'instruction est moins réelle, l'impression plus forte. Et pourvu qu'on n'aille pas ensuite faire de ses impressions un livre comme vous savez qu'il s'en fait; pourvu qu'après avoir passé le pont de Kehl, on ne rentre pas avec deux volumes superbement intitulés : « Au delà du Rhin, d la chose a son prix, et l'on obtient à un degré quelconque ce rajeunissement de l'imagination et de la mémoire, ce rafraîchissement de l'esprit, cette fécondation de l'âme que produit toujours la première vue d'un monde nouveau.

Ainsi, rien ne m'a semblé plus curieux, plus intéressant, que ce petit royaume de Belgique, ren-

contré le premier sur ma route. En quatre jours, on le traverse en tous sens, avec le temps nécessaire pour visiter raisonnablement Bruxelles, Anvers, Qstende, Gand et Liège. On se croirait transporté dans l'Empire de Lilliput. Et puis cette miniature de nation n'est elle-même que le portrait réduit de trois autres nations : une triple contrefaçon de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne. Contrefaçon partout, dans les mœurs, dans le costume, dans l'architecture, jusque dans la langue. Le peuple parle Wallon et Flamand, c'est-à-dire un patois d'origine Romane et un autre d'origine Germanique, mais tous deux détestables. Le français officiel du gouv&rnement et des journaux ne vaut guère davantage. Les productions littéraires du cru se distinguent par un goût de terroir; en toutes choses règne une certaine gaucherie qui accompagne toujours l'imitation, quand elle n'est pas sûre d'ellemême. On tremble à chaque instant que ce pauvre Lion Belge ne montre le bout de l'oreille.

Cependant, après un premier mouvement de bonne humeur, bien pardonnable en présence de tant de prétentions et de contrastes risibles, il faut faire place à des réflexions sérieuses. Et d'abord, prenez garde que cette brièveté des distances, ce rapprochement des frontières, dont nous plaisantions tout à l'heure, n'était qu'une admirable illu-

ANNÉE 1840. il!

sion, un miracie du travail. Si le royaume se traverse en une demi-journée, c'est qu'en une demi-journée, le char que la vapeur emporte mesure cinquante lieues. Le fer et le feu tracent sur ce sol fécond un sillon perpétuel. Le commerce y atteint par la rapidité des transports une prospérité dont nous n'avons pas même l'idée, nous, admirateurs naïfs du chemin de fer de Paris à Versailles. Vendredi, en trois quarts d'heure, je me trouvais transporté de Bruxelles à Louvain. Là, dans une longue conversation avec M. Mœlher, professeur à l'Université catholique, après une visite détaillée de ce bel établissement, j'ai commencé à comprendre ce qu'il y a d'excellent dans les institutions et le caractère belges.

Déjà, au milieu des églises de la capitale, à Sainte- Gudule, à Saint-Jacques de Caudemberg, à Saint- Nicolas, la prodigalité du luxe religieux, le nombre et la piété des fidèles m'avaient appris que je foulais un sol plein de foi. Malines et ses tours archiépiscopales apparaissant à travers un nuage de vapeur, ses ateliers de charité, ses écoles chrétiennes de commerce fondées par le cardinal actuel, me témoignaient de la parfaite alliance qui unit ici l'industrie et la religion. Mais Louvain, la Sorbonne des Pays- Bas, où deux fois, sous Joseph II et sous Guillaume, une tentative schismatique de la part du pouvoir i\ suffi pour soulever le peuple, Louvain, remis parles

évêques nationaux en possession de son antique gloire, doté de quarante chaires, d'une bibliothèque de cent trente mille volumes, de trois collèges, où les étudiants trouvent un asile pour leurs mœurs en même temps que d'inappréciables secours pour leur instruction, Louvain m'a fait voir comment l'Église, quand elle est maîtresse d'elle-même, sait s'emparer du patriotisme et de la science pour s'en faire d'honorables appuis. Nulle part, je n'ai vu aimer si franchement ces trois choses : l'orthodoxie, la liberté et les lumières.

Si donc cette contrée, qui pourtant compte quatre millions d'habitants, n'est pas appelée à de grandes destinées dans l'ordre matériel des affaires d'ici-bas, ne pourrait-elle pas y occuper encore une belle position morale? Placée entre la France, l'Allemagne et l'Angleterre, si elle semble par un triple plagiat leur emprunter leurs éléments politiques, scientifiques, industriels, elle sait les rapprocher et les vivifier par une inspiration plus sainte. Elle donne aux étrangers qui la parcourent un spectacle capable de déconcerter bien des systèmes, d'éclairer bien des préventions. Elle est là, comme une leçon, comme un exemple; c'est bien aussi le moyen d'être une puissance.

Après un rapide trajet et une station trop courte à Aix-la-Chapelle, au tombeau de Gharlemagne, grande pierre noire avec ses seuls mots d'une sim-

plicité sublime : « Carolo Magno, » je suis arrivé samedi soir à Cologne, où j'ai passé le dimanche. J'étais donc sur cette terre classique du catholicisme allemand, terre de merveilleuses légendes, dont l'exubérance même prouve l'insatiable ferveur du peuple, qui les acceptait et souvent se les faisait; terre d'illustres souvenirs et de vertus héroïques, entre lesquelles il s'en est encore trouvé une pour honorer la misérable histoire de nos jours!...

J'ai vu le Trône archiépiscopal vide, mais l'église était remplie; c'était une multitude serrée, pressée, en quelques endroits, au point de ne pouvoir trouver place où se mettre à genoux : des hommes surtout, des jeunes gens, des militaires. Figurez-vous l'auditoire de Notre-Dame, mais supposez-le croyant et priant. Toutefois, il faut convenir que cette piété germanique nous étonnerait un peu par le calme de ses attitudes : toujours debout, de grands yeux bleus levés vers la voûte, ou errants vers les vitraux, l'oreille évidemment tendue vers l'orgue, les mains pendantes, ou froissant un livre dont les feuillets ne se tournent pas; de temps à autre, un signe de croix long et régulier, puis la génuflexion finale et Vite missa est pris au pied de la lettre. Il y a pire; et les magasins presque universellement ouverts le dimanche, la foule sortant du salut pour se porter aux fêtes baladoircs, attestent une inconséquence

de caractère, ou une insuffisance d'instruction, qui fait déplorer plus vivement l'absence du Pasteur. On annonce pourtant sa délivrance et son retour, et la seule cause du délai parait être l'énergique insistance de Mgr de Droste de Wischering à réclamer la restitution de sommes considérables, affectées par différents princes et de riches particuliers à l'édification de la cathédrale de Cologne, et retenues jusqu'ici dans les coffres de Sa Majesté Très Prussienne. Le chœur, la moitié d'une tour, et le tiers en hauteur des murs et piliers, sont les seules parties existantes de ce plan dont l'exécution donnerait à la chrétienté un édifice sans rival. Les travaux sont pourtant continués, et si leur activité présente se soutient, dans sept ou huit cents ans on en pourra finir. Hélas! la pauvre cathédrale est déjà bien vieille pour se promettre un si heureux sort! Elle a passé l'âge de l'espérance, elle n'a pas même la consolation du souvenir. Il lui manque le prestige d'avoir été. L'avenir et le passé lui font défaut à la fois ; ce n'est plus une pierre d'attente, ce n'est point une ruine, Mais cette chose sans nom est si belle, que je l'admets sans peine pour le chef-d'œuvre du genre gothique : les voûtes sont d'une ouverture si majestueuse et si élégante; les galeries et les pinacles si élancés, les sculptures si fines et si riches! En la voyant avec ses roses et ses trèfles, avec ses ogives

JJTN.ËË 1840. 415

toutes radieuses au milieu des décombres, elle me semblait, cette église veuve, comme Àndromaque d'Homère, souriante à travers ses larmes. Et la comparaison n'a rien de trop heurté et de trop bizarre en présence de tant de grâce et de tristesse.

Alors, je me suis demandé quel secret dessein de Dieu, quel démérite des hommes, quel péché peutêtre du Génie, a fait que cette Babel Sainte attendit en vain son achèvement. Ou bien encore, reprenant le plan primitif qu'on a fidèlement conservé, je comparais l'idéal avec la réalité. Je voyais les trésors des rois, le labeur des siècles, les procédés d'une civilisation avancée, tenus en échec par la pensée d'un seul homme, incapables de traduire Tidée qu'un pauvre tailleur de pierres avait conçue, et de reproduire cette révélation du beau qui s'était faite un jour dans son intelligence. Dans cette toute-puissance de l'art quand il conçoit, c'est-à-dire quand il reçoit, et dans son impuissance à produire, c'est-à-dire agir par lui même, je retrouvais l'opposiiion de la grâce et de la nature, le double caractère de grandeur et de bassesse imprimé au fond de l'humanité déchue. La foi seule, par un de ces miracles de logique qui lui sont familiers, m'expliquait l'impossibilité du monument commencé pour elle.

Au reste, si la mémoire pouvait oublier l'image

douloureuse de la basilique inachevée, il n'y aurait pas lieu d'éprouver un regret, on ne s'apercevrait pas de l'absence d'une cathédrale, on serait plutôt embarrassé de choisir pour ce titre entre les magnifiques églises dont les tours et les clochers couronnent la ville. Des trois cent soixante-cinq sanctuaires que Cologne possédait au temps de l'Électorat, quand elle était surnommée la Rome du Rhin, il ne lui en reste qu'une quarantaine, vingttrois paroisses et plusieurs couvents. Mes souvenirs d'Italie sont encore récents, et ma partialité bien sincère pour ce cher et malheureux pays; néanmoins, nulle part, Rome exceptée, je ne trouve rien de comparable à la variété, à la multiplicité, à l'antiquité des édifices religieux parmi lesquels j'ai erré avec tant de bonheur pendant tout un jour. Presque tous sont d'architecture romane, mais déjà relevée par un commencement de style ogival, et réunissant une légèreté toute gothique à la richesse quelquefois un peu pesante de l'ornementation byzantine. Il y a Sainte-Marie du Capitole, fondée par la mère de Charles Martel, et demeurée dans un remarquable état de conservation, malgré quelques appendices récents : cloître intérieur, forme elliptique des bras de la croix, colonnes tout autour ; coupole polygone, puis des chapelles privées, des tribunes réservées avec des balustres fleuronnés

en marbre, des escaliers d'une construction charmante, des bas-reliefs de marbre, de bronze, de bois; des statues peintes, de vieux tableaux à fond d'or, enfin des choses belles et curieuses à ne plus finir, tant la dévotion de ces anciens âges était expansée, tant elle ne pouvait se détacher de ces murs sacrés àl'ombre desquels elle s'était complue. Elle devenait peut-être bien quelquefois indiscrète; et prolongeant son séjour au saint lieu, elle y prenait des aises et des libertés; elle y faisait entrer ses caprices d'imagination, ses jeux grotesques d'autrefois, ses préoccupations profanes, ses passions politiques, ses rancunes civiles; mais si la dignité était compromise, la foi étaitsauvée; le temple était profané trop souvent, mais au moins il n'était jamais désert.

Il y a aussi Saint-Géréon, la plus belle église de Cologne jusqu'à présent; deux admirables tours romanes couronnant une abside dont la courbe harmonieuse repose parfaitement la vue, puis, sur le devant un dôme immense à dix faces et à plusieurs étage; au dedans, tout est lumière, peintures et or.

Il y a Sainte-Ursule, où l'on n'a plus envie de rire des onze mille vierges à la vue des ossements sacrés qui remplissent autour de la nef un immense reliquaire; les compte qui en aura le courage !...

m LETTRES DE FRÉDÉRIC OZANAM.

Pour moi , je vois le fait historique de la vierge martyre, je m'agenouille à son tombeau; puis je m'inquiète peu du nombre de ses compagnes; je sais seulement qu'elle en a certainement plus trouvé au ciel qu'elle n'en avait sur la terre; j'aime cependant à suivre dans les fresques, tracées sur les murs par un vieux et naïf pinceau la tradition populaire, qui certainement figurerait au premier rang dans tous les recueils scientifiques, si au lieu d'une sainte il s'agissait d'une Walkyrie, et de ■Velléda au lieu de sainte Ursule.

Il y a enfin Saint-Cunibert, les Saints-Apôtres, Saint-Martin, Saint-Séverin, et d'autres encore que je ne voudrais pas n'avoir pas vus, mais que surtout je voudrais revoir. Car, et vous vous en apercevez à ces interminables descriptions, moi aussi, elles m'ont captivé, retenu, et venant à bout de la froideur qui trop souvent me gagne au pied des autels, elles m'ont charmé tout le jour* En sorte que je pouvais dire alors comme David, quoique en un sens moins parfait : « Quant dilecta labernacula tua, Domine virtutum! »

Non, mon ami, ce n'est pas sans raison que nos pères l'avaient voulu ; la maison de Dieu devait être aimée des hommes; le lieu qui devait être saint, il fallait aussi qu'il fut beau. L'admiration est un sentiment éminemment moral; il élève, épure et pré-

pare. Le vandalisme et le jansénisme nous ont fait un culte pauvre et nu, une piété morose. Ils ont effacé, comme des scandales, les images où s'arrêtaient les regards de l'enfance, étouffé la musique puissante qui enlevait l'esprit des jeunes gens, détruit ce demi-jour qui était doux à la paupière des vieillards. Sous prétexte d'insalubrité publique, ils ont banni les morts de l'enceinte sacrée ; par manière d'ordre, ils ont placé aux portes des mercenaires qui rudoient les pauvres, ils ont anéanti ces solennités populaires, ces représentations pieuses, ces processions triomphales où la foule accourait joyeuse. En prétendant chasser les vendeurs du temple, on en a expulsé les petits qui criaient :Hosanna! Et au milieu de ces murs blanchis et dépouillés, ils ont installé une divinité nouvelle, puissante pour produire autour d'elle le silence et le vide : elle se nomme V Ennui.

A Dieu ne plaise que ce nom soit une raison pour déserter nous-mêmes et fermer les portes! Mais c'en est une pour estimer et seconder tous les efforts tendant à la restauration de l'art chrétien. Que le besoin s'en fait cruellement sentir ! Là même, et dans cette ville dont je viens de vous dire les merveilles architecturales, que d'inintelligentes réparations ! que d'injurieux embellissements ! quel badigeon et quelles ignobles couleurs jetés de-

puis vingt-cinq ans sur ces beaux édifices par la truelle officielle des ingénieurs ! Et pourtant les hommes qui avaient construit tout cela étaient des Germains du huitième au onzième siècle, arrièrepetits-fils des Francs de Glovis. Deux cent cinquante ans de christianisme avaient suffi pour les initier aux plus délicats comme aux plus sublimes mystères de la véritable beauté !

Sous ce point de vue, mon pèlerinage n'est pas inutile à mes études futures. Le génie allemand, son passage de la barbarie à la civilisation, ne pouvait laisser de plus glorieuses traces. Quand j'aurai vuMayence, oùj'arrivece soir, Francfort etWorms, l'Allemagne du moyen âge aura passé sous mes yeux. Car c'était là, c'était à Cologne et à Aix-la- Chapelle que se couronnaient et se déposaient les empereurs, que se tenaient les Diètes, que s'organisaient les Croisades. Les noms des Gharlemagne, des Othon, des Henri, des Frédéric, reparaissent partout où s'élève une pierre historique, et il n'y a pas une pierre, pas un rocher qui n'ait son histoire, sa tradition, ou sa fable.

Aujourd'hui s'achevait pour moi ce qu'on appelle « le tour des bords duRhin »; car les sites pittoresques ou mémorables sont à peu près tous enfermés dans l'espace que j'ai parcouru en deux jours, et jamais plus de grandes images ne furent renfermées

dans un cadre plus riche. Ma pensée, qui souvent s'était portée de ce côté-là, n'avait rien conçu qui approchât du vrai. Une nature toute différente de la France, de la Suisse et de l'Italie. Un ciel où les nuages d'octobre laissaient encore se jouer les rayons du soleil et produire à chaque instant de nouveaux effets de lumière. Le fleuve large, profond, limpide, et cependant d'un beau vert de mer. Sur les bords, des montagnes qui ne forment point un mur continu, mais qui semblent presque toutes venir de l'intérieur, et former comme les efflorescences d'autant d'innombrables petites chaînes; tour à tour en saillie ou en retraite, et quelquefois laissant entre elles de magnifiques échappées de vue sur les contrées voisines. Partout des stratifications bizarres, des colonnades de basalte, des traces continuelles de convulsions volcaniques. Cette charpente osseuse couverte d'un manteau de verdure où se confondaient toutes les nuances, depuis le gazon frais jusqu'aux feuilles mortes que balaye déjà l'automne. Des bois de chênes à tous moments. Une teinte plus souvent sombre, mais gaie aussi parfois, des perspectives trompeuses, des eaux chatoyantes, quelque chose de fascinant, qui vous plaît et qui vous trouble, et semble se jouer de vous.

Alors on n'est plus étonné des récits et des dénominations attachées à ces rives. Voici le rocher du

Dragon, où une vierge germaine, Andromède chrétienne, un crucifix à la main, confondit le serpent infernal auquel ses idolâtres compatriotes l'avaient* exposée ; en face s'élève la pierre angulaire de Roland : le héros y vint pleurer sa fiancée et mourir. Xanten, que nous avons laissée bien au-dessous de Cologne, était la patrie de Siegfried; Ghriemhild grandissait à "Worms à l'ombre de ses frères. Les Nibelungen, l'épopée Garlovingienne et le Cycle du Saint-Graal sont là face à face. Des mythes plus anciens, ont peuplé d'Elfes et de Nains la colline de Lurley et les cavernes de Kedrich. Mais au-dessus du mythe et de la tradition populaire dominent les graves réalités de l'histoire. Ici s'élevait le Kœnigs-Stuhl, sur les confins des trois grands Électorats ecclésiastiques et du Palatinat, rendezvous des Électeurs de l'Empire, aux jours de calamité plus menaçante, ou de délibération solennelle. Le château de Rheinstein, le plus redoutable asile de ces barons spoliateurs qui infestaient le Rhin et rançonnaient ses marchands, devenu plus tard le point commun vers lequel se dirigèrent les attaques des communes rhénanes coalisées, origine de la ligue hanséatique. Les ruines du monastère où sainte Hildegarde écrivit ses visions, les chapelles fondées par sainte Hélène, le pont de Drusus, le sol où la première fois fut plantée l'aigle romaine, et

ceuxaussi où, durant quinze ans, régna la nôtre, le champ de bataille de nos exploits d'hier et de demain peut-être ; et la Germanie de Tacite et de César. Dans tout cet espace, le fleuve coule sous un ciel catholique : les saints patrons des navigateurs, saint Pierre, saint Nicolas, la bienheureuse Marie, .ont leurs images sur ses bords; trois fois le jour, la cloche de l'Angélus rappelle au voyageur qu'il n'est pas seul; la croix couronne les plus hautes crêtes des monts voisins ; et rien ne rappellerait les ravages du rationalisme moderne, sans les couvents sécularisés qu'on rencontre, et sur le frontispice desquels l'ignoble enseigne d'une auberge a remplacé le signe sacré du salut. Il est surtout un espace d'environ six lieues où les sinuosités des eaux semblent former plusieurs lacs successifs, au milieu des rochers arrondis en bassin; là, le moyen âge se retrouve tout entier et tout debout dans une série de châteaux, de chapelles, et de petites villes admirablement conservées comme autant de-Pompéias féodales. Rheinfels, Saint-Goar, Oberwesel, Bacharach (Bacchi ara), l'enceinte de murs crénelés, les tours et les portes sur la rivière, le donjon sur le tertre voisin, la grande église collégiale ou paroissiale, tantôt romane, tantôt gothique; les couvents des religieux ; les calvaires, saints sépulcres, statues miraculeuses aux environs : tout

s'y retrouve, hormis les populations; car la plupart de ces ruines n'ont d'habitants qu'un petit nombre de vignerons, de tisserands et de pêcheurs.

Notre course rapide nous permettait à peine de saluer ces intéressantes apparitions du passé ; pourtant je leur ai promis de ne les oublier point. C4es souvenirs iront en joindre d'autres qui ne m'étaient pas moins précieux et qui déjà commencent à s'en aller : voilà pour moi un des chagrins du voyage. Il n'est pas un coin sur ma route de Florence à Fribourg, et de Bruxelles ici, où mes affections ne soient un moment accrochées ; pas un adieu qui ne m'ait coûté. J'aurais voulu du moins emporter par la pensée ce que les regards abandonnaient, mais ma mémoire ne retient pas la figure des lieux; l'ombre qui lui en reste y flotte encore quelque temps, et finit souvent par disparaître. Au moins pour ces spectacles du monde matériel, reste-t-il le pouvoir et par conséquent l'espérance d'en renouveler l'image en les allant chercher là où nous les savons. Pourquoi faut-il qu'il n'en soit pas de même pour d'autres souvenirs autrement chers, qu'il ne soit plus possible de revenir sur ses pas dans les routes de la vie, et de retrouver ceux que nous y avons laissés?

Telles sont, mon cher ami, les méditations de

cette promenade solitaire et, par conséquent, pensive. C'est la première fois que je sors de France sans mon frère, n'ayant d'ailleurs aucun compagnon de route, entouré de conversations étrangères, en anglais ou en dialectes allemands plus ou moins corrompus, par conséquent placé dans les plus favorables circonstances pour atteindre mon but, c'est-à-dire pour recueillir, en une semaine, le plus de sensations possible. Il n'y a pas de mal à cette extrême urgence qui me presse ; l'activité forcée est une bonne hygiène pour les esprits paresseux : il y a de l'inspiration dans la contrainte, Puisse-t-il en être ainsi!...

Mais à d'autres moments mon excursion me semble une folie, une témérité de feuilletoniste qui s'en va découvrir l'Allemagne, ou plutôt une satisfaction mesquine donnée à mes scrupules, une manière d'escobarderie, pour dire à mes auditeurs cet hiver : « Messieurs, j'ai vu! » Absolument comme quand j'étais petit, je trempais le bout des doigts dans l'eau afin de pouvoir répondre à maman sans mentir : « Je me suis lavé. » Enfin, et pour en revenir aux grandes comparaisons, il me semble que je fais un peu comme Galigula qui alla jusqu'au Rhin, ramassa des cailloux, et vint à Rome recevoir avec les honneurs du triomphe, le nom de Germanique!

A propos de triomphe, il faut bien vous conter quelque chose de celui que j'ai, dit-on, obtenu, il y a tantôt trois semaines, et qui me semhle encore un rêve. — J'arrivais sincèrement très effrayé, convaincu que ma candidature, en me faisant perdre le peu de considération dont je pouvais jouir dans l'esprit des professeurs, me jouerait un mauvais tour. En effet, le jour vient : on nous réunit sept dans une salle de la Sorbonne, et là, sous clef, nous avons devant nous huit heures pour une dissertation latine « sur les causes qui arrê- 'tèrent le développement de la tragédie chez les Romains ». Je me trouvais savoir la question; mais nullement habitué à composer vite, j'étais aux abois quand sonna l'heure fatale, et je dus donner un fragment de brouillon indignement rédigé. Même aventure le surlendemain pour la dissertation française de la valeur historique des oraisons funèbres de Bossuet. Les auspices n'étaient pas favorables, et sans quelques encourageantes indiscrétions d'un des juges qui me donnait à entendre que mes compositions avaient réussi, je me retirais du concours.

Venaient ensuite trois argumentations distinctes à des jours différents, et de trois heures chacune environ, sur des textes grecs, latins et français, donnés vingt-quatre heures d'avance. En grec, j'ai

dû expliquer un chœur de Y Hélène d'Euripide un fragment de la Rhétorique d'Haï icarnasse : peu de philologie comme vous pensez, et beaucoup de phrases, Hélène envisagée comme caractère poétique et comme mythe religieux; histoire de l'art oratoire à Athènes et à Rome. En latin, un fragment de Lucain et un chapitre théologique de Pline : discussion sur le rôle de César et sur les révolutions des doctrines religieuses chez les Romains. En français, Philémon et Baucis, de la Fontaine, et le Dialogue de Sylla et d'Eucrate par- Montesquieu ; ici, quelques conjectures un peu hardies sur les causes de l'abdication de Sylla, et une comparaison plus téméraire encore de Montesquieu, comme publiciste, avec saint Thomas d'Aquin. Cette saillie assez vive de catholicisme, aussi bien que deux ou trois autres que je me suis permises dans l'occasion, n'ont déplu ni à l'auditoire, ni au jury ; et quelques réminiscences de droit romain, venues à propos pour interpréter deux ou trois passages difficilement intelligibles sans elles, ont été non moins favorablement accueillies. A la suite de cette épreuve, est venu l'interrogation sur les quatre littératures étrangères. Là, j'ai bronché pour Dante dont je me croyais sûr; l'espagnol, don! j'avais pris dix Leçons, à réussi à merveille; on s'est tiré de Shakespeare; et comme on avait eu le bon-

heur de tomber sur un des plus beaux et des plus pieux passages de Klopstock, l'émotion avec laquelle on l'a traduit a fait un excellent effet.

Restaient deux leçons sur des sujets différents pour chaque concurrent, et désignés par le sort, l'un vingt-quatre heures, l'autre une heure d'avance. Le sujet de littérature ancienne fut pour moi : Yhistoire des Scoliastes grecs et latins. Ceci semblait une méchanceté du sort, et l'on savait si bien que je n'étais nullement au courant de cette spécialité philologique, que la lecture du billet fut accueillie par un rire général de malice, et peutêtre un peu de vengeance par les nombreux universitaires qui composaient le public. Je me croyais perdu, et bien qu'un de mes rivaux, M. Egger, avec beaucoup de générosité, m'eût fait passer d'excellents livres, cependant, après une nuit de veille et une journée d'angoisse, j'arrivai, plus mort que vif, au moment de prendre la parole. Le désespoir , de moi-même me fit faire un acte d'espérance en Dieu, tel que jamais je n'en formai de plus vif, et jamais non plus je m'en trouvai mieux. Bref, votre ami parla sur les Scoliastes pendant sept quarts d'heure avec une assurance, une liberté dont il s'étonnait lui-même, il parvint à intéresser, à émouvoir même, à captiver, non pas seulement les juges, mais l'auditoire, et se retira avec tous les

honneurs de la guerre, ayant mis les rieurs de son côté.

Enfin, la dernière séance était plus facile ; j'eus à parler de la critique littéraire au siècle de Louis XIV ; je pris encore mes aises, me donnai carrière au sujet de l'influence funeste exercée par l'école janséniste sur la poésie française, et trouvai moyen de signaler les services rendus à la langue par saint François de Sales. Je craignais d'avoir brisé les vitres, mais tout fut pris au mieux : le scrutin définitif, fait d'après la moyenne des rangs obtenus dans les diverses épreuves, me fit sortir le premier; et à mon extrême étonnement, dans ce résultat, il ne fut pas nécessaire de tenir compte des littératures étrangères. C'est-à-dire, que le résultat était un mensonge desplus bizarres, en me plaçant, pour les lettres classiques, au-dessus des cinq ou six jeunes professeurs qui se présentaient avec moi, et dont plusieurs réunissaient à des études profondes, une improvisation coulante, vive et gracieuse.

Si donc tout cela n'est pas un rêve, ou un jeu impertinent du hasard, on ne peut le justifier que d'une seule façon. Dieu m'avait fait la grâce d'apporter dans cette lutte une foi qui, même quand elle ne cherche pas à se produire au dehors, anime la pensée, maintient l'harmonie dans l'intelligence, la chaleur et la vie dans le discours. Ainsi

puis-je dire : « In hoc vici, » et cette idée, qui peut au premier abord sembler orgueilleuse, est pourtant celle qui m'humilie et en même temps me rassure.

Un succès si merveilleusement providentiel me confond; j'y crois voir ce que vous-même y avez vu : une indication d'un dessein de Dieu sur moi; une vocation véritable, ce que mes prières sollicitaient depuis tant d'années. Mon frère aîné est de cet avis, et je vais marcher, d'un pas encore bien tremblant, mais pourtant plus calme, dans la carrière nouvelle, ouverte devant moi parce singulier événement.

Il y a un terme à tout, même à votre patience. Je finis donc en signalant à votre gratitude amicale la bonté constante que m'ont témoignée mes juges, et surtout MM. le Clerc, Fauriel et Ampère : vous comprenez combien m'a dû servir la présence de ce dernier.

Je ne mettrai ceci à la poste qu'à Strasbourg. Répondez-moi si vous n'êtes pas fâché de mon indiscrétion, et permettez que je vous embrasse comme votre ami dévoué.

A M. LALLIER

Lyon, 6 décembre 1840.

Mon cher ami,

Après six semaines de vacances passées au milieu de grands événements, il faut retourner à Paris, pour y débuter sur cette périlleuse scène de la Sorbonne. Mais on ne saurait se décider à entrer dans cette phase nouvelle et imprévue de ses destinées sans s'épancher, s'éclairer et se fortifier dans les entretiens du meilleur ami qu'on ait en ce monde. Aussi se propose-t-on, en partant lundi 14, de s'arrêter à Sens le mercredi matin 16, et dépasser la journée auprès de vous, si vous le per-% mettez : ce serait un heureux dédommagement pour la privation subie au mois d'octobre.

Que de choses à vous dire, et comme cette cruelle question de vocation, si longtemps incertaine, s'est tout à coup dessinée ! En môme temps que la Providence me rappelle sur ce terrain glissant de la capitale, elle semble vouloir m'y donner un ange

gardien pour consoler ma solitude ; je pars en laissant conclue une alliance qui se terminera à mon retour.

J'aurais eu recours à vos conseils si les événements ne se fussent précipités avec une impérieuse rapidité. Je recours maintenant à vos prières. Que Dieu me conserve, pendant cet exil de six mois, celle qu'il semble m'avoir choisie, et dont le sourire est le premier rayon de bonheur qui ait lui sur ma vie depuis la perte de mon pauvre père!

Vous me trouverez bien tendrement épris : mais je ne m'en cache pas, encore que je ne puisse m'empêcher quelquefois d'en rire. Je me croyais le cœur plus bronzé

Vous me verrez heureux : ce sera pour compenser le partage que vous fîtes si souvent de mes douleurs

Adieu, mon excellent ami, je sens bien que les affections nouvelles ne délogeront aucune de celles qui étaient déjà dans le cœur, et qu'il s'élargira pour ne rien perdre...

Pendant les sept mois qui séparent le projet de mariage d'Ozanam et son mariage, il écrivit un grand nom-

bre de lettres, et c'est à cette époque qu'eut lieu l'ouverture du cours de littérature qu'il professa avec tant d'éclat à Paris. Nous ne soulèverons pas davantage le voile qu'il convient de conserver à cette période intime de sa correspondance. 11 a été nécessaire d'en parler pour ne pas laisser de lacune dans son histoire; mais, quand on se décide à laisser raconter une vie par des lettres, il faut réserver à Dieu seul toute la part des sentiments que la publicité pourrait profaner.

A M. LALLIEK

Château du Vcrnay, près Lyon, 28 juin 1841,

Mon cher ami,

Les grandes choses auxquelles s'intéressait votre affection se sont accomplies. Mercredi dernier 23 juin, à dix heures du matin, dans l'église de Saint- Nizier, votre ami était à genoux; à l'autel était son frère aîné élevant ses mains sacerdotales, et au pied son jeune frère répondant aux prières liturgiques. A ses côtés vous auriez vu une jeune fille, hlanchc

LLTTllLS. — I. 23

et voilée, pieuse comme un ange, et déjà, elle me permet de le dire, attendrie et affectueuse comme une amie. Plus heureuse que moi, ses parents l'entouraient, et cependant tout ce que le ciel m'a laissé de famille ici s'y était donné rendez-vous; et mes anciens camarades, mes frères de Saint-Vincent de Paul, de nombreuses connaissances, remplissaient le chœur et peuplaient la nef. C'était beau, et des étrangers que le hasard amenait s'en sont trouvés profondément émus. Quant à moi, je ne sais plus où j'étais. Je retenais à peine de grosses mais délicieuses larmes, et je sentais descendre sur moi la bénédiction divine avec les paroles consacrées.

Ah! mon cher Lallier, vous, le compagnon des temps laborieux, vous, le consolateur des mauvais jours, que n'étiez-vous là! Je vous aurais prié vous aussi, comme le bon Pessonneaux, de donner votre signature à l'acte commémoratif de cette grande fête; vous aussi, je vous aurais présenté à la charmante épouse qui m'était donnée; vous aussi, elle vous aurait salué de ce gracieux sourire qui enchantait tout le monde. Et depuis, depuis cinq jours que nous sommes ensemble, quel calme, quelle sérénité, dans celte fane que vous connaissiez si inquiète et si ingénieuse à se faire souffrir!

Je me laisse être heureux. Je ne compte plus les

moments, ni les heures. Le cours du temps n'est plus pour moi. . . Que m'importe l'avenir ? Lebonheur dans le présent, c'est l'éternité... Je comprends le ciel.

Aidez-moi à être bon et reconnaissant. Chaque jour, en me découvrant de nouveaux mérites dans celle que je possède, augmente ma dette envers la Providence... Quelle différence d'avec ces jours où vous me vîtes si triste à Paris !

On m'a pardonné à demi de vous avoir montré alors une certaine lettre; on me pardonnera tout à fait quand on aura le plaisir de vous connaître. Vous êtes invité pour pendre la crémaillère au mois de novembre.

Adieu, mes respects à madame Lallier; à vous un embrassement fraternel.

A M. AMPÈRE

Château du Vernay, près Lyon, 29 juin 1841.

Monsieur et cher ami,

Permettez-moi de vous donner ce titre d'affectueuse familiarité que vousprîtes tant de fois en partageant mes joies et mes peines : longtemps une sorte de retenue respectueuse me faisait hésiter encore ; mais aujourd'hui il faut que je prenne toutes les libertés qu'aime le cœur; et dans mon doux orgueil de nouvel époux, je me sens plus hardi. C'est donc avec une simplicité toute fraternelle que je viens vous faire part de mon bonheur. Il est bien grand, il dépasse toutes les espérances et tous les rêves, et depuis mercredi dernier, jour auquel la bénédiction de Dieu est descendue sur ma tête, je suis dans un enchantement calme, serein, délicieux, dont rien ne m'avait donné l'idée. L'ange qui est venu à moi avec tant de grâces et de vertus est comme une révélation nouvelle de laProvidencc dans mon obscure et laborieuse destinée. Je suis tout illuminé de plaisir intérieur....

Mais cette lumière qui me remplit l'âme n'y saurait laisser dans l'ombre les souvenirs du passé, et surtout ceux qu'accompagne la reconnaissance. Votre pensée a eu sa place au milieu des amis présents dont la foule se pressait au pied de l'autel. Et ensuite dans ces charmantes conversations où ma nouvelle famille se plaît à me faire parler des années écoulées, à chaque instant votre nom, et celui de votre père vénéré, revient pour être accueilli par la gratitude la plus sincère. Incapable de la témoigner jamais comme j'aurais voulu, je me sens, souffrez que je le dise, presque quitte envers vous quand j'entends votre éloge sur ces lèvres si chères, dont un seul mot me fait tressaillir.

On me charge de vous dire qu'on sera bien heureuse de vous connaître à Paris ; et que dans ce moment même, où la présence des tiers est ordinairement une importunité, on aimerait que le pèlerinage de la Grèce eût une station auprès de nous.

Adieu, monsieur et cher ami, laissez-moi vous embrasser avec toute l'effusion du jour de mon départ, et croyez au dévouement de toute ma vie : elle sera en partie votre ouvrage, et si ma position actuelle est une espérance de plus dans ce bel avenir, vous savez quelle part vous y avez prise.

Page 1