‹ Œuvres complètes de Alfred de MussetChapitre 22 sur 66 · IX · texte numérisé non relu

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mais elles étaient belles, naturelles, nécessaires. Autrefois le temple des arts était le (emple de Dieu même. On n'y entendait que le chant sacré des orgues ; on n'y respirait que l'encens le plus pur; on n'y voyait que l'image de la Vierge, ou la figure céleste du Sauveur, — et l'exaltation du génie ressemjjlait à une de ces belles messes italiennes que l'on voit encore à Rome, et qui sont, même aujourd'hui, le plus magnifique des spectacles. Au seuil de ce temj)le était assis un gardien sévère, le Goût; il en fermait l'entrée aux profanes, et, comme un esclave des temps antiques, il posait la couronne de fleurs sur le front des convives divins dont il avait lavé les pieds..

Une sainte terreur, un frisson religieux devait alors s'emparer de l'artiste au moment du travail ; Dante devait trembler devant son propre enfer, et Raphaël devait sentir ses genoux fléchir lorsqu'il se mettait à l'ouvrage. Quel beau temps! quel beau moment! on ne se frappait pas le front quand on voulait écrire; on ne se creusait pas la tête pour inventer quelque chose de nouveau, d'individuel; on ne remuait pas la lie de son cœur pour en faire sortir une écume livide; ces tableaux, ces chapelles, ces églises, ces mélodies suaves et plaintives, c'étaient des prières que tout cela. 11 n'y avait pas là de fiel humain, d'entrailles remuées. Les cantiques de Pergolèse coulaient comme les larmes de ces beaux martyrs mélancoliques qui mouraient daiiH Parène en regardant le ciel.

UN MOT SUR L'ART MODKR.NK. 151

S'il s'agissait d'une opinion privée, personne au monde ne regrellerait plus (pie moi rpu; de pareils leviers aient été brisés dans nos mains. Peut-être cependant n'est-ce pas un mal qu'ils le soient.

Il était aussi difficile alors qu'aujourd'hui d'avoir un vrai génie; il était beaucoup plus aisé d'acquérir un talent médiocre. Tous les centres possibles donnés à la pensée universelle, toutes les associations de l'esprit humain, n'ont servi et ne serviront de tous temps qu'au troupeau imbécile des imitateurs. Lorsque les règles manquent, lorsque la foi s'éteint, lorsque la langue d'un pays s'altère et se corrompt, c'est alors qu'un homme comme Goethe peut montrer ce qu'il vaut, et créer tout à la fois le moule, la matière et le modèle. Mais si la carrière est mesurée, le but marqué, l'ornière faite, les plus lourds chevaux de carrosse viennent s'y traîner à la suite des plus nobles coursiers.

Et, puisqu'il faut, bon gré, mal gré, que la médiocrité s'en mêle; puisque, pour un bon artiste ou deux que peut produire un genre, il faut qu'un nuage de poussière s'élève sous les pas du maître; qu'importe au public, je le demande, qu'importe surtout à la postérité que cette fourmilière pitoyable cherche ses habits de fête pour obtenir l'entrée dans un palais, ou qu'elle se rue dans les carrefours avec les chiens errants? Qu'importe au siècle de Racine ce qu'ont fait Pradon et Scudéri? Qu'importe au siècle de Lamartine ce qu'a fait tel ou tel? Le public s'imagine que les mauvais ouvrages le

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(légoûlcnt, il se trompe; tout cela lui est bien égal. L'inconvénient du siècle de Voltaire, par exemple, c'est que tout le monde l'imitait, et que depuis Crébillon jusqu'à Dorât, la pfde contre-épreuve de son génie va s'affaiblissant à l'infini, de même que la lumière d'une lampe, lorsque deux glaces sont l'une en focede l'autre, va se répétant dans une multitude de miroirs qui se suivent jusqu'au dernier atome de sa clarté. L'inconvénient du siècle de Lamartine, du nôtre, c'est que personne ne l'imite; que le culte une fois détruit, il n'y a personne qui ne se croie une vocation ; que là où tout est livré au hasard, tout le monde se prend pour le (h'eu du hasard ; et qu'on a vu des chanteurs ambulants venir coudoyer le poëte jusque sur le trépied sans tache où il est debout depuis dix ans. Eh bien ! dis-je, que nous importe? La terre est balayée aujourd'hui autour de Voltaire ; la foudre est tombée sur l'édifice qu'il sapait lui-même; et que sont devenues ses ombres? N'estil pas resté seul, parmi tant de ruines, en face de son éternel ennemi, Rousseau? 11 en sera ainsi un jour à venir, et le vent qui chasse la fumée ne s'arrêtera qu'avec le temps.

On pourrait répondi'e à cela que la médiocrité basse, se rendant justice à elle-même et s'estimant tout juste assez pour plagier, est encore un moins triste spectacle que cent ou deux cents génies manques qui se bâtissent cent ou deux cenls tribunes dans tous les coins de la place publique, et de là haranguent le monde, en foi de

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