UN MOT SUR I/ART MODERNE
quoi ils se plantent la couronne sur la letc et s'endorment du sommeil éternel.
J'en demeure d'accord ; et si l'on se demande par quelle fatalité une telle rage nous prend aujourd'hui, voici ma raison.
Il y a deux sortes de littératures : l'une, en dehors de la vie, théâtrale, n'appartenant à aucun siècle; l'autre, tenant au siècle qui la produit, résultant des circonstances, quelquefois mourant avec elles, et quelquefois les immortalisant. Ne vous semble-t-il pas que le siècle de Périclès, celui d'Auguste, celui de Louis XIV, se passent de main en main une belle statue, froide et majestueuse, trouvée dans les ruines du Parthénon? Momie indescriptible. Racine et Alfieri l'ont embaumée de puissants aromates ; et Schiller lui-même, ce prêtre exalté d'un autre dieu, n'a pas voulu mourir sans avoir bu sur ses épaules de marbre ce qui restait des baisers d'Euripide. Ne trouvez-vous pas, au contraire, que les hommes comme Juvénal, comme Shakspeare, comme Byron, tirent des entrailles de la terre où ils marchent, de la terre boueuse attachée à leurs sandales, une argile vivante et saignante, qu'ils pétrissent de leurs larges mains? Ils promènent sur leurs contemporains des regards attristés, taillent un être à leur image, leur crient : Regardez- vous! puis ensevelissent avec eux leur épouvantable effigie.
Or maintenant, laquelle de ces deux roules voyonsnous qu'on suive aujourd'hui? 11 est facile de répondre
qu'on n'a pas tenté la dernière. Nos théâtres portent les costumes des temps passés; nos romans en parlent parfois la langue; nos tableaux ont suivi la mode, et nos musiciens eux-mêmes pourraient finir par s'y soumettre. Où voit- on un peintre, un poète préoccupé de ce qui se passe, non pas à Venise ou à Cadix, mais à Paris, à droite et à gauche? Que nous dit-on de nous dans les théâtres? de nous dans les livres? et j'allais dire, de nous dans le forum? car Dieu sait de quoi parlent ceux qui ont la parole. Nous ne créons que des fantomes, ou si, pour nous distraire, nous regardons dans la rue, c'est pour y peindre un âne savant ou un artilleur de la garde nationale.
Reste donc la littérature théâtrale, je dirais presque la littérature immobile, celle qui ne s'inquiète ni des temps ni des lieux.
Celle-là, nous l'avons tentée, et c'est ici que je m'arrête. Lorsqu'un siècle est mauvais, lorsqu'on vit dans un temps où il n'y a ni religion, ni morale, ni foi dans l'avenir, ni croyance au passé; lorsqu'on écrit pour ce siècle, on peut braver toutes les règles, renverser toutes les statues; on peut prendre pour dieu le mal et le malheur, on peut faire les Brigamh de SchiHer, si l'on est Schiller par hasard, et répondre d'avance aux hommes qui vous jugeront un jour : «Mon siècle était ainsi, je l'ai peint comme je l'ai trouvé.» Mais quand il s'agit de distraire la multitude, lorsqu'en prenant la plume et en se frappant la tête, on se donne pour but d'ame-
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ner à grands frnis dans une salle de spectacle un public blasé et indifférent, el là, de; lui faire su[)j)orler deux beures de gène et d'atlention, sans lui parler de lui, simplenaent avec vos caprices, avec les rêves de vos nuils sans sommeil; quand on veut faire de l'art, à proprement jjarler, rien que de l'art, comme on dit aujourd'hui, oh! alors il faut songer deux fois à ce que Ton va faire; il faut songer surtout à cette belle statue antique qui est encore sur son piédestal. Il faut se dire que là où le motif qui vous guide la main n'est pas visible à tous, actuel, irrécusable, la tête et le cœur répondent de la main ; il faut savoir que dès qu'un homme, en vous écoutant, ne se dit pas : «J'en écrirais autant à sa place, » il est en droit de vous demander : «Pourquoi écrivez-vous cela?» Que lui répondrez-vous, si votre fantaisie a des ailes de cire, qui fondent au premier rayon du soleil?
Les règles sont tristes, je l'avoue; et c'est parce qu'elles sont tristes que la littérature théâtrale est morte aujourd'hui; c'est parce que nous n'avons plus Louis XIV et Versailles qu'on ne joue plus Athalie; c'est parce que César est mort que nous ne lisons plus Virgile ; c'est parce que notre siècle est l'antipode des grands siècles, que nous brisons leur pale idole, et que nous la foulons aux pieds. Mais que nous ayons voulu la remplacer, voilà la faute; rien n'est si vite fait que des ruines, rien n'est si difficile que de bâtir. Du jour où le public, ce sultan orgueilleux, a répudié sa favo-
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lile, jetez le sérail à la mer; à quoi servait de venir lui montrer des Élliiopiennes difformes, et jusqu'à des monstres mort- nés pour exciter encore sa lubricité blasée? Les combats de taureau mènent aux gladiateurs, et dans la voie de la corruption, il n'y a qu'un pas du vice au crime.
Il faut la beauté à la littérature, à la peinture, à tous les arts, dès qu'ils s'éloignent de la vie, — je veux dire de l'époque où ils vivent. Les portraits seuls ont le droit d'être laids.
Résignons-nous. Pourquoi la poésie est-elle morte en France? Parce que les poètes sont en dehors de tout. Athalie était certainement du temps de Racine une œuvre de pure imagination, très en dehors du siècle; mais Athalie était une œuvre religieuse, et le siècle était religieux. On pourrait dire aussi, en passant, que c'est un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain; mais cela pourrait choquer quelques personnes.
S'il y a une religion, il y a un art céleste au-dessus de l'art humain; qu'il y ait alors des écoles, des associations; que le souffle de toutes les poitrines fasse vibrer cette belle harpe éolienne, suspendue d'un pôle à l'autre. Que tous les yeux se fixent sur le même point, et que ce point soit le triangle mystérieux, symbole de la Divinité. Mais dans un siècle où il n'y a que l'homme, qu'on ferme les écoles, que la solitude plante son dieu d'argile sur son foyer; l'indépendance, voilà le dieu d'aujourd'hui (je ne dis pas la liberté).
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Il y a des gens qui vous disent que le siècle est préoccupé, qu'on ne lit plus rien, qu'on ne se soucie de rien. Napoléon était préoccupé, je pense, à la Bérésinii ; il avait cependant son Ossian avec lui. Depuis quand la pensée ne peut-elle plus monter en croupe derrière l'action? Depuis quand l'humanité ne va-t-elle plus au combat, comme Tyrtée, son épée d'une main, et sa lyre de l'autre? Puisque le monde d'aujourd'hui a un corps, il a une ame; c'est au poëte à la comprendre, au lieu de la nier. — C'est à lui de frapper sur les entrailles du colosse, comme Eblis sur celles du premier homme, en s'écriant comme l'archange tombé : a Ceci est à moi, le reste est à Dieu. »
Notre siècle apparemment n'est pas assez beau pour nous. Bon ou mauvais, je n'en sais rien; mais beau à coup sijr.
N'apercevez-vous pas, de l'orient à l'occident, ces deux déités gigantesques, couchées sur les ruines des temps passés? L'une est immobile et silencieuse; — d'une main elle tient le tronçon d'une épée, de l'autre elle presse sur sa poitrine sanglante les herbes salutaires qui ferment ses blessures. L'ange de l'espérance lui parle à l'oreille, et lui montre le ciel encore entr'ouvert; le démon du désespoir creuse une tombe à ses pieds. Mais elle n'entend pas leurs paroles, et suspend son regard tranquille entre le ciel et la terre. Le fantôme du Christ est dans ses bras, il approche en vain de son sein ses lèvres décolorées, elle le
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laisse expirer sur sa mamelle slérile; son visni^o est beau, mais d'une beaulé inanimée; de ses épaules musculeuses vient de glisser un manteau d'or et de jjourpre qui toml)e dans l'immensité. Gomme le sphinx d'Œdipe, elle repousse du pied les ossements des hommes qui ne l'ont pas comprise. — Son nom est la Raison.
L'autre est plus belle, mais plus triste. Tantôt elle se penche les yeux en pleurs sur un insecte qui se débat dans une goutte de rosée; tantôt elle essuie ses paupières pour compter les grains de sable de la voie lactée. Dans sa main gauche est un livre où épelle un enfant; dans sa droite, un levier dont l'extrémité repose sous l'axe du monde; elle le soulève de temps en temps, et s'arrête en soupirant quand il est près de se briser. Alors elle s'incline sur la nuit éternelle; un chant mélancolique flotte sur ses lèvres; elle appuie sur son cœur la pointe d'une épée; mais son épée ploie comme un roseau, et la nuit éternelle, ainsi qu'un miroir céleste, lui montre son image répétée partout dans l'infini. La pâleur de la mort est sur ses traits, et cependant elle ne peut mourir. Elle a reçu du serpent le fruit qui devait lui coûter la vie; elle a bu à longs traits la ciguë; elle est montée sur la croix du Golgotha, et cependant elle ne peut mourir. Elle a détourné la foudre; elle a secoué dans la main de Lucifer la coupe de destruction, et elle en a recueilli chaque goutte sur la poinhi d'un scalpel. Elle a empoisonné ses flèches dans