‹ Œuvres complètes de Alfred de MussetChapitre 26 sur 66 · IX · texte numérisé non relu

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a consacrées sont leniiscs en question tous les jours. Que de gens, vivant à Paris, s'occupani des arls, et capables d'en juger, seraient étonnés si on leur lisait tout ce qui s'imprime sur les écrivains ou sur les peintres qu'ils préfèrent!

On voit, d'après ce que je viens de dire, que je ne m'appliquerai point à un examen approfondi des quatre batailles que j'ai nommées plus haut. Il me suffira de les citer et de remarquer que ce qu'on y peut trouver de plus blâmable, c'est le titre qu'on leur a donné; ce ne sont point des batailles, d'abord parce qu'on ne s'y bat point, et on ne pouvait point s'y battre, puisque l'empereur est là en personne. A léna, l'empereur entend sortir des rangs de la garde impériale les mots : En avant! « Qu'est-ce? dit-il. Ce ne peut èlre qu'un jeune homme sans barbe qui ose préjuger ainsi de ce que je dois faire. » Tel est le sujet du premier épisode. Voyons ce qu'en a fait M. Yernet : il lance l'empereur au galop. Murât le suit, la colonne j)orte les armes. Un soldat pris d'enthousiasme crie en agitant son bonnet; l'empereur s'arrête : le geste est sévère, l'expression vraie; et sans aller ])lus loin, n'y a-t-il pas là beaucoup (riiabilcté? Quel effet eût produit, je suppose, l'empereur à pied, les mains derrière le dos? ou quelle que lut sa contenance, quel autre geste eut mieux rendu l'action? Ce cheval ardeni (|ui Irépigne, retenu par une main irritée, cette léle (pii se retoui'iie, ce regard d'aigle, tout fait deviner la parole. Cependant, dans le

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creii.v d'un ravin, les grenatliors déiiienl (;ji silence; au delà i\\i (erlrc, l'horizon. AssurémenI, je le répèle, ee n'est pas la bataille d'Iéna; mais c'est le sujcît, tel (ju'il est donné, conçu adroitement et nettement rendu. Voudriez-vous voir une plaine? l'armée? que sais-je? pourquoi pas l'ennemi? et l'empereur perdu au milieu de tout cela? Eh! s'il était si petit et si loin, on n'entendrait pas ce qu'il dit.

David disait à Baour-Lormian : « Tu es bien heureux, loi, Baour : avec tes vers, tu fais ce que lu veux; tandis que moi, avec ma toile, je suis toujours horriblement gêné. Supposons, par exemple, que je veuille peindre deux amants dans les Alpes. Bon. Si je fais deux beaux amants, des amants de grandeur naturelle, me voilà avec des Alpes grosses comme rien; si, au contraire, je fais de belles Alpes, des Alpes convenables, me voilà avec de petits amants d'un demi-pied, qui ne signifient plus rien du tout! Mais toi, Baour, trente pages d'Alpes, trente pages d'amants; t'en fautil encore? trente autres pages d'x\lpes, trente autres pages d'amants, etc. » Ainsi parlait le vieux David dans son langage trivial et profond, faisant la plus juste critique des critiques qu'on lui adressait. M. Vernet pourrait en dire autant à ceux qui lui demandent autre chose que ce qu'il a voulu faire. Puisque l'acteur est Napoléon, et puisque l'action est exacte, que vouliez-vous qu'il vous montrât entre les quatre jambes de son cheval?

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Ceci s'applique également à l'épisode de Friedland et à celui de Wagrain. Le vrai talent de M. Vernet, c'est la verve. A propos du premier de ces deux tableaux, je ne dirai pas : « Voyez comme ce coucher du soleil est rendu, voyez ces teintes, ces dégradations, ces étoffes ou ces cuirasses; » mais je dirai : « Voyez ces poses; voyez ce général Oudinot (pii s'incline à demi pour recevoir les ordres du maître; voyez ce hussard rouge, si fièrement campé, ce cheval qui flaire un mort; à Wagram, voyez cet autre cheval blessé, cette gravité de l'empereur qui tend sa carte sans se détourner, tandis qu'un boulet tombe à deux pas de lui! A Fontenoy, voyez ce vainqueur, noble, souriant, ces vaincus consternés ; comme tout cela est disposé, ou plutôt jeté! quelle hardiesse! » Certes il n'y a pas là la conscience d'un Ilolbein, la couleur d'un Titien, la grâce d'un Vinci; ce n'est ni flamaïul, ni italien, ni espagnol; mais, à coup sûr, c'est français. Ce n'est pas de la poésie, si vous voulez; mais c'est de la prose facile, rapide, presque de l'action, dit M. Michelet. En vérité, quand on y pense, la critique est bien difficile; chercher j)artout ce ([ui n'y est pas, au lieu de voir ce qui doit y ètie! Uuant à moi, je critiquerai M. Vernet lorsque je ne trouverai plus dans ses œuvres les qualités qui le distinguent, et que je ne comprends pas qu'on puisse lui disj)uler; mais tant que je verrai cette verve, cette adresse et cette vigueur, j(î ne chercherai pas les ombres de ces précieux rayons de lumière.

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La Bataille de Fonteïwy m'amrnc à j)ni'ler deM. bouder. Sa scène de La^vfel(ll, considérée en elle-nnénie et à part, est un ouvrage recommandable. Le roi et le nnaréchal de Saxe sont larp^ement peints, el leurs lia bits sont en beau velours. Le vicomte de Ligonier et les soldats qui l'amènent forment un groupe sagement composé. Mais reconnaît-on sur cette toile la toucbe de l'auleur du Lévite? Pourquoi ce tableau, qui a du mérite, diffère-t-il si étrangement de son aîné qui levant bien? Est-ce une manière nouvelle que M. Couder vient d'adopter, et le premier tableau que nous aurons de lui sera-t-il fait dans cette manière? Non; M. Couder a peint pour Versailles une Bataille de Louis AT, et il a cberché, dans son exécution, à se rapprocher des peintres du temps de Louis XV. Je suis fâché de retrouver, à côté de qualités solides, ce démon du pastiche qui me poursuit. Ce n'est pas le manque d'une manière reconnaissable que l'on peut reprocher à M. Delacroix. C'est encore un homme, à mon avis, dont il ne faut pas chercher les défants avec trop de sévérité. Pour parler de lui équitablement, il ne faut pas isoler ses ouvrages, ni porter sur tel ou tel de ses tableaux un jugement définitif; car dans tout ce qu'il fait il y a la même inspiration, et on le retrouve toujours le même dans ses plus grands succès comme dans ses plus grands écaris. J'avoue que cette identité constante, quand je la rencontre, me rend la critique difficile; je serai aussi sévère qu'on voudra pour une œuvre qui se présentera seule.

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qui ne tiendra à rien, que rien n'amène ni ne doit suivre; mais je ne puis m'empecher de respecter ce lien magique, cette force plus forte que la volonté même, qui fait qu'un homme ne peut lever la main sans que sa main ne le trahisse, et sans que son œuvre ne le nomme. Je juge chaque ouvrage d'un peintre sans manière comme je jugerais celui d'un mort ; je n'y vois rien que ce qui est devant mes yeux; si je trouve alors un muscle de travers, un bras cassé, je suis impitoyable; je m'écrierai que c'est détestable, insupportable, ou, pour mieux faire, je m'en irai regarder autre chose. Mais dans un talent identique, en parlant du passé, il me semble que je parle aussi de l'avenir ; je sens que j'ai affaire à un vivant, et, en blâmant ce que je vois, j'ai peur de blâmer ce que je ne vois pas encore, ce qui va arriver tantôt; et notez bien que M. Delacroix, de qui il s'agit maintenant, imite quelquefois. On se souvient de cette grande toile de Sardanapale^ où il était clair que l'auteur avait cherché à se rapprocher de Rubens. Eh! mon Dieu, c'était bien inutile; aussi le résultat l'a-t-il trompé. Mais c'est une belle victoire que de se tromper impunément. M. Delacroix peut demain, s'il veut, se mettre à imilei* Michel-Ange, comme il a imité Uubens. Après-demain ii iniilera Piembrandt, et dimanche le Garavage; mais lundi loul sera lini; il s'ennuiera de ce travail aride, et, vaincu pai'sa proj)i'e force, il redeviendra lui-même à son [)remier coup de pinceau.

Il y a dans le Saint Sébastien des défauts qui frappent le public; je les reconnais, et je ne les signalerai pas; car le Saint Sébastien est le frère d'une famille déjà nonnbreuse, et je ne veux pas dire du mal du Massacre de Scio, ni de cette Liberté que M. Auguste Barbier seul pourrait décrire, ni des Anges du Christ aux Olives^ ni du Dante, ni du Jnstinien; et je serais bien plus fâché encore de dire du mal du premier tableau que M. Delacroix peut nous faire, de son plafond que je n'ai pas vu, de ses projets que je ne connais pas. On a voulu faire de M. Delacroix le chef d'une école nouvelle, prête à renverser ce qu'on admire, et à usurper un trône en ruine. Je ne pense pas qu'il ait jamais eu ces noirs projets révolutionnaires. Je crois qu'il travaille en conscience, par conséquent sans parti pris. S'il a un système en peinture, c'est le résultat de son organisation, et je n'ai pas entendu dire qu'il voulût l'imposer à personne : aussi ne le blâmerai-je pas d'aimer Rubens par-dessus tout ; je partage son enthousiasme sans partager ses antipathies; et j'aime Rubens, quoique j'aime mieux Raphaël. Mais fussé-je l'ennemi déclaré de la manière de M. Delacroix, je n'en serais pas moins surpris qu'on ait, au jury d'admission, refusé un de ses tableaux. Je ne connais pas son Hamlet, et je n'en puis parler d'aucune façon; mais, quelques défauts que puisse avoir cet ouvrage, comment se peut-il qu'on l'ait jugé indigne d'être condamné par le public? Est-ce donc la conta-

gion qu'on a repoussée dans cette toile? Est-elle peinte avec de l'aconit? Il semble que tant de sévérité n'est juste qu'autant qu'elle est impartiale.; et comment croire qu'elle le soit, lorsqu'on voit de combien de croûtes le Musée est rempli? Mais ce n'est pas assez que de tous côtés on trouve les plus affreux barbouillages ; on a reçu jusqu'à des copies, que le livret donne pour originaux. J'ai noté un de ces vols manifestes, au n* 1491. On y trouve un tableau intitulé une Bacchante^ de M. Poyet; or ce tableau est une copie, et une très-mauvaise copie d'un magnifique ouvrage de David, qui appartient à M. Bouchet.

Je passe devant le tableau de M. Steuben, et puisque je parle de tout ce qu'on regarde, je conviens qu'on regarde sa Jeanne la Folle ^ mais j'en reviens à mon opinion : la mode n'est que l'apparence de la popu- ' larité, qui elle-même n'est pas toujours sûre. M. Steuben a, dans la galerie, un petit portrait d'une jeune fille qui sourit, appuyée sur son coude. Cette étude fine et naïve vaut mille fois mieux que ces grands mélodrames où on entasse le clinquant, et où l'œil cbercbe le trou du souffleur.

MM. Yauclielet, Alaux, Caminade, Rouillard, Sainl- Evre, Lepaulle, Gallait, ont exposé des portraits bistoricjues fails pour le musée de Versailles. Dans quelquesuns de ces portraits se retrouve lonjours le même défaut, l'imilation des peintres contemporains des personnages représentés.

l.e Chrht au tombeau de M. Conieyras no manque certainement pas de talent. M;n's, bon Dieu, quelle étrange couleur! ces gens-là sont de cuivre et d'étain. Comment ne s'aperçoit-on pas que ce qui donne aux vieux tableaux des maîtres ces teintes qu'on imite, c'est le temps et la dégradation?

Avant de sortir de la grande salle, il ne me reste plus qu'à parler de la Bataille des Pyramides; je retrouverai M. Granet dans la galerie, et je reviendrai pour Robert. C'est avec respect et avec douleur qu'il faut prononcer le nom de Gros. Ce doit être aussi avec ces deux sentiments que M. Debay, son élève, a terminé l'œuvre, laissée imparfaite, du plus grand peintre de notre temps. Elle ne vaut pas, à beaucoup près, les autres; mais c'est la dernière page d'un si beau livre, que sa seule ressemblance avec le reste doit l'ennoblir et la consacrer.

Nous voici dans la galerie. J'aime la Venise^ de M. Flandriii. Il a du moins fait sa lagune tranquille, et non agitée comme une mer, comme on s'obstine à nous la peindre en dépit de la vérité; car, n'en déplaise au Canaletto lui-même, la lagune est toujours dormante, hors dans les jours de grande tempête; encore ne s'émeut-elle guère aux entours de la Piazzelta. Puisque

je fais (le la scicnco, je rappellerai à M. Flandrin que Tange du Campanile de Saint-Marc est doré, et non pas blanc. Mais ne voilà-t-il pas une belle remarque! Les tons sont justes, les ombres bi<^n jetées; c'est bien le moment du coucher du soleil. Le François de Lorraine, de M. Johannot, quoique assez habilement exécuté, a encore ce défaut inexorable qui dépare tant de toiles cette année : c'est évidemment un pastiche de Rnbens.

Tout le monde se souvient du Tobie exposé l'année dernière par M. Lehmann. Il y avait, dans ce début, non-seulement tout ce qui annonce un beau talent, mais encore ce qui le constitue. C'était à la fois une espérance et un résultat. Aussi n'avait-on pas manqué d'encourager le jeune artiste; sa Fille de Jephté a fait changer quelques journaux de langage, et il ne faut pas qu'il s'en étonne, ni en même temps qu'il s'en inquiète. S'il regardait les critiques qu'on lui adresse comme injustes et mal raisonnées, il aurait tort, et s'engagerait peut-être dans une roule qui n'est pas la vraie. Mais il se tromperait plus encore si, en reconnaissant la justice des critiques, il se laissait décourager. Le -public ne blâme dans son ouvrage que de certaines parties, qu'en effet il me semble impossible d'a[)prouver. Pour parler d'abord des défauts matériels, il y a, dans les sept ligures de ses femmes, une monotonie (jui fatigue; elles se ressemblent toutes entre elles, plus ou moins, une exceptée, qui est charmante,

cl dont la beauté fait tort à ses sœurs ; c'est celle qui est assise et inclinée à la droite de la fille de Jephté. Toutes les autres (je suis fâché de faire une remarque qui a l'air d'une plaisanterie), toutes les autres ont la tête trop forte, et M. Lehmann connaît sans doute trop bien l'antique pour ne pas savoir que la grosseur de la tète est incompatible avec la grâce des proportions; en outre, les chairs ont une teinte mate qui leur donne l'air d'tMre en ivoire, et qui les fait ressortir trop vivement sur les étoffes et sur le fond, comme dans certains tableaux de l'Albane. Si de ces premières observations on passe à l'examen moral de l'ouvrage, M. Lehmann me permettra de lui dire que, dans la composition de sa scène, il a oublié une maxime qui a été vraie de tous les temps : c'est qu'on n'arrive jamais à la simplicité par la réflexion. Il est certain qu'en cherchant ces lignes parallèles, en traçant cette sorte de triangle que dessine le groupe des femmes, et que suivent les montagnes mêmes, l'artiste a voulu être simple. Il l'eût été en y pensant moins. Voilà, je crois, ce qu'une juste critique doit reprocher à M. Lehmann. Maintenant il faut ajouter que le personnage de la fille de Jephté est très-beau, vraiment simple d'expression, et parfaitement bien posé. Si le peintre qui l'a conçu n'eût voulu exprimer que la douleur, il se fût contenté avec raison d'avoir créé cette noble figure, et il eût groupé les autres autour d'elle avec moins d'apprêt et de recherche. Les deux femmes qui pleurent debout et qui s'appuient

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1*11110 sur rautre méritent aussi beaucoup d'élo<?es; elles produiraient bien plus d'effet si l'artiste ne les avait pas fixées comme au sommet d'une pyramide, et si, les laissant au second plan, comme elles sont, il les eût placées à droite on à gauche de leur sœur, et non pas au milieu de la toile. Que M. l.chmann pense au Poussin; qu'il voie comment ce grajid maître dispose ses groupes, les met en équilibre sans raideur, et les entremêle sans confusion. Non que je conseille à M. Lehmann d'imiter le Poussin, ni personne; mais il me fâche de voir que, dans son tableau, il y a non-seulement le talent, mais encore les éléments nécessaires pour conquérir l'assentiment de tous; je ne doute pas que ses personnages mêmes, sans y faire de grands changements, mieux disposés, ne pussent plaire à tout le monde. Il me semble, en regardant cette toile, qu'il n'y a qu'à dire à ces deux femmes : « Vous, descendez de cette roche, éloignez-vous et pleurez à l'écart; » h cette autre, vue en plein profil : « Faites un mouvement, détournez-vous; » à cette autre : « Regardez le ciel; un geste, un rien va tout changer; la douleur de votre sœur est vraie, simple, sublime, ne la gâtez pas. »

En lisant dans le livret du Musée les dix lignes du chapitre des J^ujes qui servent d'explication au tableau de la Fille de JepJité^ je fais une remarque, peut-être inutih', mais que je livre à l'artisle poui' (*<' ([u'elle vaut : c'est que, dans ce fragment, qu'on a dû néces-

saircinenl ahré^ier, la simplicité l)il)Ii(jiie est singulièremcnl oulréo. Uni a donné ces dix lignes? Est-ce le peintre lui-même? Je l'ignore. Jephté, dit le livret, en vouant sa fdle, déchira ses vêtements, et dit : « Ah! ma lille, tu m'as entièrement ahaissé. » Or le latin dil, au lieu de cela : « Heu I me, filia mea, decepisti me, et ipsa decepta es. — Hélas! ma hlle, tu m'as trompé, et tu t'es trompée toi-même. » La lille de Jephté répond dans le livret : a Pais-moi ce qui est sorti de ta bouche. » Le latin dit : a Si aperuisti os timm ad Dominum, fac mihi quodcumque polHcUns es. — Si tu as ouvert ta bouche au Seigneur, fais-moi tout ce que tu as promis. » Je ne relève pas par pédantisme ces petites altérations du texte. A tort ou à raison, elles me semblent avoir une parenté avec les défauts du tableau. Bien entendu que, si c'est le hasard qui en est cause, ma remarque est non avenue.

Mais je ne veux pas quitter M. Lehmann comme ces gens qui s'en vont au plus vite dès qu'ils ont dit un méchant bon mot. Je jette en partant un dernier regard sur cette belle fille désolée, sur sa charmante sœur aux yeux noirs, dont le corps plie comme un roseau, sur ces deux statues éplorées dont le contour est si délicat; et je me dis que la jeune main qui a rendu la douleur si belle, se consacrera tôt ou tard au culte de la vérité. Un Intérieur d'appartement gothique, de M. Lafaye, doit être remarqué avec éloge. Je trouve à côté un tableau de M. Schnetz qui n'a pas assez d'importance

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pour qu'on puisse parler dignement, à propos de si peu de chose, du talent de l'auteur. C'est à Nolre-Dauiede-Lorelle que nous verrons bientôt ses nouveaux titres à une réputation si bien méritée.

Le Martyre de saint Saturnin^ de M. Bézard, est une composition importante, et qui a un grand mérite de dessin. On y sent la manière de M. Ingres et l'étude de l'école romaine. Mais il ne faut pas que l'école romaine fasse oublier à ceux qui l'admirent qu'après Raphaël est venu le Corrége, et que l'absence du clair-obscur, en donnant du grandiose, ôte du naturel. Que M. Bézard se souvienne du mot du grand Allegri : Ed io anchè sou pittore.

Une Voiture de masques^ de M. Eugène Lami, m'amuserait comme un vieux péché, quand bien même je n'aurais pas à constater dans son auteur un talent fin et distingué. J'aime mieux ce petit tableau que la Bataille de Hondschoote^ dont le paysage est de M. Dupré. Cette toile, d'un effet bizarre, mais qui a bien aussi son mérite, perd à être vue au Salon; placée isolément, elle gagnerait beaucoup.

Je remarque un Site d'Italie^ de M. Jules Cogniet, et je m'arrête devant le Dante ^ de M. Flandrin. Le Dante est bien, sa robe rouge est largement peinte; son mouvement exprime le sujet ; j'aime la tète du Virgile; mais je n'aime pas ce bras qui retient son manteau, non à cause du bras, mais à cause du geste; car on dirait que le manteau va tomber. En général, tout

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le tableau plaîl; c'est de la bonne et saine peinture. Les 'Envieux ne sont pas assez des envieux ; la première de ces figures est trcs-belle, la seconde et la troisième, celle qui regarde le Dante, sont bien drapc'cs; mais la cinquième tète, correcte en elle-même, ne peut pas être celle d'un liomme envoyé aux enfers pour le dernier et le plus dégradant des vices, celui de Zode et de Fréron. Ce front calme, cet air de noblesse, cette contenance résignée, appartiennent, si vous voulez, à un voleur ou à un faussaire, mais jamais à un envieux. M. Flandrin, qui, je crois, est encore à Rome, a un bel avenir devant lui. Son Berger assû est une charmante étude, qui annonce une intelligence heureuse de la nature, avec un air d'antiquité.

Dans le Saint Hippolyte de M. Dedreux, il y a de la verve et de la vigueur. Les chevaux sont trop des chevaux anglais; mais cela ne fait tort qu'au sujet, le tableau n'y perd qu'un peu de couleur locale, ce dont une palette bien employée du reste peut se passer sans inquiétude. Au-dessus du Saint Hippolyte est un bon portrait de M. Jouy aîné. Je dois aussi citer avec éloge celui de madame C. et de sa sœur, de M. Canzi. Il est d'une adroite ressemblance et d'une gracieuse exécution.

C'est un très-étrange tableau que celui de M. Bré* mond. Je voudrais en savoir le secret^ car cette nature laide me répugne, et cependant cet ange debout, avec son auréole d'or, ou plutôt malgré l'auréole, me frappe

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