PREMIÈRE LETTRE
La Fcrlé-sous-Joiiarie, 8 scploiiibre 1830,
Mois cher Monsieur,
Que les dieux immortels vous assistent et vous préservent des romans nouveaux ! Nous sommes deux abonnés de votre Remie^ mon ami Cotonet et moi, qui avons résolu de vous écrire touchant une remarque que nous avons faite : c'est que, dans les livres d'aujourd'hui, on emploie beaucoup d'adjectifs, et que nous croyons que les auteurs se font par là un tort considérable.
Nous savons, monsieur, (pie ce n'est plus la mode de parler de littérature, et vous trouverez i)eiit-ètre que, dans ce moment-ci, nous nous inquiétons de bien
LETTHKS DK DUIMIIS ET COTOINET. 105
peu de chose. Nous en conviendrons volontiers, car nous recevons le Constitutionnel^ et nous avons des fonds espagnols qui nous démangent terriblement. Mais, mieux qu'un autre, vous conqjrendrez sans doute toute la douceur que deux Ames bien nées trouvent à s'occuper des beaux-arts, qui font le charme de la vie, au milieu des tourmentes sociales; nous ne sommes point Béotiens, monsieur, vous le voyez par ces paroles. Pour que vous goûtiez notre remarque simple en apparence, mais qui nous a coûté douze ans de rétlexions, il faut que vous nous permettiez de vous raconter, posément et graduellement, de quelle manière elle nous est venue. Bien que les lettres soient maintenant avilies, il fut un temps, monsieur, où elles llorissaient; il fut un temps où on lisait les livres, et, dans nos théâtres, naguère encore, il fut un temps où l'on sifflait. C'était, si notre mémoire est bonne, de 18^24 à 1829. Le roi d'alors, le clergé aidant, se préparait à renverser la charte, et à priver le peuple de ses droits; et vous n'êtes pas sans vous souvenir que, à cette époque, il a été grandement question d'une méthode toute nouvelle qu'on venait d'inventer pour faire des pièces de théâtre, des romans, et même des sonnets. On s'en est fort occupé ici ; mais nous n'avons jamais pu comprendre, ni mon ami Cotonet ni moi, ce que c'était que le romantisme^ et cependant nous avons beaucoup lu, notamment des préfaces, car nous ne sommes pas de Falaise, nous savons bien que c'est le principal, et
l'.tii MÉLA.MiHS 1U-: LITTÉKATURE.
((iK* l(* n'sto n'est que pour cnllor la cliose; mais il ne l'aul pas anticiper.
A vous dire vrai, dans ce pays-ci, on est badaud jusqu'aux oreilles, et, sans compter le tapage des journaux, nous sommes bien aises de jaser sur les quatre ou cinq heures. Nous avons dans la rue Marchande un gros cabinet de lecture, où il nous vient des cloyères de livres. Deux sous le volume, c'est comme partout, et il n'y aurait pas à se plaindre si les portières se lavaient les mains, mais depuis qu'il n'y a plus de loterie, elles dévorent les romans, que Dieu leur pardonne ! c'est à ne pas savoir par où y toucher. Mais peu importe; nous autres Français, nous ne regardons pas à la marge. En Angleterre, les gens qui sont propres aiment à lire dans des livres propres. En France, on lit à la gamelle; c'est notre manière d'encourager les arts. Nos petites-maîtresses ne souffriraient pas une mouche de crotte sur un bas qui n'a affaire qu'à leur pied ; mais elles ouvrent très-délicatement de leur main blanche, un volume banal qui sent la cuisine, et porte la marque du pouce de leur cocher. 11 me semble pourtant que si j'étais femme, et que si je tenais au fond de mon alcôve, les rideaux tirés, un auteur qui me plût, je n'aimerais pas qu'au parfum poétique d'une j)age il se mélAl... Je reviens à mon sujet.
Je vous disais que nous ne comprenions pas ce que signifiait ce mot de romantisme. Si ce que je vous raconle vous paraît un peu usé et connu au premier
LETTRES DE IXJPUIS ET COTONET. l'.iT
abord, il lu; l'aiit pas vous effrayer, mais seulement me laisser faire; j'ai intention d'en venir à mes fins. C'était donc vers 1824, ou un peu plus lard, je l'ai oublié; on se battait dans le Journal des Débats. Il était question de pittoresque, de grotesque, du paysage introduit daus la poésie, de l'histoire dramatisée, du drame blasonné, de l'art pur, du rhythme brisé, du tragique fondu avec le comique, et du moyen âge ressuscité. Mon ami Cotonet et moi, nous nous promenions devant le jeu de boules. Il faut savoir qu'à La Ferté-sous-Jouarre, nous avions alors un grand clerc d'avoué qui venait de Paris, fier et fort impertinent, ne doutant de rien, tranchant sur tout, et qui avait l'air de comprendre tout ce qu'il lisait. Il nous aborda, le journal à la main, en nous demandant ce que nous pensions de toutes ces querelles littéraires. Cotonet est fort à son aise, il a cheval et cabriolet ; nous ne sommes plus jeunes ni l'un ni l'autre, et, de mon côté, j'ai quelque poids; ces questions nous révoltèrent, et toute la ville fut pour nous. Mais, à dater de ce jour, on ne parla chez nous que de romantique et de classique ; madame Dupuis seule n'a rien voulu entendre ; elle dit que c'est jus vert, ou vert jus. Nous lûmes tout ce qui paraissait, et nous reçûmes la Muse au cercle. Quelques-uns de nous (je fus du nombre) vinrent à Paris et virent les Vêpres ; le sous-préfet acheta la pièce, et, à une quête pour les Grecs, mon fils récita Parthénope et r Etrangère, septième messénienne. D'une autre part. M. Ducoudray, magistrat distingué, au retour des
vacances, rapporta les Méditatiom parfaitement reliées, qu'il donna à sa femme. Madame Javart en fut choquée; elle déteste les novateurs ; ma nièce y allait, nous cessâmes de nous voir. Le receveur fut de notre bord ; c'était un esprit caustique et mordant, il travaillait sous main à la Pandore; quatre ans après, il fut destitué, leva le masque, et fit un pamphlet qu'imprima le fameux Firmin Didot. M. Ducoudray nous donna, vers la mi-septembre, un dîner qui fut des plus orageux ; ce fut là qu'éclata la guerre ; voici comment l'affaire arriva. Madame Javart, qui porte perruque et qui s'imaginait qu'on n'en savait rien, ayant fait ce jour-là de grands frais de toilette, avait fiché dans sa coiffure une petite poignée de marabouts; elle était à la droite du receveur, et ils causaient de littérature ; peu à peu la discussion s'échauffa ; madame Javart, classique entêtée, se prononça pour l'abbé Delille ; le receveur l'appela perruque^ et, par une fatalité déplorable, au moment où il prononçait ce mot, d'un ton de voix passablement violent, les marabouts de madame Javart prirent feu à une bougie placée auprès d'c^He: elle n'en sentait rien et continuait de s'agiter, quand le receveur, la voyant toute en flammes, saisit les marabouts et les arracha ; malheureusement h' toupet tout entier quitta la tète i\(\ la pauvre femme, qui se trouva tout à coup (exposée aux regards , \(\ chef complétiunent dégarni. Madame Javart, ignorant le danger qu'elle avait couru, crut que le receveur la décoiffait pour ajouter le geste
A la parole, et comme elle était en train de manger un œuf à la coque, elle le lui lança au visage; le receveur en fut aveuglé ; le jaune couvrait sa chemise et son gilet, et n'ayant voulu que rendre un service, il fut impossible de l'apaiser, quelque effort qu'on fît pour cela. Madame Javart, de son côté, se leva et sortit en fureur ; elle traversa toute la ville sa perruque à la main, malgré les prières de sa servante, et perdit connaissance en rentrant chez elle. Jamais elle n'a voulu croire que le feu eût pris à ses marabouts ; elle soutient encore qu'on l'a outragée delà manière la plus inconvenante, et vous pensez le bruit qu'elle en a fait. Voilà, monsieur, comment nous devînmes romantiques à la Ferté-sous- Jouarre.
Cependant, Cotonet et moi, nous résolûmes d'approfondir la question, et de nous rendre compte des querelles qui divisaient tant d'esprits habiles. Nous avons fait de bonnes études. Colonet surtout, qui est notaire et qui s'occupe d'ornithologie. Nous crûmes d'abord, pendant deux ans, que le romantisme^ en matière d'écriture, ne s'appliquait qu'au théâtre, et qu'il se distinguait du classique parce qu'il se passait des unités, c'est clair; Shaskspeare , par exemple, fait voyager les gens de Rome à Londres, et d'Athènes à Alexandrie, en un quart d'heure ; ses héros vivent dix ou vingt ans dans un entr'acte ; ses héroïnes, anges de vertu pendant toute une scène, n'ont qu'à passer dans la coulisse pour reparaître mariées, adultères, veuves et grand'mères. Voilà, di-
sions-nous, le romantique. Sophocle, au contraire, fait asseoir Œdipe , encore est-ce à grand'pcine, sur un rocher, dès le commencement de sa tragédie ; tous les personnages viennent le trouver là, l'un après l'autre ; peut-être se lève-t-il, mais j'en doute, à moins que ce ne soit par respect pour Thésée, qui, durant toute la pièce, court sur le grand chemin pour l'obliger, rentrant en scène et sortant sans cesse. Le chœur est là, et si quelque chose cloche, s'il y a un geste obscur, il l'explique; ce qui s'est passé, il le raconte; ce qui se passe, il le commente ; ce qui va se passer, il le prédit ; bref, il est dans la tragédie grecque comme une note de M. Aimé Martin au bas d'une page de Molière. Voilà, disionsnous, le classique ; il n'y avait point de- quoi disputer, et les choses allaient sans dire. Mais on nous apprend tout à coup (c'était, je crois, en 1828) qu'il y avait poésie romantique et poésie classique, roman romantique et roman classique, ode romantique et ode classique ; que dis-je? un seul vers, mon cher monsieur, un seul et unique vers pouvait être romantique ou classique, selon que l'envie lui en prenait.
Quand nous reçûmes cette nouvelle, nous ne pûmes fermer l'œil de la nuit. Deux ans de paisible conviction venaient de s'évanouir comme un songe. Toutes nos idées étaient bouleversées ; car, si les règles d'Aristote n'étaient plus la ligne de démarcation qui séparait les camps littéraires, où se retrouver et sur quoi s'appuyer? ]\irquel moyen, en lisant un ouvrage, savoir à quelle
école il appartenait? Nous pensions bien que les initiés de Paris devaient avoir une espèce de mot d'ordre qui les tirait d'abord d'embarras ; mais, en province, comment faire? Et il faut vous dire, monsieur, qu'en province, le mot romantique a ^ en géiH\vi\\ ^ une sif^mification facile à retenir, il est synonyme d'absurde, et on ne s'en inquiète pas autrement. Heureusement, dans la même année, parut une illustre préface que nous dévorâmes aussitôt, et qui faillit nous convaincre à jamais. Il y respirait un air d'assurance qui était fait pour tranquilliser, et les principes de la nouvelle école s'y trouvaient détaillés au long. On y disait très-nettement que le romantisme n'était autre chose que l'alliance du fou et du sérieux, du grotesque et du terrible, du bouffon et de l'horrible, autrement dit, si vous l'aimez mieux, de la comédie et de la tragédie. Nous le crûmes, Cotonet et moi, pendant l'espace d'une année entière. Le drame fut notre passion, car on avait baptisé de ce nom de drame, non-seulement les ouvrages dialogues, mais toutes les inventions modernes de l'imagination, sous le prétexte qu'elles étaient dramatiques. Il y avait bien là quelque galimatias, mais enfin c'était quelque chose. Le drame nous apparaissait comme un prêtre respectable qui avait marié, après tant de siècles, le comique avec le tragique ; nous le voyions vêtu de blanc et de noir, riant d'un œil et pleurant de l'autre, agiter d'une main un poignard, et de l'autre une marotte; à la rigueur cela se comprenait, les poètes du jour proclamaient ce genre
une découverte toute moderne: «La mélancolie disaientils, étaient inconnue aux anciens ; c'est elle qui, jointe à l'esprit d'analyse et de controverse, a créé la religion nouvelle, la société nouvelle, et introduit dans l'art un type nouveau. » A parler franc, nous croyions tout cela un peu sur parole, et cette mélancolie inconnue aux anciens ne nous fut pas d'une digestion facile. Quoi ! disions-nous, Sapho expirante, Platon regardant le ciel, n'ont pas ressenti quelque tristesse? Le vieux Priam redemandant son fils mort, à genoux devant le meurtrier, et s'écriant : a Souviens-toi de ton père, ô Achille !» n'éprouvait point quelque mélancolie? Le beau Narcisse, couché dans les roseaux, n'était point malade de quelque dégoût des choses de la terre ? Et la jeune nymphe qui l'aimait, cette pauvre Écho si malheureuse, n'étaitelle donc pas le parfait symbole de la mélancolie solitaire, lorsque, épuisée par sa douleur, il ne lui restait que les os et la voix ? D'autre part, dans la susdite préface, écrite d'ailleurs avec un grand talent, l'antiquité nous semblait comprise d'une assez étrange façon. On y comparait, entre autres choses, les Furies avec les sorcières, et on disait que les Furies s' appela ienJ Euménides, c'est-à-dire dovces et hienfakante's^ ce qui prouvait, ajoutait-on, qu'elles n'étaient que médiocrement difformes, par conséquent à peine grotesques. Il nous étonnait que l'auteur pût ignorer que l'antiphrase est au nombre des tropes, bien que Sanctius ne veuille pas l'admettre. Mais passons ; l'important pour nous était de
répondre aux questionneurs : a Le romantisme est l'alliance de la comédie et de la tragédie, ou, de quelque genre d'ouvrage qu'il s'agisse, le mélange du bouffon et du sérieux.» Yoilà ([ui allait encore à merveille, et nous dormions tranquilles là-dessus. Mais que pensai -je, monsieur, lorsqu'un matin je vis Cotonet entrer dans ma chambre avec six petits volumes sous le bras! Aristophane, vous le savez, est, de tous les génies de la Grèce antique, le plus noble h la fois et le plus grotesque, le plus sérieux et le plus bouffon, le plus lyrique et le plus satirique. Que répondre lorsque Cotonet, avec sa belle basse-taille, commença à déclamer pompeusement l'admirable dispute du juste et de l'injuste*, la plus grave et la plus noble scène que jamais théâtre ait entendue? Gomment, en écoutant ce style énergique, ces pensées sublimes, cette simple éloquence, en assistant à ce combat divin entre les deux puissances qui gouvernent le monde, comment ne pas s'écrier avec le chœur : « 0 toi qui habites le lemple élevé de la sagesse, le parfum de la vertu émane de tes discours! » Puis, tout à coup, à quelques pages de là, voilà le poëte qui nous fait assister au spectacle d'un homme qui se relève la nuit pour soulager son ventre**. Quel écrivain s'est jamais élevé plus haut qu'Aristophane dans ce terrible drame des Chevaliers^ où paraît le peuple athénien lui-même personnifié dans un vieillard? Quoi
* Dans les Nuées. ^
** Dans les Harangueuses.
20i MKLAMiES DE LIT TERATini:.
(le plus sérieux, quoi de plus imposaul cpie les anapestes où le poëte «gourmande le public, et que ce chœur qui commence ainsi : « Maintenant, Athéniens, prêteznous votre attention, si vous aimez un langage sincère*?» Quoi de plus grotesque en même temps, quoi de plus bouffon que Bacchus et Xanthias**? quoi de plus comique et de plus plaisant que cette Myrrhine, se déchaussant à demi nue, sur le lit où son pauvre époux meurt d'abstinence et de désirs***? A voir celte rusée commère, phis rouée que la rouée Merteuil, les spectateurs eux-mêmes devaient partager le tourment de Cinésias, pour peu que la scène fût bien rendue. Dans quelle classification pourra-t-on jamais faire entrer les ouvrages d'Aristophane? quelles lignes, quels cercles tracera-t-on jamais autour de la pensée humaine, que ce génie audacieux ne dépassera pas? Il n'est pas seulement tragique et comique, il est tendre et terrible, pur et obscène, honnête et corrompu, noble et trivial, et au fond de tout cela, pour qui sait comprendre, assurément il est mélancolique. Hélas! monsieur, si on le lisait davantage, on se dispenserait de beaucoup parler, et on pourrait savoir au juste d'où viennent bien des inventions nouvelles qui se font donner des brevets. ]1 n'est pas jusqu'aux saint-simoniens qui ne se trouvent dans Aristophane; que lui avaient fait ces pauvres
* Dans les Guêpes.
*" Dans lefi Grenouilles. {Noie de rautevr.) *** Dans Lysislrnlc. {JSole de V auteur.)
LKTTUl<:S l)l«: DCrUIS KT COTONET. 205
gens? La comédie des Hdnmgaeuses est pourtant leur complète satire, comme les Chevaliera^ à plus d'un égard, pourraient passer pour celle du gouvernement représentatif.
Nous voilà donc, Gotonet et moi, retombés dans l'incertitude. Le romantisme devait, avant tout, être une découverte, sinon récente, du moins moderne. Ce n'était donc pas plus l'alliance du comicpie et du tragique (jue l'intraction permise aux règles d'Aristote (j'ai oublié de vous dire qu'Aristophane ne tient lui-même aucun compte des unités). Nous fîmes donc ce raisonnement très-simple : ce Puisqu'on se bat à Paris dans les théâtres, dans les préfaces et dans les journaux, il faut que ce soit pour quelque chose; puisque les auteurs proclament une trouvaille, un art nouveau et une foi nouvelle, il faut que ce quelque chose soit autre chose qu'une chose renouvelée des Grecs ; puisque nous n'avons rien de mieux à faire, nous allons chercher ce que c'est. »
(c Mais, me direz-vous, mon cher monsieur, Aristophane est romantique; voilà tout ce que prouvent vos discours; la différence des genres n'en subsiste pas moins, et l'art moderne, l'art humanitaire, l'art social, l'art pur, l'art naïf, l'art moyen âge... »
Patience, monsieur; que Dieu vous garde d'être si vif! Je ne discute pas, p vous raconte un événement qui m'est arrivé. D'abord, pour ce qui est du mot humanitaire, je le révère, et quand je l'entends, je ne
:20tj MÉLAiMiES DE LITTÉRATURE.
manque jamais de lirer mon ehapeau; puissent les dieux me le faire comprendre ! mais je me résigne et j'attends. Je ne cherche pas, remarquez bien, à savoir si le romantisme existe ou non; je suis Français, et je me rends compte de ce qu'on appelle le romantisme en France.
Et, à propos des mots nouveaux, je vous dirai que, durant une autre année, nous tombâmes dans une triste erreur. Las d'examiner et de peser, trouvant toujours des phrases vides et des professions de foi incompréhensibles, nous en vînmes à croire que ce mot de romantisme n'était qu'un mot; nous le trouvions beau, et il nous semblait que c'était dommage qu'il ne voulut rien dire. 11 ressemble à Rome et à Romain^ à roman et à romanesque; peut-être est-ce la même chose que romanesque ; nous fûmes du moins tentés de le croire par comparaison, car il est arrivé depuis peu, comme vous savez, que certains mots, d'ailleurs convenables, ont éprouvé de petites variations qui ne font de tort à personne. Autrefois, par exemple, on disait tout bêtement : a Voilà une idée raisonnable; » maintenant on dit plus dignement : «Voilà une déduction rationnelle. » C'est comme la 'patrie^ vieux mot assez usé; on dit le pays; voyez nos orateurs, ils n'y manqueraient pas pour dix écus. Quand deux gouvernements, la Suisse et la France, je suppose, convenaient ensemble de faire payer dix ou douze sous un porl de lettre^ on disait jadis trivialement :
c< C'est une convention de poste; » maintenant on dit : (( Convention postale. » Quelle différence et quelle magnificence! Au lieu de surpris ou (V /'tonné ^ on dil stupéfié. Sentez-vous la nuance? Stu[)éfié! non pas stupéfait, prenez-y garde; stupéfait est pauvre, rebattu; ûl ne m'en parlez pas, c'est un drôle capable de se laisser trouver dans un dictionnaire. Oui est-ce qui voudrait de cela? Mais Cotonet, par-dessus tout, préfère trois mots dans la langue moderne; l'auteur qui, dans une seule phrase, les réunirait par hasard, serait, à son gré, le premier des hommes. Le premier de ces mots est morganatique; le second, bktndices^ et le troisième... le troisième est un mot allemand.
Je retourne à mon dire. Nous ne pûmes longtemps demeurer dans l'indifférence. Notre sous-préfet venait d'être changé; le nouveau venu avait une nièce, jolie brune pâle, quoique un peu maigre, qui s'était éprise des manières anglaises, et qui portait un voile vert, des gants orange, et des lunettes d'argent. Un soir qu'elle passait près de nous (Cotonet et moi, à notre habitude, nous nous promenions sur le jeu de boules), elle se retourna du côté du moulin à eau qui est près du gué, où il y avait des sacs de farine, des oies et un bœuf attaché : « Voilà un site romantique, » dit-elle à sa gouvernante. A ce mot nous nous sentîmes saisis de notre curiosité première. « Eh! ventre-bleu? dis-je, que veut-elle dire ? ne saurons-nous pas à quoi nous en tenir? » Il nous arriva sur ces entrefaites un journal
^208 ^IKLA-NGES DE LilTEHATlUE.
qui contenait ces mots : « André Chénier et madame de Staël sont les deux sources du fleuve immense qui nous entraîne vers l'avenir. C'est par eux que la rénovation poétique, déjà triomphante et presque accomplie, se divisera en deux branches fleuries sur le tronc flétri du passé. La poésie romantique, fllle de l'Allemagne, attachera ainsi à son front une palme verte, sœur des myrtes d'Athènes. Ossian et Homère se donnent la main. » — « Mon ami, dis-je à Cotonet, je crois que voilà notre affaire; le romantisme, c'est la poésie allemande, madame de Staël est la première qui nous ait fait connaître cette littérature; et de l'apparition de son livre date la rage qui nous a pris. Achetons Goethe, Schiller et Wieland ; nous sommes sauvés, tout est venu de là. y)
Nous criimes, jusqu'en 1850, que Je romantisme était l'imitation des Allemands, et nous y ajoutâmes les Anglais, sur le conseil qu'on nous en donna. Il est incontestable, en effet, que ces deux peuples ont dans leur poésie un caractère particulier, et qu'ils ne ressemblent ni aux Grecs, ni aux Romains, ni aux Français. Les Espagnols nous embarrassèrent, car ils ont aussi leur cachet , et il était clair que l'école moderne se ressentait d'eux terriblement. Les romantiques, par exemple, ont constamment prôné le Cid de Corneille, qui est une traduction presque littérale d'une fort belle pièce espagnole. A ce propos, nous ne savions pas pourquoi ils n'en prônaient pas aussi bien
LETTHKS l)K DUPUIS ET COTONET. '20!)
quelque autre, mai^^ié la heaulc de celle-là; mais, à louL prix, c'était une issue (jui nous lirait du labyrinthe. c( Mais, disait encore Cotonel, quelle invention peut-il y avoir à naturaliser une imitation? Les Allemands ont fait des ballades; nous en faisons, c'est à merveille; ils aiment les spectres, les gnomes, les goules, les psylles, les vampires, les squelettes, les ogres, les cauchemars, les rats, les aspioles, les vipères, les sorcières, le sabbat, Satan, Puck, les mandragores; enfin cela leur fait plaisir; nous les imitons et en disons autant, quoique cela nous régale médiocrement; mais je l'accorde. D'autre part, dans leurs romans, on se tue, on pleure, on revient, on fait des phrases longues d'une aune, on sort à tout bout de champ du bon sens et de la nature ; nous les copions, il n'y a rien de mieux. Viennent les Anglais par làdessus qui passent le temps et usent leur cervelle à broyer du noir dans un pot; toutes leurs poésies, présentes et futures, ont été résumées par Goethe dans cette simple et aimable phrase : « L'expérience et la douleur s'unissent pour guider l'homme à travers cette vie et le conduire à la mort. » C'est assez faux, et même assez sot, mais je veux bien encore qu'on s'y plaise. Buvons gaiement, avec l'aide de Dieu et de notre bon tempérament français, du sang de pendu dans la chaudière anglaise. Survient l'Espagne, avec ses Castillans, qui se coupent la gorge comme on boit un verre d'eau, ses Andalouses qui font plus vite en-