‹ Œuvres complètes de Alfred de MussetChapitre 30 sur 66 · IX · texte numérisé non relu

IX

corc un petit métier moins dépeuplant, ses taureaux, ses toréadors, matadors, etc., j'y souscris. Quoi enfin? Quand nous aurons tout imité, copié, plagié, traduit et compilé, qu'y a-t-il de romantique? 11 n'y a rien de moins nouveau sous le ciel que de compiler et de plagier. »

Ainsi raisonnait Cotonet, et nous tombions de mal en pis; car, examinée sous ce point de vue, la question se rétrécissait singulièrement. Le classique ne serait-il donc que l'imitation de la poésie grecque, et le romantique que l'imitation des poésies allemande, anglaise et espagnole? Diable! que deviendraient alors tant de beaux discours sur Boileau et sur Aristote, sur l'antiquité et le christianisme, sur le génie et la liberté, sur le passé et sur l'avenir, etc.? C'est impossible; quelque chose nous criait que ce ne pouvait être là le résultat de recherches si curieuses et si empressées. Ne serait-ce pas, pensâmes-nous, seulement affaire de forme? Ce romantisme indéchiffrable ne consisterait-il pas dans ce vers brisé dont on fait assez de bruit dans le monde? Mais non ; car, dans leurs plaidoyers, nous voyons les auteurs nouveaux citer Molière et quelques autres comme ayant donné l'exemple de cette méthode; levers brisé, d'ailleurs, est horrible; il faut dire plus, il est impie; c'est un sacrilège envers les dieux, une offense à la muse.

Je vous expose naïvemeni, monsieur, loute la suite de nos tribulations, et si vous trouvez moi3 récit un

peu long, il faut songer à douze ans de souffrances ; nous avançons, ne vous inquiétez pas. De 1850 à 1851, nous crûmes que le romantisme était le genre historique, ou, si vous voulez, cette manie qui, depuis peu, a pris nos auteurs d'appeler des personnages de romans et de mélodrames Charlemagne, François P"" ou Henri IV, au lieu d'Amadis, d'Oronte ou de Saint-Albin. Mademoiselle de Scudéry est, je crois, la première qui ait donné en France l'exemple de cette mode, et beaucoup de gens disent du mal des ouvrages de cette demoiselle, qui ne les ont certainement pas lus. Nous ne prétendons pas les juger ici ; ils ont fait les délices du siècle le plus poli, le plus classique et le plus galant du monde; mais ils nous ont semblé aussi vraisemblables, mieux écrits, et guère plus ridicules que certains romans de nos jours dont on ne parlera pas si longtemps. De 1851 à l'année suivante, voyant le genre historique discrédité, et le romantisme toujours en vie, nous pensâmes que c'était le genre intime, dont on parlait fort. Mais quelque peine que nous ayons prise, nous n'avons jamais pu découvrir ce que c'était que le genre intime. Les romans intimes sont tout comme les autres; ils ont deux volumes in-octavo, beaucoup de blanc ; il y est question d'adultères, de marasme, de suicides, avec force archaïsmes et néologismes; ils ont une couverture jaune et ils coûtent quinze francs; nous n'y avons trouvé aucun autre signe particulier qui les distinguât.

2\'l MÉLANGES DE LITTÉRATUUE.

De J8o'2 à 1855, il nous viul à l'espril que le romantisme pouvait être un système de philosophie et d'économie politique. En effet, les écrivains affectaient alors dans leurs préfaces (que nous n'avons jamais cessé de lire avant tout, comme le plus important) de parler de l'avenir, du progrès social, de l'humanité et de la civilisation; mais nous avons pensé que c'était la révolution de Juillet qui était cause de cette mode, et d'ailleurs, il n'est pas possible de croire qu'il soit nouveau d'être républicain. On a dit que Jésus-Christ l'était; j'en doute, car il voulait se faire roi de Jérusalem; mais, depuis que le monde existe, il est certain que quiconque n'a que deux sous et en voit quatre à son voisin, ou une jolie femme, désire les lui prendre, et doit conséquemment dans ce but parler d'égalité, de liberté, des droits de l'homme, etc., etc.

De 1855 à 1854, nous crûmes que le romantisme consistait k ne pas se raser, et à porter des gilets à larges revers, très-empesés. L'année suivante, nous crûmes que c'était de refuser de monter la garde. L'année d'après, nous ne crûmes rien, Cotonet ayant fait un petit voyage pour une succession dans le Midi, et me trouvant moi-même très-occup(' à faire réparer une grange que les grandes pluies m'avaient endommagée.

Maintenant, monsieur, j'arrive au résultat définitif de ces trop longues incertitudes, lin jour que nous nous promenions (c'était toujours sur le jeu de boules),

nous nous souvînmes de ce flandrin qui, le premier, en 1824, avait porté le trouble dans noire esprit, et par suite dans toute la ville. Nous fûmes le voir, décidés cette fois à l'interroger lui-même, et à trancher le nœud gordien. Nous le trouvâmes en bonnet de nuit, fort triste, et mangeant une omelette. Il se disait dégoûté de la vie el blasé sur l'amour; comme nous étions au mois de janvier, nous pensâmes que c'était qu'il n'avait pas eu de gratification cette année, et ne lui en sûmes pas mauvais gré. Après les premières civilités, le dialogue suivant eut lieu entre nous; permettez-moi de vous le transcrire le plus brièvement possible :

MOI

Monsieur, je vous prie de m'expliquer ce que c'est que le romantisme. Est-ce le mépris des unités établies par Arislote et respectées par les auteurs français?

LE CLERC

Assurément. Nous nous soucions bien d'Aristote! faut-il qu'un pédant de collège, mort il y a deux ou trois mille ans...

COTONET

Comment le romantisme serait-il le mépris des unités, puisque le romantisme s'applique à mille autres choses qu'aux pièces de théâtre?

LE CLERC

C'est vrai; le mépris des unités n'est rien; pure bagatelle; nous ne nous y arrêtons pas.

MOI

En ce cas, serait-ce l'alliance du comique et du tragique?

LE CLERC

Vous l'avez dit; c'est cela môme; vous l'avez nommé par son nom.

COTONET

Monsieur, il y a longtemps qu'Aristote est mort, mais il y a tout aussi longtemps qu'il existe des ouvrages oii le comique est allié au tragique. D'ailleurs Ossian, votre Homère nouveau, est sérieux d'un bout à l'autre; il n'y a, ma foi, pas de quoi rire. Pourquoi l'appelez-vous donc romantique? Homère est beaucoup plus romantique que lui.

LE CLERC

C'est juste; je vous prie de m'excuser; le romantisme est bien autre chose.

MOI

Serait-ce l'imitation ou l'inspiration de certaines littératures étrangères, ou, pour m'expliquer en un seul mot, serait-ce tout, hors les Grecs et les Romains?

LE CLERC

N'en doutez pas. Les Grecs et les Romains sont à jamais bannis de France; un vers spirituel et mordant...

COTONET

Alors le romantisme n'est qu'un plagiat, un simulacre, une copie; c'est honteux, monsieur, c'est avi-

lissant. La France n'est ni anglaise ni allemande, pas plus qu'elle n'est ni grecque ni romaine, et plagiat pour plagiat, j'aime mieux un beau plâtre pris sur la Diane chasseresse qu'un monstre de bois vermoulu décroché dun grenier gothique.

LE CLERC

Le romantisme n'est pas un plagiat, et nous ne voulons imiter personne; non, l'Angleterre ni l'Allemagne n'ont rien à faire dans notre pays.

COTONET, vivement.

Qu'est-ce donc alors que le romantisme? Est-ce l'emploi des mots crus? Est-ce la haine des périphrases? Est-ce l'usage de la musique au théâtre à l'entrée d'un personnage principal? Mais on en a toujours agi ainsi dans les mélodrames, et nos pièces nouvelles ne sont pas autre chose. Pourquoi changer les termes? Mélos ^ musique, et drama^ drame. Calas et le Joueur sont deux modèles en ce genre. Est-ce l'abus des noms historiques? Est-ce la forme des costumes? Est-ce le choix de certaines époques à la mode, comme la Fronde ou le règne de Charles IX? Est-ce la manie du suicide et l'héroïsme à la Byron? Sont-ce les néologismes, le néochristianisme, et, pour appeler d'un nom nouveau une peste nouvelle, tous les néosophismes de la terre? Est-ce de jurer par écrit? Est-ce de choquer le bon sens et la grammaire? Est-ce quelque chose enfin, ou n'est-ce rien qu'un mot sonore et l'orgueil à vide qui se bat les flancs?

21G MÉLANTfES DE LITTÉRATURE.

LE CLERC, avec exaltation.

Non! ce n'est rien de loul cola; non! vous ne comprenez pas la chose. Que vous êtes grossier, monsieur ! quelle épaisseur dans vos paroles! Allez, les sylphes ne vous hantent point; vous êtes poncif, vous êtes trumeau, vous êtes volute, vous n'avez rien d'ogive; ce que vous dites est sans galbe; vous ne vous doutez pas de l'instinct sociétaire ; vous avez marché sur Campistron.

COTONET

Vertu de ma vie! qu'est-ce que c'est que cela?

LE CLERC

Le romantisme, mon cher monsieur! Non, à coup sûr, ce n'est ni le mépris des unités, ni l'alliance du comique et du tragique, ni rien au monde que vous puissiez dire; vous saisiriez vainement l'aile du papillon, la poussière qui le colore vous resterait dans les doigts. Le romantisme, c'est l'étoile qui pleure, c'est le vent qui vagit, c'est la nuit qui frissonne, la fleur qui vole et l'oiseau qui embaume; c'est le jet inespéré, l'extase alanguie, la citerne sous les palmiers, et l'espoir vermeil et ses mille amours, l'ange et la perle, la robe blanche des saules; ô la belle chose, monsieur! C'est l'infini et l'étoile, le chaud, le rompu, le désenivré, et pourtant en même temps le plein et le rond, le diamétral, le pyramidal, l'oriental, le nu à vif, l'élreint, l'embrassé, le tourbillonnant; quelle science nouvelle! C'est la philosojdiie providentielle géomé-

LETTRES T)E DUIMilS ET COTONET. 217

irisant les faits accomjilis, puiss'olançant dans le vague des expériences pour y ciseler les fibres secrètes...

COTONET

Monsieur, ceci est une faribole. Je sue à grosses gouttes pour vous écouter.

LE CLERC

J'en suis facile; j'ai dit mon opinion, et rien au monde ne m'en fera cbanger.

Nous fûmes chez M. Ducoudray après cette scène, que je vous abrège, vu qu'elle dura trois heures et que la tête tourne en y pensant. M. Ducoudray est un magistrat, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire. Il porte habit marron et culotte de soie, le tout bien brossé, et il nous offrit une prise de tabac sec dans sa tabatière de corne, propre et luisante comme un écu neuf. Nous lui contâmes, comme vous pensez, la visite que nous venions de faire, et reprenant le même sujet, voici quelle fut son opinion :

(( Sous la Restauration, nous dit-il, le gouvernement, faisait tous ses efforts pour ramener le passé. Les premières places aux Tuileries étaient remplies, vous le savez, par les mêmes noms que sous Louis XIV. Les prêtres, ressaisissant le pouvoir, organisaient de tous côtés une sorte d'inquisition occulte, comme aujourd'hui les associations républicaines. D'autre part, une censure sévère interdisait aux écrivains la peinture libre des choses présentes; quels portraits de mœurs ou quelles satires, même les plus douces, auraient été tolérés sur

un théâtre où Germanicus était défendu? En troisième lieu, la cassette royale, ouverte à quelques gens de lettres, avait justement récompensé en eux des talents remarquables, mais en même temps des opinions religieuses et monarchiques. Ces deux grands mots, la religion et la monarchie, étaient alors dans leur toutepuissance; avec eux seuls il pouvait y avoir succès, fortune et gloire ; sans eux, rien au monde, sinon l'oubli ou la persécution. Cependant la France ne manquait pas de jeunes têtes qui avaient grand besoin de se produire et la meilleure envie de parler. Plus de guerre, partant beaucoup d'oisiveté; une éducation très-contraire au corps, mais très-favorable à l'esprit, l'ennui de la paix, les carrières obstruées, tout portait la jeunesse à écrire; aussi n'y eut-il à aucune époque le quart autant d'écrivains que dans celle-ci. Mais de quoi parler? Que pouvait-on écrire? Comme le gouvernement, comme les mœurs, comme la cour et la ville, la littérature chercha à revenir au passé. Le trône et l'autel défrayèrent tout; en même temps, cela va sans dire, il y eut une littérature d'opposition. Celle-ci, forte de sa pensée, ou de l'intérêt qui s'attachait à elle, prit la route convenue, et resta classique; les poètes qui chantaient l'Empire, la gloire de la France ou la liberté, sûrs de plaire par le fond, ne s'embarrassèrent point de la forme. Mais il n'en fut pas de même de ceux qui chantaient le trône et l'autel; ayant affaire à des idées rebattues et à des sentiments antipalhiques à la nation, ils cherché-

rent à rajeunir, par des moyens nouveaux, la vieillesse de leur pensée ; ils hasardèrent d'abord quelques contorsions poétiques, pour appeler la curiosité ; elle ne vint pas, ils redoublèrent. D'étranges qu'ils voulaient être, ils devinrent bizarres, de bizarres baroques, ou peu s'en fallait. Madame de Staël, ce Blûcher littéraire, venait d'achever son invasion, et de même que le passage des Cosaques en France avait introduit dans les familles quelques types de physionomie expressive, la littérature portait dans son sein une bâtardise encore sommeillante. Elle parut bientôt au grand jour; les libraires étonnés accouchaient de certains enfants qui avaient le nez allemand et l'oreille anglaise. La superstition et ses légendes, mortes et enterrées depuis longtemps, profitèrent du moment pour se glisser par la seule porte qui pût leur être ouverte, et vivre encore un jour avant de mourir à jamais. La manie des ballades, arrivant d'Allemagne, rencontra un beau jour la poésie monarchique chez le libraire Ladvocat, et toutes deux, la pioche en main, s'en allèrent, à la nuit tombée, déterrer dans une église le moyen âge, qui ne s'y attendait pas. Comme pour aller à Notre-Dame on passe devant la Morgue, ils y entrèrent de compagnie ; ce fut là que, sur le cadavre d'un monomane, ils se jurèrent foi et amitié. Le roi Louis XVIII, qui avait pour lecteur un homme d'esprit, et qui ne manquait pas d'esprit luimême, ne lut rien et trouva tout au mieux. Malheureusement il vint à mourir, et Charles X abolit la censure.

Le moyen Age était alors très-bien portant, et à peu près remis de la peur (pi'il avait eue de se croire mort pendant trois siècles. Il nourrissait et élevait une quantité de petites chauves-souris, de petits lézards et de jeunes grenouilles, à qui il apprenait le catéchisme, la haine de Boileau, et la crainte du roi. 11 fut effrayé d'y voir clair, quand on lui ôta l'éteignoir dont il avait fait son bonnet. Ebloui par les premières clartés du jour, il se mit h courir par les rues, et comme le soleil l'aveuglait, il prit la Porte-Saint-Martin pour une cathédrale et y entra avec ses poussins. Ce fut la mode de l'y aller voir; bientôt ce fut une rage, et, consolé de sa méprise, il commença à régner ostensiblement. Toute la journée, on lui taillait des pourpoints, des manches longues, des pièces de velours, des drames et des culottes. Enfin, un matin, on le planta là, le gouvernement lui-même passait de mode, et la révolution changea tout. Qu'arriva-t-il? Roi dépossédé, il fit comme Denys, il ouvrit une école. Il était en France en bateleur, comme le bouffon de la Restauration; il ne lui plut point d'allei' à Saint-Denis, et, au moment où on le croyait tué, il monta en chaire, chaussa ses lunettes, et fit un sermon sur la liberté. Les bonnes gens qui l'écoutent maintenant ont peut-être sous les yeux le plus singulier spectacle qui puisse se rencontrer dans l'histoire d'une littérature; c'est un revenant, ou plutôt un mort, qui, affublé d'oripeaux d'un autre siècle, prêche et déclame sur celui-ci ; car en changeant de texte, il n'a pu quitter

lI':ttres uk du puis et coton et. 221

son vieux masque, et garde encore ses manières d'emprunt; il se sert du style de Ronsard pour célébrer les chemins de fer; en chantant Washington ou Lalayette, il imite Dante; et pour parler de république, d'égalité, de la loi agraire et du divorce, il va chercher des mots et des phrases dans le glossaire de ces siècles ténébreux où tout était despotisme, honte, misère et superstition. Il s'adresse au peuple le plus libre, le plus brave, le plus gai et le plus sain de l'univers, et au théâtre, devant ce peuple intelligent, qui a le cœur ouvert et les mains si promptes, il ne trouve rien de mieux que de faire faire des barbarismes à des fantômes inconnus; il se dit jeune, et parle à notre jeunesse comme on parlait sous un roi podagre qui tuait tout ce qui remuait ; il appelle l'avenir à grands cris, et asperge de vieille eau bénite la statue delà Liberté; vive Dieu! qu'en penseraitelle, si elle n'était de marbre? Mais le public est de chair et d'os, et qu'en pense-t-il?De quoi se soucie-t-il? Que va-t-il voir et qu'est-ce qui l'attire à ces myriades de vaudevilles sans but, sans queue, sans tête, sans rime ni raison? Qu'est-ce que c'est que tant de marquis, de cardinaux, de pages, de rois, de reines, de ministres, de pantins, de criailleries et de balivernes? La Restauration, en partant, nous a légué ses friperies. Âhî Français, on se moquerait de vous, si vous ne vous en moquiez pas vous-mêmes. Le grand Goethe n'en riait pas, lui, il y a quatre ou cinq ans, lorsqu'il maudissait notre littérature, qui désespérait sa vieillesse, car le

digne homme s'en croyait la cause. Mais ce n'est qu'à nous qu'il Auit nous en prendre, oui, à nous seuls, car il n'y a que nous sur la terre d'assez badauds pour nous laisser faire. Les autres nations civilisées n'auraient qu'une clef et qu'une pomme cuite pour les niaiseries que nous tolérons. Pourquoi Molière n'est-il plus au monde? Que l'homme eût pu être immortel, dont immortel est le génie! Quel misanthrope nous aurions! Ce ne serait plus l'homme aux rubans verts, et il ne s'agirait pas d'un sonnet. Quel siècle fut jamais plus favorable? 11 n'y a qu'à oser, tout est prêt; les mœurs sont là, les choses et les hommes, et tout est nouveau; le théâtre est libre, quoi qu'on veuille dire là-dessus, ou, s'il ne l'est pas, Molière l'était-il? Faites le Tartufe^ quitte à faire le dénoûment du Tartufe; mais que non pas! nous aimons bien mieux quelque autre chose, comme qui dirait Philippe le Long, ou Charles YI, qui n'était que fou et imbécile; voilà notre homme, et il nous démange de savoir de quelle couleur était sa barrette; que le costume soit juste surtout! sans quoi c'est le tailleur qu'on siffle, et ne taille pas qui veut de ces habits-là. Malepeste! où en serions-nous si les tailleurs allaient se fâcher? car ces tailleurs ont la tête chaude. Que deviendraient nos après-dînées si on ne taillait plus? Comment digérer? Que dire de la reine Berthe ou de la reine Blanche, ou de Charles L\? Ah! le pauvre homme! si son pourpoint allait lui manquer! Qu'il ait son jjourpoint^ et qu'il soit de velours noir, et que

LETTRES DE DUPIJIS ET GOTONET. 223

les crevés y soient, et en satin, et les bottes, et la fraise, et la chaîne au cou, et l'cpée du temps, et qu'il jure, et qu'on l'entende, ou rendez-moi l'argent! Je suis venu pour qu'on m'intéresse, et je n'entends pas qu'on me plaisante avec du velours de coton; mais quelle jouissance quand tout s'y trouve! Nous avons bien affaire du style, ou des passions, ou des caractères! Affaire de bottes nous avons, affaire de fraises, et c'est le sublime. Nous ne manquons ni de vices, ni de ridicules; il y aurait peut-être bien quelque petite bluette à arranger sur nos amis et nos voisins, quand ce ne serait que les députés, les filles entretenues et les journalistes; mais quoi ! nous craignons le scandale, et si nous abordons le présent, ce n'est que pour traîner sur les planches madame de la Valette et Chabert, dont l'une est devenue folle de vertu et d'héroïsme, et l'autre, grand Dieu ! sa femme remariée lui a montré son propre extrait mortuaire. Il y aurait de quoi faire un couplet. Mais qu'estce auprès de Marguerite de Bourgogne? Voilà où l'on mène ses filles; quatre incestes et deux parricides, en costume du temps, c'est la haute littérature; Phèdre est une mijaurée de couvent ; c'est Marguerite que demandent les collèges, le jour de la fête de leur proviseur; voilà ce qu'il nous faut, ou la Brinvilliers, ou Lucrèce Borgia, ou Alexandre VI lui-même; on pourrait le faire battre avec un bouc, à défaut de gladiateur. Voilà le romantisme, mon voisin, et ce pourquoi ne se joue point le Polyeucte du bonhomme Cor-

224 )1KLANGES Di: LITTÊRATURt:.

iieille, qui, dit Tallemant, lit de bonnes comédies. » Telle fut, à peu de cliose près, l'opinion de M. I)ucoudray; je fus tente d'être de son avis, mais Cotonet, qui a l'esprit doux, fut choqué de sa violence. D'ailleurs la conclusion ne satisfaisait pas; Cotonet recherchait l'effet, quelle que pût être la cause; il s'enferma durant quatre mois, et m'a fait part du fruit de ses veilles. Nous allons, monsieur, si vous permettez, vous le soumettre d'un commun accord. Nous avons pensé qu'une phrase ou deux, écrites dans un style ordinaire, pouvaient être prises pour le texte, ou, comme on dit au collège, pour la matière d'un morceau romantique, et nous croyons avoir trouvé ainsi la véritable et unique différence du romantique et du classi- (jiie. Voici notre travail :

LETTRE d'lXE JEUNE FILEE Al! A .M)0>NÉE PAR SON AMAXT.

(Style romantique).

(( Considère, mon amour adoré, mon ange, mon bien, mon cœur, ma vie; toi que j'idolâtre de toutes les puissances de mon àme; toi, ma joie et mon désespoir; toi, mon rire et mes larmes; toi, ma vie et ma mort! — jusqu'à quel excès effroyable tu as outragé et méconnu les nobles sentiments dont ton cœur est plein, et oublié la sauvegarde de l'homme, la seule force de la faiblesse, la seule armure, la seule cuirasse, la seule visière baissée dans le combat de la vie, la

LETHIKS l)K DL'I'UIS KT COTONET. 225

seule aile d'ange (|ui palpite sur nous, la seuU; vertu qui niarelie sur les Ilots, comme le divin Uédemj)teur, la prévoyance, sœur de l'adversité!

« Tu as été trahi et tu as trahi ; tu as été trompé ci tu as trompé, lu as reçu la hlessure et tu l'as rendue; tu as sai<^iié et tu as frappé ; la verte espérance s'est enfuie loin de nous. Une passion si pleine de projets, si pleine de sève et de puissance, si pleine de crainte et de douces larmes, si riche, si belle, si jeune encore, et qui suffisait à toute une vie, à toute une vie d'angoisses et.de délires, de joies et de terreurs, et de suprême oubli ; — cette passion, consacrée par le bonheur, jurée devant Dieu comme un serment jaloux; — cette passion qui nous a attachés l'un à l'autre comme une chaîne de fer à jamais fermée, comme le serpent unit sa proie au tronc flexible du bambou pliant ; — cette passion qui fut notre âme elle-même, le sang de nos veines et le battement de notre cœur ; — cette passion, tu l'as oubliée, anéantie, perdue à jamais; ce qui fut ta joie et ton délice n'est plus pour toi qu'un mortel désespoir qu'on ne peut comparer qu'à l'absence (|ui le cause. — Quoi, cette absence!... etc., etc. »

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