‹ Œuvres complètes de Alfred de MussetChapitre 33 sur 66 · TEXTE · texte numérisé non relu

TEXTE

(( Aucun souci n'avait ridé leur front, aucune intempérance n'avait corrompu leur sang, aucune passion malheureuse n'avait dépravé leur cœur; l'amour, Tinnoccnce, la piété, développaient chaque jour la beauté do leur âme en grâces ineffables, dans leurs ti'aits, leurs altitudes et leurs mouvements. »

LETTRES DE DUI'LIS ET CUTOiNET. 'ni

Ce second texte, monsieur, est tiré de Patil et Virginie. Vous savez que Quintilien compare une phrase trop chargée d'adjectifs à une armée où chaque soldat aurait derrière lui son valet de chambre. Nous voilà arrivés au sujet de cette lettre ; c'est que nous pensons qu'on met trop d'adjectifs dans ce moment-ci. Vous apprécierez, nous l'espérons, la réserve de cette dernière ampliilcation ; il y a juste le nécessaire; mais notre opinion concluante est que, si on rayait tous les adjectifs des livres qu'on fait aujourd'hui, il n'y aurait qu'un volume au lieu de deux, et donc il n'en coûterait que sept livres dix sous au lieu de quinze francs, ce qui mérite réflexion. Les auteurs vendraient mieux leurs ouvrages, selon toute apparence. Vous vous souvenez, monsieur, des acres baisers de Julie, dans la Nouvelle Héloïse; ils ont produit de l'effet dans leur temps ; mais il nous semble que dans celui-ci ils n'en produiraient guère, car il faut une grande sobriété dans un ouvrage, pour qu'une épithète se remarque. Il n'y a guère de romans maintenant oiî l'on n'ait rencontré autant d'épithètes au bout de trois pages, et plus violentes, qu'il n'y en a dans tout Montesquieu. Pour en finir, nous croyons que le romantisme consiste à employer tous ces adjectifs, et non en autre chose. Sur quoi^ nous vous saluons bien cordialement, et signons ensemble.

DEUXIÈME LETTKE

La Ferté-sous-Jouarre, 25 iiovenibre 1836.

Mo> CHER Monsieur,

Que les dieux immortels vous assistent, et vous préservent (les romans nouveaux! Nous vous écrivons derechef, mon ami Cotonet et moi, touchant une remarque qu'on nous a faite : c'est que, dans notre lettre de l'autre fois, nous vous disions que nous ne comprenions pas le sens du mot humanitaire ^ et qu'on nous l'a très-bien expliqué.

Celui qui nous a démontré la chose est un muscadin de Paris. C'est un gaillard qui en dégoise; il porte une barbe longue d'une aune, des pantalons collants, un habit à larges revers, et un bolivar sur la léte, si bien qu'on ne sait, quand on le regarde, si on voit Ponce- Pilate, ou un truand du moyen âge, ou un (juaker, ou Robespierre; mais cela ne lui messied pas. 11 vient d'arriver par le coche, et vous ne sauriez croire l'effet qu'il produit ici : c'est une berlue à dormir debout; on ne sait où l'on est quand il parle, ni ce qu'on entend, ni l'heure qu'il est; c'est quelque chose comme un aérolithe; il vous cause du ciel et de l'enfer, de l'avenir et de la Providence, ni plus ni moins que s'il était

LETTRES DE DlTlllS ET COTONET. 220

consoilliT privr «lu Père Klcrnol. Nous l'avons en li dîner à la maison, et comnne ces dames en raffolent, il a parlé considérablement; mais ce qui nous a le plus frappés, c'est son adresse incomparable à avaler en même temps ; sa mâchoire est. Dieu me pardonne ! un chef-d'œuvre de mécanique; il y en entre autant qu'il en sort (notez qu'il ne tousse ni n'éternue; par ma foi, c'est un habile homme). Quand on lui fait une question, il n'a pas l'air de vous entendre, et avant de vous avoir écouté, il vous a déjà répondu, et confondu, cela va sans dire. Demandez-lui ce qui se fera dans deux mille ans sur les confins de la Poméranie, il vous l'expose doux comme miel ; avez-vous besoin, ay contraire, d'un renseignement sur le déluge? Parlez de grâce, asseyezvous; il ne fi\ut point vous gêner pour cela; son calepin est plein de notes recueillies par Deucalion ; génie complet, comme vous voyez, nature éminemment besacière, sachant le passé comme l'avenir; quant au présent, c'est de boire frais; grand réformateur, artiste enthousiaste , républicain comme Saint-Just , dévot comme saint Ignace, ignorant du reste, mais point méchant, voilà le personnage. Madame Cotonet l'a tenu sur les fonts; c'est son neveu à la mode de Bretagne. Bref, de tant de merveilles que nous avons ouïes (les oreilles m'en cornent encore et de longtemps m'en corneront), nous avons nonobstant retenu quelque chose, à notre grand honneur et profit. C'est une définition catégorique que nous gardons comme résultat; nous la

2?i0 MKLANGES DR LITTKII \TUHF.

transcrivons, vierge et nette, telle que nous l'avons dûment enregistrée :

c( Humanitaire, en style de préface, veut dire homme croyant à la perfectibilité du genre humain, et travaillant de son mieux, pour sa quote-part, au perfectionnement dudit genre humain. » Amen.

Voilà, monsieur, si nous ne nous trompons, la traduction du mot mirifique; les dictionnaires n'en parlent point, il est vrai, pas même Boiste, qui fut un habile homme, indulgent au néologisme, et qui eût fait un parfait lexique, s'il n'avait oublié qu'un dictionnaire ne doit pas être une satire. Mais nos jeunes gens n'y regardent pas de si près; ils ont bien autre affaire en tête que le bonhomme Boiste et ses renvois ; quand l'expression manque, ils la créent, c'est aux vilains de se gratter la tête. Qui ne connaît pas ces moments où la mémoire est de" mauvaise humeur? Il y a de ces jours de pluie où l'on ne saurait nommer son chapeau; ce fut sans doute en telle occurrence qu'un étudiant affligé de marasme, rentrant chez lui avec un ami, voulut parler d'un philanthrope ; c'est un vieux mot qui s'entendait : philos, ami, anthropos, homme. Mais que voulez-vous! le mot ne vint pas; humanitaire fut fabriqué : ainsi se fabriquent bien d'autres choses; ce n'est pas là de quoi s'étonner.

Il serait pourtanl temps, comme dit la chanson, de savoir ce que parler veut dire. Un mot, si peu qu'il signifie, n'en a pas moins son quan(-à-soi; c'est quel-

qiicfois momo iirio [)onsoe, non pas lonjonrs, ontondons-nous, nos écrivains se fâcheraient. Mais qui naît du hasard est enclin à faire fortune, et le susdit mot n'y a point failli. Le voilà imprimé tout d'abord, et les journaux s'en sont emparés. Or, ce de quoi les journaux s'emparent, c'est d'autre chose qu'il faut plaisanter. Ce ne sont pas là de ces petits jardins pour y aller jeter des pierres; les journaux sont d'honnêtes gens, et nous les prions, avant tout, de ne point se blesser en cette matière. Malepeste! nous les respectons comme dieux et demi-dieux, et sommes leurs très-humbles serviteurs. Les journaux, monsieur, sont puissants, Irès-formidables sont les journaux; nous en parcourons peu ou prou, mais les révérons tous sur parole. Il ne faut pas croire que nous ne sachions rien faire parce que nous sommes de notre pays. Nous savons lire, et honorer le mérite, et saluer les autorités. Les journaux sont les souverains dispensateurs de bien des choses, parmi lesquelles il y en a de bonnes, et le pire n'est pas pour eux. Qui n'aurait pas quarante sous par mois à donner aux cabinets littéraires ne connaîtrait pas les journaux; de tel oubli le ciel nous garde! Nous les donnons, monsieur, depuis vingt ans ; aussi très-bien connaissons-nous et vénérons-nous lesdits journaux ; ils siègent en maîtres dans le forum, consuls, tribuns, sénateurs à la fois, lus de tous, hantés de plusieurs, nourris à souhait, compris de quelques-uns, mais tou- , jours puissants, et toujours imprimés, Kien ne se

2r.2 MELANGKS DE LITTKP, MURE.

débat qu'ils n'y soient et qu'ils n'y louchent, el c'esl de main de maîlrc; les libraires n'osent vendre que ce qu'ils prônent, et, fût-ce à un drame nouveau, on ne saurait silller s'ils ne baillent. Voyez un peu quelle dictature ! La Cuisinière bourgeoise les redoute ellemême; le Rudiment de Lhomond leur tire son bonnet, mais, il'est vrai, par simple politesse, étant de l'Université. Y a-t-il procès quelque part? ils dénoncent, témoignent, plaident, répliquent, concluent, jugent, condamnent et vont dîner; c'est un emploi de haute justice. Sans eux George Sand serait notaire, et Rossini fût mort ignoré; le libraire de Béranger Fallait tirer à sept exemplaires, n'eût été que par aventure un feuilleton l'encouragea; ce fut heureux, nous perdions notre Horace; mais quelles actions de grâces ne leur devonsnous pas! xVussi, monsieur, comme c'est notre devoir, nous commençons notre propos par leur faire la révérence, leur déclarant qu'en ce sujet nous ne les prenons aucunement à partie.

Mais, là-dessus, venons au fait. Brailler est bon, mais selon ce qu'on braille; et voilà bien quelque cinq ans qu'il est cruellement question de ce grand verbe humanitaire. Nous l'avons saisi des plus tard, mais c'est le défaut de la province. Suffit enfin (juc nous croyons comprendre ; nous demandons la permission de nous instruire (juelque peu davantage. Vouloir se rendre compte des choses annonce peut-être un mauvais caractère, mais c'est notre marotte; du reste,

nous n'avons qu'une simple question h fnire, et rien autre, comme vous verrez. Or, à qui peul nuire une question ?

D'après les renseignements qui nous sont parvenus, on distingue, au premier abord, des humanitaires de deux sortes. Les uns ont un système tout fait, eornplet, relié, coulé en bronze, comme qui dirait une utopie.Rien ne leur manque ni ne les gène; leur monde est créé, dormons là-dessus ; ils attendent qu'on reconnaisse qu'il n'y a qu'eux qui aient le sens commun. De ceux-là, monsieur, nous n'en parlerons pas. Ils ont fait preuve, dans leurs théories, de plus ou moins d'imagination, voire de science et grandes lumières; mais, depuis que la terre tourne, jamais utopie n'a servi de rien, ni fait aucun mal, que l'on sache, pas plus Thomas Morus que Platon, Owen et autres, que Dieu tienne en joie. D'ailleurs il est écrit quelque part : c( Jamais n'attaquez, ne détruisez l'inoffensive utopie de personne. »

L'autre sorte d'humanitaires est celle dont nous deviserons. Ceux-ci n'ont point de système réglé, écrivent peu, lisent encore moins, et ne créent rien, sinon quelque bruit. Mais, au lieu de s'enfermer pacifiquement, prudemment, dans une placide rêverie, ils prêchent et courent, et vont semaillant je ne sais quoi que le vent emporte; tranchent sur tout, se disent prophètes, à la barbe de leur pays; accusent d'autant, qui les lois, qui les hommes, ne se font scrupule de berner Selon; qu'a-

Sôt MÉLANGES DE LITT ÉU.VTL RE.

t-il à faire dans celte galère? enfin, ce sont des législateurs; la main leur démange de manier toutes les pales, et la narine ouverte, comme les cavales, ils aspirent le quand viendras-tu? Que parmi eux il en soit d'honnêtes, de braves même, il le faut noter; c'est le meilleur de la jeunesse : et qui rêverait, sinon les grands cœurs? Pauvres jeunes gens qu'un follet emmène, comme Faust au Broken, à travers champs, et, les bras tendus vers l'ombre fuyarde, ils marchent sur les récolles du voisin, traînent leur dada sur les luzernes, et gâtent le blé finalement! Rendons-leur néanmoins justice, le cœur en eux vaut mieux que la tête ; aux jours de crises et de révolutions, il est permis de prendre parfois un météore pour le soleil, et l'héroïsme est toujours beau, même dans le gouffre de Curlius.

Mais, hélas! le gouffre est profond, très-profond, monsieur, et plus large encore. Serait-ce un mal d'y regarder? Non, sans doute, surtout si l'on y pouvait voir. Tâchons d'y voir, et regardons.

Quel conflit, bon Dieu, quel chaos! nous voici lancés à la nage; quels flots, quelle mer, quelle vapeur! à qui entendre, et où s'accrocher? Celui-là demande le divorce, celui-ci veut l'abolition de l'hérédité, qu'il n'yait plus ni nobles ni riches; un tiers réclame les biens en commun, la polygamie, cas pendable, mais ce pourrait être divertissant. Que veut ce quatrième? 11 prie pour les pauvres, et qu'on traite les gens selon leur capacité; ne pensez pas qu'il s'agisse de boire, capacité ici veut

LETTRES DE DllPdIS ET COTONET. 255

dire intelligence, c'est une simple variante. En voilîi un, là-bas, dans un coin, qui a trouvé une fa(;on nouvelle d'envisager l'histoire; au lieu dédire, par tîxemple, (jue Jésus-Christ est venu après Platon, il vous dira : « Pour que Jésus-Christ vînt, il fallait que Platon eût existé; » quelle invention et quelle érudition ! J'en avise un sixième encore; celui-là s'occupe d'accommoder, après tant de siècles, Josué avec Galilée, qui, vous le savez, se chamaillent quelque peu sur certain point d'astronomie; mais les témoins ont clos l'affaire; désormais tout est harmonie, il ne s'agit plus de ces vieilles gens. Ce septième résume l'univers, hommes, choses, dieux, lois, coutumes, guerres, sciences, arts, et prouve que tout ce qui a été n'est que pour la montre, et pour nous annoncer; l'antiquité est un cauchemar, et le monde éveillé se tire les bras; voilà un homme universel, et au delà de tout ce qu'on a pu dire d'Aristote, Voltaire, Leibnitz, et autre menu fretin; Newton vaut mieux, il sut compter jadis, mais ignorait la phrénologie ; quant à Copernic, c'est un drôle, et Platon est inexcusable d'avoir appelé animal imparfait la pierre angulaire du futur édifice social, id est^ la femme. Un huitième se présente, et s'annonce simplement comme membre indigne d'une confrérie immense; oui, monsieur, si on veut le croire, ils ne sont pas moins de deux ou trois cent mille hommes, tous de même force, et qui ne badinent pas ; c'est une des conséquences de leur trouvaille que dans un demi-siècle tout au plus, probable-

250 MKLANGKS DE LITTK l{ATi:i;K.

nieiil plus lot, peut-être dimanche, on ne verra sur terre que des hommes de génie, voyez l'effet des saines doctrines! Ce neuvième-ci est plus inquiétant; il veut que tout change de face, sans cependant rien déranger, comme ce garçon de mes amis qui avait cédé à quelqu'un ses entrées à l'Opéra, en les conservant néanmoins; à l'écouter, pour sauver l'univers, il faut que les cureurs de puits se fassent géomètres, et les académiciens raffineurs de sucre ; quelle régénération ! vous figurez-vous une société pareille? mais tout le monde aura cent mille livres de rente, et vous verrez que nul ne se plaindra. Un dixième va plus loin, car il faut bien qu'on aille, c'est loi de nature que le progrès, et remarquez que, si par hasard mon voisin dit : « Deux et deux font quatre, » j'arrive sur-le-champ et m'écrie : «Deux et deux font quatre, dites-vous? deux et deux font six,» et je suis sublime! Grand prodige de l'émulation. Cedixième donc déclare d'abord que toutes les femmes vont avoir de l'esprit; il y a de quoi se donner au diable. Mais il a soin d'ajouter aussitôt : «Pourra se marier qui voudra. » La correction du moins soulage; il était temps de s'expliquer. Mais que vois-je, et que dit-on là? Un dernier vient couronner l'œuvre; il a un ballon sous le bras, et j)ropose d'aller dans la lune, et d'y transporter le Palais-Royal ; Saturne devient le faubourg Saint-Germain, et Vénus le boulevard de Gand ; c'est vraiment une bel h' ville, cl il ne reste qu'à s'embrasser.

Cependant, parmi ce chaos, ne saurait-on rien dé-

LETTlUvS l)K DUPUIS KT COTOiNET. 257

brouiller? Je ne crois pas la chose impossible. l*eut-èlre même, dans cette multitude, pourrait-on li'ouver deux camps bien distincts, savoir: les uns qui veulent certaines choses, les autres qui ne savent ce qu'ils veulent. Posons ceci, nous nous effrayerons moins. Que les derniers aillent à leur bureau, s'ils en ont, ce que je souhaite; nous leur parlerons tout à l'heure. Occupons-nous d'abord des premiers. Commençons par nous rendre compte de ce que voudraient ceux qui veulent, et nous verrons ce qu'on en peut vouloir, si nous pouvons. Le divorce, donc; point d'héritage, mais la loi agraire; point de famille, bien entendu; de pauvreté pas plus que de richesse, c'est-à-dire plus de métaux (car ces métaux sont traîtres en diables); à chacun selon son mérite, ceci n'est pas le souhait le plus nouveau ; enfin, union entre les hommes, soit pour le travail, soit pour les plaisirs; association. Je crois que c'est tout.

Si pourtant ce n'est que cela, ce n'est pas de quoi fouetter nos chats, quoique l'apparence soit effrayante. Lycurgue, monsieur, fut un Grec d'esprit ; il vous en souvient sans nul doute. Or, le résumé que nous faisons, il le fit dans sa république. Ce digne homme voyagea longtemps, et rapporta de sa tournée deux choses à tout jamais louables, ses lois et le manuscrit d'Homère (pour mon goût, j'aime mieux le manuscrit; mais ce n'est point le cas de disputer). Pour attacher le peuple à la constitution, il prit deux moyens décisifs : ce fut le partage de toutes les terres entre les citoyens,

258 MÉLAi\(.KS DE LITTKHATUHE.

cl l'abolition de la monnaie. Vous voyez que de prime abord il ne frappait pas de main morte. On divisa la Laconie en trente mille parts, les terres de Sparte en neuf mille, et chaque babitant eut son bien. Ce devait être moins grand que nos duchés. Pour l'abolition de la monnaie, le législateur se garda de dépouiller ceux qui avaient de l'or ou de l'argent; il était bien trop galant homme. Mais, respectant scrupuleusement ces richesses, il en anéantit la valeur en ne permettant de recevoir dans le commerce qu'une certaine monnaie de fer, laquelle monnaie était si pesante, qu'il fallait deux bœufs pour traîner dix mines, ce qui équivaut à vingt-cinq louis; chose peu commode pour entretenir des filles, mais il n'en était point question. Les riches gardèrent donc leur or, et en purent jouer aux osselets. Afin de rendre la tempérance et la sobriété recommandables, Lycurgue voulut qu'on dînât en public, comme du temps de la Terreur. Un bâtiment fut construit tout exprès, crainte de la pluie et des mouches; là, chaque citoyen, tous les mois, était tenu d'envoyer ses provisions, non pas en chevreuils ou en homards, ni poissons frais de chez madame Beauvais, mais en farine, fromage, carottes, vin du cru, et deux livres et demie de figues. Jugez des ripailles qui se faisaient là. Agis lui-même, après une victoire, fut réprimandé vertemeni pour avoir dîné au coin de son feu avecmadame la reine, sa femme, et peu s'en fallut qu'on ne le mît au pain sec» Point de viande donc, mais force brouel; on en a

LKTTUES DE DU PUIS ET COTOiNET. 239

perdu la recette, au grand dommage de la postérité. C(î devait être un cruel potage! Denys le Tyran le trouvait insipide, nous dit Goldsmitli en ses EsHais; mais d'un tyran rien ne m'étonne, ces gens-là boivent du vin pur. Lycurgue n'entendait pas cela, non plus que Solon, car, à Athènes, un archonte ivre était puni de mort. Revenons à Sparte. Au lieu de confier à père et mère l'éducation des petits enfants, on en chargeait des instituteurs publics. Lycurgue était si fort en peine d'avoir de beaux hommes dans l'armée, qu'il voulut prendre soin des enfants jusque dans le ventre de leurs mères, mettant celles-ci au régime, et leur faisant faire de bonnes courses à pied, promenades et exercices propres à les réconforter; ceux qui naissaient mal conformés étaient condamnés à périr, et, par amour pour la plastique, on les jetait, dans une serviette, du haut en bas du mont Taygète. Les beaux garçons, l'Etat les adoptait et les élevait martialement, les faisait marcher pieds nus, passer les nuits à la belle étoile, leur défendait de choisir dans le plat les pommes qui n'étaient pas pourries, les habituait à aller à la cave sans chandelle, la tête rasée, sans vêtement, et à se donner, par-dessus tout, de bons coups de poing les uns aux autres. Tous les ans, pour leur récompense, on les fouettait publiquement au pied de l'autel de Diane, mais je dis fouetter d'importance, et celui qui criait le moins, on le couronnait vert comme pré. Que les parents devaient être aises! A eux d'ailleurs permis de voler; c'était aux fruitières à garder

t>40 MLLAiNliKS DE LlTTKUATi; KK.

leurs boiUiques. Quant aux jeunes filles, même sévérité; point de mari avant vingt ans, des amoureux lanl ((u'elles voulaient; courir, lutter, sauter les barrières, lels étaient leurs amusements; et de peur qu'en ces évolutions diverses leur robe ne vînt à se retrousser, elles se montraient nues, dans leurs exercices, devant les citoyens rassemblés. Mais, dit l'bistoire, la pudeur publique sanctifiait cette nudité. Je ne suis point éloigné de le croire ; car, s'il y en avait de belles dans le nombre, il s'y devait trouver des correctifs. Tel était le peuple lacédémonien, sortant des mains du grand Lycurgue. Cependant les ilotes labouraient la terre et mouraient de faim sur les sillons. Mais ceci n'est qu'épisodique, et il ne faut point s'y arrêter. Toujours est-il que cette république est, à peu de cbose près, la réalisation des rêves du jour et le portrait de nos hyperboles.

Maintenant nos apôtres modernes nous diront -ils que cette peinture est le souhait de toute leur vie, et qu'ils ne demandent rien de mieux? Cela peut tenter en effet, quand ce ne serait que par curiosité (je ne parle pas du costume des femmes), mais seulement pour voir ce qui adviendrait. Et aussi bien pourquoi ne pas essayer? Mais voici un point embarrassant, et qui demande réllexion.

Si Lycurgue fut grand législateur, Montesquieu fut savant légiste : or sur les questions de ce genre il avait parfois médité; son avis pourrait être utile, mais qui

s'en inquiète aujourd'luii? «Montesquieu, vivant sous un prince, n'a pu montrer d'impartialité ; » ainsi parlent sans doute ceux qui ne l'ont pas lu ; ouvrons-le pourtant, si vous permettez. Il y a, je crois, dans VEsprit des Lois, qui, dans son temps, fut un bon livre, certain chapitre qui nous irait. « 11 est de la nature d'une république, y dit l'auteur, qu'elle n'ait qu'un petit territoire; sans cela, elle ne peut guère subsister. Dans une grande république, il y a de grandes fortunes, et par conséquent peu de modération dans les esprits ; il y a de trop grands dépôts à mettre entre les mains d'un citoyen ; les intérêts se particularisent : un homme sent d'abord qu'il peut être heureux, grand, glorieux, sans sa patrie ; et bientôt qu'il peut être seul grand sur les ruines de sa patrie. »

Que pensez-vous de ce morceau? N'est-il pas fait pour notre histoire? Mais continuons : « Un Etat monarchique doit être d'une grandeur médiocre. S'il était petit, il se formerait en république. S'il était fort étendu, les principaux de l'Etat pourraient cesser d'obéir... Un grand empire suppose une autorité despotique dans celui qui gouverne. Il faut que la promptitude des résolutions supplée à la distance des lieux où elles sont envoyées... La propriété naturelle des petits Etats est d'être gouvernés en république ; celle des médiocres, d'être soumis à un monarque; celle des grands empires, d'être dominés par un despote. »

Ne vous semble-t-il pas que ceci peut avoir quelque

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