IX
24^2 MÊLANGlilS DE LITTÉRATURE.
poids, monsieur? Quant à mol, plus je le relis, plus je me figure que c'est juste. La France aurait donc, par son étendue, une première difficulté à présenter aux humanitaires; mais ne nous fâchons pas pour si peu; car, après tout, en cas de besoin, ne pourrait-on pas rétrécir la place? Ce qui nous tourmente vraisemblablement n'est pas l'amour de la patrie. Yoici donc une seconde objection, que nous ne tirerons point de Montesquieu, mais delà nature, assez bon livre aussi.
Nous poserons d'abord un principe que peu de gens contesteront : c'est que l'ombre produit la lumière, et que toute chose a son inconvénient. De ce qui est sous le soleil, rien ne s'éclaire des deux côtés. Or, parmi les animaux différents, habitants du terrestre globle, les uns sont foits pour vivre seuls, les autres pour vivre en société. Vous ne persuaderiez point à un aigle de se mettre à la queue d'un autre aigle, comme les canes qui vont aux champs ; de même feriez-vous de vains efforts pour trouver une cane solitaire ; et sous ce rapport, l'homme est cane, il faut l'avouer : Dieu nous a créés pour loger ensemble; les peuples donc s'arrangent comme ils peuvent; arrivent les lois, us et coutumes, lesquels ont du bon, partant du mauvais. J'en conclus qu'en toute société il faut que les uns se félicitent, que les autres se plaignent par conséquent; mais de ces plaintes et félicitations, lequel faut-il écouter de préférence? D'une plainte naît souvent un désir, et ces désirs sont dangereux. Je m'exi)lique, car je ne veux
LETTRES l)K DUPUIS ET COTONET. 243
pas qu'on me prenne ici pour un Machiavel. Une femme a pour mari un butor, joueur, dépensier, ce qu'on voudra ; ne va-t-elle pas croire toutes les femmes malheureuses, et que le mariage est un martyre? N'est-il pas plausible qu'un homme sans le sou demande que tout le monde puisse être riche? Ajoutons à cela les cervelles oisives, et les chagrins qui s'engendrent d'euxmêmes, comme faisait le phénix, dit-on; cela se voit de par le monde. Faut-il que le législaleur écoute la foule ou l'exception? Puisque le mariage est notre exemple, considérons un peu cette affaire.
Le mariage, contre lequel déclament beaucoup de gens plus ou moins mariés, est une des choses d'ici-bas qui ont le plus évidemment un bon et un mauvais côté. Sous quel côté faut-il donc le voir? Il a cela de bon qu'avec lui il faut rentrer chez soi et payer son terme; il a ceci de mauvais qu'on ne peut pas découcher et envoyer promener ses créanciers; il a cela de bon qu'il force aux apparences et à l'air d'honnêteté, quand ce ne serait que crainte des voisins; il a ceci de mauvais qu'il mène à l'hypocrisie, mais cela de bon qu'il empêche l'impudeur du vice, mais ceci de mauvais qu'on le traite comme une fiction, et qu'il sert de manteau à bien des actes de célibataires; pour ce qui regarde la famille, il en est le lien, et en cela louable : pour ce qui regarde les amours, il en est le fléau, et en ceci blâmable. C'est la sauvegarde des fortunes, c'est la ruine des passions. Avec lui on est sage, sans lui comme
on serait fou! Jl assure proteetion à la li: quelquefois donne du ridicule au mari ; quand on revient triste, où seraient, sans le toit, l'abri, le feu qui flambe, la main ar serre la main? Mais quand il fait beau ei joyeux, où sont, avec le mariage, les renc punch, la liberté? C'est une terrible alternî décidez-vous, mon cher monsieur? Les hum veulent point du mariage, sous le prétexte gausse, et que l'adultère le souille ; mais se en disant cela, d'avoir mis leurs meilleun Puisque rien n'est qu'ombre et lumière, s de ce qu'ils ont vu? J'admets qu'ils connais Ions, et qu'ils aillent au bal tout l'hiver; il être observé dans les beaux quartiers de Pai infractions à l'hyménéc, le fait n'est point in ont-ils parcouru nos provinces? sont-ils enti fermes, au village? ont-ils bu la piquette < de la Beauce? se sont-ils assis au coin d( mense des vignerons du Pioussillon? ont-il avant de trancher si vile, la paysanne qui
au fond d'un boudoir en lanipas, mais dans au plein soleil, sur la place, à la fontaine pu la paroisse, et dans le lit de vieux chêne?
Troisième objection maintenant, et j'en re\ jours à mes Spartiates, qui étaient de francs sai niens ; dites-moi un peu, je vous en prie, que auraient faite à Lacëdémone les déterminés éi teurs d'aujourd'hui qui ne veulent pas moi garde? Que j'aime à les entendre au fond d'ui rant, splendidement éclairé par le gaz, évoque] tre de Lycurgue au milieu des fumées chamj Qu'il fait bon les admirer, le dos à la chem basques d'habit retroussées, balançant sous leu verre de vin de Chypre, et nous lançant avec i fée de cigare un plan de réforme pour les pe turs! Ne voilà-t-il pas de beaux Alcibiades, e raient-ils si on les prenait au mot? Je voudrais le lendemain s'éveiller dans leur république; ( coiffeur leur brûle un favori, ils vont pousser d'angoisse; ne voudraient-ils pas qu'on leur tête? Et le brouet, et l'autel de Diane? qu'en vous? C'est quelque autre chose que le bois de I
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haut, dites-moi comment on est assez fou pour vouloir servir à nos tables des plats refroidis apportés d'Amérique? Quel rapport entre nous et une nation vierge, imberbe encore, accouchée d'hier? Ces boutures qu'on nous vante, est-ce dans nos champs qu'on les veut planter, dans nos vieux champs pleins de reliques, gras du sang étranger, du noire, hélas! de celui de nos pères? Est-ce à nous qu'on parle de la loi agraire, à nous qui avons pour bornes dans nos prairies des tombes de famille? Est-ce h nous qu'on propose un président civil, à nous qui portons encore sur les épaules les marques du pavois impérial? Est-ce chez nous qu'on veut élire ces despotes éphémères qui régnent un ou deux ans, nous qu'une proclamation de Napoléon faisait partir hier pour la Russie? Est-ce à nous qu'on propose les langes de New-York ou la tunique trouée de Lacédémone? On dit à cela, et on va répétant, que les nations doivent se régénérer quand elles se sentent décrépites ; cela fut vrai pour le monde romain, et que Dieu veuille nous le rendre ! Mais si pareille chose nous peut arriver, où ont-ils étudié, nos modernes prophètes, pour ignorer la maxime la plus vraie, peut-être la plus triste de l'antiquité! « Ce qui a été une fois ne peut ni être une seconde fois ni s'oublier tout h fait. » Oui, sans doute, il en faut convenir, deux révolutions, coup sur coup, nous ont donné une rude secousse; sans doute l'humanité se régénère en nous. L'Etat n'a plus de religion, et, quoi qu'en disent les humanitaires eux-mêmes.
c'est pour le peuple un vrai malheur; le vin à bon marché ne lui rend pas ce qu'il y perd, el tous les cabarets de Paris ne valent pas pour lui une église de campagne, quel qu'en soit d'ailleurs le curé; car c'est l'oubli des maux qu'on y fête, et l'espérance qu'on y reçoit dans l'hostie. Oui, sans doute, parmi tant de nations, la France a sonné la première un tocsin qui ébranle l'Europe; elle en est elle-même effrayée, et le son terrible retentit en elle ; mais si nos docteurs veulent nous guérir, s'ils veulent changer le monde, ou la France, ou seulement un département, qu'ils inventent donc quelque système dont les livres ne parlent pas ! Qu'ils oublient donc les phrases du collège, et qu'ils ne revêtent pas de mots futiles le squelette des temps passés î Car sous tant de formules, sous tant d'habits ridicules, sous tant d'exaltations peut-être sincères, louables en ellesmêmes, que germe-t-il? Quel filon découvert? Que saisir dans ce labyrinthe où Ariane nous laisse à tâtons? Vous avez du moins, dites-vous, la bonne volonté de bien faire. Eh! pauvres enfants, qui en doute? Volonté de vivre, à qui manque-t-elle?
Nous nous adressons ici, monsieur le directeur, à la section humanitaire, qui nous paraît vouloir quelque chose. Mais nous devons encore nous adresser à celle qui ne nous semble pas savoir au juste ce qu'elle désire (car, dans tout cela, vous vous en souvenez, nous ne faisons que des questions). Or il est certain que, dans la capitale, il y a un nombre de jeunes gens, femmes.
hommes mûrs, vieillards enfin, qui font entendre journellement une sorte de soupirs et de demi-rêves où l'avenir est entrevu; bonnes gens d'ailleurs, nul n'y contredit, mais il serait à désirer qu'ils s'expliquassent plus clairement. On a remarqué dans leurs phrases favorites, le mot de perfectibilité; il semble être un des plus forts symptômes d'un degré modéré d'enthousiasme; c'est donc sur ce mot, et sur ce mot seul, que nous vous demandons la permission de les interroger poliment, ainsi qu'il suit. Simple question :
Messieurs (et mesdames) de l'avenir et de l'humanitairerie, qu'entendez-vous par ces paroles? Entendezvous que, dans les temps futurs, on perfectionnera les moyens matériels du bien-être de tous, tels que charrues, pains mollets, fiacres, lits de plume, fritures, etc.? ou entendez-vous que l'objet du perfectionnement sera l'homme lui-même?
Vous voyez, monsieur, que notre demande est d'une lucidité parfaite, ce qui est déjà un avantage; mais nous ne voulons point nous enfler. S'agit-il, disons-nous, parmi les adeptes de la foi nouvelle, de perfectionner les choses, ou de perfectionner les gens? Vous sentez que le cas est grave; c'est à savoir si on me propose de m'améliorer mon habit, ou de m'améliorer mon tailleur. Hic jacet lejms; tout est là. Nous ne nous inquiétons de rien autre. Car vous comprenez encore, sans nul doute, que, si on ne veut que m'améliorer mon habit, je ne saurais me plaindre sans injustice; tandis
que, si on veut tlécidémcnl m'améliorer mon tailleur, ce sera peut-être une raison pour qu'on me détériore mon habit, et par conséquent... qiwd erat démonstrandum, comme dit Spinosa. Ne croyez pas que ce soit par égoïsme; mais nous tenons à être éclaircis.
Perfectionner les choses n'est pas nouveau ; rien n'est plus vieux, tout au contraire, mais aussi rien n'est plus permis, loisible, honnête et salutaire; quand on ne perfectionnerait que des allumettes, c'est rendre service au monde entier, car les briquets s'éteignent sans cesse. Mais s'attaquer aux gens -en personne et s'en venir les perfectionner, oh, oh! l'affaire est sérieuse! je ne sais trop qui s'y prêterait, mais ce ne serait pas dans ce pays-ci. Perfectionner un homme, d'autorité, par force majeure et arrêt de la cour, c'est une entreprise neuve de tout point; Lycurgue et Solon sont ici fort en arrière; mais croyez- vous qu'on réussira? Il y aurait de quoi prendre la poste, et se sauver en Sibérie. Car j'imagine que ce doit être une rude torture inquisitoriale que ces moyens de perfection ; c'est quelque chose, sans doute, au moral, comme un établissement orthopédique, à moins que par là on n'entende seulement le rudiment et l'école primaire; mais il n'y a rien de moins perfectionnant. Que diantre cela peut-il être? Nous ôtera-t-on nos cinq sens de nature? nous en donnera-t-on un sixième? Les chauves-souris, dit-on, sont ainsi bâties ; triste perspective pour nous que de ressembler à pareille bête! c'est à faire dresser les che-
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veux. Mais, bon! c'est une fantaisie; nous nous alarmons à lort ; quand on tournerait cent ans autour de mes pieds, on ne perfectionnerait jamais que mes bottes; la raison seule doit nous rassurer. Comment, cependant, croire que c'est là tout? S'il ne s'agissait que de faire des routes, ou des ballons, ou des lampes, on ne crierait jamais si haut; Adam lui-même perfectionnait à sa mode, quand il bêchait dans le paradis; il faut qu'il y ait quelque mystère. Seraient-ce nos passions que l'on corrigerait? Par Dieu! ce serait une belle merveille que de nous empêcher d'être gourmands, ivrognes, menteurs, avares, vicieux! et si j'aime les œufs à la neige, me défendrez-vous d'en manger? Et si mon vin est bon, ou le vôtre, à vous qui parlez, et si votre femme... vous me feriez dire quelque sottise; non, ce ne doit point être encore cela. Ouvriraiton quelque grand gymnase pour nous y administrer, au nom du roi, une éducation jusqu'alors inconnue? D'ailleurs, qui ose décider, ici-bas, entre un savant et un ignare, lequel des deux est le plus parfait, ou le moins sol, pour parler net? lïelvétius dit, il est vrai, que toutes les intelligences sont égales; mais en cela il fit tort à la sienne, car pour plâtrer sa balourdise, il fut obligé d'ajouter que la différence entre les hommes résultait du plus ou du moins d'attention qu'ils apportent à leurs études; belle découverte! Passons donc plus loin. Serait-ce qu'au moyen de certaines lois on changerait tellement nos mœurs el le milieu dans le-
quel nous vivons, que, doucemcnl et sans effort, on nous rendrait ce paradis terrestre dont nous j)arlions tout à l'heure? Mais si nous ne sommes plus a Sparte, nous voilà en pleine utopie. Diable! je commence à croire derechef qu'on se moque de nous pour nous faire peur; car comment nous perfectionner, du moment que nous restons hommes? On se tâte sans le vouloir en pensant à ces choses-là. Serait-ce seulement qu'à l'avenir on s'occupera des intérêts du peuple, qu'on l'hébergera plus chaudement, vêtira, prêchera, instruira et nourrira de pommes de terre? Mais nous voilà revenus aux fritures... Ma foi, monsieur, bien le bonjour; si vous trouvez la clef de cette porte, soyez assez bon pour nous l'envoyer; nous vous le rendrons en une barrique de notre vin de cette année. Mais jusque-là, nous vous l'avouons, nous nous renfermons dans ce dire : ou il s'agit de perfectionner les choses, et c'est plus vieux que Barabbas; ou il s'agit de perfectionner les hommes, et les hommes, quelque manteau qu'ils portent, quelque rôle qu'ils jouent, risquent fort de vivre et mourir hommes, c'est-à-dire singes, plus la parole, dont ils abusent .
Agréez, monsieur, etc.