‹ Œuvres complètes de Alfred de MussetChapitre 35 sur 66 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

Ln Ft'rlé-sous-Jouarro, 5 mars 1857.

Mon cher Monsieur,

One les dieux immortels vous assistent et vous préservent de ce que vous savez ! Vous nous engagez à continuer notre correspondance commencée avec la Revue des Deux Mondes, et c'est bien honnête de votre part. Homo sum, monsieur le directeur, et je sais que c'est loi de nature de trouver doux d'être imprimé. D'ailleurs, la gloire est chère aux Français, sans compter l'argent et le voisin qui enrage. Nous écririons donc comme tout le monde, quitte à compiler comme quelques autres, n'était certain lieu où le bat nous blesse. C'est que depuis nos deux lettres, révérence parler, on nous appelle joitmate/cs dans le pays; voilà le fait : nous sommes ronds en affaires, et nous vous le disons entre nous.

A Dieu ne plaise qu'en aucune façon nous regardions ce mot comme une injure! Chez beaucoup de gens, et avec raison, on sait qu'il est devenu un titre. Si nous nous j)ermettons de plaisanter parfois là-des-

SUS, nous ne prétendons nullement médire de la presse, qui a fait beaucoup de mal et beaucoup de bien. Les journaux sont les terres de l'intelligence ; c'est là qu'elle laboure, sème, plante, déracine, récolte, et parmi les fermiers de ses domaines nous ne serions pas embarrassés de citer des noms tout aussi honorables que ceux de tels propriétaires qui n'en conviennent peut-être pas. Mais enfin, quand on est notaire, on n'est pas journaliste, ce sont deux choses différentes, et quand on est quelque chose, si peu que ce soit, on veut être appelé par son nom.

L'âge d'or, monsieur, ne fleurit pas plus à La Fertésous-Jouarre qu'ailleurs; quand nous allons au jeu de boules, on nous tourne le dos de tous les côtés : a Yoilà, dit-on, les beaux esprits, les écrivains, les gens de plume; regardez un peu ce M. Cotonet qui écarte tout de travers au piquet, et qui se mêle de littérature! ne sont-ce pas là de beaux Aristarques? etc., etc. » Tout cela est fort désagréable. Si nous avions prévu ce qui arrive, nous n'aurions certainement pas mis notre nom en toutes lettres, ni celui de notre ville; rien n'était plus aisé au monde que de mettre seulement La Ferté, et là-dessus, allez-y voir; il n'y en a pas qu'une sur la carte ; La Ferté-Alais, La Ferté-Bernard, La Ferté-Milon, La Ferté-sur-Aube, La Ferté-Aurain, la Ferté-Ghaudron; ce n'est pas de Fertés que l'on chôme. Mais Cotonet n'est qu'un étourdi; c'est lui qui a recopié nos lettres, et il n'y a pas à s'y méprendre. La Ferté-sous-

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Jouarrc y esl bien au loii^, sous-Jouarre, ou Aucol, ou Aucout, c*est tout un, Firmitas Auculphi. Et que diable voulez-vous y faire?

Mais il nous est venu, en outre, une idée qui nous inquiète bien davantage; car enfin, mépriser les railleries du vulgaire, nous savons que les grands liommes ne font autre chose; mais s'il était vrai, nous sommesnous dit, que nous fussions réellement devenus journalistes? Deux lettres écrites ne sont pas grand péché; qui sait pourtant? Nous n'aurions qu'à en écrire trois ; pensez-vous au danger que nous courons, et quel orage fondrait sur nous? Nous avons connu un honnête garçon à qui ses amis, en voyage, avaient persuadé quetout ce qu'il disait était un calembour : il ne pouvait plus ouvrir la bouche que tout le monde n'éclatât de rire, et, quand il demandait un verre d'eau, on le suppliait de mettre un terme à ses jeux, de mots fatigants. L'histoire ne parle-t-elle pas de gens à qui on a fait accroire qu'ils étaient sorciers, et qui Tout cru, c'est incontestable, d'autant que, pour le leur prouver, on les a brûlés vifs? Il y a de quoi réfléchir; car, notez-le bien, pour nous mettre en péril, il ne serait pas besoin de nous persuader à nous-mêmes que nous sommes journalistes, il suffirait de lepersuader aux journalistes véritables ; bon Dieu ! en pareil cas, que deviendrionsnous?

Si une fois, mon cher monsieur, nous étions atteints et convaincus de journalisme, c'est fait de nous; telle

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est notre opinion sincère. El pourquoi? direz-vons peutêtre. — Paixe que^ comme dit M. Berryer.

Mais, tenez, nous vous le dirons, et retenez l)ien ces paroles : Parce que, d'une façon ou d'une aulre, d'un coté ou d'un aulre, un jour ou l'autre, pour un motif ou pour un autre, nous recevrons une tuile sur la tète. Pvrrlius en mourut, dit l'hisloire. Pvrrhus, monsieur, roi des Epirotes, était un bien autre gaillard que nous : il n'inventa point la pyrrhifjiœ dont parle l'avocat Patelin; ce fut un certain fils d'Achille. Mais Pyrrhus le Molosse ne dansait point; il combattait à Iléraclée, où les Romains jouaient du talon. Il y avait son épée pour archet, et pour musique les cris des éléphants; il ravagea la Pouille et la Sic'le; Sparte, Tarente, l'appelèrent à leur secours; vainqueur partout, hors à Bénévent, dont aujourd'hui M. de Talleyrand est prince. Tout cela n'empêcha point qu'à Argos il ne reçût uie tuile sur la nuque; après quoi survint un soldat qui, le voyant étendu roide mort, lui coupa vaillamment la têle. Voilà le sort que nous craignons, et avec moins de gloire et de profit.

Nous savons bien que, dans votre Revue^ nous n'aurions pas affaire aux journaux; mais ne se pourrait-il qu'ils eussent affaire à nous? Je vous demande si cela plaisante. Mais je suppose que, bien entendu, nous y mettions de la prudence. Je veux d'abord que nous ne traitions jamais que des choses les plus générales, j'entends de ces choses qui ne font rien à personne, qu'on

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sait par cœur. Croyez-vous que cela suflise? que nul ne se plaindra, nul ne clabaudera? Ah! que, si vous croyez ceci, vous est peu connue la gent gazetière! Vous vous imaginez bonnement, vous, monsieur, qui êtes au coin de votre feu, et qui ne savez qui passe dans la rue, ni si le voisin est à sa croisée ; vous vous imaginez qu'on peut impunément dire au public qu'on aime les pois verts? les pois verts, peu importe, ou la purée, ou la musique de Donizeiti, enfin la vérité la plus banale, que nos vaudevilles sont plats et nos romans mortnés? Eh bien! monsieur, désabusez-vous, on ne dit rien, n'écrit rien sans péril, pas môme qu'Alibaud est un assassin, car il y a des gens qui disent le contraire; meurtrier, soit, mais non assassin; gredin,^ misérable, ils l'accordent; mais non malhonnête homme, ce qui est bien différent.

Croire que Ton peut donner son avis sur quoi que ce soit (je dis poliment et discrètement, avec convenances et par parenthèses), grâce à Dieu et aux journaux, il n'y a pas de plus grande erreur; et la raison en est simple comme bonjour. Que voulez-vous qu'on puisse dire, du moment que l'on peut tout dire? Exemple : Je trouve que Chollet chante faux et que la Madeleine est un beau monument. Je crois cela vrai, c'est mon goût, je l'imprime, non pas en toutes lettres, s'il vous })laît, car, avant tout, il faut des formes. Je laisse donc à entendre dans mon article que M. Chollet, de l'Opéra-Comiquc, n'a pas les tons d'en haut

LETTUKS DE DIPUIS ET COTONET

toujours parrailejnciiL juslcs, cl qu'il luc scinhlc ([uc la Madeleine est conslruile à la grecque, dans de belles proportions. Jusque-là, point de mal. Arrive le voisin, (pii répond à cela : « L'article d'hier est pitoyable; M. Chollet chante juste, et la Madeleine est hideuse. » 11 n'y a point encore grand dommage ; je suis de bonne humeur, et permets qu'on s'échauffe. Survient un tiers, qui réplique à tous deux : « Les deux articles sont aussi absurdes l'un que l'autre; Chollet ne chante ni faux ni juste, il chante du nez; la Madeleine n'est ni belle ni hideuse, elle est médiocre, bête et ennuyeuse. » Ceci commence à devenir brutal. Mais passons; je ne réplique rien, ne voulant point me faire de querelle. Un quart aussitôt s'en charge pour moi; il prend donc sa plume, essuie sa manche, bâille, tousse, et dit : « Vous êtes tous trois des imbéciles. Quand on se mêle de parler musique et de trancher de l'important, il faut d'abord savoir la musique; vos parents n'avaient pas de quoi vous donner des maîtres, car ils sont encore au village, où ils raccommodent des souliers. On sait de bonne part qui vous êtes, et il ne vous sied point de faire tant de bruit. Quant à ce qui est de la Madeleine, payez vos dettes avant d'en parler. » Ainsi s'exprime maître Pcrrin Dandin, à quoi un cinquième riposte vivement : a Et toi , qui outrages les autres, qui es-tu donc, pour le prendre si haut? Tu n'es qu'un cuistre, jadis sans chapeau î A quoi as-tu gagné ta fortune? A ruiner les libraires, à faire des

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