M A RI A XI
Pardonnez-moi ces questions. En supposant qu'il vous rende à votre mère, croyez-vous qu'elle vous pardonne?
JULIE
Je n'en sais rien.
MAR lAM.
Jugez-vous à propos de vous retirer dans une pièce écartée de cette maison? alors je pourrais tout nier, dans le cas où l'on vous y viendrait chercher; ou croyez-vous qu'il vaille mieux s'en remettre à la générosité du comte Appiani?
JULIE
Je n'en sais rien.
MARI A N I
Vous seule, cependant, pouvez décider de ce qu'il faut que je fasse, et de ce que vous devez faire vousmême. Ayez du cœur et ne désespérez pas.
JULIE, montrant le stylet qu'elle porte à sa ceinture.
En voilà un qui ne désespère pas.
M ARIA NI, à part.
Ou cette femme est bien peu de chose, ou elle mérite qu'on fasse tout pour elle. Voyons! faut-il que je la rende à son frère? faut-il que je me mêle de cette affaire-là? Je ne la connais pas, cette femme. Voyons! voyons! suis-je un lâche ou ai-je du cœur?
Il s'assoit. — On fVappo à la porte.
Voilà son frère, cela est clair. Il n'est pas bien difficile de trouver cette maison isolée. Faut-il que j'ouvre? et quand j'aurai ouvert, que faut-il que je fasse?
On frappe un second coup.
Au fait, tout cela ne me regarde pas. Est-ce ma faute si son amant est un poltron fieffé, et s'il la jette à la tête du premier venu pour sauver sa peau? D'un autre côté, si je me croise les bras, son frère peut être un brutal, et elle n'a personne pour la défendre. D'où sort-elle? et qu'est-ce qui dit qu'elle ne va pas me rire au nez si je fais le rodomont? Il faut faire tout ou rien.
On frappe encore.
JULIE
A quoi pensez-vous, seigneur cavalier?
Elle Ole son masque.
]Sr A RI A M .
Entrez ici, madame, et laissez-moi faire.
Julie sort.
Qu'elle soit ce qu'elle voudra, elle est belle comme le soleil.
11 va ouvrir. — Entre Appiani.
APPIANI
Qui êles-vous?
MARFANI.
Et vous?
APPIANI
Ma sœur est ici.
MARIAiM.
Qu'en savez-vous?
APPIANI
Es-tu son amant?
Que fais-tu si je le suis?
APPIAM.
Dis oui ou non, ou tu es un lâche.
Non.
APPIAM, appelant.
Julie, sors de cette chambre. Ne te cache pas, je t'ai vue par la fenêtre.
Julie rentre.
JUMF.
Bonjour, Benvenuto; me voilà.
Ta mère te déshcritc, ma sœur. Ton père te maudit.
JULIE
Jésus ! Jésus !
Elle tombe
Si tu me connais, tu sais que je ne pardonne pas.
Vis comme tu pourras; je ne viens pas te chercher
pour te ramener, comme tu peux le croire; fais-toi
entretenir par ton amant. On se passera de toi, fillette.
Taisez-vous; elle va mourir.
Qu'elle meure, celle qui a un amant qui ne la défend pas! Corps de Bacchus! quel nom porte celui qui laisse tomber une femme, et ne la relève pas?
M A RI AN I, assis, comptant sur ses doigts.
Six cents ducats chez Angelo, — deux cents ducats chez Battista. — La maison peut en valoir quinze cents, avec le jardin...
APPIANI
Quel nom porte celle qui quitte son père et sa mère pour un gredin qui ne vient pas quand on l'appelle? Holà ! n'y a-t-il rien ici qui ressemble à un homme? T'cs-tu enlevée toule seule, Julie?
Les frais du concert et l'éclairage payés, il m'est
302 MÉLANCES KK LITTÉUATIHE.
rcst(' (juinze cents francs... Quinze cents et cinq cents d'une j)art...
Il compte à voix basse.
Qu'est-ce que tu marmottes, valet?
Avez-vous quelque autre parenl, quelque autre protecteur au monde, madame?
JULIE
Pas un.
MAKIAM, à Appiani.
Viens, toi, tu es mort.
Il sort avec Appiani. — Julie, seule, se met à fienoux, et récite un Ave Maria. — Vn long silence. — Mariani rentre.
JULIE
0 Christ 1 Et mon frère?
M A li I A N I .
Priez pour lui.
JULIE
Bourreau, pounjuoi l'as-tu tue?
Parce qu'il fallait que je me battisse, et que, si je l'avais laissé faire, il m'aurait tué.
JULIE
Pourquoi te bals-lu j)our moi? Tu n'es ixis mon amant.
MAUIANI.
Votre mère vous dt'sliérile; votre père vous a mau-
dite. Je vous ai demande si vous aviez quehjue autre protecteur au monde; vous m'avez dit que non. Sans les injures de votre frère, tout pouvait encore se concilier. Votre famille pouvait se laisser fléchir, et révoquer l'arrêt qu'elle a prononcé contre vous; mais votre frère a voulu un duel. Rentrez dans cette chambre, madame, ma vue doit vous faire horreur.
JULIE
Laissez-moi partir d'ici.
MARIANI
Où allez-vous? La maison de votre père est fermée.
JULIE
J'ai un père là-haut qui a la sienne ouverte.
MAIUAM.
Dieu ne console pas les pauvres, madame, et vous êtes déshéritée. Si vous croyez qu'on se f;iit religieuse comme on veut, vous vous trompez.
JULIE
Mourir, alors!
MAKIAM.
Si vous mourez, j'ai commis un crime inutile.
JULIE
Que voulez-vous donc de moi?
MARIANI
J'ai fait avertir Fiorasanta, votre amant.
JULIE
Vous le connaissez?
504 MÉLANGES DE LITTÉRATLHE
MAi;iANl.
Oui. Elcs-vous ficre, fille des Appiaiii?
JULI E
Assez pour ne jamais parler à un lâche.
MARIA NI
Il ne viendra pas.
JULIE
Pourquoi?
»IARIANI.
Parce que c'est un lâche. Maintenant, etcs-vous capable d'écouter ce que j'ai à vous dire, ou voulez-vous que je vous laisse seule jusqu'à la pointe du jour? je ne puis rester plus longtemps ici; mon adversaire est tué sans témoin, et le meurtre est puni de mort.
JULIE
Qu'est-ce que vous voulez me dire?
MAIUANI.
Pouvez-vous supporter ma vue patiemment?
Parlez.
M A II I A M , s'asseyant.
Cherchez bien dans voire mémoire; il vous reste un moyen de vivre en paix pendant quehjues mois, peutêtre pendant quehpies années, jus(|u'à ce que votre l'amille veuille vous pardonner et vous recevoir de nouveau.
FAIHE SAiNS DIRE. 305
JULIE
Quand les Appiani pardonnent, les rivières changent de cours.
MARIANI
Je vous laisse cette maison qui est à moi. Vous y resterez sous le nom que vous choisirez; mes habitudes étaient solitaires, et l'on ne saura peut-être pas que ce pauvre taudis a change de maître.
JULIE
Et toi?
MARIANI
Moi, je suis un homme, et un homme vit avec ses bras. Si vous êtes chassée de votre famille, et privée de vos biens irrévocablement, vous avez de quoi vivre ici. Si vous redevenez riche un jour, vous me rendrez tout cela.
JU1,IE
J'ai aussi des bras, je puis me faire ouvrière.
MARIANI
Prenez garde à un mouvement d'orgueil.
JULIE
Prenez-y garde aussi.
MARIANI
Ai-je agi trop vite?
JULIE
Non; mais!...
Elle marche à grands pas. '