DES DÉBUTS DE MADEMOISELLE RACHEL
Il se passe en ce moment an Théâtre-Français nne cliose inattendue, surprenante, curieuse pour le public, intéressante au plus haut degré pour ceux qui s'occupent des arts. Après avoir été complètement abandonnées pendant dix ans, les tragédies de Corneille et de Racine reparaissent tout à coup et reprennent faveur. Jamais, même aux plus beaux jours de Talma, la foule n'a été plus considérable. Depuis les combles du théâtre jusqu'à la place réservée aux musiciens, tout est envahi. On l'ait cinq mille francs de recette avec des j)ièces qui en faisaient cinq cents; on écoute religieusement, on apj)hnidit avec enthousiasme Horace^ Mithri- (lale^ Ciniui ; on pleure à Andromaque et à Tancrède.
Il est ridicule et honteux que ce soit un prodige; cependant c'en est un. On ne peut nier l'oubli profond
dans lequel était tombé l'ancien répertoire. Cel oubli était si bien constaté, que quelques personnes, et même des gens d'esprit, regardent l'affluence qui se porte maintenant au Tliéatre-Français comme le résultat d'un engouement passager qui ne peut pas durer. D'un autre côté, comme il y a très-longtemps que ces pièces n'avaient été suivies, on voit des gens qui arrivent là comme en pays étranger, et qui jugent au foyer nos vieux chefs-d'œuvre comme des vaudevilles nouveaux. Les uns, restés fidèles à la littérature classique, proclament une révolution, ou pour mieux dire une restauration, et disent tout haut que le romantisme est mort ; les autres, accoutumés au genre à la mode, et à tout le fracas de nos mélodrames, s'indignent, soit à plaisir, soit de bonne foi, et paraissent disposés à renouveler les querelles oubliées entre la nouvelle et l'ancienne école. C'est un assez singulier chaos que ces opinions diverses.
Une jeune tille qui n'a pas dix-sept ans, et qui semble n'avoir eu pour maître que la nature, est la cause de ce changement imprévu qui soulève les plus importantes questions littéraires. Avant d'essayer d'observer ces questions, il faut dire un mot de la débutante.
Mademoiselle Rachel est plutôt petite que grande; ceux qui ne se représentent une reine de théâtre qu'avec une encolure musculeuse et d'énormes appas noyés dans la pourpre, ne trouveront pas leur affaire; la taille
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(le iiiademoiscllo Racliel n'est guère plus grosse qu'un des bras de mademoiselle George; ee qui frappe d'abord dans sa démarche, dans ses gestes et dans sa parole, c'est une simplicité parfaite, un air de véritable modestie. Sa voix est pénétrante, et, dans les moments de passion, extrêmement énergique; ses traits délicats, qu'on ne peut regarder de près sans émotion, perdent à être vus de loin sur la scène; du reste, elle semble d'une sanlé faible; un rôle un peu long la fatigue visiblement.
Si, d'une part, on considère l'ûge de cette jeune tragédienne, et si on réfléchit, d'un autre côté, combien l'expérience est indispensable au comédien, seulement pour dire juste, on doit éprouver une grande défiance en voyant paraître un enfant sous les traits d'Hermione et de Monime. Que de sentiments, en effet, ne faut-il pas avoir connus par soi-même, et jusqu'à l'excès, pour oser rendre des rôles si variés, si passionnés, si profonds, tracés par la main des plus grands maîtres qui aient jamais sondé le cœur de l'homme? Mademoiselle Rachel n'a pas l'expérience du théâtre, et il est impossible qu'à son Age elle ait l'expérience de la vie. On devait donc s'attendre à ne trouver en elle que des intonations plus ou moins heureuses apprises au Conservatoire et répétées avec phis ou moins d'adresse et d'intelligence. Il n'en est rien ; elle ne déclame point, elle parle; elle n'emploie, pour toucher le spectateur, ni ces gestes de convention, ni ces cris furieux dont
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on abuse partout aujourd'hui; elle ne se sert point de ces moyens communs, qui sont presque toujours immanquables, de ces contrastes cadencés qu'on pourrait noter, et dans lesquels l'acteur sacrifie dix vers pour amener un mot; là où la tradition veut qu'on cherche l'effet, elle n'en produit pas la plupart du temps. Si elle excite l'enthousiasme, c'est en disant les vers les plus simples, souvent les moins saillants, et aux endroits où l'on s'y attend le moins. Dans Tancrède, par exemple, lorsque Aménaïde, accusée par son amant,
s'écrie :
11 devait présumer qu'il était impossible Que jamais je trahisse un si noble lien.
Il est certainement difficile de trouver deux vers plus ordinaires, on peut même dire plus prosaïques. Ils sont au milieu d'une tirade, et par conséquent, n'appellent point l'attention. Cependant, quand mademoiselle Rachel les prononce, un frémissement électrique parcourt toute la salle, et les applaudissements éclatent de tontes parts.
On peut juger par cet exemple du talent particulier de la jeune actrice, car ces deux vers, tout faibles qu'ils sont, n'en expriment pas moins un sentiment vrai, l'indignation d'une ame loyale qui se voit injustement soupçonnée; ce sentiment suffit à mademoiselle Rachel ; elle s'en empare, et elle le rend avec tant de justesse et d'énergie que ce seul mot (Vimpossihle devient sublime
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dans sa bourbe. Kl oncoiv (buis b^ lolo d'IIormiono :
Je iiorcerai ce cœur (\uo je n'ai pu touclior.
Pour quiconque l'a entendue et sait le prix de la vérité, raccent qu'elle donne à ce vers, qui n'est pas bien remarquable non plus, est une cbose incomprébensible dans une si jeune fille; car ce qui va au cœur vient du cœur; ceux qui en manquent peuvent seuls le contester; et. où a-t-elle appris le secret d'une émotion si forte et si juste? Ni leçons, ni conseils, ni études, ne peuvent rien produire de semblable. Qu'une femme de trente ans, exaltée et connaissant l'amour, pût trouver un accent pareil dans un moment d'inspiration, il faudrait encore s'étonner; mais que répondre quand l'artiste a seize ans?
J'ai cboisi deux exemples au hasard, tels que ma mémoire me les a fournis; j'en aurais pu citer cent autres qui seraient autant de preuves concluantes. 11 faut nécessairement reconnaître là une faculté divinatrice, inexplicable, qui (rompe tous les calculs, et qui ressemble à ce qu'on appelle une révélation. Tel est le caractère du génie; il ne faut pas craindre ici de prononcer ce mot, car il esl juste. Mademoiselle Racbel n'a pas un talent consommé, il s'en faut même de beaucoup, et cela lui reste à acquc'rir; elle a besoin d'étudier; mais on peut affirmer qu'elle a du génie, c'est-à-dire l'instincl du beau, du viai, l'étincelle sacrée qui ne s'acquiert j)as et qui ne se perd pas non
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plus, quoi ([u'ou dise; voilà j)our(]uoi il n'csL pns à rcdouler que les compliments lui lassent tort. Si sa poitrine ne se laligue pas, et si on ne la délourne [)as de sa route, pour lui faire jouer le drame moderne, avec de l'étude et des passions, elle peut devenir une Malibran .
Venons aux questions littéraires. Pour ce qui regarde d'abord les gens qui croient voir une affaire de mode dans le retour du public à l'ancienne tragédie, disons, sans hésiter, qu'ils se trompent. Il est bien vrai qu'on va voir Andromaque parce que mademoiselle Rachel joue Hermione^ et non pour autre chose, de même qu'il est vrai que Racine écrivit Iphigénie pour la Champmeslé, et non pour une autre. Qu'est-ce, en effet, que la plus belle pièce du monde, si elle est mal jouée? Autant vaut la lire. Iriez-vous entendre le Don Juan de Mozart, si Tamburini chantait faux? Que ceux qui essaient de se persuader que Racine a passé veuillent bien se rappeler le mot de madame de Sévigné, et prendre une tasse de café.
Quant à ceux qui pensent que ce même retour aux pièces du siècle de Louis XIV est une atteinte mortelle portée au romantisme, on ne peut leur répondre ni avec autant d'assurance, même au risque de se tromper, ni d'une manière absolument explicite. Il se pourrait bien, en effet, que des représentations suivies des chefs-d'œuvre de notre langue causassent un notable dommage aux drames qu'on appelle romantiques, c'est-