PROJET D'UNE I5EVUE FANTASTIQUE
raient d'un caractère différent : l'un froid et compassé comme une fugue de Bach, aurait toute la science nécessaire pour faire une présentation convenable et porter un toast ; il saurait gravement baiser la mule papale, disserter gravement avec tous les bas-blGus de tout sexe qu'il pourrait rencontrer chemin faisant; ce serait un personnage tout nourri de respect humain, tout pétri de concessions.
Prenant toujours au sérieux cette comédie qu'on appelle la vie, et ne cessant jamais d'y jouer avec prudence et retenue le rôle qui lui serait confié, chargé de quelque grande inutilité cérémonieuse, il aurait une mission qui lui donnerait accès dans les plus hauts rangs de l'échelle humaine; sérieux comme une prude, incapable d'un sourire moqueur, il jugerait les choses de ce monde sur l'apparence et les êtres sur l'écorce; il saluerait en conscience un habit brodé sans s'inquiéter de celui qui le porte, et consignerait un fait matériel sans y ajouter une réflexion. L'autre, espèce de cassecou à la manière de Figaro, porterait sur les tempes le signe que Spurzheim attribue à la ruse. Tandis que son compagnon glisserait à la surface des mers, il en visiterait les profondeurs en y plongeant, en s'y agitant en tous sens. Celui-là aurait affaire à Tévêque, au consul, au ministre, celui-ci au valet de chambre, à la maîtresse, au perroquet; l'un écouterait, l'autre ferait jaser; l'un, vertueux et sensible comme Werther, promènerait autour de lui des regards innocents ; l'au-
trc, damné comme Yalmont, aurait cet œil doiil l'cclair est comparable à une flèche aiguë.
Qu'en arriverait-il? L'un verrait les effets, l'autre apercevrait les causes. Celui-là ferait le texte, celui-ci les commentaires. Quelle plaisante histoire écrite de ces deux mains !
Mais le premier chapitre des Mémoires de ces chercheurs de vérité pourrait porter pour titre : Des influences. Quel abîme immense présente à l'esprit ce seul mot! A côté des faits habillés, la réalité se montrerait par ce moyen, s'il est possible; car, avant de trouver la vérité toute nue, que d'oripeaux il faut lui ôter î les parures dont elle se couvre avec coquetterie ou avec impudence, sont sept fois plus nombreuses que les bandes interminables qui cachent la momie à l'œil du savant.
Les mobiles imperceptibles de tout ce qui se dit et ce qui se fait, voilà ce que rechercherait assidûment le rusé voyageur. Triste et plaisant travail! 11 ne croirait à rien comme tous ceux qui savent quelque chose. Où l'histoire finit, il dirait: Commençons; mais qui sait (juand il achèverait lui-même? Cependant les axiomes, ces ennemis jurés des maximes, ont quelquefois raison. Prenez dix doubles de soie, mettez-les sur une planche, tirez dessus un pistolet de combat à bout portant, la balle n'entamera pas plus les dix doubles qu'un coup de pouce dans un oreiller. Oh! qu'il est décourageant de penser combien d'invulnérables n'ont été par ce
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moyen (juc des porteurs de douilielle! Sans eonipler rinllucnce du magnétisme, celle des hommes sur les animaux, des femmes sur les hommes, de la lune sur les femmes, du soleil sur la lune, quels anneaux infinis se déroulent de toutes parts dans la création ! Plus petits, mais aussi bizarres, ils se retrouveraient dans la société, cette création secondaire, à l'œil de l'observateur.
Voilà une question qu'on a posée : si les 27, 28, 29 juillet dernier, il avait fait une pluie battante ou un verglas terrible, que serait-il arrivé? les attroupements auraient-ils eu lieu? les amorces auraient-elles pris feu? les oisifs auraient-ils couru par la ville et se seraient-ils mêlés aux braves que le nombre encourage toujours, quelle que soit la cause qui les entraîne? les hommes résolus, se voyant ainsi tout seuls, et se comptant, n'auraient-ils pas senti l'amour de la liberté et le dévouement à la patrie défaillir? les passants... y auraitil eu des passants? 0 Charles X, peut-être si ta funeste et dernière détermination t'était venue pendant le dégel, peut-être aujourd'hui Louis-Antoine de France ne frapperait pas sur ses bottes molles à l'écuyère, en disant : «Il n'y a qu'en Angleterre qu'on fasse des bottes pareilles*. » Mais les rudes chaleurs d'août, qui taisaient mûrir la vengeance publique, échauffèrent sans doute la royale colère; et voilà comment on est conduit au fatalisme.
* Historique [Noie de l'auteur).