‹ Œuvres complètes de Alfred de MussetChapitre 51 sur 66 · REPRISE DE BAJAZET · texte numérisé non relu

REPRISE DE BAJAZET

musiciens, tous lant que nous sommes, nous n'avons qu'une chose à faire loiS(|ue nous allons aux Français, c'est d'applaudir mademoiselle Rachel, de la soutenir de toutes nos forces, du la vanter même outre mesure, s'il le faut, sans crainte de la gâter par nos éloges. N'est-ce pas un assez beau spectacle que cette volonté, cetle puissance d'nne jeune fille, qui ne se laisse troubler ni par la multitude, ni par les répliques si souvent fausses des acteurs qui jouent avec elle, ni par la difficulté, ni par la grandeur de sa tache, mais qui arrive seule, simplement et tranquillement, se poser devant le parterre et parler selon son cœur? N'en fait-elle pas assez par cela seul qu'elle fait ce qu'elle peut, et qu'elle peut régénérer l'art au temps où nous sommes? Quant à moi, si je savais qu'un des articles dirigés contre elle l'eût affligée, et si je l'avais vue pleurer, je lui aurais dit : «Pleurez pour Bajazet, mademoiselle; pleurez pour Pyrrhus, pour Tancrède; voilà des sujets dignes de vos pleurs, et soyez sûre que la moindre larme que vous verserez pour eux sur la scène en fera plus pour votre gloire que tous les feuilletons de l'univers. »

Il n'y a de bonne cause que celle de l'avenir, car c'est la seule à qui doive rester la victoire. On peut nuire à cette cause, la gêner, l'affaiblir, mais non la détruire; voilà ce qu'on ne sait pas assez. On peut écraser un talent médiocre, on peut aussi le faire valoir et lui donner une apparence de renommée; mais vouloir

éloiiffcr 1111 vrai (aient, c'est la même chose que d'essayer de prouver que le bleu est rouge, ou qu'il fait clair à minuit; c'est s'attaquer à plus fort (jue soi, c'est perdre son temps d'une méchante manière; le talent triomphe tôt ou tard, car il n'a qu'à se montrer pour ([u'on le reconnaisse. Celui qui me dirait que mademoiselle Rachel est l'objet d'un caprice du public, et qu'elle ne tiendra pas ses promesses, je ne lui répondrais qu'une chose : Mon esprit peut porter un faux jugement, mais quand je suis ému, je ne saurais me trom- [)er ; je puis lire ou écouter une pièce de théâtre et m'abuser sur sa valeur, mais, eussé-je le goût le plus faux et le plus déraisonnable du inonde, quand mon cœur parle, il a raison. Ce n'est ])as là une vaine prétention à la sensibilité, c'est pour vous dire que le cœur n'est point sujet aux méprises de l'esprit, qu'il décide à coup sûr, sans réplique, sans retour, que ni brigues ni cabales ne peuvent rien sur lui, que c'est, en un mot, le souverain juge. Voilà ce qui me donne la hardiesse de répéter ce que j'ai déjà dit de mademoiselle llachel, qu'elle sera un jour une Malibran. Voilà pour- (jiioi j'ai vu avec peine, avec tristesse, (jiron l'ait attaquée; voilà enfin poiinjuoi il me semble (|ue, si peu de crédit qu'on ail, il faul la défendre autant (pi'on le peut, et se garder surtout de vouloir détruire dans le cœur d'une enfant le germe sacré, la semence divine, qui ne peut manquer de porter ses fruits.

1" clécciiibic 1858. {[{evue des Deux-Mondes.)

Page 1