‹ Œuvres complètes de Alfred de MussetChapitre 56 sur 66 · CONCERT HE MADEMOISELLE GARCIA · texte numérisé non relu

CONCERT HE MADEMOISELLE GARCIA

h l'auteur : a Voire opéra csl uu charivari. » 11 (aut du courage et de l'énergie pour oser parler aussi clairement ; mais, quand on s'appelle Garcia, qu'on est sœur de Ninette et fille de don Juan, on peut tenir un pareil langage, ou plutôt on n'a pas besoin d'y penser; la vérité est une force invincible qui a son cours comme les fleuves, et le génie est le levier dont elle se sert. On parle déjà d'un opéra nouveau qu'on ferait pour mademoiselle Garcia; on dit aussi qu'elle va en Angleterre; ce seraient deux torts; il ne faut pas aller en Angleterre, parce que c'est à Paris qu'est le vrai public, et il ne faut pas débuter dans un opéra nouveau, parce que c'est dans les maîtres qu'est la vraie musique. De ce que toutes les cantatrices du monde ont joué un rôle, ce n'est pas une raison pour qu'une débutante recule devant ce rôle; bien au contraire, c'est par ce motif même qu'il faut qu'elle le joue à son tour. La Malibran, la Pasta, madame Fodor, qui vous voudrez encore, ont chanté tel opéra; chantez-le donc aussi, et que, par vous comme par elles, cet opéra devienne nouveau pour nous... Mais je m'aperçois que, sans y penser, je donne à mademoiselle Garcia des conseils dont elle n'a pas besoin. J'aurais dû borner cet article à un seul mot : la Malibran est revenue au monde, il n'y a pas d'inquiétude à avoir, et on n'a qu'à la laisser faire.

Le jour même où j'ai entendu mademoiselle Garcia, en passant le matin sur le pont Royal, j'ai rencontré

iiiademoiselle Racliel. Elle élail dans im ('al)rioli'l do place avec sa iiière, et, chemin faisanl, elle lisail ; probablement elle étndiail un rôle. Je la regardais venii* de loin, son livre à la main, avec sa physionomie grave et douce, plongée dans une préoccupation profonde; elle jetait un coup d'oeil sur son livre, puis elle semblait réfléchir. Je ne pouvais m'empècher de comparer en moi-même ces deux jeunes filles, qui sont du même Age, destinées toutes deux à faire une révolution et une époque dans l'histoire des arts; l'une sachant cinq langues, s'accompagnani elle-même avec l'aisance et l'aplomb d'un maître, pleine de feu et de vivacité, causant comme une artiste et comme une princesse, dessinant comme Granville, chantant comme sa sœur; l'autre, ne sachant rien que lire et comprendre, simple, recueillie, silencieuse, née dans la pauvreté, n'ayant pour tout bien, pour toute occupation et pour toute gloire, que ce petit livre qui s'en allait vacillant dans sa main. Elles sont pourtant sœurs, me disais-je, ces deux enfants qui ne se connaissent pas, ({ui ne se rencontreront j)eut-étre jamais. Il y a entre elles une parenté sacrée, le même point de dépai't et deux routes si diverses, le même but et deux résultats si différents! Celle-là n'a qu'à ouvrir les lèvres pour que loul le monde l'aime et l'admire ; on pourrail dii'e qu'elle est née Heur, et (jue la niusicjue est son parfum; et celle-ci, quel liavail, (juel effort ne faut-il pas à celle petite tête pour comprend l'c la (hilicalesse d'un

CONCERT l)K MADEMOISELLE CAIICIA. 5G5

courtisan de Louis XÏV, la noblesse et la modestie de Moniine, l'Ame farouche de lloxane, la grâce des muses, la poésie des passions! quelle diflicullé dans sa tache, et quel prodige qu'elle y nkississe! Oui, le génie est un don du ciel, c'est lui qui déborde dans Pauline Garcia comme un vin généreux dans une coupe trop pleine; c'est lui qui brille au fond des yeux distraits deRachel, comme une étincelle sous la cendre. Oui, il y a dans ce moment-ci un coup de vent dans le monde des arts; la tradition ancienne était une admirable convention, mais c'était une convention; le débordement romantique a été un déluge effrayant, mais une importante conquête. Le joug est brisé, la fièvre est passée:, il est temps que la vérité règne, pure, sans nuages, dégagée de l'exagération de la licence, comme des entraves de la convention. Le retour à la vérité est la mission de ces deux jeunes filles. Qu'elles l'accomplissent! qu'elles suivent leur chemin! Il ne m'appartient malheureusement pas de les suivre, mais je puis du moins les regarder partir, et boire à leur santé le coup de l'étrier.

Tout en rêvant ainsi, je suis allé au concert, et, comme il faut toujours qu'un rimeur rime ses pensées, j'ai fait, tant bien que mal, ces strophes :

Ainsi donc, quoi qu'on dise, elle ne tarit pas,

La source immortelle et féconde ^

Que le coursier divin lit jaillir sous ses pas. Elle existe toujours, connue sève du monde. Elle coule, et les dieux sont encore ici-bas!

3(it) )IÉLA>GES DE LITTÉRATUHE.

A quoi nous servent donc tant de luttes frivoles, Tant d'efforts toujours vains et toujours renaissants? Un chaos si pompeux d'inutiles j)aroles,

Et tant de marteaux impuissants,

Frappant les anciennes idoles?

Discourons sur les arts, faisons les connaisseurs;

Nous aurons beau changer d'erreurs

Comme un libertin de maîtresse; Les lilas au printemps seront toujours en fleurs. Et les arts immortels rajeuniront sans cesse.

Discutons nos travers, nos rêves et nos goijts, Comparons à loisir le moderne et Tantiquc, Et ferraillons sous ces drapeaux jaloux. Quand nous serons au bout de notre rhétorique, Deux enfants nés d'hier en sauront plus que nous.

0 jeunes cœurs remplis d'antique poésie, Soycfï; les bienvenus, enfants aimés des dieux! Vous avez le même Age et le même génie.

La douce clarté soit bénie

Que vous ramenez dans nos yeux!

Allez, que le bonheur vous suive!

('e n'est pas du hasard un caprice inconstant

(Jui vous fit naître au même instant.

Votre mère ici-bas, c'est la Muse attentive Qui sur le feu sacré veille éternellement.

Obéissez sans crainte au dieu (jui vous inspire.

Ignorez, s'il se peut, (|ue nous parlons de vous.

Ces plaintes, ces accords, ces pleurs, ce frais sourire,

Tous vos trésors, donnez-les-nous :

Chantez, enfants, laissez-nous dire.

l""^ j;irivi('r ISôO. [Hevuc des Ik'uœ-Mondcs,

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