‹ Œuvres complètes de Alfred de MussetChapitre 57 sur 66 · M^^^ PAULINE GARCIA · texte numérisé non relu

M^^^ PAULINE GARCIA

Je me félicite d'avoir attendu pour essayer de dire quelques mots sur les débuts de mademoiselle Garcia. Il est vrai qu'en venant si tard je n'ai plus rien à apprendre à personne, et qu'aujourd'hui le public n'a que faire de mon avis; raison de plus pour que je le lui donne, car ainsi ce que je pourrai dire ne sera pas, Dieu merci, de la critique, et je n'aurai pas de verdict à prononcer en une heure sur un avenir plein d'années. Mon opinion ne sera pas un jugement, mais une causerie, si l'on veut, comme celles du foyer pendant un entr'acte.

Les juges les plu& sévères ont reconnu à mademoiselle Garcia une voix magnifique, d'une étendue ex-

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(raordinaire, uno mélliode parfailc, inio facililr charmante, un (aient dramali(|ne j)lein de force, d'imagination et de vérité On pourrait, à la rigueur, s'en tenir là, el un pareil éloge suffirait à une cantatrice consommée. Cependant cet éloge s'adresse à une jeune lille de dix-huit ans, (pii n'a paru (pie six fois sur notre scène. Le rôle qu'elle a abordé le premier, celui de Desdémone, est un des plus difficiles du Théâtre- Italien; c'est peut-être le plus difficile. 11 faut y être cantatrice et tragédienne, être émue et songer à soi, non-seulement exécuter la musique la plus compliquée et la plus fatigante, mais animer cette musique, toucher le cœur avec des fioritures diaboliques, rendre Rossini cL Shakspeare. Ajoutez à cela qu'il faut lutter contre les plus dangereux souvenirs, celui de la Malibran, de la Pasta. — Sortir triomphante d'une pareille épreuve, dès le premier jour, sans hésitation, ce n'est pas peu de chose. Mademoiselle Garcia aura fort à faire si ce ne sont que des promesses; elle débute comme bien d'autres voudraient finir.

Je n'ignore pas que le chapitre des restrictions est une nécessité à laquelle il faut satisfaire. Notre charité chrétienne ne saurait admettre un éloge sans restriction. Je suis là-dessus aussi savant qu'un autre, et j'ai très-savamment remarqué que, mademoiselle Garcia étant fort jeune, sa voix n'est pas aussi assurée ni aussi développée qu'elle le deviendra probablement un joui', quand elle scia plus âgée. J'ai remarqué de même que,

DÉBUTS DE MADKMOISELLK i'AlLlNE (.AHCIA. ôGl)

n'ayant joué que fort rarement, elle n'a pas autant d'habitude de la scène qu'elle pourra en acquérir lorsqu'elle aura plus d'expérience. J'ai fait encore bien d'autres remarques tout aussi profondes ; mais je demande la permission de ne pas disputer sur le présent quand l'avenir me semble clair, et de ne pas compter les plumes qui tombent au premier coup d'aile d'un oiseau qui s'envole.

Certes, c'est toujours un spectacle touchant, et qui dispose à la bienveillance, que l'apparition d'une jeune fille qui se hasarde pour la première fois en public dans une carrière où elle a mis toutes ses espérances. Mais quand on sait d'avance quelle est cette jeune fille, quand on la connaît, comme nous connaissons tous mademoiselle Garcia, pour une personne remplie de talents, de mérite et de modestie, chez qui une excellente éducation a fécondé la plus riche nature, ce spectacle alors fait plus que de toucher, il commande le respect, et éveille en même temps la plus vive sollicitude. La première représentation à'Otello avait attiré à l'Odéon ce qu'on appelle tout Paris ; lorsque, sur la ritournelle mélancolique de l'air d'Elisabeth^ mademoiselle Garcia est entrée en scène, il y a eu d'abord dans la salle un moment de silence. La jeune artiste était émue, elle hésitait ; mais avant qu'elle eût ouvert la bouche, des applaudissements unanimes l'ont saluée de toutes parts. Etait-ce la mémoire de la sœur que nous avons tant aimée? N'était-ce qu'un généreux ac-

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