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cucil fait à une dobulanto (jiii Irenihlait? Personne, peut-être, ne s'en rendait compte. Chacun des premiers sons, encore voilés par l'émotion, qui sortirent des lèvres de Pauline Garcia, furent, pour ainsi dire, recueillis par la foule, et suivis d'un murmure flatteur. A la première difiicullé qui se présenta dans le chant, le courage lui revint loul à coup; les applaudissements recommencèrent, et, en un quart d'heure, une belle destinée fut ouverte ; ce fut une noble chose qui fait honneur à tous.
On ne sa^urait trop louer VOtello de Rossini ; je ne sais })as s'il passera de mode, car la mode en musique est effrayante. Il n'y a pas d'art plus périssable au monde, et on peut lui appliquer, mieux qu'à la peinture, ce vers de Danle :
Mula nome perche muta hilo.
Quoi qu'il en soit, pour nous, qui sommes de notre temps, l'opéra d'Olello est un chef-d'œuvre. Je ne parle pas, bien entendu, du libretto. 11 est même curieux de voir jusqu'à quel point on a pu si peu et si mal faire avec une pièce de Shakspeare. Mais quelle puissance dans le génie qui a su écrire un duo sublime sur ces quatre méchanles rimes :
No più crudele un"' anima No, chc giammai si vide! etc.
Je ne sais même pas si c'est de l'italien. L'Olhello de liossini n'est pas celui de JShakspeai'e. Dans la tragédie anglaise, maîtresse tragédie s'il en fut,
DÉBITS l)I-: iMADKMOISKLLE l'AULIiNK GAHCIA. inl
la passion humaine conduit tout. Ollic^llo, brave, ouvert, généreux, est le jouel d'un Iraîlre subalterne qui l'empoisonne lentement. L'angélique pureté de Desdémone lutte, par sa seule douceur, contre tous les efforts d'Iago. Othello écoute, souffre, hésite, maltraite sa femme, puis fond en larmes; il succombe enfin, dit à la fois adieu à la gloire et au bonheur, et frappe. Dans l'opéra, une fatalité terrible, inexorable, domine. Depuis le moment où l'action commence jusqu'à celui où elle s'achève, la victime est dévouée. La musique respire constamment la plus sombre mélancolie ; en dépit des roulades, des fanfares et des concelti chantés qui s'y trouvent, tous les motifs sont tristement frères; tous s'appellent^ s'enchaînent, de plus en plus sombres, jusqu'au dernier, celui qui annonce l'arrivée de la mort dans la chambre nuptiale, et qui semble le chœur invisible des démons qui poussent au meurtre. L'Othello de Shakspeare est le portrait vivant de la jalousie, une effrayante dissection sur le cœur de l'homme ; celui de Rossini n'est que la triste histoire d'une enfant calomniée qui meurt innocente.
Personne, je crois, n'a mieux compris que mademoiselle Garcia le rôle de Desdémone, et il est à propos de remarquer ici la différence qui existe entre les deux sœurs. La Malibran jouait Desdémone en Vénitienne et en héroïne; l'amour, la colère, la terreur, tout en elle était expansif ; sa mélancolie même était énergique, et la romance du Saule éclatait sur ses lèvres comme un long
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sanglot. On eùl dit qu'elle mettait en action ce mot trOthello débarquant et embrassant sa femme : « 0 ma belle guerrière! » et celte fière parole devait plaire, en effet, à son ardent génie. Pauline Garcia, qui, du reste, n'a pu voir jouer sa sœur qu'un petit nombre de fois, a imprimé au rôle entier un grand caractère de douceur et de résignation. Ses gestes craintifs, modérés, trahissent à peine le trouble qu'elle éprouve. Son inquiétude et le pressentiment secret de sa destinée, pressentiment qui ne la quitte pas, ne se révèlent que par des regards tristes et suppliants, par de tendres plaintes, par de doux efforts pour ressaisir la vie. Ce n'est plus la belle guerrière, c'est une jeune fille qui aime naïvement, qui voudrait qu'on lui pardonnât son amour, qui pleure dans les bras de son père au moment même où il va la maudire, et qui n'a de courage qu'à l'instant de la mort; en un mot, pour citer encore Shakspcare, c'est d'un bout à l'autre de la pièce « une excellente créature*. »
Un trait particulier pourra rendre plus sensible la différence dont je parle.
Au second acte, lorsque Othello est sorti pour se battre, Desdémone, restée seule, interroge le chœur sur le sort de son époux. « Il vit, » répond le chœur. On sait avec quelle vivacité la Malibran jouait celte scène;
* Excellent wretch! perdition catch my soûl,
Hul I do love thcc! {Othello.)
[Note de. railleur.)
le cri de joie qu'elle poussait était irrésistible, et élcctrisait la salle entière. Mademoiselle Garcia rend cette situation tout autrement, et arrive à l'effet par un moyen contraire. A peine s'est-elle livrée à l'espérance qu'elle se retourne, aperçoit son père qui entre, et reste frappée de terreur : c'est par ce contraste puissant et plein de vérité qu'elle se fait applaudir, en sorte que l'émotion du spectateur, au lieu de porter sur un éclair de joie, se fixe sur une impression douloureuse. Je ne prétends pas décider laquelle des deux sœurs a raison, et je crois qu'elles l'ont toutes deux ; je ne veux que signaler une nuance remarquable.
La pièce italienne, à proprement parler, ne commence qu'à la fin du premier acte. Mademoiselle Garcia a joué ce finale avec une grâce et une retenue parfaites; son attitude soumise près de son père, les regards détournés qu'elle ose à peine jeter sur Othello, là crainte mortelle qui l'agite, tout a été profondément senti et pudiquement exprimé. Dans ce beau chœur dont on n'entend qu'un mot : la doice speme (et ce seul mot suffit, tant cette langue est charmante), elle a chanté avec une admirable tristesse.
Au second acte, elle a un peu manqué, pendant La première scène, de cette habitude du théâtre dont il était question tout à l'heure. Je crois que Rubini, pour se soustraire à ses demandes, a été obligé de chercher un abri jusque dans la coulisse. Le moment où elle tombe à terre, repoussée par Othello, a semblé pénible
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à quelques personnes. Pourquoi celte cliule? il v avail là, autrefois, un fauteuil, et le librello dit seulement que Desdémone s'évanouit. Si je fais cette remarque, ce n'est pas que j'y attache grande importance, mais ces grands mouvements scéniques, ces coups de théâtre précipités, sont tellement à la mode aujourd'hui, que je crois qu'il fout en être sobre. La Malihran en usait souvent, il est^ vrai; elle tombait, et toujours très-bien. Mais aujourd'hui, les actrices du boulevard ont aussi appris à tomber, et mademoiselle Garcia, plus que toute autre, me paraît capable de montrer que, si on peut réussir avec de tels moyens, on peut aussi s'en abstenir.
L'air Se il padre mabbandona est un morceau des plus bizarres; c'est un mélange des phrases les plus simples et des diflicultés les plus contournées. La situation fbrce l'actrice à être aussi touchante que possible, et en même temps, h peine a-t-elle dit les premières notes, que la vocalise l'entraîne et la jette dans un déluge de fioritures; mais, à cause de sa bizarrerie même, cet air peut servir de pierre de louche pour juger une cantatrice : si elle n'est pas à la hauteur de la situation, on s'en aperçoit sur-le-champ. Que de fois n'avonsnous pas vu de belles personnes, pleines de bonne volonté, lancer hardiment les premières mesures d'une voix si émue, qu'on croyait qu'elles sentaient quelque • chose et qu'elles allaient faire pleurer, puis s'arrêter là tout à coup, reprendre haleine tranquillement et se
mcltrc à jouer (h la (hileî Quand la phrase simple arrive, on esl h l'opéra; mais, dès que la difficulté se présente, on est au concert. L'émotion retombe en triples croches, comme une fusée en étincelles. Mademoiselle Garcia, dans cet air, n'a rien laissé à désirer. Les difficultés, loin de l'affaiblir, semblaient l'animer. Sa voix, qui, comme on le sait, a deux octaves et demie, mélange rare du soprano et du contralto, s'est développée avec la plus grande liberté. Elle a su donner l'accent de la douleur aux traits les plus hardis et les plus périlleux. Le parterre a applaudi les roulades avec transports, et il avait raison ; la phrase principale a ému tout le monde; pour ma part, je recommande, à ceux qui savent comprendre, la manière dont mademoiselle Garcia prononce le premier vers :
L'error, l'error d'un'infelice.
Dans la lenteur qu'elle met à s'agenouiller, dans la façon dont le geste suit la voix, dans ses mains tremblantes qui se joignent d'abord, puis qui retombent quand le genou plie, il y a une gradation singulière, tout instinctive, que l'artiste n'a certainement pas calculée, et qui suit merveilleusement la musique; on croira peut-être que je cherche une finesse; tout au contraire, rien n'est plus simple, et c'est de ces simples choses que vit la poésie.
Si je voulais suivre pas à pas, jusqu'au bout, mademoiselle Garcia dans le troisième acte, cet article n'au-
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rail pas de fin. Rossini a semé dans ses récitatifs une telle profusion de beautés, qu'il n'y a pas une seule phrase qui ne vaille la peine de s'y arrêter. Ces récitatifs, d'autre part, ont été rendus de tant de façons, on les a si souvent étudiés et commentés, qu'il n'y a plus moyen d'en rien dire de nouveau. Il faut cependant noter certains mots auxquels la jeune artiste a donné un accent qui lui est propre : l'adieu à son amie, il bacio eUremo^ la phrase presque parlée qu'elle adresse à Othello quand elle s'éveille, le moment de colère et d'indignation contre lago, et surtout le cri plein de fierté, intrepida morrb^ ces passages ont été exprimés d'une manière neuve et originale, c'est pourquoi je les cite. Les autres ont été plus ou moins heureusement exécutés, mais dans un sens conforme à la tradition.
Il me reste à parler de la romance. On a dit que mademoiselle Garcia, dans cet air, avait surpassé la Malibran. C'est beaucoup dire et aller bien vite. On ne surpasse pas la perfection. Chacun la cherche suivant ses facultés, et un bien petit nombre peut l'atteindre; mais, entre ces intelligences privilégiées, auxquelles il est donné de temps en temps de toucher à la suprême beauté, je ne peux pas comprendre qu'ori établisse des comparaisons. Quiconque a des sens, et écoute, a le droit de dire : « Je j)réfère ceci, » mais il n'a jamais le droit de dire : « Ceci vaut mieux. » Quand donc en viendra-t-on, à Paris, à ne plus mêler le blâme à l'éloge, et à dire le bien sans médire?
Je cherche à peindre l'impression (Ju'a produite sur moi cette romance, et je ne trouve rien qui l'exprime, car je ne puis me résoudre à la détailler. Dirai-je comment mademoiselle Garcia tenait sa harpe, qu'elle a fait au second couplet un arpège de deux octaves? La romance du Saille est la poésie même; c'est l'inspiration la plus élevée d'un des plus grands maîtres qui aient existé; on ne rend pas plus ou moins bien de pareils airs; on les rend tout à fait ou pas du tout. La Malibran chantait le Saule; Pauline Garcia l'a chanté.
En vérité, quand on pense au travail infini que doit coûter à l'artiste la composition d'un rôle, il y a de quoi effrayer. Que d'études, d'efforts, de calculs î quelle dépense d'intelligence et de force pour nous donner trois heures de distraction, à nous qui sortons de table et qui daignons payer ! Il est vrai qu'à l'Odéon tout le monde ne daigne pas jouer. Rubini, par exemple, soit dit en passant, avec son admirable talent, est un chanteur divin, mais un acteur par trop paresseux. Je le lui pardonnerais de bon cœur si je n'avais pas vu la Lîtcia. Pourquoi, quand on peut jouer ainsi pendant un quart d'heure, ne pas jouer plus souvent? Duprez chante comme un lion, et Rubini joue comme un rossignol.
Mademoiselle Garcia est entrée de prime abord et hardiment dans la vraie route. Comme son père et comme sa sœur, elle possède la rare faculté de puiser l'inspiration tragique dans l'inspiration musicale. Ce
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serait pcul-eliv, une étude curieuse que de rechercher jus(|u'à (juol point ces deux nuises peuvent s'allier, où commence h^ui* union et où elle finit; car, il ne faut pas s'y tromper, elles ne peuvent être constamment unies. Diderot, dans le Neveu de Rameau, a dit, je crois, le premier une chose qui me semble parfaitement fîiusse. Il a prétendu que la musique n'était que la déclamation exagérée, en sorte que, si l'on comparait la déclamation à une ligne droite, à un thyrse, je suppose, la musique tournerait à l'entour en l'enveloppant à peu près comme un pampre ou une branche de lierre. C'est une ingénieuse absurdité. La déclamation, c'est la parole, et la musique, c'est la pensée pure. L'o])éra tVOtello^ comme bien d'autres, le prouverait. Rien n'est assurément plus dramatique et (en prenant le mot en bonne part) plus déclamatoire que la majeure partie de cet opéra. Mais quand le souffle musical arrive, voyez comme tout s'efface devant luil Y a-t-il vestige de déclamation dans la romance? Si la mélodie enveloppe alors la parole, ce n'est pas comme un lierre qui s'attache à elle, mais comme un nuage léger qui l'enlève et qui l'emporte dans les cieux.
Que deviendra maintenant Pauline Garcia? Personne ne doute de son avenir; son succès est certain, il est constaté; elle ne peut, quoi (jii'elle fasse, (pui s'élev(U^ plus haut. Mais que fera-t-elle? La garderons-nous? Irat-elle, comme sa sœur, se montrer en Allemagne, en Angleterre, en Italie? Quelques poignées de louis de
plus ou de moins lui feront-elles courir le monde? Clierchera-t-elle sa gloire ailleurs, ou saurons-nous la lui donner? Qu'est-ce, à tout prendre, qu'une réputation? Qui la fait et qui en décide? Voilà ce (jue je me disais l'autre soir en venant de voir Otello^ après avoir assisté à ce triomphe, après avoir vu dans la salle bien des visages émus, bien des yeux humides; et j'en demande pardon au parterre, qui avait battu des mains si bravement, ce n'est pas à lui que cette question s'adressait. Je vous en demande pardon aussi, belle dame des avant-scènes, qui rêvez si bien aux airs que vous aimez, qui frappez quelquefois dans vos gants, et qui, lorsque le cœur vous bat aux accents du génie, lui jetez si noblement vos bouquets parfumés. Ce n'était pas non plus à vous que j'avais affaire, et encore moins à vous, subtils connaisseurs, honnêtes gens qui savez tout, et que par conséquent rien n'amuse! Je pensais à l'étudiant, à l'artiste, à celui qui n*a, comme on dit, qu'un cœur et peu d'argent comptant, à celui qui vient là une fois par extraordinaire, un dimanche, et qui ne perd pas un mot de la pièce; à celui pour qui les purs exercices de l'intelligence sont une jouissance cordiale et salutaire; qui a besoin de voir du bon et du beau, et d'en pleurer, afin d'avoir du courage en rentrant, et de travailler gaiement le lendemain: à celui, enfin, qui aimait la sœur aînée, et qui sait le prix de la vérité.
']"• novembre 1839. [Revue' (h"! Deux Mondes,)