‹ Œuvres complètes de Alfred de VignyChapitre 204 sur 226 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

Tu lui pardonneras, et j'en serai touché.

Non seulement j'y crois, Shylock, et je désire

Que tu fasses pour lui ce que je viens de dire

Et renonces enfin à ce prix, par trop cher,

Qui consiste à lui prendre une livre de chair;

Mais je souhaite encor que ta bonté remette

A l'honnête Antonio la moitié de sa dette.

Jette sur ses malheurs un regard d'intérêt :

Le nombre en est si grand, juif, qu'il écraserait

Ce marchand-roi, sans nous qui demandons sa grâce.

Si tu n'y consens pas, ta dureté surpasse

Celle des Turcs cruels, qui jamais n'ont connu

A quelle urbanité le monde est parvenu.

Réponds-moi, juif; j'attends à présent ta promesse.

J'ai dit mes volontés hier à Votre Altesse.

Par le sabbat, jour saint chez notre nation.

J'ai juré d'exiger son obligation.

Si vous me refusez, que de cette conduite

Votre gouvernement paye à jamais la suite!

Si vous me refusez, que sur votre cité

Tombe ce crime, ainsi que sur sa liberté!

Vous me. demanderez, vous, comment une livre

De la peau d'un corps mort me servira pour vivre;

Vous me demanderez si je fais plus de cas

De sa chair que de l'or des trois mille ducats;

Je n'en donnerai pas de cause décidée :

Je réponds à cela que ce fut mon idée.

N'est-ce pas là répondre? Eh! supposons qu'un rat

340 SHYLOCK

Vienne dans ma maison causer un grand dégât; Ne puis-je pas payer, afin qu'on l'empoisonne^ Douze mille ducats? De même Je raisonne. Poursuivons. Bien des gens se trouvent mal à voir Un porc, d'autres un chat, d'autres un oiseau noir, Un singe, un papillon; d'autres s'évanouissent Aux sons de cornemuse, et d'autres gens pâlissent Lorqu'un chien a hurlé; c'est leur complexion Qui créa de chacun l'indisposition.

Mais ils sont tous forcés de se mettre en défense, Et rendre à l'animal offense pour offense; De même, je ne puis expHquer ce procès Tout à mon détriment, si ce n'est par l'excès D'une haine secrète, inexplicable, intime, Que j'ai pour Antonio. — Digne seigneur, j'estime Que vous êtes content de ma réponse?

BASSANI o, s'avaiicajit près de Shylock.

Tout cet aparté entre Bassanio et Shylock doit être dit très rapidement.

O Ciel!

Est-ce justifier ton projet, juif cruel. Homme insensible à tout, sanguinaire?

SHYLOCK, regardant son billet,

A ton aise, Mon billet prescrit-il que mon discours te plaise?

BASSANIO

Doit-on tuer toujours ceux que Ton n'aime pas?

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