‹ Œuvres complètes de Alfred de VignyChapitre 205 sur 226 · ACTE III, SCÈNE IV 34I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV 34I

SHYLOCK

Peut-on haïr quelqu'un sans vouloir son trépas?

BASSANIO

Toute offense d'abord n'engendre pas la haine.

SHYLOCK

Voudrais-tu qu'un serpent ouvrît deux fois ta veine?

ANTONIO, s'avancant près de Bassanio et lui prenant

le bras.

Bassanio, mon ami, cessez de raisonner Avec ce juif, il n'a qu'un motif à donner. Vous pourriez aussi bien supplier la marée De retirer sa vague en nos ports égarée; Vous pourriez aussi bien interroger un loup. Lui demander pourquoi, sans tuer d'un seul coup La brebis, il la mord et tâche qu'elle bêle, Pour que l'agneau la suive et que leur sang se mêle... Vous pourriez... Mais comment trouver dans l'univers Quelque chose aussi dur, aussi noir et pervers Que son cœur? Cessez donc, et je vous en conjure, De le prier encor; c'est me faire une injure. Laissez-moi fermement, et comme il me convient, Livrer moi-même au juif tout ce qui lui revient.

// découvre son sein.

BASSA-N 10^ au juij, à part.

Pour trois mille ducats, je t'en donne six mille.

SHYLOCK, à Bassanio, Tu peux serrer ta bourse, elle est bien inutile;

342 SHYLOCK

Tes six mille ducats, chacun. fùt-il brisé,

Et par le saint prophète en six parts divisé.

Et chaque part fùt-elle un ducat, peu m'importe!

Moi, je veux recevoir ce que mon billet porte.

LE DOGE

Comment espères-tu miséricorde, ô toi Qui ne sais pas la faire?

SHYLOCK

Et qu'ai-je à craindre, moi.

Au jour du jugement? fais-je mal à personne? Je ne m'emporte pas comme eux, moi, je raisonne. N'avez-vous pas ici, vous tous, dans vos palais. Des esclaves traités comme sont vos mulets. Vos ânes, vos chevaux? Ces malheureux serviles. Les employez-vous pas aux choses les plus viles? Si je venais vous dire : « Eh! pourquoi ces fardeaux De tant d'hommes courbés écrasent-ils le dos? Donnez-leur de bons lits, et que dans vos familles Ils dînent en commun ! qu'ils épousent vos filles! » Vous me répondriez : « Ces hommes sont à nous. Nous les avons payés. » J'en dis autant à vous. — Ma livre de sa chair, je l'ai très bien payée; J'exige qu'elle soit par vous-même octroyée.

Avec fureur, cris, emportement^ en frappant sa canne.

Je la veux! Honte à vous! honte à vos faibles lois!

Si vous me refusez, je crîrai sur les toits

Que l'on n'a plus d'honneur au Sénat de Venise!

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