DE
^L y a précisément dix ans que je fis monter le More de Venise sur la scène française. Dix ans! les faits de ce temps sont presque de rhistoire. Dix ans! ce fut la durée d'un empire et de quelques constitutions; ce qu'il y a de plus ou de moins dans le chiffre ne vaut pas la peine qu'on le discute. C'est donc déjà un événement d'une asse:{ haute antiquité que la représentation de cette tragédie^ et l'on en peut parler en historien impartialy désintéressé s'il en fut jamais : car ^ lorsque je fis escalader par cet Arahe la citadelle du Théâtre- Français^ il n'y arbora que le drapeau de l'art aux armoiries de ShakspearCy et non le mien. Et pourtant, j'en appelle aux témoifis qui ont survécu à ce jour de bataille, ce fut un scandale qui eût été moins grand si le More eût prof ané une église.
C'était un temps où la politique semblait assoupie ; la trêve d'un ministère modéré ne laissait plus à la dispute guerroyante que le champ des lettres. On s'y porta avec
fureur, — Combat intellectuel, émeutes littéraires, journées de théâtre oit le public parisien parut s'exercer aux autres journées qui suivireiit de près celles-ci. Au mois d'octobre 182g, j'écrivais la lettre qui précède ici la tragédie; je lui laisse, par conscience, cette dpreté nerveuse et un peu trop cavalière que donnait à tout le monde, alors, l'ardeur de ce petit combat, de ce tournoi à armes courtoises, discourtoises quelquefois.
Lorsque le More fut entré dans la place, il en ouvrit toutes les portes, et l'on sait depuis dix ans quels sont ceux qui y sont entrés, quelles œuvres originales et inventées y furent librement représentées, en dépit de cette puissance surannée qu'un célèbre écrivain nomviait « la triple unité, la très sainte trimourti aristotélique, divin précepte, illustré dans les doctes gloses de Le Batteux et de La Harpe, et dans la rhétorique des demoiselles, )) « En révolution, ajoutait-il, lorsque le fait est décidément acquis, le droit n'est jamais bien loin, » Cette révolution était peu de chose, comparée à celle que l'on préparait alors ; mais on fait ce qu'on peut, et nous nous contentâmes de celle-là.
Cette traduction est la seule qui ait jamais été représentée sur la scène française. Dans la même année, j'avais préparé pour le même théâtre la comédie de Shaylock, le Marchand de Venise, qui suit Othello; mais je la conservai en portefeuille telle qu'elle est imprimée ici. J'avais jugé nécessaire, pour la rendre possible à représenter, de la réduire à trois actes. Des obstacles de censure et de rivalités entre deux théâtres retardèrent cette représentation. Au milieu de ces difficultés