AVANT-PROPOS
survint la révolution de Juillet, et le bruit du canon étouffa celui de nos feux d'artifice, ainsi que la mode de ces poétiques controverses sur une nuance drama-tique. Je revins à mes œuvres, dont cet essai m'avait détourné un moment, et j'abandonnai cette question dj formes, quelque utile qu'elle fût dans des temps asse^ calmes pour goûter ces fantaisies de l'art. Je m'étais asse:{ assuré que ce dévouement n'était pas encore bien compris.
Toutefois, comme rien ne se perd en France, j'ai Li confiance que peu à peu s'y construira un monument pareil à celui que possède l'Allemagne, une traduction en vei^s, et propre à la scène, de toutes les œuvres de Shahspeare. La pre^nière pierre en fut posée avec effort par Othello; elle restera où elle est. Ce sera, j'espère, le théâtre lui-même qui achèvera cette entreprise. Déjà et depuis longtemps sont prêts, parmi nous, plusieurs chefs-d'œuvre de Shakspeare, traduits en vers, et préparés par des poètes qui unissent à leurs beaux talents un amour de l'art asse^ généreux pour faire abnégation, pour un jour, de leur propre renommée. Les acteurs qui se sentiront asse:{ grands pour ces rôles iînmortels sauront bien où trouver Hamlet, Macbeth, le Roi Lear, Jules César et Roméo. Ce sera d'eux, je pense, que viendra cet accomplissement d'une tentative qu'ils firent courageusemefît alors. Les acteurs, ces martyrs perpétuels de l'art, ces illusions vivantes qui payent de leur personne, qui sont la réalisation de nos pensées, qui reçoivent des blessures si durables et des courojines si passagères, souffrent sans cesse de la disette des grands
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modèles, de la rareté des grands rôles, de ces types créés par le génie et dont la beauté ne peut jamais demeurer incontestable que lorsqu'elle est consacrée par la mort du poète, le passage des siècles et Vadmiration universelle des générations écoulées. Il faut ces trois conditions sévères pour qu'un grand rôle soit l'épreuve, sans réplique, du talent d'un acteur, la pierre de touche sur laquelle on peut voir si son pied laisse une trace de cuivre ou d'or. Car, dans une œuvre contemporaine, il peut toujours accuser de sa faiblesse le poème dont il est l'interprète, mais noji lorsqu'il succède à une longue suite de tragédiens couronnés sous tel masque impérissable dont le génie a fondu le moule. Pour cette épreuve, nous autres, pauvres vivants, sommes de peu de valeur. Sans doute, nos grands maîtres nous ont laissé un magnifique trésor national; mais enfn il n'est pas inépuisable, et l'on sentira de plus en plus la nécessité d'ajouter des tableaux aux nôtres, comme à l'Ecole française nos musées ont joint les chefs-d'œuvre des Écoles italienne, flamande et espagnole. Les exclusions étroites ne sont pas dans le génie de notre glorieuse nation, et, lorsque, aux applaudissements universels, on a construit une salle, j'ai presque dit une sainte chapelle, pour une copie de Michel-Ange, on saura bien ouvrir les salles anciennes aux copies de Shakspcarc, de Calderon, de Lope de Vega, de Gœthe, de Schiller, ou de tel autre poète adoré par les nations civilisées. Écrit le i8 août iSSg.
LETTRE A LORD