LETTRE A
dans tous les arts. Je ne sais ce que c'est que public, si ce n'est majorité, et elle a voiilii ce que nous voulons. Quelque chose me disait que son heure était venue, et il y a longtemps que j'attends qu'elle sonne^. La Routine a reculé cent fois, la Routine, mal qui souvent afflige notre pays, la Routine, chose contraire à l'Art parce qu'il vit de mouvement, et elle d'immobilité. Il n'y a pas de peuple che^ lequel aujourd'hui les coutumes de la littérature et des arts enchaînent et clouent à la même place plus de gens que che^ nous, que vous croye^ si légers. Oui, la grande France est quelquefois négligente et, en toute chose, sommeille souvent; cela est heureux pour le repos du monde; car, lorsqu'elle s'éveille, elle l'envahit ou l'embrase de ses lumières; mais, le reste du temps, elle reçoit trop souvent la direction, en politique, des plus nuls, en intelligence, des plus commims. De temps à autre, le public, dans sa majorité saine et active, sent bien qu'il faut marcher, et désire des hommes^ qui avancent; mais presque toujours une foule d'esprits infirmes et paresseux qui se donnent la main forment ime chaîne qui l'arrête et l'enveloppe; leur galvanisme soporifique s'étend, l'engourdit, il se recouche avec eux et se rendort pour longtemps. Ces malades (bonnes gens
I. En 1824, j'imprimai quelque chose de ces mêmes doctrines que je viens de mettre à exécution, dans la Muse française. Ce fut à propos d'une honorable tentative de M. de Sorsum, poète et savant qui a trop peu vécu, et traduisit plusieurs tragédies de Shakspeare en prose, vers blancs et vers rimes; système qui n'est pas le mien, et que je crois à jamais impraticable dans notre langue, mais dont je me hâtai de faire connaître l'entreprise avec l'estime que j'ai pour tout esprit qui fait un pas et tente un chemin.
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d'ailleurs) aiment à entendre anjourdliui ce qu'ils entendaient hier, mêmes idées, mêmes expressions, mêmes sons; tout ce qui est nonveaii leur semble ridicule; tout ce qui est inusité, barbare; — tout leur est Aquilon. Débiles et souffreteux, accoutumés à des tisanes douces et tièdes, ils ne peuvent supporter le vin généreux; ce sont eux que j'ai cherché à guérir, car ils me font peine à voir si pâles et si chancelants. Quelquefois je leur ai fait bien du mal y au point de les faire crier; mais, moyennant quelques adoucissements à leur usage, ils se trouvent à présent dans un bie?î îneilleur état de santé; je vous donnerai de leurs nouvelles de temps en temps.
Laissons de côté cette puérile questioji des représentations dont je vous ai parlé légèrement comme d'une chose asse^ légère en elle-même. Nous pouvons quel-quefois sourire en parlant des hoinmes, jamais en traitant des idées. Parlojis des systèmes en général et, en particulier, de ce système de réforme dramatique.
Il est incroyable qu'à force de dénaturer les mots, on en soit venu à prendre quelquefois ce mot système en mauvaise part. Système (ajŒTr^iJLa, de œjv "Wr^jj-i) signifie,, par sa racine, si j'ai bonne mémoire du grec, ordre, enchaînement de principes et de conséquences composant une doctrine, un dogme. Tout homme qui a des idées et ne les enchaîne pas dans un système entier est un homme incomplet; il ne produira rien que de vague; s'il fait quelque chose de passable, ce sera au hasard, et comme par bouffées; il marchera toujours à tâtons dans le brouillard. Voye:{, au contraire, une pensée neuve germer dans une tête foj^tement organisée, elle sj' multi-
LETTRE A LORD
plie et se coordonne d'une manière admirable, en nn seul instanty tant la chaleur et le travail continu d'un esprit vigoureux la font rapidement mûrir; hardiment fécondée, elle enfante à son tour des générations non interrompues de pensées qui lui ressemblent et dépendent imiquement d'elle. Tout involontaire qu'est l'inspiration du poète, cependant elle l'entraîne souvent à son insu, et sans qu'il puisse s'en rendre compte, dans une succession d'idées qui forment un entier système, une ordonnance parfaite sans laquelle Une serait rien^ sans laquelle il ne serait pas. Ainsi, je pense que tel homme qui vous paraît tout instinctif et incapable d'écrire une théorie sur ses propres œuvres dès que l'enivrement de l'enthousiasme est apaisé, — cet homme, même fit-il somment qu'il n'a pas de système, — est plus dépendant du sien que tout autre homme, précisément parce qu'il ne se connaît pas, n'a pas analysé le système qui l'entraîne et n'est pas libre de le démolir pour en construire im second supérieur au premier.
L'histoire du monde n'est que celle de plusieurs systèmes en action, et, chacun de ces sy sternes étant réduit à^on idée première, on pourrait réduire cette histoire elle-même à une vingtaine d'idées tout au plus. Pas un grand homme n'a surgi, homme de pensée ou homme d'action, qui n'ait créé et mis en œuvre un système; avec cette différence que le penseur est bien supérieur à l'autre en ce qu'il vit dans ses idées, règne par les idées, les présente toutes nues, pures des souillures de la vie, libres de ses accidents, et ne leur devant rien; tandis que l'autre, capitaine ou législateur, jeté dans un océan de
yS LE MORE DE VENISE
circonstances^ élevé par une vague, précipite par Vautre, entraîjié par un courant dont il cherche à profita^ change vingt fois de route, de projets et de plans, ou-bliant le principe qu'il a voulu mettre au jour, et faisant souvent céder sa conviction à sa fortune.
Le mot justifié, redescendons, pour l'appliquer, aux deux systèmes dramatiques qui occupent quelques esprits, l'un par son agonie, Vautre par sa naissance.
Je veux suivre avec vous le même ordre que j'ai établi tout à l'heure et parler d'abord de la composition des œuvres.
Grâce au Ciel, le vieux trépied des unités sur lequel s'asseyait Melpomène , asse:{ gauchement quelquefois^ 7i'a plus aujourd'hui que la seule hase solide que Von ne puisse lui ôter : Vunité d'intérêt dans l'action. On souîHt de pitié quand on lit dans un de nos écrivains : Le spectateur n'est que trois heures à la comédie; il ne faut donc pas que l'action dure plus de trois heures. Car autant eût valu dire : « Le lecteur ne met que quatre Iieures à lire tel poème ou tel roman; il ne faut donc pas que son action dure plus de quatre heures. » Cette phrase résume toutes les erreurs qui naquirent de la première. Mais il ne suffit pas de s'être affranchi de ces entraves pesantes; il faut encore effacer Vesprit étroit qui les a créées.
Venez, et qu'un sang pur, par mes mains épanche, Lave jusques au marbre où ses pas ont touche.
Considère^ d'abord que, dans le système qui vient de s'éteindre, toute tragédie était une catastrophe et un
dénouement d'une action déjà mûre an lever du rideau, qui ne tenait plus qu'à un fil et n'avait plus qu'à tomber. De là est venu ce défaut qui vous frappe, ainsi que tous les étrangers, dans les tragédies françaises : cette parcimonie de scènes et de développements, ces faux retardements, et puis tout à coup cette hâte d'en finir, mêlée à cette crainte que l'on sent presque partout de manquer d'étoffe pour remplir le cadre de cijiq actes. Loin de diminuer mon estime pour tous les hommes qui ont suivi ce système, cette considération l'augmente; car il a fallu, à chaque tragédie, une sorte de tour d'adresse prodigieux et une foule de ruses pour déguiser la misère à laquelle ils se condamnaient ; c'était chercher à employer et à étendre pour se couvrir le dernier lambeau d'une pourpre gaspillée et perdue.
Ce ne sera pas ainsi qu'à l'avenir procédera le poète dramatique. D'abord il prendra dans sa large main beaucoup de temps, et y fera mouvoir des existences entières; il créera l'homme, non comme espèce, viais comme individu, seul moyen d'intéresser à l'humanité ; il laissera ses créatures vivre de leur propre vie, et jettera seulement dans leurs cœurs ces germes de passion par oit se préparent les grands événemeiits ; puis, lorsque rhcure en sera venue et seulement alors, sans que Von sente que son doigt la hâte, il montrera la destinée enveloppant ses victimes dans des nœuds inextricables et multipliés. Alors, bien loin de trouver des personnages trop petits pour l'espace, il gémira, il s'écriera qu'ils manquent d'air et d'espace; car l'art sera tout semblable à la vie et, dans la vie, une action principale entraîne
.autour d'elle un touj^billon défaits jiécessaires et innombrables. Alors, le créateur trouvera dans ses personnages asse^ de têtes pour répandre toutes ses idées, asse\ de cœurs à.faire battre de tous ses sentimentSy et partout on sentira son âme entière agitant la masse. Mens agitât molem.
Je suis juste : tout était bien en harmonie dans Vex- ^système de tragédie; mais tout était d'accord aussi dans le système féodal et théocratiqice, et pourtant il fut. Pour exécuter une longue catastrophe qui n'avait de corps que parce qu'elle était enflée, il fallait substituer des rôles aux caractères, des abstractions de passions personnifiées à des hommes : or, la nature n'a jamais produit une famille d'hommes, une maison entière, dans le sens des anciens (domus), oit père et enfants, maîtres ^et serviteurs se soient trouvés également sensibles, agités au même degré par le même événement, s'y jetant à corps perdu, prenant au sérieux et de bonne foi toutes les surprises et les pièges les plus grossiers, et en cprouyant une satisfaction solennelle, une douleur solennelle ou une fureur solennelle; conservant précieusement le sentiment unique qui les anime depuis la première phase de l'événement jusqu'à son accomplissement, sans permettre à leur imagination de s'en écarter d un pas, ei s'occupant enfin d'une affaire unique, celle de commencer un dénouement et de le retarder sans pourtant cesser d'en parler.
Donc, il fallait, dans des vestibules qui ne menaient •à rien, des personnages n allant nulle part, parlant de peu de choses, avec des idées indécises et des paroles
vagiieSy un peu agités par des sentiments mitigés, des passions paisibles, et arrivant ainsi à une mort gracieuse ou à un soupir faux, O vaine fantasmagorie ! ombres d'hommes dans une ombre de nature! vides royaumes!... Inania régna!
Aussi Ji'est'Ce qu'à force de génie ou de talent que les premiers de chaque époque sont parvenus à jeter de grandes lueurs dans ces ombres, à arrêter de belles formes dans ce chaos; leurs œuvres furent de magnifiques exceptions, on les prit pour des règles. Le reste est tombé dans Voj^iière commune de cette fausse route.
Il n'est pourtant pas impossible qu'il se trouve encore des hommes qui parlent bien cette langue morte. Dans le quinzième siècle, on écrivait des discours en latin qui étaient fort estimés.
Pour fuoiyje crois qu'il ne serait pas difficile de prouver que la puissance qui nous retint si longtemps dans ce monde de convention, que la muse de cette tragédie secondaire fut la Politesse. Oui, ce fut elle certainement. Elle seule était capable de banjiir à la fois les caractères vrais, comme grossiers; le langage simple, comme trivial; l'idéalité de la philosophie et des passions, comme extravagance; la poésie, comme bi:{ar' rerie.
La Politesse, quoique fille de la cour, fut et sera toujours niveleuse, elle efface et aplanit tout; ni trop haut ni trop bas est sa devise. Elle n'entejid pas la Nature qui crie de toutes parts au géjiie comme Macbeth : Viens haut ou bas. — Corne high or low!
L'homme est exalté ou simple; autrement il est faux.
Le poète saura donc à Vaveiiir que montj^er Vhomme tel qu'il est, c'est déjà émouvoir. En vérité, je n'ai nul besoin de toucher dès l'abord le fil toujours pressenti d'une action pour m'intéresser à un caractère tracé avec vérité; on m'a déjà ému si Von m'a présenté l'image d'une vraie créature de Dieu. Je l'aime parce qu'elle est, et que je la recoîtnais à sa marche^ à son langage^ à tout son air, pour un être vivant jeté sur le monde, ainsi que moi, comme pâture à la destinée; mais que cet être soit, ou sinon je romps avec lui. Qu'il ne veuille pas paraître ce que la muse de la politesse, dans son langage faussement noble, a nommé un héros. Qu'il ne soit pas plus qu'un homme, car autrement il serait beaucoup moiîîs; qu'il agisse selon un cœur mortel, et non selon la représentation imaginaire d'un personnage mal imaginé; car c'est alors que le poète mérite véritablement le nom <i'imitateur de fantômes que lui donne Platon en le chassant de sa république.
C'est dajîs le détail du style, surtout, que vous pourrez juger la manière de l'école polie dont on s'ennuie si parfaitement aujourd'hui. — Je ne crois pas qu'un étranger puisse facilement arriver à comprendre à quel degré de faux étaient parvenus quelques versificateurs pour la scène, y^ ne veux pas dire poètes. Pour vous en donner quelques exemples entre cent mille, quand on voulait dire des espions, on disait comme Ducis :
Ces mortels dont TÉtat gage la vigilance.
Vous sente:{ qu'une extrême politesse envers la corporation des espions a pu seule donner naissance à une
périphrase aussi élégante, et que tous ceux de ces mortels qui, d'aventure^ se trouvaient alors dans la salle, en étaient assurément reconnaissants. Style naturel d'ailleurs; car ne conceve^-vous pas facilement qu'un roi, au lieu de faire dire tout simplement au ministre de la police : « Vous enverrez cent espions à la frontière, » dise : « Seigneur, vous enverrez cent mortels dont TÉtat gage la vigilance? » Voilà qui est noble, poli et harmonieux.
Des écrivains, hommes de talent pour la plupart, et celui qui m'est tombé sous la main en était, ont été aussi entraînés dans ce défaut par le désir d'atteindre ce qu'on nomme harmonie, séduits par l'exemple d'un grand maître qui ne traita que des sujets antiques où la phrase grecque et latine était de mise. En voulant conserver, ils ont falsifié ; forcés par le progrès qui les entraînait malgré eux à traiter des sujets modernes, ils Y ont employé le langage imité de l'aiitique (et pas même antique tout à fait); de là est sorti ce style dont chaque mot est un anachronisme, où des Chinois, des Turcs et des sauvages de l'Amérique parlent à chaque vers de /'hyménée et de ses flambeaux.
Cette harmonie qu'on cherchait est faite, je pense^ pour le poème et non pour le drame. Le poète lyrique peut psalmodier ses vers, je crois même qu'il le doit, enlevé par son inspiration. C'est à lui qu'on peut appliquer ceci :
Les vers sont enfants de la lyre :
Il faut les chanter, non les lire.
Mais un drame ne présentera jamais au peuple que
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des personnages réunis pour se parler de leurs affaires; ils doivent donc parler. Que Von fasse poiLr eux ce récitatif ^zmj;/e et franc dont Molière est le plus beau modèle dans notre langue; lorsque la passion et le malheur viendront animer leur cœur, élever leurs pensées, que le vers s'élève un moment jusqu'à ces mouvements sublimes de la passion qui semblent un chant, tant ils emportent nos âmes hors de nous-înêmesl
Chaque homme, dans sa conversation habituelle, n'at-ilpas ses formules favorites , ses mots coutumiers, nés de son éducation, de sa profession, de ses goûts, appiHs en famille, inspirés par ses amours et ses aversions naturelles, par son tempérament bilieux, sanguin ou nerveux, dictés par un esprit passionné ou froid, calculateur ou candide? N'a-t-il pas des comparaisons de prédilection et tout un vocabulaire journalier auquel un ami le reconnaîtrait, sans entendre sa voix, à la tom^nure seule d'ime phrase qu'on lui redirait? Faut-il donc toujours que chaque personnage se serve des mêmes mots, des mêmes images, que tous les autres emploient aussi? Non, il doit être concis ou diffus, négligé ou calculé, prodigue ou avare d'ornements selon son caractère, son âge, ses penchants, Molière ne manqua jamais à donner ces touches fermes et franches qu'apprend l'observation attentive des hommes, et Shakspeare ne livre pas un proverbe, un juron, au hasard. — Mais ni Vun ni Vautre de ces grands hommes n eût pu encadrer le langage vrai dans le vers épique de notre tragédie; ou, s'ils avaient adopté ce vers par malheur, il leur eût fallu déguiser le mot simple sous le manteau de la périphrase
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OU le masque du mot antique. — C'est un cercle vicieux d'où nulle puissance ne les eût fait sortir, — Nous en avons un exemple irrécusable. L'auteur <i'Esther, qui \est la source la plus pure du style dramatique-épique, \eut à écrire en i6j2 une tragédie dont l'action était de \638; il sentit que les noms modernes de l'Orient ne \puvaient entrer dans son alexandrin harmonieusement mimé à l'antique; que fit-il? Il prit son parti avec un sbîs admirablement juste et, ne concevant pas la possibilité de changer le vers, dajts ce qu'il nomme poème dramatique, il changea le vocabulaire entier de ses Tires et se jeta dans je ne sais quelle vague antiquité : Bagdad devint Babylone, Stamboul n'osa même pas êtri Constantinople et fut By^ance, et le nom du schah Abms, qui assiégeait Bagdad alors, disparut devant ceuxd'Osmin et d'Osman. Cela devait être.
Il y Cl plus. Après vous avoir donné tout à l'heure un exeiràple des ridicules erreurs où ses imitateurs furent entrâmes, je vais défendre celui qui la commit. Je pense qu'il hi était impossible de dire un mot rude et vrai^ avec le style qu'il avait employé : ce mot eût fait la l'effet à\in jurement dans la bouche d'une jeune fille qui chante une romance plaintive. Il ne l'aurait pu dire qu'en commençant à faire entendre /'expression simple dès le premier vers. Mais, lorsqu'on a dit pendant cijiq actes .-reine au lieu de votre majesté, hy n\Qn pour mariage, immoler en place ^'assassiner, et mille autres gejitillesses pareilles, comment prof érer un mot tel qu'espion? Il faut bien dire un mortel, et je ne s^ais quoi de long et de doux à la suite.
L'auteur <i'Athalie le sentit si bien que, dans les Plaideurs, // f^ompit à tout propos le vers en faveur du mot vrai, moderne, presque toujours trop long pour son cadre et impossible à raccourcir. Le nom antique n'était pas, comme le nom moderne, précédé d'un autre nom ou d'une qualification qui tieiit à lui comme les plume à l'oiseau; jamais un page n'annoncera avec un seil vers alexandrin madame la duchesse de Montmorenc, et, s'il annoîice Montmorency, on le chassera très ce*tainement. Le poète <i'Esther dit e?î pareil cas :
Madame la comtesse De Pimbesche.
De même dans les locutions familières qu'il ne ^eut pas interrompre ni contourner, ce qui serait les déigurer, il dit :
Puis donc qu'on nous permet de prendre Haleine, et que l'on nous défend de nous étendre.
N'en doute:{ pas, si un écrivain aussi parfait eût été forcé de mettre sur la scène tragique un sujet tout moderne, il eût employé le mot simple et eût rompu le balancement régulier et monotone du vers alexandrin, par l'enjambement d'un vers sur l'autre; il eût dédaigné l'hémistiche, et peut-être même (ce que nous n osons pas) réintégré l'hiatus, comme Molière lorsqu'il dit : Voici d'abord le cerf donné aux chiens; ou abrégé une syllabe comme ici : je me trouve en un fort à Técart, à la QUEUE DE nos chiens, moi seul avec Drécar.
Je regrette fort, mon ami, que la fantaisie ne lui en
ait pas pris ve?^s lôjo, il m'eût épargné bien des attaques obscures, signées ou non signées (anonymes dans les deux cas). Il eût évité d'incroyables travaux aux pauvres poètes qui Vont suivi.
Croirie^-vouSy par exemple, vous. Anglais! vous qui save^ quels mots se disent dans les tragédies de Shakspeare, que la muse tragique française ou Melpomène a été quatre-vingt-dix-huit ans avant de se décider à dire tout haut : un mouchoir, elle qui disait chien et éponge, très franchement? Voici les degrés par lesquels elle a passé, avec une pruderie et un embarras asse^ plaisants.
Dans Van de Vhégire i i4j, qui correspond à Van du Christ ij32, Melpomène, lors de /'hyménée d'une vertueuse dame turque qui ne se nojnmait pas Zahra et qui avait un air de famille avec Desdemona, eut besoin de son mouchoir et, n'osant jamais le tirer de sa poche à paniers, prit un billet à la place. En i'jg2^ Melpomène eut encore besoin de ce même mouchoir pour /'hymenée d'une concitoyeniie qui se disait Véjiitienne et cousine de Desdemona^ ayant d'ailleurs une syllabe de son nom^ la syllabe mo, car elle se nommait Hédelmone, nom qui rime commodément (je ne dirai pas à aumône et anémone, ce serait exact et difficile)., mais à soupçonne, donne, ordonne, etc. Cette fois donc, il y a de cela trente-sept ajis, Melpomène fut sur le point de prendre ce mouchoir; mais^ soit que., au temps du Directoire exécutif., il fût trop hardi de paraître avec un mouchoir, soit, au contraire, qu'il fallût plus de luxe, elle ne s'y prit pas à deux fois., et mit un bandeau de diamants qu'elle voulut garder, même au lit, de crainte
d'être vue en négligé. En 1820, la tragédie française , ayant renoncé franchement à son sobriquet de Melpomène, et traduisant de l'allemand^ eut encore affaire d'uji mouchoir pour le testament d'une reine d'Ecosse; ma foi y elle s'enhardit, prit le mouchoir, lui-même! dans sa main, en pleijie assemblée, fronça le sourcil et l'appela hautement et bravemeiit tissu et don; c'était un grand pas.
Enfin en 182g, grâce à Shakspeare , elle a dit le grand mot, à l'épouvante et évanouissement des faibles, qui jetèrent ce jour-là des cris longs et douloureux, mais à la satisfaction du public, qui, en grande majorité, a coutume de nommer un mouchoir : mouchoir. Le mot a fait son entrée; i^idicule triomphe! Nous faudrat-il toujours un siècle par mot vrai introduit sur la scène?
Enfin on rit de cette pruderie. — Dieu soit loué! le Toète pourra suivre son inspiration aussi librement que dans la prose, et parcourir sans obstacle l'échelle entière de ses idées sans craindre de sentir les degrés manquer sous lui. Nous 72e sommes pas asse{ heureux pour mêler dans la même scène la prose aux vers blancs et aux vers rimes; vous ave\ en Angleterre ces trois octaves à parcourir, et elles ont entre elles une harmonie qui ne peut s'établir en français. Il fallait pour les traduire détendre le vers alexandrin jusqu'à la négligence la plus familière (le récitatif ), puis le remonter jusqu^au lyrisme le plus haut (le chant); c'est ce que j^ ai tenté. La prose, lorsqu'elle traduit les passages épiques, a un défaut bien grand, et visible surtout sur la scène, c'est de paraître
tout à coup boursouflée, guindée et mélodramatique, tandis que le vers, plus élastique, se plie à toutes les formes : lorsqu'il vole, on ne s'en étonne pas; car, lors* qu'il marche, on sent qu'il a des ailes.
Vous êtes un peu plus jeune que moi et beaucoup plus timide. — N'aye^ pas de ce que vous appelé^ mon nom plus de soins que je n'en ai moi-même. Je ne suis point honteux d'avoir traduit une fois en passant, quoique j'aie soujfert un peu de la gêne que je m'imposais; après tout, que l'œuvre reste, et c'est un diamant de plus au trésor français, diamant brut si l'on veut, il a son prix : ne nous donnât 'il qu'un portrait d'Yago, cet Yago que l'on avait ôté d'entre Othello et Desdemona. Autant eût valu retrancher le serpent de la Genèse.
Notre époque est une époque de renaissance et de réhabilitation tout à la fois; je ne dirai jamais cependant que la loi nouvelle doive être impérissable; elle passera avec nous, peut-être avant nous, et sera remplacée par une meilleure; il doit suffire à un nom d'homme de marquer un degré du pj^ogrès. Plus la civilisation avance et plus l'on doit se résigner à voir les idées que l'on sème, comme un grain fécond, s'élever, mûrir, jaunir et toînber promptement, pour faire place à une moisson nouvelle, plus forte et plus abondante, sous les yeux mêmes du premier cultivateur. Ce désintéressement philosophique a manqué malheureusement à beaucoup des hommes qui nous restent des deux générations qui précèdent la. nôtre; comme pour réaliser le mot infâme d'un écrivain de leur siècle , ils ont voulu voir dans leurs fils leurs ennemis, et dans leurs petits-fils les ennemis de leurs
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fils; à ce titre, du moins, nous aurions eu droit à leur tendresse; mais non, pas même cela; ces vieux enfants se sont irrités de voir sur de jeunes fronts la gravité qu'eux-mêmes devraient avoir; ils ont cherché à comprimer les mâles rejetons qui les remplacent : les uns ont voulu les étouffer sous le plâtre des derniers siècles, les autres les faucher avec le sabre de l'Empire; peine inutile, la pépinière a grandi, la forêt pousse de tous côtés des arbres de toute forme, dont les branches noueuses, les jets vigoureux, les larges feuilles, ensevelissent dans l'ombre quelques troncs rachitiques et mourants, qui auraient pu vivre encore, s'ils étaient appuyés, au lieu de s'isoler,
Qu' est-il arrivé? Les jeunes gens se sont levés contre leurs devanciers injustes, ils ont compté les cheveux blancs des vieillards et, dans leur impatience, ils ont dressé des tables mortuaires pour se consoler mutuellement par une espérance impie. J'ai gémi de cette cruauté ; mais pourquoi les avoir persécutes? Etaient-ils responsables de cette loi qui les pousse en avant avec le genre humain tout entier?
Loin de détruire les grandes réputations, je dis que Von doit savoir gré à chacun de son oeuvre selon son temps; la meilleure preuve que j'en puisse donner est ce travail ingrat que j'ai fait, nouvel hommage à une ancienne gloire non européenne, mais universelle; car, dans le même temps oit Von jouait le More de Venise à Paris, il se jouait à Londres, à Vienne et aux Etats- Unis. Lorsqu'on a fait fausse route, il faut bien revenir sur ses pas pour se remettre en bon chemin. Il n'exis-
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tait sur la scène tragique d'autre vers que le vers poli, et sujet aux anachronismes dont je vous ai parlé. Il m'a donc fallu reprendre dans notre arsenal l'arme rouitlée des anciens poètes français, pour armer dignement l'ancien Shakspeare, Corneille, l'immortel Corneille, avait donné au Cid cette véritable épée moderne d'Othello, dont la lame espagnole est dans TÈbre trempée. Ebro's temper! Pourquoi ne s'en est-il servi qu'un seul jour?
Je n'ai rien fait, cette fois, qu'une œuvre déforme. Il fallait refaire l'instrument (le style), et l'essayer en public avant déjouer un air de son invention. Si j'avais connu une histoire plus racontée, plus lue, plus représentée, plus chantée, plus dansée, plus coupée, plus enjolivée, plus gâtée que celle du More de Venise, j^ Vaurais choisie précisément pour que l'attention se portât sans distraction sur un seul point, /'exécution.
Vous, milord, gardez-vous de lire ma traduction, vous la trouveriez aussi imparfaite que je le fais moimême. Car j'ai encore cette vérité à vous dire, qu'il n'y a pas au inonde une seule bonne traduction pour celui qui sait la langue originale, si ce mot est entendu comme reproduction du modèle, comme translation littérale de chaque mot, chaque vers, chaque phrase, en mots, vers, phrases d'une autre langue. Toute traduction est faite pour ceux qui n entendent pas la langue mère et n'est faite que pour eux : c'est ce que la critique perd de vue trop souvent. Si le traducteur n'était interprète. Userait inutile. Une traduction est seulement à l'original ce qu'est le portrait à la nature vivante. Et quel jeune
homme pouvant i^egarder sa maîtresse daignerait jeter les yeux sur soîî image? Mais, dans l'absence ou la mort, Vimage satisfait. C'est ici même chose. En vain on répète le même chant dans sa langue, c'est im autre instrument ; il a donc un autre son et un autre toucher, d'autres modulations, d'autres accords, dont il faut se servir pour rendre l'harmonie étrangère et la naturaliser; mais une chose y manque toujours, l'union intime de la pensée d'un homme avec sa langue maternelle.
J'ai donc cherché à rendre l'esprit, non la lettre. Cela n'a pas été compris par tout le monde, je l'avais prévu; pour les uns, ceux qui ignorent l'anglais, j'ai été trop littéral; pour les autres, ceux qui le savent, je ne l'ai pas été asse:{. Ainsi ce bronze fait à Vimage de la grande statue d'Othello vient d'être pressé, battu, tordu par la critique entre l'enclume anglaise et le ma?'teau français. Sous la forme d'un livre, le More va sans doute être attaqué. Mais : Parve, sine me, liber, ibis iii urbem. Je ne le saurai guère plus que vous. De loin en loin on me raconte qu'un pamphlétaire a griffonné, qu'un bouffon a chanté, qu'un censeur incurable a péroré contre moi. Je ne m'en occupe pas autrement, et je ne sais ni ce qu'ils font ni ce qu'ils sont.
Je n'ai fait là que vous présenter une vue de cette tentative littéraire. Le système entier sera mieux expliqué par des œuvres que par des théories. En poésie, en philosophie, en action, qu'est-ce que système, que manière, que genre, que ton, que style? ces questions ne sont résolues que par un mot, et toujours ce mot est un nom d'homme, La tête de chacun est un moule oit
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se modèle toute une muasse d'idées. Cette tête une fois cassée par la mort, ne che)^che^ plus à recomposer un ensemble pareil. Il est détruit pour toujours.
Un imitateur de Shakspeare serait aussi faux dans notre temps que le sont les imitateurs <i'Athalie.
Encore une fois, nous marchons, et quoique Shakspeare ait atteint le plus haut de^ré peut-être où puisse atteindre la tragédie moderne, il Va atteint selon son temps; ce qui est poésie et observation de moraliste est aussi beau en Lui que jamais il Veut été, parce que Vinspiration ne fait pas de progrès, et que la nature des individus ne change pas; mais ce qui est philosophie divine ou humaine doit correspondre aux besoins de la société ou vit le poète; or, les sociétés avancent.
Aujourd'hui, le mouvement est tellement rapide, qu'un Ii07727ne de trente ans a vu deux siècles contraires de dix ans chacun, l'un tout en action extérieure^ guerroyant, conquérant, rude, fort et glorieux, 7nais sans vie, et comme glacé à l'intérieur, presque sans progrès de poésie, de philosophie et d'arts, ou n'y laissant aper^ cevoir qu'un motcvement de transition; l'autre, immobile et languissant au dehors, mesquin et indécis en action, sans vouloir, sans éclat dans ses faits, rnais agité, dévoré intérieurement par un prodigieux travail intellectuel, une fermentation presque sans exemple dans l'histoire et portant en lui comme une fournaise ardente où se refondent, s'élaborent, se coulent et se coordonnent toutes les pensées, dans toutes leurs formes, tous leurs moules et tous leurs ordres divers; le premier tout semblable à un corps, le second à un esprit.
Comment de ce double spectacle ne S07^tirait-il pas comme une 7^ace d'idées toute nouvelle? Qui peut s'étonner de tout ce qui se fait, à moins d'avoir^, comme Jérusalem, des yeux pour ne point voir? Pour n'appliquer ceci qu'à l'art dramatique, je pense donc qu'à l'avenir cet art sera plus difficile que jamais pour la France, précisément parce qu'il est affranchi des plus pesantes règles. C'était autrefois une sorte de mérite que d'avoir produit quelque chose malgré elles, et les avoir suivies pouvait faire une réputation. Mais, à présent, ce sera d'un autre point de vue que l'on considérera la tragédie inventée; il lui faudra d'autant plus de beautés naturelles qu'elle aura moins de grâces de convention. C'est par la même raison qu'un cheval faible et ruiné peut avoir au manège une souplesse foî^t élégante sous les selles de velours, les cocardes, les nœuds, les bridons dorés et les tresses des écuyers; il exécute des voltes et des demi-voltes savantes, il fait des soubresauts qui lui donnent un air de force, et il prend un galop mesuré qui singe la vitesse; mais lancez-le nu et au grand ai ^^ dans ime plaine d'Alsace ou de Pologne, et juge:{-le à coté d'im étalon sauvage, et vous verre:^ ce qu'il saura faire,
La liberté, donnant tout à la fois, multiplie à l'infini les difficultés du choix et ôte tous les points d'appui. C'est peut-être pour ce motif que l'Angleterre depuis Shakspearc compte un très petit nombre de tragédies, et pas un théâtre digne du système de ce grand homme\
I. La seule chose dont je ressente quelque orgueil dans cette entreprise, est d'avoir fait entendre sur la scène le nom du grand
LETTRE A LORD*** qS
tandis que nous comptons une quantité d'écrivains du second ordre qui ont donné leur théâtre, collection très suppoî^table dans le système racinien.
J'ai appuyé sur cette remarque, parce que je prévois que, lorsque les exemples viendront, la critique s'armera d'eux et de leur sort à la représentation, pour combattre les règles et le système entier, sans savoir gré des nouvelles difficultés et de Véchelle bien plus grande sur laquelle on mesurera les œuvres futures. En effet, il ne faudra pas moins qu'ajouter, à tout ce que Shakspeare eut de poésie et d'observation, le résumé ou les sommités de ce que notre temps a de philosophie, et de ce que notre société a de sciences acquises. Les tentatives seront nombreuses et hardies, et tout en sera honorable; la chute sera sans honte, parce que, dans ce monde nouveau, l'auteur et le public ont leur éducation à faire ensemble et l'un par l'autre. — J'espère qu'après tout ce que je viens de vous dire, vous ne me répéterez plus le reproche que vous faisie:{ à moi et à mes amis, dans votre dernière lettre, d'un :{èle d'innovation trop ardent.
Vous vous rappele:{ cette grande et vieille horloge que je vous fis remarquer souvent? Eh bien, que ce souvenir me serve à vous expliquer ma pensée; elle est pour moi la fidèle image de l'état des sociétés en tout temps.
Son grand cadran, dont les chiffres romains sont pa^
Shakspeare, et donné ainsi occasion à \\n public français de montrer hautement qu'il sait bien que les langues ne sont que des instruments, que les idées sont universelles, que le génie appartient à l'humanité entière, et que sa gloire doit avoir pour théâtre le monde entier.
7^eils à des colonnes , est éternellement parcouru par trois aiguilles. L'une, bien grosse, bien large, bien forte, dont la teinte ressemble à un fer de lance, et le corps à un faisceau d'armes, s'avance si lentement, que Von pourrait nier son mouvement; l'œil le plus sûr, le plus fixe, le plus persévérant, ne peut saisir en elle le înoindre symptôme de mobilité; on la croirait scellée, vissée, incrustée à sa place pour l'éternité, et pourtant, au bout d'une grande heure, elle aura décrit la dou- :[ième partie du cadran. Cette aiguille ne vous représente-t-elle pas la foule des peuples dont l'avancement s'accomplit sans secousse et par un entraînement continuel, mais imperceptible?
L'autre aiguille, plus déliée, marche asse^ vite pour qu'avec une médiocre attention on puisse saisir son mouvement; celle-ci fait en cinq minutes le chemin que fait la première en une heure, et donne la proportion exacte des pas que fait la masse des gens éclairés au delà de la foule qui les suit.
Mais, au-dessus de ces deux aiguilles, il s'en trouve une bien autrement agile et dont l'œil suit difficilement les bonds; elle a vu soixante fois l'espace avant que la seconde y marche et que la troisième s'y traîne.
Jamais, non, jamais, je n'ai considéré cette aiguille des secondes, cette flèche si vive, si inquiète, si hardie et si émue à la fois, qui s'élance en avant et frémit comme du sentiment de son audace ou du plaisir de sa conquête sur le temps, jamais je ne l'ai considérée saîis penser que le poète a toujours eu et doit avoir cette 7narche prompte au-devant des siècles et au delà de l'es-
prit général de sa nation, au delà même de sa partie la plus éclairée.
Et ce balancier pesant qui les régit par un mouvemenî invariable, ne verrions-nous pas en lui, si nous suivions cette idée, un symbole parfait de cette inflexible loi du progrès dont la marche emporte sans cesse avec elle les trois degrés de l'esprit humain qui lui sont indifférents, et ne servent, après tout, qu'à marquer successivement ses pas vers un but, hélas! inconnu?
I" novembre 1829.
^ OTHELLO