SUR LA SOIRÉE DU 24 OCTOBRE 1829 ET SUR UN SYSTÈME DRAMATIQUE
?ous ave^ grand tort de vous imaginer que la France s'occupe de fnoi, elle qui se souvient à peine aujourd'hui de la conquête de l'empereur Nicolas sur l'empire vermoulu des Turcs, laquelle conquête est d'hier. J'ai eu ma soirée, mon cher lord, et voilà tout. Une soirée décide de l'existence ou de l'anéantissement d'une tragédie, elle est même, je vous assure, toute sa vie; car examine^ de près cette questioîi, et vous verrez que si, une heure avant, elle n'était pas tout, une heure après, elle n'était presque pas. Voici comment :
Une tragédie estime pensée qui se métamorphose tout
à coup en machine : mécanique aussi compliquée que le
fut la machine de Marly, de royale mémoire, do7itvous
ave:{vu quelques soliveaux noirs, flottant sur la boue.
Cette mécaiiique se monte à grands frais de temps, d'i-
déeSy de paroles, de gestes, de carton peint, de toiles et d'étoffes brodées. Une grande multitude vient la voir, La soirée venue, on tire un ressoj^t, et la machine remue tonte seule 'pendant environ quatre heures : les paroles volent, les gestes se font, les cartons s'avancent et se retirent, les toiles se lèvent et s'abaissent, les étoffes se déploient, les idées deviennent ce qu'elles peuvent au milieu de tout cela; et si, par fortune, rien ne se détraque, au bout des quatre heures, la même personne tire le même ressort, et la machine s'arrête. Chacun s'en va, tout est dit. Le lendemain, la muhitude diminue justement de moitié et la machine commence à s'engourdir. On change une petite roue, un levier y elle roule encore un certain nombre de fois, après lesquelles les frottements usent les rouages, qui se désunissent un peu et commencejit à crier sur les gonds. Après un autre nombre de soirs, la machine ayant toujours diminué de qualité, et la muhitude de quantité, le mouvement cesse tout à coup dans la solitude.
Voilà à peu près la destinée de toutes les idées réduites en mécajiiques à ressorts dramatiques^ et nommées commtméiîzejît tragédies^ comédies, drames, opéras, etc, etc.; et il n'y a pas à Paris un étudiant qui ne vous puisse dire, à deux jours près, combien celle-ci ou cellelà pourra se mouvoir et opérer avec suite : lune cent fois, c'est, dit-on, le maximum; l'autre six; une autre plus, une autre moins.
On ne peut le nier : faire jouer une tragédie n'est autre chose que préparer une soirée, et le véritable titre doit être la date de la représentation. Ainsi, d'après ce
principe, au lieu de As you like it, comme écrivit Shakspeare un joiu% j'aurais mis, dans l'embarras du choix, en tête de sa comédie : 6 january 1600. Et le More de Venise ne doit pas se nomjner autrement pour moi que le 24 octobre 182g.
Aujourd'hui, le bruit est fini, c*est un feu d'artifice éteint. Je ne vous cacherai pas que, lorsque cette idée m'a frappé comme un trait de lumière, j'ai trouvé les préparatifs de ces sortes de soirées un peu bien longs, comme dit souvent notre grand Molière. Par exemple, pour m'arranger un 24 octobre, il m'a fallu quitter, à 772071 grand regret, une histoire ou l'histoire (ce qu'il vous plaira) dans le genre de Cinq-Mars, que je préparais pour 7n'amuser moi-même, si je puis, ou amuser les petits enfants. Cette interruption 77%' a coûté. Mais il le fallait. J avais quelque chose de pressé à dire au public, et la machine dojitje vous ai parlé est la voie la plus prompte. C'est vraiment une 77ianière excellente de s'adresser à trois 7nille hom77tes assemblés, sans qu'ils puissent en aucune façon éviter d'entendre ce que l'on a à leur dire. Un lecteur a bien des ressources contre nous, comme, par exemple, de jeter son livre au feu ou par la fenêtre : on ne conjiaît aucun moyeji de répression contre cet acte d'indignation; 77iais, contre le spectateur, on est bien plus fort : une fois entré, il est piHs com77ie dans une souricière, et il est bien difficile qu'il sorte s'il a des voisins brusques et que le bruit dérange. Il y a telle place où il 71e peut tirer son mouchoir. Dans cet état de contradiction, d'étouffement et de suffocation, il faut qu'il écoute. La soirée finie, trois mille intelli--
gences ont été remplies de vos idées. N'est-ce pas là une invention inerveilleiise ?
Or, voici le fond de ce que j'avais à di?^e aux intelligences, le 24 octobre 182g :
« Une simple question est à résoudre, La voici.
(( La scène française s'ouvrira-t-elle, ou non, à une tragédie moderne produisant : — dans sa conception, un tableau large de la vie, au lieu du tableau resserré de la catastrophe d'une intrigue; — dans sa composition, des caractères, non des rôles, des scènes paisibles sans drame, mêlées à des scènes comiques et tragiques; — dans son exécution, un style familier, comique, tragique et parfois épique?
« Pour résoudre cette triple question, une tragédie inventée serait suffisante, parce que, dans une première représentation, le public^ cherchant toujours à porter son examen sur V action, marche à la découverte, et, ignorant l'ensemble de l'œuvre, ne comprend pas ce qui motive les variations du style.
(( Une fable neuve ne serait pas une autorité capable de consacrer une exécution neuve comme elle, et succom berait nécessairement sous une double critique; des essais honorables l'ont prouvé.
« Une œuvre nouvelle prouverait seulement que j'ai inventé une tragédie bonne ou mauvaise; mais des contestations s'élèveraient infailliblement pour savoir si elle est un exemple satisfaisant du système à établir, et ces contestations seraient interminables pour nous, le seul arbitre étant la postérité.
« Or, la postérité a prononcé sur la mort de Shak-
speare les paroles qui font le grand homme ; donc, une de ses œuvres faite dans le système auquel j'ai foi est le seul exemple suffisant.
« A^^ m'attachant, pour cette première fois, qu'à la question du style, j'ai voulu choisir une composition consacrée par plusieurs siècles et che^ tous les peuples.
« Je la donne, non comme un modèle pour notre temps, mais comme la représentation d'un monument étranger, élevé autrefois par la main la plus puissante qui ait jamais créé pour la scène, et selon le système que je crois convenable à notre époque, à cela près des différences que les progrès de l'esprit général ont apportées dans la philosophie et les sciences de notre âge, dans quelques usages de la scène et dans la chasteté du discours.
(( Ecoute:{, ce soir, le langage que je pense devoir être celui de la tragédie moderne; dans lequel chaque personnage parlera selon son caractère^ et, dans l'art comme dans la vie, passera de la simplicité habituelle à l'exaltatioîi passionnée; du récitatif au chant. »
Voilà quel fut le sens de cette entreprise très désintéressée de ma part, malgré le succès; car il est possible qu'après avoir touché, essayé et bien examiné, avec un prélude de Shakspeare, cet orgue aux cent voix qu'on appelle théâtre, je ne me décide jamais à le prendre pour faire entendre mes idées. L'art de la scène appartient trop à l'actioji pour ne pas troubler le recueillement du poète; outre cela, c'est l'art le plus étroit qui existe; déjà trop borné pour les développements philosophes à cause de l'impatience d'une assemblée et du temps II. 5
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qu'elle ne veut pas dépasser, il est encore ressente par des entraves de tout genre. Les plus pesantes sont celles de la censure théâtrale, qui empêche toujours d'approfondir les deux caractères sur lesquels repose toute la civilisation moderne, le prêtre et le roi : on ne peut plus que les ébaucher, chose indigne de tout homme sérieux qui se sent le besoin de voir jusqu'au fond de tout ce qu'il regarde. Je ne compte pas les innombrables et obscures résistances qu'il faut vaincre pour arriver à un résultat passager. Cette modeste traduction, annoncée comme telle et aussi inoffensive que le firent toujours mes écrits, en a éprouvé de si grandes et de si imprévues, que je suis encore à me demander quel miracle la fit réussir. Cependant la soirée du 24 octobre l'a consacrée. Qu'une douzaine d'autres soirs aient suivi celuilà, qu'il en vienne d'autres encore, peu importe : d'après ce que je vous ai dit, ce sont, comme vous voye-{., des soirs de luxe. Puisqu'une tragédie dans son succès a la conformation d'une sirène, desinit in piscem mulier formosa superne, que sa queue de poisson commence à s'amoindrir à la ceinture, ou au-dessus, ou au-dessous, la différence est peu importante ; il s'agit de savoir si elle surnagera toujours et, si, après avoir plongé, comme c'est la coutume, elle reparaîtra souvent sur Veau. Comme ceci est de l'avenir et ne touche que moi et non les questions générales, je n'en ai rien à dire.
Parlons du public.
Que justice lui soit enfin rendue, il a montré haute^ ment qu'il lui fallait entendre et voir la vérité pour laquelle combattent aujourdliui tous les hommes forts