ACTE I, SCÈNE I Io
Habile à discuter en paix la théorie, Mais inutile en guerre à servir la patrie ; Voilà le choix du More. Et moi qui, sous ses yeux. Combattis ou dans Rhode, ou dans Chypre, en cent lieux, Ottomans ou chrétiens, en Europe, en Afrique, Partout où l'envoya la noble République, Je me vois rejeté dans le honteux honneur D'enseigne, pour servir le moresque seigneur.
RODRIGO
Ma foi, je quitterais l'armée à votre place.
YAGO
Ne disons rien; plus tard, je briserai la glace.
Je veux servir encor, non pour lui, mais pour moi.
Maître ou va4et, chacun naît classé malgré soi.
Mais dans ce monde il est deux espèces d'escla\cs :
Les uns, rampants, soumis, amants de leurs entraves
Usent leurs corps, leur âme et leur temps tour à tour,
Humblement satisfaits du pain de chaque jour.
Aussi, quand ils sont vieux, par une main auguste
Ils sont chassés. Fouettez ces gens-là. C'est bien juste
Mais d'autres, plus soumis, en apparence, encor,
Dérobent à leur maître et le pouvoir et l'or.
Et, sous ses pieds creusant leur lente et sourde mine,
Pour s'élever plus haut, montent sur sa ruine :
Ceux-là seuls ont de l'âme, et je suis de ceux-là.
RODRIGO
Elle a pu l'écouter! — Un More! qui parla
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Avec sa lèvre épaisse, en lui faisant la moue. — Goût dépravé!
YAGO
Tandis que de vous on se joue !
C'est bien mal! — Mais il faut, pour nous venger tous deux, Faire persécuter ce séducteur hideux; Empoisonnons sa joie; éveillons la famille Du bon vieux sénateur à qui Ton prend la fille ; Troublons le premier soir de ce More adoré, Et que tout son bonheur en soit décoloré.
RODRIGO
C'est bon. — Je crîrai tant, que la ville accourue Croira trouver le feu brûlant dans chaque rue.
YAGO, montrant un balcon.
Son père dort là-haut.
Tous deux s'approchent des hautes fenêtres de
Brabaniio.
RODRIGO
Tant mieux. — Au feu! seigneur!
Très noble Brabantio! — Levez-vous! — Au voleur! A votre coffre-fort!
YAGO
Aux verrous! à la grille!
On a pris votre argent!