ACTE I, SCENE X I
C'est un bouillonnement du sang impur et bas
Qui nous emporterait jusques à la démence,
Sans la volonté. — Là, notre règne commence.
Soyons hommes. — Devant une femme ployer!
S'arracher les cheveux et pleurer! se noyer!
Ce sont de jeunes chats aveugles que l'on noie.
Mais vous ! levez la tête ; allons, que je vous voie
Agir en gentilhomme. Emportez de l'argent,
Embarquez-vous; un temps de guerre est exigeant.
Je le répète encor : de l'argent dans la bourse.
Avant peu vous verrez se tarir dans sa source
Leur grande passion. Un violent début
Se ralentit; bientôt vous atteindrez le but.
Mais de l'argent ! — L'amour d'un More est très frivole,
Et sa flamme brûlante au bout d'un mois s'envole.
Pour sa femme, elle est jeune; elle devra changer.
Elle le doit. Un fou peut donc seul s'affliger.
Vous voulez vous damner? Du moins, allez au diable
Plus gaîment que par eau. L'enfer est supportable
Quand on a fait son coup. — Mais de l'argent ! — Allez.
Déshonorez, trompez, désolez, accablez
Le noir hideux. Je vois que tout dans cette proie
Sera bonheur pour vous, pour moi vengeance et joie;
Mais cherchez de l'argent! Donnez-moi votre main.
Jurez-moi de vivre.
RODRIGO
ui.
YAGO
De partir
l30 LE MORE DE VENISE
Oui.
YAGO
Demain.
RODRIGO
Oui, je vendrai mes biens; j'y vais.
YAGO
Plus de noyade !
RODRIGO
Non; à demain.
YAGO
Surtout de l'argent, camarade !
Rodrigo sort.