SCENE III
LA DU CHESSE.
Je ne vois pas, docteur, ce que vos visites ont de commun avec l'opinion du monde sur moi.
TRONCHIN
C'est justement ce que me disait la présidente, et elle s'est bien aperçue de l'influence d'un médecin sur l'opinion publique. — Je voudrais bien vous rendre aussi confiante qu'elle. — Je l'ai tirée, ma foi, d'un mauvais pas; mais je suis discret et je ne vous conterai pas l'histoire, puisque vous ne vous intéressez pas à elle. — Point de fièvre, mais un peu d'agitation... Restez, restez... ne m'ôtez pas votre main, madame.
LA DUCHESSE
Quel âge a-t-elle, la présidente?
TRONCHIN
Précisément le vôtre, madame. Ah! comme elle était inquiète! Son mari n'est pas tendre, savez-vous? Il allait, ma foi, faire un grand éclat. Ah! comme elle pleurait! mais tout cela est fini, à présent. Vous savez, belle dame, que la reine va jouer la comédie à Trianon?
LA DUCHESSE, inquiète.
Mais la présidente courait donc un grand danger?
TRONCHIN
Un danger que peuvent courir bien des jeunes femmes; car enfin j'ai vu bien des choses comme cela dans ma vie. Mais, autrefois, cela s'arrangeait par la dévo-
tioii plus facilement qu'aujourd'hui. A présent, c'est le diable. Je vous trouve les yeux battus.
LA DUCHESSE
J'ai mal dormi cette nuit après votre visite.
TRONCHIN
Je ne suis pourtant pas méchant, ni bien effrayant pour vous.
LA DUCHESSE
C'est votre bonté qui est effrayante, et votre silence qui est méchant. Cette femme dont vous parlez, voyons, après tout, est-elle déshonorée ?
TRONCHIN
Non; mais elle pouvait Fétre et, de plus, abandonnée de tout le monde.
LA DUCHESSE
Et pourtant tout le monde sait qui elle aime.
TRONCHIN
Tout le monde le sait, et personne ne le dit.
LA DUCHESSE
Et tout d'un coup on eût changé à ce point?
TRONCHIN
Madame, quand une jeune femme a une faiblesse publique, tout le monde a son pardon dans le cœur et sa condamnation sur les lèvres.