SCENE III
LA DUCHESSE
Vous n'êtes pas rassurant, docteur; s'il va d'un extrême à l'autre, il m'aimera bien, et je ne saurai que faire de cet amour-là.
TRONCHIN
Ce n'est pourtant pas ce qui peut vous arrive Àe pis aujourd'hui, madame.
LA DUCHESSE
Ah ! mon Dieu, que me dit-il là!
Elle frappe du pied.
TRONCHIN
C'est un fort grand seigneur, madame, que monsieur le duc. Il a toute Tamitié du roi et un vaste crédit à la cour. Quiconque l'offenserait serait perdu sans ressource; et comme il a beaucoup d'esprit et de pénétration, comme outre cela il a l'esprit ironique et cassant, il n'est pas possible de lui insinuer sans péril un plan de conduite, quel qu'il soit, et vouloir le diriger serait une haute imprudence. Le plus sûr avec lui serait une franchise totale.
LA DUCHESSE s'est détoumée plusieurs foîs en rougissant; elle se lève et va à la fenêtre.
Assez, assez,par grâce, je vous en supplie, monsieur! je me sens rougir à chaque mot que vous me dites, et vous me jetez dans un grand embarras.
Elle lui parle sans le regarder.
Je VOUS Tavoue, je tremble comme un enfant. — Je ne puis supporter cette conversation. Les craintes terribles qu'elle fait naître en moi me révoltent et m'indignent contre moi-même. — Vous êtes bien âgé, monsieur Tronchin, mais ni votre âge ni votre profession savante ne m'empêchent d'avoir honte qu'un homme puisse me parler, en face, de tant de choses que Je ne sais pas, moi, et dont on ne parle jamais !
Une larme s'échappe.
Avec autorité.
Je ne veux plus que nous causions davantage. Tronchin se lève.
La vérité que vous avez à me dire et que vous me devez, écrivez-la ici, je l'enverrai prendre tout à l'heure. — Voici une plume. Ce que vous écrirez pourrait bien être un arrêt, mais je n'en aurai nul ressentiment contre vous.
Elle lui serre la main, le docteur baise sa main. Votre jugement est le jugement de Dieu. — Je suis bien malheureuse!
Elle sort vite.