‹ Œuvres complètes de Alfred de VignyChapitre 95 sur 226 · ACTE III, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE III

Je VOUS en avertis, méfiez-vous de moi.

Il ne serait pas bon, pour mon bien, pour le vôtre,

D'en parler plus longtemps; ménageons l'un et l'autre.

Mon honneur, mon état, tout serait engagé

Si mon secret par vous devenait pa,rtagé.

OTHELLO

Quoi! rien?

YAGO

Non, croyez-moi, seigneur, pour une femme Le premier des trésors, la richesse de l'âme. C'est l'honneur.

OTHELLO

Je saurai ta pensée. Il le faut!

YAGO

Ah! gardez-vous, seigneur, d'un énorme défaut,

La jalousie. Hélas! c'est un monstre qui ronge

Le cœur infortuné dans lequel il se plonge.

Tel mari sans amour, bien certain de son sort.

Près de son infidèle en souriant s'endort;

Mais quel tourment d'enfer, quel chagrin empoisonne

Celui dont l'âme ardente idolâtre et soupçonne!

OTHELLO, à part.

Malheur!

YAGO

Qu'à ce fléau jamais ne soient soumis, Je t'en conjure, ô Ciel, les cœurs de mes amis!

l80 LE MORE DE VENISE

OTHELLO

Que veut dire ceci? Me croirais-tu Tenvie D'user dans les soupçons ma pensée et ma vie, Et de suivre les pas d'une femme, inconstants Comme les pas légers de la lune et du temps ? Non! Le doute vaudrait pour moi la certitude. Si jamais je m'attache à cette vile étude De chimères d'enfant, de rêves d'écolier, Je livre mes deux bras à qui veut les lier. Je ne serai jamais mécontent qu'on m'apprenne Que ma femme aime encor ce que son âge entraîne, La danse et les concerts, le monde et sa gaîté. Qu'elle aime les bijoux, parle avec liberté, Que des grâces du chant sa voix est le modèle... Où règne la vertu, tout est pur autour d'elle. Je ne veux même pas qu'un secret sentiment De ce que mon aspect donne d'éloignement M'intimide et me cause aucune inquiétude. De mes traits africains elle avait l'habitude; Peut-être, en me plaignant, elle m'en aima mieux. Enfin, c'est au grand jour que m'ont choisi ses yeux. Non, je veux voir avant de me livrer au doute : Lorsque j'aurai douté, je veux, quoi qu'il m'en coûte, La preuve; et, si je l'ai, dès l'instant, sans retour, Meure ma jalousie, ou meure mon amour!

Eh bien, je suis ravi de vous trouver si sage : Car, si j'avais reçu pour vous quelque message D'un ami dévoué propre à vous avertir,

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