LA TAVERNE
A LA MÉMOIRE D*IVB8 GBSTIN
Tels sont les cœurs : parfois, sous les landiers fleuris, En Bretagne il est doux de songer à Paris ; Et, là-bas, regrettant notre libre campagne, A Paris nous aimions à causer de Bretagne.
« Silence I nous disait, un soir, le bon Gestin, « C'est la vie en. breton du grand saint Gorentin. « Barde, écoutez ; et vous, soldats, laissez vos verres, « Et, tous les trois, ouvrez des oreilles sévères : « Sais-je comme aujourd'hui le langage a tourné, « Et s'ils me comprendraient aux lieux où je suis né ? « Ainsi, mes trois amis, faites un long silence, « Et pesez avec soin les mots dans la balance : « J'ai cru dans ce travail tomber à chaque pas, < Car le cœur est fidèle et Vesprit ne Test pas. »
Le modeste écrivain I comme de sa légende S'exhalait cependant un doux parfum de lande I Les mots qu'il redoutait, au meilleur coin frappés, Dans les eaux de l'Avon semblaient par lui trempés. Gorentin! Gorentin! tout près de vous, de grâce, • A votre historien réservez une place :
Voyez le soldat Pôl et le sergent Arzur, Quels pleurs à votre nom dans leurs grands yeux d'azur! Oh! oui, c'est au milieu de cette vaste France Que l'accent de l'Avon, du Rhin, de la Durance, A toute sa douceur, et ceux qui l'entendront, En passant dans Paris, tout à coup pleureront.
Dans ce gai cabaret attablés d'aventure , Gomme nos cœurs battaient durant cette lecture t
« Mais, du vin! rapportez du vin ! Je veux ici « Sur quelques vers nouveaux vous consulter aussi, « Potir qu'un joyeux chanteur, si mon refrain vous touche, <x Les^ jouHB de grands marchés, rentonne à pleine bouche. »
C'était un air connu. Sitôt qu'il l'ent^dit,
Arzur, le Gornouaillais, fit chorus : on eût dit
Que sa paroisse, assise au creux d'une vallée,
Passait magi({uement devant lui déroulée,
Avec ses champs de mil, ses eaux vivait, ses boi^,
£t que d'un heureux pâtre il écoutait la voix.
Pour le second soldat, Fatné de ces deux bravées,
Il était de Léon, où les hommes dont graves.
Pôl écoutait pensif. Mais lorsque la chanson'
Chanta : « De la bombarde entendez-vous le son ? »
Nous vîmes frissonner ses robustes épaules ,
Comme sous un vent frais les bras noueux des saules;
Puis à ces vers : « Heureux à la lutte un vainqueur!
« De la fille qu'il aime il gagne aussi le cœur, »
Pareil au bruit plaintif d'un taureau qui ruminé,
Ce fut un long soupir du fond de sa poitrine;
Enfin, ces mots venus : « pays, notre amour!
« Des bois sont au milieu, la mer est à l'entourl »
Cet hymne du pays, enthousiaste et tendre,
Ce chant, devant un frère il fallut le suspendre,
Car ses tempes battaient de mouvements nerveux ,
Et ses mains agitaient follement ses cheveux.
« Qu'est-ce donc, notre ami? » Mais d'un ton héroïque,
Et comme s' enivrant des brises d'Armorique :
a Si la fenêtre était ouverte, cria Pôl,
« Mon cœur n'y tiendrait plus et je prendrais mon vol. ^
.HISTO£IIE&: F0!ÉfrOUE8. V9i
Moi, plus heureux que Pôl, j'ai revu nos campagnes. Libre, je vais errant. des plaines avjx montagnes ; Mon âme, dans les bois,, se prend à rajeunir, Et sous les landiers d'or j'écris ce souvenir.
JOURNAL RUSTIQUE
LETTRE A AtFRED DE VIGNT
Dans les blés onduleux et les humbles broussailles
Oii s'en vont vos pensers et vos rêves divers ,
A vous, poète ami, je viens offrir ces vers
Nés sous l'ombrage épais des chênes de Cornouailles.
Longtemps un saint travail fut maître de mon cœur : Des Bretons je tentais la rustique épopée.
(Mon Armorique, hélas! ne tient plus son épée î ) Les juges au concours m'ont proclamé vainqueur.
Pour moi vous combattiez, âme noble et choisie ! Autour de ma grande œuvre et sur un ton plus doux Voici de nouveaux chants : je les adresse à vous, Fidèle à l'amitié comme à la poésie.
173 BISTOIRES POÉTIQUES.