A MISTRESS AUGUSTA HOLMES
Oui, même dans nos jours turbulents ou moroses,
Il est des cœurs riants ouverts aux humbles choses,
Nature , celles-là qui ne lassent jamais
Et qu'avec tant d'amour dès l'enfance j'aimais I
Un soir je rencontrai , traversant la prairie ,
Sulia , svelte enfant , compagne de Marie ;
Une fleur dans sa main brillait comme de l'or ;
Grave, elle murmura : « C'est l'âme de Grégor!
Bientôt viennent les froids : ce soir, au cimetière,
J'ai retiré la plante et sa motte de terre.
Et je veux l'abriter près de notre maison.
Pour la voir refleurir à* la belle saison. »
Sous ces cheveux dorés, le pâtre au blanc visage.
Je l'avais bien connu : son âge était mon âge ;
Comme j'aimais Marie, il aimait Sulia;
Le plaisir d'en parler tous les deux nous lia.
Pendant le catéchisme ou les libres dimanches,
Tout en cherchant des nids sous les épines blanches.
Oh I les longs entretiens sur nos chères amours I
Récits toujours pareils , pleins de charme toujours I
Et les grands amoureux , les belles amoureuses ,
Dont les yeux échangeaient des flammes langoureuses,
Quand près d'eux nous passions légers, faisant les fous,
Ne portaient pas des cœurS plus sérieux que nous.
H mourut le matin de sa treizième année !
Mais sur son tertre vert, la treizième journée,
Une fleur apparut jaune comme de l'or,
Et chacun s'écria : « C'est l'âme de GrégorI »
Et tous, dès qu'ils voyaient la tombe merveilleuse,
De ralentir leurs pas; puis, d'une main pieuse.
En passant chaque ami soulevait son chapeau ,
Et les filles jetaient sur la fleur un peu d'eau.
Cette fleur, Sulia, l'enfant grave et fidèle,
La tenait sur son cœur quand j'arrivai près d'elle ;
Mais à l'air vif du soir les feuilles d'or s'ouvrant :
« Voici qu'il meurt encor! » cria-t-elle en pleurant;
Et la fragile fleur, de ses pleurs arrosée.
Sembla se ranimer comme sous la rosée.
Dans la prairie alors reprenant son chemin ,
La vierge s'éloigna, son trésor à la main ;
Mais pour la contempler bientôt elle s'arrête.
Et vers le doux parfum elle incline la tête.
Non loin de la maison, à l'ombre du courtil.
J'ai vu la tige croître et briller en avril :
Aux yeux de Sulia ( riantes destinées ! )
Grégor fleurit toujours dans ses jeunes années...
Religion des morts ! N'ai-je pas vu plus tard
Un lait pur arroser le cercueil d'un vieillard ,
Nuit et jour la prière à genoux sur sa tombe ?
N'ai-je pas vu languir de douleur la colombe ?
Hélas I s'il est des cœurs prompts à se délier,
D'autres veulent mourir plutôt que d'oublier I