INVOCATION
n est au fond des bois, il est une peuplade
Où, loin de ce siècle malade, Souvent je viens errer, moi , poëte nomade.
Là tout m'attire et me sourit, La sève de mon cœur s'épanche, et mon esprit Gomme un arbuste refleurit.
Sous ces bois primitifs que le vent seul ravage.
Je sens éclore, à chaque ombrage, Un vers franc imprégné d'une senteur sauvage.
Devant mon regard enchanté, Jeunes filles, enfants empourprés de santé, Passent dans leur virginité.
J'aide dans les sillons le soc opiniâtre ; Pasteur, je chante avec le pâtre ; La fileuse m'endort , le soir, au coin de l'âtre.
Puis, dès l'aube, je vois les jeux De l'oiseau qui sautille entre les pieds des bœufs, •Et près des sources pond ses œufs.
chère solitude I — Et pourtant, je le jure,
Arts élégants , bronze , peinture , Je vous aime, rivaux de cette âpre nature!
Hélas I me préservent les cieux De vous nier jamais, symboles radieux, Charmes de l'esprit et des yeux !
Et si, vivant d'oubli dans cette humble Cornouaille,
J'entends vos clameurs de bataille.
Héros et saints martyrs du monde, je tressaille!
Mais , ô calme riant des bois , Revenez dans mon cœur, adoucissez ma voix, Faites aimer ce que je vois.
C'est là de tous mes vers la pieuse demande :
Esprit des champs et de la lande , Versez en moi la paix pour que^je la répande!
PRIMEL ET NOLA
Comment Nois fat rencontrée par Primel inr le chemin du bonrg.
A peine, en ses vallons, des ombrages épais J'ai senti sur mon front la fraîcheur et la paix , Qu'un murmure charmant passant de feuille en feuille, Sort du pays voisin : poëte , je l'accueille.
Sur le bord d'un talus qui fermait un grand pré, Pâle, s'en vint s'asseoir la veuve de Corré*. De loin elle entendit le son de la grand'messe. Mais ne pouvant, hélas! surmonter sa faiblesse, La grand'messe finie, on revenait du bourg.
Qu'au bord de ce talus le cœur froid, le front lourd. Elle cherchait encor, la jeune et belle femme, Si parmi ces chrétiens serait une bonne âme.
Un passant dont le bras la mît dans son chemin ; Mais, pitié 1 nulle main ne lui serra la main, Et plus faible toujours et toujours délaissée. Pâle, elle gisait là comme une trépassée.
Oh I c'est que la beauté, faible contre le mal, La beauté, même aux champs, est un présent fatal : Quelle femme, en voyant Noia**, n'était jalouse ? Quel homme n'essaya de l'avoir pour épouse ?
Or, le jeune Primel, par ses amis fêté,
* (Pays haut). G*est une paroisse située vers la racine des Montagnes Noires.
** Abréviation de Gaennola, Tdute-Blanche.
Plus tard que de coutume au bourg était resté : Avec ses grands cheveux que partage une raie, Sous les plis réguliers de son immense braie, Seul, il s'en revenait par les prés verdissants, Heureux de la saison et de ses jeunes ans ; Car des murs de la ville à la libre campagne, Cet âge d'or, toujours un rôve l'accompagne.
Par-dessus les buissons il regarde : « Est-ce vous, « Blanche veuve ? » Et déjà , comme un nouvel époux , Il disait : « Sur mon bras, appuyez ce bras faible, « Je suis l'arbuste fort, vous, la tremblante hièble. « Jusqu'à votre logis il vous faut un soutien. « Venez. Les médisants sur vous ne peuvent rien. »
La veuve à ce jeune homme obéit sans rien dire. Et tous deux cheminaient avec un doux sourire.
« Pourquoi , dit-elle enfin , maîtrisant son émoi , <( Quand tous si durement me délaissaient, pourquoi « Seul voir mon abandon , vous , pauvre mais superbe , « Et d'où vient que l'arbuste est l'appui du brin d'herbe? « Dieu vous fit un bon cœur, ô Primel! un bon cœuri <( Vous n'êtes point léger, vous n'êtes point moqueur; « La femme sans appui, le vieillard sans défense, « Sont vos frères : ami de tout ce qu'on offense. » Puis* ce fut un silence, et par les chemins creux Ils allaient, et leurs cœurs émus battaient entre eux : Car ils se souvenaient de leur premier jeune âge , Et des tendres accords nés par le voisinage.
Quand, à chaque rencontre, ils rougissaient soudain, Et, n'osant se parler, ils se serraient la main.
« Que du moins le mérite ait un jour son salaire, a Reprit-elle, et de grâce, écoutez sans colère :
« Lorsque mon vieux mari mourut dans sa maison , « Le cher être v laissa des choses à foison.
« J'ai du blé dans mon champ, du linge dans mon coffre, « Un tiroir plein d'argent : tout cela, je vous l'offre. « Vous-même l'avez dit : il me faut un soutien. « Femme ne peut régler et son âme et son bien. « Donc, homme plein de cœur, à vous je me confie, a Vous sauverez mon bien, ayant sauvé ma vie. »
Lorsque les nids chantaient parmi les buissons verts. Par ce mois enflammé, par ces chemins couverts, Primel, sage Primel ! la séduisante épreuve! Mais déjà sur sa terre entrait la belle veuve ; Le hameau fermentait, et les garçons fermiers, L^ grands jeux du dimanche autour des châtaigniers (Tel un homme qui craint de parler dans la fièvre) , Éteignirent vos yeux, fermèrent votre lèvre.
Estr-ce tout? le bonheur, ô cœurs irrésolus, Si l'on n'ouvre à sa voix , passe et ne revient plus ; Quand Tarme du chasseur hésite , l'hirondelle Dans les fonds bleus du ciel s'élance à tire-d'aile.
Et moi, pour rapporter leur entretien, comment Ai-je su pénétrer ce mystère charmant?
Amoureux! amoureux I des plaines aux vallées D'invisibles esprits les landes sont peuplées ; Les guerets ont des yeux ; ils entendent ; cent voix De vos chastes accords se parlaient dans les bois. Mes vers se sont émus. Douce histoire ! je l'aime Comme une belle chose arrivée à moi-même ; Et, comme d'un bourgeon près de s'épanouir.
De vos amours j'attends la fleur qui doit sortir.