‹ Œuvres complètes de Auguste Brizeux. Précédées d'une noticeChapitre 152 sur 268 · LE PASSANT · texte numérisé non relu

LE PASSANT

C'est bien, oiseaux, jeunes gens!

Mêlez, durant le beau temps,

Vos voix douces :

Chantez, aimez à la fois

Sur la lande et dans les bois, Les bois tapissés de mousses.

Cette chanson, écrite autour des arbres verts, Un simple journalier l'a , dit-on , composée : Les cœurs des amoureux laissent couler des vers. Et l'aube épanche sa rosée.

Histoire de Noia racontée, dans une aire neuve, entre deux commères. Ce qu'elles augurent pour Priroel.

Un village voisin a fait une aire neuve ;

Et son deuil finissant, la riche et belle veuve

Est venue à la fête , où , pour lui faire honneur,

On avait invité certain jeune seigneur;

Besoin n'était : chasseur, il n'ignore aucun gîte ;

Une dot, le galant la flaire encor plus vite.

Monsieur Flammik aussi, clerc à demi-bourgeois.

Étourdissait chacun des éclats de sa voix ;

Tout fier du poil nouveau qui tremble sur sa joue ,

Il passait, repassait, pigeon qui fait la roue.

Et bien d'autres encor, jeunes, vieux, de tous rangs.

Roulaient des yeux : c'était une foire aux galants.

Mais elle, sans rien voir, laissait errer sa vue.

Tout entière, il semblait, dans ses rêves perdue :

Charmante , ce jour-là , sous ses vêtements bleus ,

Sa robe d'un bleu clair, mais moins clair que ses yeux.

Et sa coiffe de lin qui sur son col s'épanche.

Moins pourtant que son col éblouissante et blanche.

Pour Primel , que Flammik se plaisait à railler.

Il n'avait, on l'eût dit, qu'un souci, travailler :

Toujours l'oreille ouverte au fermier qui l'appelle,

El promenant partout les râteaux et la pelle. Mais le hautbois éclate, et, sans autres labeurs, Le sol va se durcir sous les pas des danseurs ; Et l'aire, tout le jour aplanie et foulée.

De seigle et de blé noir bientôt sera comblée ; Les gerbes entreront en danse, et les fléaux De leurs bruits cadencés empliront les coteaux.

Or, quand la belle veuve apparut dans la ronde,

Une commère (lahgue en paroles féconde)

Qui jour par jour savait tous les événements,

Et baptêmes joyeux , et noirs enterrements ,

Au flux de son caquet se livrant de plus belle,

Disait à sa voisine aussi parleuse qu'elle :

« Oui, depuis bien longtemps servant loin du pays,

« Ce cette histoire-là vous n'avez rien appris ;

« Ma voisine, écoutez !... Certain jour, une noce,

« Telle que n'en ont pas ceur qui vont en carrosse,

a Marchait vers notre église et cent coups de fusils

« Faisaient tourbillonner les ruches des courtils.

« D'abord venait l'époux ajusté comme un prince ,

« Homme aux cheveux blanchis, mais encor droit et mince,

« Et, comme tout devait émerveiller les gens,

«.A peine l'épousée entrait dans ses vingt ans :

« Elle allait lentement, pâle et presque tremblante,

« Mais, de la tête aux pieds, d'or toute ruisselante.

« C'étaient dans tous les yeux des sourires, des pleurs,

« Et pour les deux époux des vœux dans tous les cœurs ;

« Car sur cette union miraculeuse, étrange,

« Chacun avec bonheur voyait le doigt d'un ange.

« Mais comment le vieux Marc, jardinier du château, « Marin dans sa jeunesse et maître d'un bateau , « Sur ses gains d'autrefois avait pu, l'habile homme,

c Placer chez le notaire une si forte somme,

« Qu'il acheta comptant, en beaux et bons deniers,

« Trois fermes qui feraient l'orgueil de trois fermiers :

« C'est encore un mystère. Avant qu'il eût pris femme,

« Ses gages paraissaient tout son bien. Sur mon âme,

« C'était un fin renard..., mais un grand jardinier,

« Oh I ma voisine, un maître, un roi dans son métier!

« Cependant triste et vieux, trop souvent, à l'office,

a II avait à souffrir de la gent du service.

« Ses arbustes taillés, mais lui faible et bien las,

« Le soir, quand il rentrait à l'heure du repas,

« Sa place au coin du feu maintes fois était prise ,

« Et le chagrin ridait alors sa barbe grise ;

« Car son travail fini , dans un coin du fover

« De grand cœur il passait une heure à sommeiller :

« Peut-être, calculant ses immenses richesses,

« D cherchait l'héritier digne de ses largesses.

« Voici de ça trois ans : à son retour, le soir,

« Voyant l'escabeau libre, heureux il va s'asseoir,

« Quand (par un vilain tour), plus alerte, un jeune homme,

« Pour cette lâcheté méritant qu'on le nomme ,

« S'en empare, et le vieux, dont bouillonnait le sang,

« Dut , chassé de partout , descendre au bout du banc ,

« Primel , le journalier, seul , pâle de colère ,

« Au premier des méchants préparait son salaire ;

a Comme un dogue saxon il lui sautait au cou ,

« Lorsqu'une belle enfant, se levant tout à coup

« (Celle qui devant nous, légère, danse et passe) ,

« Cria : Venez ici , père , et prenez ma place I

« Muet, il obéit ; mais, on l'a dit plus tard,

« Des pleure tendres brillaient sous les cils du vieillard.

— Commère ! ah ! je pressens un concert de merveilles ! « De grâce, poursuivez, car je suis tout oreilles.

— La mère de Tenfant, à peine il faisait jour,

a Entre au manoir : Nola, mon orgueil, mon amour!

a Ma fille, embrassez-moi, vous nètes plus servante,

a Mais une femme libre et qu il faudra qu'on vante.

« Un richard ignoré se fait votre soutien.

a Marc, en vous épousant, vous donne tout son bien.

a Le maître jardinier, heurtant à ma chaumière ,

a Cette nuit m'a conté l'histoire tout entière.

« Oui , vous êtes, Nola, ma joie et mon honneur,

a Car votre vertu seule a fait votre bonheur...

a Puis, comme elle restait sans répondre, la mère

« Dit : Me laisserez-vous mourir d^ns la misère? —

« Elle n'hésita plus. Dès lors, ce fut chez nous,

« Voisine , un caquetage à rendre les gens fous.

« Avec pompe à l'église enfin fut célébrée

« Cette union , hélas I de bien peu de durée :

« Mais quel jeune prendra le lix du vieil époux ?

« On nomme cent rivaux , on nomme cent jaloux. »

Une heure ainsi jasa la commère Catelle ;

Et je passe, lecteur, les dit-il, les dit-elle,

Et les digressions sur chaque prétendant ;

Puis les gestes, les cris, les soupirs; cependant

Ici dut s'arrêter cette maîtresse langue,

Car l'autre qui brûlait d'entamer sa harangue.

S'écria... mais, bon Dieul plutôt qu'un tel discours,

D'un fleuve débordé suivre, suivre le cours!

Durant tout ce narré, les rondes, les gavottes N'avaient cessé leur train, ni le hautbois ses notes : L'heureux fermier sentait l'argile se durcir ; On dansait par devoir autant que par plaisir; .Nul oisif ; cette sœur, pleurant encor son frère , Dansait ; même les vieux suivaient à leur manière ;

On disait : je travaille I oui , jusques aux dévots Secouaient tout scrupule au choc de leurs sabots. Pourtant, le soir venu, du haut de leur barrique Messires les sonneurs font taire leur musique , Il feut partir. « Cherchons, à l'heure des adieux, « Quel est son préféré : voisine, ouvrez les yeux. « Bon ! sur son alezan le beau seigneur qui l'aime, « Se penche, il lui sourit, elle sourit de même... ' 9 Voisine , je vois clair, je dis : c'est celui-ci ! « — Eh bien, je vois plus clair, commère, le voici ! »

Primel, en ce moment, traversait l'aire neuve. Mais froid , les bras croisés^ sans regarder la veuve Qui laissa retomber sa coiffe sur son front , Essayant de cacher sa peine et son affront.

CHANSON SUR PRIMKL

Page 1