‹ Œuvres complètes de Auguste Brizeux. Précédées d'une noticeChapitre 158 sur 268 · LES ÉCOLIERS DE VANNES · texte numérisé non relu

LES ÉCOLIERS DE VANNES

POEME héroïque PREMIÈRE ÉPOQUE — 1815

Avril et Mai.

Leurs livres à la main, sous le bras leurs cahiers, De Vannes chaque jour sortaient les écoliers; Gomme si, dans ces mois de sève et d'allégresse, Ils voulaient au soleil déployer leur jeunesse, Dans les prés lire Ovide, et, sous les buissons verts, Aux appels des oiseaux répondre par des vers. Mais les buissons cachaient des armes, les vallées

Par le seul manîment du fer étaient troublées;

Là, s'exerçant dans Tombre à de prochains combats,

Les hardis écoliers devenaient des soldats ;

Car celui dont les mains étaient pleines de guerre^

De son île arrivait pour ébranler .la terre.

Or, chez nous mille voix crièrent : « C'est assez I

« Nos parents, nos amis déjà sont trépassés;

a Leurs os semés partout feraient une montagne;

« Nous, puisqu'il faut mourir, nous mourrons en Bretagne.»

Un soir (nulle clarté sur terre, nulle au ciel),

Dans une humble maison fut«construit un autel ,

Et, par de longs détours marchant vers cette église,

Tous vinrent se liguer pour leur grande entreprise.

Kellec au rendez-vous arriva le premier.

Vert comme un jeune pin et franc comme l'acier ;

Puis les deux Nicolas, frères mélancoliques,

Qui semblaient entrevoir leurs tombeaux héroïques;

Flohic, aujourd'hui prêtre; Er-*Hor, le joyeux gars ;

Et l'éloquent Rio, l'enfant de l'île d'Arz.

Oh I ce fut un moment religieux, mais triste,

Quand, revêtu de noir, grave séminariste.

Le Ben-vel s'écria : « Mes amis, à genoux !

« Et prions pour les morts qui prîront Dieu pour nous. »

La prière fut dite, et, l'âme plus tranquille.

Tous posèrent la main sur le saint Évangile ;

Puis chacun prononça l'engagement fatal.

Lorsque après Colomban* vint le tour de Can-dal,**

Les cœurs furent saisis d'une tristesse amère :

« Ohl Can-dal est trop jeune ! oh I rendons-lui sa mère I »

Seul , Tiec le chanteur retint le noble enfant :

* Tué à Auray. — ** Mort de fatigue.

« Si chacun d'entre vous, comme moi, le défend,

« Sans crainte il peut rester ; s'il meurt, chacun le venge.

a De grâce , mes amis , ne laissons pas notre ange ! »

Et lé barde entonna son chant lugubre et fort , Ce chant qui fut bientôt étouffé par la mort : « Sortez de vos dôl-men, nos pères les Vénètes, « Ombres qui gémissez encor sur vos défaites I

« pères , voici notre jour :

« Combattez avec nous , César est de retour! » —

Ah ! lui-même , César, bon juge en grand courage , Salûrait, jeunes gens, tant de force à votre âge. Lui qui parlant aussi de vos pères chouans.

Appelait leurs combats : « la guerre des géants.,. » Cependant, jeunes clercs, et vous, soldats, aux armes! Hélas! de toutes parts et du sang et des larmes ! L'Armorique pleurant ses fils qui ne sont plus ; La France, ses héros d'Arcole et de Fleurus !...

Le 10 juin.

Oh ! j'aperçois les Blancs! La légion entière. Marins et laboureurs, combat sur la rivière; Au milieu de leurs rangs s'agite Cadou-dal ; L'œil sinistre et hagard , souvent le général Se tourne vers la ville et regarde et demande Si Gam-berr, le ipeunier, arrive avec sa bande : Les chemins sont déserts, et déserts les sentiers. Là-bas, sur un coteau tiennent les écoliers ; Mais leur poudre s'épuise, et , bravant la décharge , Les Bleus, l'arme en avant , montent au pas de charge. An premier coup de feu tombe un des Nicolas , Pleure, toi, son jumeau, qui dois le suivre, hélas !

Mais, leurs robes de chanvre à la hâte nouées, Quel ange les conduit, ces femmes dévouées. Hors d'haleine , apportant les balles que leur main Fondait, durant la nuit, de leurs cuillers d'étain? Courage, ô jeunes gens I sur ces hautes pelouses Voici, derrière vous, vos futures épouses!

Vos mères, les voici debout à vos côtés 1 Le pied sur votre sol , enfin, vous combattez I

reine des Bretons, Liberté douce et fière,

As-tu donc sous le ciel une double bannière?

En ces temps orageux j'aurais suivi tes pas

Où Cambronne mourait et ne se rendait pas :

Dans ces clercs, cependant, ton image est vivante,

En chantant leurs combats, Liberté, je te chante I

Ils n'avaient plus qu'un choix, ces fils de paysans :

Ou prêtres ou soldats , — ils se sont faits chouans ;

Et leur pays les voit tombant sur les bruyères.

Sans grades, tous égaux, tous chrétiens et tous frères...

Hymnes médiateurs, éclatez, nobles chants!

Vanne aussi m'a nourri , mon nom est sur ses bancs :

J'ai nagé dans son port et chassé dans ses îles ,

J'ai vu les vieux débris de ses guerres civiles.

Puis je connais le cloître où le moine Abeilard

Vers la libre pensée élevait son regard.

Planez sur les deux camps, ô voix médiatrices I

Baume des vers, couvrez toutes les cicatrices I

Ces enfants, accablés du poids de leurs fusils, Us partirent trois cents , combien reviendront-ils ? Toujours une fumée entoure la colline , Voile où la mort se cache et lâchement butine. Barde I... ô dans la mêlée appel retentissant, Bouche d'or, te voilà toute pleine de sang !

Maudite soit la main et maudite Tépée

Par qui du cygne, blanc la gorge fut coupée!

Mais Gam-berr, mais le chef si longtemps attendu ,

Il vient ! comme Grouchy, lui ne s'est point perdu. —

Ici , terreur soudaine ; ici , nouveaux carnages.

Dieu soit en aide aux Bleus! — chouans! ô sauvages!

Sur ces pâles fuyards lancés comme des loups,

N'aurez-vous point pitié de chrétiens comme vous ?

Voyez I pour effacer vos traces meurtrières ,

Vos fils vont relevant ceux qu'abattent leurs pères I

Le sang de c^ soldat couché dans les sillons ,

Le doux Gan-dal l'essuie avec ses cheveux blonds !

Ce soir dans Muzillac célébrez vos batailles ,

Eux , ils entonneront le chant des funérailles ;

Remplissez au banquet les verres jusqu'aux bords,

Dans la couche éternelle ils étendront les morts ! —

Mais, durant ces trois mois de haines enflammées, Dois-je aux traces de sang suivre les deux armées Jusqu'au Champ -des-Martyrs, quand, le front dans sa main, Gam-berr vaincu pleura sur le bord du chemin ?

Le 30 juillet.

Un air joyeux circule autour des métairies :

Le foin remplit les cours , dans les grasses prairies Les rires des feneurs partout sont entendus, Et je vois les fusils aux foyers suspendus.

« Pour un jour de travail comme vous voilà belle ! « Votre galant du bourg, voisine; vous appelle? « — Non, railleur ! non, méchant! à Vannes je m'en vais « Ouïr une grand' messe en l'honneur de la paix.

« Les prêtres ont dressé l*autel sur la garenne ,

« Et mon brave filleul, s'il faut qu'on vous l'apprenne,

« Celui qui s'est battu pour vous durant trois mois ,

« De la main de son chef doit recevoir la croix.

« — Oh ! Dieu veille sur lui ! c'est un brave dans l'âme.

tf Moi, je vais à mon pré. Gloire à vous, noble femme I »

Quelle foule! soldats, ouvriers et marchands, Les hommes de la mer et les hommes des champs, Et leurs filles aussi, sous les coiffes de neige. Brillants comme des fleurs au milieu du cortège , Fleurs de Loc-Maria, de Li-mûr, de Bah-gor; ' Tous les prêtres enfin^avec leurs chapes d'or ; Mais, silence I le diacre, à lalnain son calice. Vient suivi de l'évoque et prépare l'office. — Vous, pieux assistants, à genoux I à genoux I Et priez pour les morts qui prîront Dieu pour vous. Surtout, pontifes saints, point d'hymnes de victoire, Mais dites en pleurant la messe expiatoire De ces fureurs de sang par qui sont envahis Les fils d'un même père et d'un même pays.

Puis ces jeunes vainqueurs, purifiés et calmes. Aux marches de l'autel iront cueillir leurs palmes. —

Hélas ! loin de l'étude un moment attirés.

Combien du bruit des camps restèrent enivrés I Comme les laboureurs au sol qui les fait vivre , Presque tous cependant revinrent à leur livre : Paré du ruban rouge, un d'eux, matin et soir. Sur les bancs studieux fidèle vint s'asseoir ; Il déposa l'épée, il oublia ses grades Pour lutter de science avec ses camarades , Mais, en classe, toujours le ruban glorieux Fixé sur son habit éblouissait leurs yeux ;

Et quand Tenfaift passait, souvent sa mère en larmes A vu de vieux soldats qui lui portaient les armes.

Ainsi, de l'avenir devançant Téquité, Quand l'atroce clairon n'est plus seul écouté , Pour nos fils j'expliquais ta dernière querelle. Au joug des conquérants race toujours rebelle, Qui portes dans tes yeux, ton cœur et ton esprit. Le nom de Liberté par Dieu lui-même écrit.

Et cependant , pleurez , fiers partisans de Vanne ! Celle que nous suivions depuis la duchesse Anne, Dans le sang se noya ! Le^ noirs oiseaux du Nord Volèrent par milliers autour de l'aigle mort : Les corbeaux insultaient à cette grande proie , Et dépeçaient sa chair avec des cris de joie !

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