‹ Œuvres complètes de Auguste Brizeux. Précédées d'une noticeChapitre 159 sur 268 · SECONDE EPOQUE · texte numérisé non relu

SECONDE EPOQUE

Tes usages pieux, restes des anciens jours, Bretagne, ô cher pays, tu les gardes toujours, Et j'ai redit les mœurs et les travaux rustiques : Oh! si j'avais vécu dans tes âges antiques.

Lorsque, le fer eri main, durant plus de mille ans, Tu repoussais l'assaut des Saxons et des Franks, Te levant chaque fois plus fière et plus hardie , Toute rouge de sang et rouge d'incendie, grand Noménoé, Morvan, rivaux d'Arthur, Maniant près de vous la claymore d'azur.

Quels chants j'aurais jetés dans l'ardente mêlée ! Toute gloire serait par la nôtre égalée.

J'ai la corde d'argent et la corde d'airain : Mais il est pour le barde un maître souverain, Le temps, qui fait la lyre ou paisible ou guerrière, fit l'orne de lauriers ou de simple bruyère.

Je suis fils de la paix. Pour de récents combats Si^cependant mon âme a trouvé des éclats, Comme nos vétérans, après ces jours de fièvres. Chanteur, je n'aurai plus que douceur sur les lèvres.

Vingt ans se sont passés : un de ces écoliers

Que Vannes vit paraître armés sous les halliers

Bour combattre, eux enfants , mais aux cœurs déjà graves,

Celui qui revenait suivi de ses vieux braves ;

Un de ces écoliers , sage prêtre aujourd'hui ,

Vit aux bords de la Seine en son pieux réduit.

Le riant presbytère avoisine l'église ;

Un jardin potager à peine les divise;

Là, regardant un fruit, aspirant une fleur,

Il va , sans être vu., de sa maison au chœur;

Pour fchaque office il passe et repasse sans cesse ;

Là , dans ce doux enclos , il attend la vieillesse.

Mais pourquoi ce matin , aux heures du sommeil , Dans le bois d'alentour devancer le soleil?

L'oiseau n'a pas encor gazouillé sous la feuille , Et lui, tout en marchant, il prie et se recueille ; Faible et comme entraîné par quelque noir souci , A ce vingt-et-un juin il va toujours ainsi... C'est qu'il voit dans Auray courir sa bande armée , Les Bleus viennent, l'on tire!... A travers la fumée Un jeune homme, un enfant, au bout de son fusil Tombe!... Hélas! de sa main cet enfant périt-il? —

Le premier jour d'été, quand le monde est en joie, Voilà de son enclos quel penser le renvoie , Et comment il revient , tout poigne de remords , Dire, pour sa victime, une messe des morts.

Dès l'aube , il errait donc ainsi sous la feuillée ,

Lorsqu'avec des albums , parmi l'herbe mouillée ,

Un peintre voyageur perdu dans son chemin

Arrive, et «faisant signe au prêtre de la main.

Demande s'il connaît sous le bois un passage

Vers certaine vallée amour du paysage.

Puis, tous deux échangeant quelques saluts courtois, *

Le pasteur, à son tour, demande si parfois

Les vallons de Bretagne ont vu passer l'artiste :

(f Ce pays plaît au cœur comme une chose triste.

Qui peindra les aspects changeants de sa beauté ?

Des forêts à la mer , tout est variété :

Taillis, hameaux épars, landes, sombres rivages I

Partout l'âme y respire un parfum des* vieux âges.

— Vous aimez la Bretagne, et moi, je l'aime aussi. Ce lointain souvenir ne s'est point obscurci.

Dans un âge pourtant cher à celui qui tombe , Sous les remparts d'Auray j'ai vu de près ma tombe.

— Dans Auray , dites-vous? Aurayl Vous me troublez. Je .vis aussi ma tombe au lieu dont vous parlez I

— C'était dans les Cent-jours, j'étudiais à Rennes.

Ces temps vous sont connus, leurs discordes, leurs haines.

Le pays se soulève, on s'arme, nous partons.

Face à face bientôt nous voilà : tous Bretons.

Dans ce faubourg d'Auray je vois , je vois encore ,

Moi , fédéré , portant le ruban tricolore ,

Un chef des écoliers de*Vanne, un ruban blanc :

Mon coup part, et soudain son coup me perce au flanc! Plus que ma balle à moi cette balle était sûre. Dieu sait combien de temps j'ai senti sa morsure I »

Et le prêtre : « Seigneur! ô Vierge, il n'est pas morti Je dépose à la fin le fardeati du remord!

Je n'ai plus à marquer un-sombre anniversaire ! Ma messe d'aujourd'hui n'est donc plus mortuaire ! Mutuels meurtriers, l'un l'autre embrassons-nous, Et, tous les deux sauvés, fléchissons les genoux... Puis venez à l'autel : devant le divin Maître Airivois en amis, et l'artiste et le prêtre. »

Ensemble ils sont partis; mais au bruit de leurs pas, Les bruits de leurs discours ne se mêleront pas , Tant l'heureux dénoûment de ces terribles drames D'émouvants souvenirs occupe encor leurs âmes. L'autel, à leur entrée, était yêtu de deuil.

Dans la nef, un tréteau figurait un cercueil : Tout ce deuil disparut; mais les lis du parterre. Les roses tapissant les murs du presbytère , Les feuillages légers, les plus riantes fleurs. Dans les vases dorés unirent leurs couleurs.

Vêtu d'un ornement aussi blanc que la neige, Le prêtre et son ami qui lui faisait cortège Rentrèrent dans le chœur : un joyeux Gloria^ Sur lequel le pasteur avec force appuya.

Témoignait que la paix si longtemps attendue , La paix à son esprit était enfin rendue.

Que de sombres pensers ne troublaient plus ses sens , Et que son cœur brûlait comme un vase d'encens»; Même des assistants, à voir ces airs de fêtes.

Souriaient, et la joie illuminait leurs tètes.

La messe terminée , entre les deux amis

Les longs épanchements furent enfin permis :

Une table dressée à l'ombre de la treille ,

Où la fraise embaumait, où brillait la groseille,

Où le miel et la crème étalaient leur blancheur ,

Les reçut : ô moments de calme et de fraîcheur!

Les prières aussi revinrent , les prières

Sont filles du bonheur autant que des misères;

Heureux ou malheureux, l'homme s'adresse au ciel

Pour bénir le miel pur, pour écarter le fiel.

Toi, que ces vétérans de nos guerres civiles

Invoquaient, pour jamais habites-tu nos villes.

Belle vierge au front d'or paré de blonds épis?

Les vents qui t' éloignaient se sont-ils assoupis?

A peine tu parais, ô divine Concorde,

Le rival, pardonnant à son rival, l'aborde;

La main serre la main , le rire est dans les yeux ;

Viennent les amitiés et les amours joyeux ;

Le féroce armurier ne frappe plus l'enclume ,

Pour le soc bienfaisant la forge se rallume ;

Au lieu des cris d'alarme et des tambours guerriers ,

La place retentit du chant des ouvriers ;

La plus humble maison d'aisance s'environne,

Et Tart tresse au pays une noble couronne.

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