‹ Œuvres complètes de Auguste Brizeux. Précédées d'une noticeChapitre 196 sur 268 · LE PRD DE LA SAINT-JEAN · texte numérisé non relu

LE PRD DE LA SAINT-JEAN

C'est la Saint-Jean I Des feux entourent la Bretagne, , Serpent rouge qui va de montagne en montagne ;

Et de chaque hauteur qu'illuminent les feux Montent avec la flamme autant de cris joyeux : Heureux qui des tisons emporte un peu de cendre, La foudre sur son toit ne pourra plus descendre ; Heureux dans les bûchers qui fait passer ses bœufs, Les sorciers et les loups ne peuvent rien contre eux I Et les filles aussi disaient dans leur langage { Comme elles font toujours rêvant le mariage ) : (( Celle qui, dans la nuit, neuf feux visitera, « Avant la fin de l'an saint Jean la marlra. » Et les voilà soudain, biches des plus ingambes. Par les bois, par les préè courant à toutes jambes. Dans cette ardente course aux champs de Lô-Théa, La plus lente en chemin n'était point Renéa, Car Tan-Gui lui criait de sa voix tendre et chère : « Si tes pieds vont vers moi, Renéa, sois légère I »

Pour le bûcher construit par le fermier Rî-Wall ,

Dans toute la paroisse il n'eut point son égal :

Énorme entassement de genêts et de lande;

Hommes, femmes, enfants, avaient mis leur offrande ;

Puis, quittant le pays, les joyeux sabotiers

Jetèrent pour adieu leurs copeaux par milliers;

Tout à l'entour priaient les figures livides

Des pauvres; pour les morts des places restaient vides.

(( Ah çà I dit une vieille agitant son menton,

a Demeuré jusque-là muet sur un bâton,

a Ce village est le mien I Depuis maintes années

« J'y trouve un gîte sûr au bout de mes tournées;

« Si je veux lui payer ma dette, il est grand temps :

« Sur le coup de minuit, mes amis, j'ai cent ans!

a Vous donc, qui sans dégoût pour mes pauvres guenilles,

« Jeune homme, hier encore, arrangiez mes béquilles,

a Sous le hêtre où, parfois, lasse, j'aime à m'asseoir,

âtô HISTOIRES POÉTIQUES.

« Allez, Tan-Gui, mon ûls, et là, dans le trou noir, « Plongeant tout votre bras, rapportez la nichée (( Mystérieusement sous les feuilles cachée. »

La vieille se taisait. Aussitôt le fermier.

Comme maître et doyen s' avançant le premier, Mit solennellement la flamme au tas de lande ; Puis, du Saint de l'endroit entonnant la légende. Tous, le front découvert avec dévotion , Formèrent douze fois une procession *.

Ensuite, de leur crèche amenés par les pâtres. Bœufs et vaches, taureaux rétifs, poulains folâtres, Durent par le bûcher, sous les cris et les coups. Passer : leurs yeux roulaient effarés, leurs grands cous Poussaient des beuglements lamentables et mornes. Et dans l'air enflammé s'entrechoquaient leurs cornes. Mais les bergers enfants^ pour qui tout est un jeu. S'offraient joyeusement à l'épreuve du feu.

Cependant, de sa course à travers les campagnes, Hors d'haleine, arrivait Renée ; et ses compagnes Chantaient : « Renée a vu neuf feux de la Saint^ean, « Elle aura son époux avant la fin de l'an.

— « Elle l'aura ce soir, reprit la bonne vieille. « Le voici qui s'avance. Il apporte, ô merveille ! « La dot qu'un hêtre creux recueillit jour par jour : « Nid d'or par moi rempli, quinze ans, avec amour. « Ohl Rî-Wall, homme fier, ne dressez pas la tête! « Cent fois à votre seuil n'ai-je point fait ma quête, « Couché dans votre grange et mangé votre pain ? « Reprenez donc le blé qu'avait glané ma main. « Votre enfant mâle est mort : Fanche, le petit Fauche

* En rhonaeur des doaze apôtres.

« Dort à jamais couché dans son berceau de planche ; a Lorsque nul rejeton d*ailleurs ne peut sortir, « Laissez dans Renéa, votre espoir, refleurir. »

Elle n'ajouta rien, l'antique et bonne fée :

Il semblait que par l'âge et la joie étouffée, Centenaire, à ce monde elle eût fait ses adieux. Heureuse en s'éteignant de laisser des heureux. Et les deux jeunes gens, près d'elle sur la terre, La suppliaient de vivre et l'appelaient leur mère : « Eh bien, oui I quelques jours encore et puis finir. « Je veux voir votre noce, enfants, et vous bénir. »

Mais les gais artisans, nomade caravane,

Achevant au départ de brûler leur cabane,

Disaient : « Riche Tan-Gui, te voilà métayer;

a Tout le jour dans tes champs, le soir à ton foyer :

« Laboureur, sois heureux ! . .. Nous rentrons sous les hêtres

a Et sous les bois sacrés, amis de nos ancêtres,

« Car ^homme a dans les bois ce qui suffit au sort :

« Un toit durant sa vie, un cercueil à sa mort. »

JOURNAL RUSTIQUE

QUATRlÈSfE PARTIE

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