LA CROIX DE LA TOUBE
Ah ! comme d'un logis qu'en seigneur il habite Le mal sort lentement, lui qui s'en vient si vite ! Rî-Wall et vous, sa fille, hélas I vous le savez : Veuve et triste vieillard tant de fois éprouvés!
Sous son mantelet noir où va donc cette femme ? Oh ! ce noir vêtement dit le deuil de son âme.
Regardez, elle tient le bonnet d'un enfant,
S'arrête pour le voir et le baise souvent.
Sur un tertre, non loin du porche de l'église,
Voici qu'à deux genoux, pleurante, elle s'est mise ;
Puis se signant le front, sur le petit tombeau
Sa main en tous les sens jette des gouttes d'eau.
C'est là, depuis vingt jours, que son enfant repose :
Fanche, tout son bonheur, lui si gai, lui si rose.
Si charmant à courir autour d'elle, à jaser.
Que sans cesse il fallait lui donner un baiser.
Le jour qu'il vint au monde, ah! de quelle espérance
Furent vite payés neuf longs mois de souffrance !
De quel lait abondant elle le nourrissait.
Et comme elle était fière alors qu'il grandissait I
Ce béguin à quartiers, brodé d'or et de soie,
D'un taffetas brillant et moiré qui chatoie.
Elle-même avait fait ce béguin merveilleux
Qui, surmonté d'un gland, attirait tous les yeux...
Mais la mort a ravi la blonde créature I
Ce qui charmait la mère aujourd'hui la torture.
Ce bonnet, à l'autel elle veut donc l'offrir :
Que ne peut-elle aussi sur le tombeau mourir!
Pourtant, par un effort pieux, domptant sa peine.
Elle entre dans l'église, et lentement se traîne
Vers l'autel où souvent dans la même saison.
Heureuse elle est venue avec son nourrisson ;
De nouveau, sur la pierre, elle s'incline et prie
Le bel enfant Jésus et la vierge Marie...
« Comme vous. Vierge sainte, ohl pourquoi n'ai-je, hélas I
« Mon fils paisiblement assis entre mes bras,
« Souriant, et paré de la douce auréole
« Que tous les innocents ont avant la parole ?
« Déjà veuve et le cœur percé de bien des coups,
a Devais-je perdre encor l'enfant après Tépoux, « Lui qui me consolait, et, tout joyeux de vivre, « Dans son chemin fleuri m'engageait à le suivre? Une voix lui répond : « Celui qui fait tes pleurs « De cette vie au moins ignora. les douleurs; « Il n'eut pas, sur la croix, la couronne d'épine, « Et la lance n'a point traversé sa poitrine ; « De la terre il n'a bu que le lait et le miel : a Ange, il est à cette heure à jouer dans le ciel. »
Ainsi, fortifiant cette femme éprouvée, La foi du premier âge, avec soin conservée, Des vases de l'autel répandait dans son cœur La résignation, apaisante liqueur :
Elle prit donc l'objet apporté sous sa mante, Et sur le front divin, ô croyance charmante ! Mit le béguin doré, pour qu'au saint paradis Le doux enfant Jésus vint sourire à son fils.
Plus calme, elle sortit alors de la chapelle.
Mais sur la tombe fraîche, en passant, que voit-elle ?
Une petite croix que l'ouvrier Tan-gui
Posait là, tout en pleurs, pour l'enfant son ami;
Et des fleurs du printemps sa robe toute pleine,
Renée en épandait roses et marjolaine,
Marguerites des prés, et blancs bouquets de lait
Aux branches de la croix liés en chapelet.