‹ Œuvres complètes de Auguste Brizeux. Précédées d'une noticeChapitre 98 sur 268 · LES TROIS DOULEURS · texte numérisé non relu

LES TROIS DOULEURS

Dans son jardin il prit trois fleurs, Puis, en versant trois fois des pleurs, Il me parla des trois douleurs.

« ^h I criai-je , il faut que tu m'aides !

Prêtre, apprends-moi les trois remèdes Aux durs pensers dont tu m'obsèdes.

— Non, dil^il, apprends à souffrir; Car la fleur du corps doit mourir, La fleur de l'esprit se flétrir.

Mais oublions ce qui se fane. Si le cœur n'a rien de profane , Et garde sa fleur diaphane ! » .

1 août 1841.

Qui ne l'a éprouvé? F idéal est pour l'âme ce que l'air est pour îe corps, une aspiration nécessaire : soit dans la vie d'un peuple, soit dans celle d'un individu, nulle formule scientifique ne saurait le remplacer.

Or, si après l'inspiration religieuse, la poésie, fille du sentiment, est l'expression la plus soudaine de l'idéal, quelle plus excellente lecture que celle de la poésie, et quelle lecture mêlée de plus de charme, puisque, si voisine de l'idée, elle sait la formuler avec harmonie?

Ces prémisses ne pouvaient être évitées, il nous semble, en tête d'un livre dont le titre indique assez l'objet et qui se termine par une théorie de Tart. Tout positif que soit l'esprit de notre époque, il n'a pu empêcher cet ouvrage, comme ceux qui l'ont précédé, de suivre son développement et d'arriver à sa fin.

. C'est que pour certaines âmes la poésie est une nécessité, la pratique même du devoir. Travail religieux, bien fait surtout^ pour attirer quiconque est né sur une terre dont l'antiquité, le langage, les coutumes éveiUent avec bonheur le cœur et l'imagination. Ainsi m'apparut mon pays natal, et, alentour, la nature était vierge!

De ce pays j'ai donc tracé d'abord une image légère

dans l'idylle de Marie, puis un tableau étendu dans Tépopée rustique des Bretons, laquelle trouve son complément dans ces Histoires poétiques, et le recueil de Primel et Nota.* Tout a son lien dans le livre lyrique de la Fleur d'or. Enfin, issu de la race celtique, je ne devais pas négliger sa langue : plus d'un chant de la Harpe d'Armorique (Telen Arvor), destiné à raviver la pensée et la poésie nationales, s'est répandu dans nos campagnes.

Tel est le dessin que j'ai voulu exécuter. Les œuvres précédentes sont toutes générales par le fond , toutes par la forme sont bretonnes et rustiques. Ce genre (du moins dans sa franchise et sa simplicité vivante) n'avait guère pu attirer nos poëtes, tant les mœurs, dans la plupart des provinces, excitent peu l'imagination, tant les dialectes y sont le plus souvent grossiers et rebelles au langage des vers : d'un lourd réalisme il fallait passer aux bergeries fades, de Phylis à Toinon, comme a dit le maître. Tout autre est l'Armorique : ses pâtres, ses laboureurs parlent excellemment leur antique idiome ou la langue apprise djns les écoles. En leur faisant parler bien le français, on reste dans la vérité. Fils d'un peuple où mœurs et costumes ont conservé l'élégance originelle des races primitives, l'auteur avait donc l'espoir de trouver dans cette partie écartée de la France un genre de poésie presque inconnu à notre ancienne littérature ; d'autres sauront le cultiver et l'enrichir.

Aux amis qui depuis longtemps m'excitaient à quelques explications, de compléter ce bref exposé. II était nécessaire au moment où je dois clore une série de' travaux si chers à mes instincts et à mes sentiments.

* Nous avons déjà dit que le recneil de Primel et Nota, publié en 1852, ne doit plus , d^apcès les dernières intentions de Brizeui , former une œavre à part. Toutes les pièces gui le composaient ont pris place dans les Hûftoires poétùjftes. (I^ote des éditeurs.)

Ce n'est donc pas sans larmes, qu'écrivant ce résumé sur les bords de TIzôl, je regarde le doux fleuve et que, non loin d'ici, j'invoque TArven, TEllé, le Létâ, et les tles, les landes, les villages, tous les lieux que j'ai si souvent chantés.

Doux pays, en effet, qui dans sa vérité m'offrait une synthèse naturelle et religieuse si opposée aux turbulences de nos temps. De là toute ma poésie : elle n'a eu d'autre but que d'adoucir, de fortifier, de consoler.

Quant à la formule générale de la poésie même, celle-là du moins sur laquelle, dès le premier jour, je m'appuyais, on la trouvera, comme conclusion, dans la Poétique nouvelle.

30 novembre 185-t

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