‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 2)Chapitre 19 sur 64 · LES ÉTATS GÉNÉRAUX DE 1560 ET CEUX DE · texte numérisé non relu

LES ÉTATS GÉNÉRAUX DE 1560 ET CEUX DE

Sommaire : La réformation en France. — Avènement de Charles IX. — Le chancelier de l'Hôpital. — États généraîix de 1560, ordonnance d'Orléans. — Assemblée de Pontoise. — Commencement de la guerre civile. — Travaux législatifs de l'Hôpital, ordonnance de Moulins. — Suites du massacre de la Saint-Barthélémy. — Nouveau parti formé de protestants et de catholiques. — Avènement de Henri III; cinquième édit de pacification. —La Ligue, son but, sa puissance.— Etats généraux de 1576; ordonnance de Blois. — Henri de Bourbon roi de Navarre; conseils qu'il adresse aux états.— Projets et popularité du duc de Guise«

Le schisme de la réfdrme , le plus grand mouvement d'opinion qui ait remué la société française avant sa révolution de 1789, ne fut point chez nous, comme dans les pays du Nord, spontané, irrésistible, lié à des instincts nationaux, à d'anciennes velléités d'indépendance religieuse, à des faits dont la cause, venue de loin, remontait haut dans Thistoire. La plus grande partie de TAlIemagne et de la Suisse , les royaumes Scandinaves et TAngleterre, nations et gouvernements, avaient rompu sans retour avec Téglise romaine avant

le milieu du xvi« siècle, tandis qu'en France le besoin de rénovation dans la foi , la morale et la discipline chrétiennes, quoique senti vivement par les intelligences libres et les ftipQg pj^pses qu'agitait Tesprit du siècle, trouvait la royauté toujours défiante ou hostile^ et ne parvenait point ^ §'emp^rer ^le la masse ou de Tune des grandes classes de la nation. Quel que fût le courage de leurs convictions et fe mérite de leurs chefs, les protestants français «ne formèrent, dit un € historien éminent', qu'un parti clandestin et persé- « cuté, jusqu'au joiif ou la faiblesse de l'autorité royale a exercée par un prince mineup donna à ce parti Fap- « puî de la noblesse, et lui permit de se montrer, de a se constituer et d'agir. »

Au règne de François II, qui, h proprement parler, ne fut qu'une minorité , Favénement de Charles IX en ajouta une seconde. Dix-sept mois avaient suffi pour que les passions religieuses, d'un côté poussées à l'extrême par une répression atroce, de l'autre encouragées par une connivence indigne du pouvoir, fissent alliance avec les ambitions politiques, et pour que le pays se trouvât divisé en deux grandes factions ayant des princes à leur tête, et formées. Tune de la piajorité des nobles , Tautre de la majorité du peuple unie

4. M. Mignet, De Vétablistement de la réforme religieuse et de la comiituiion du calvinisme à Genève, Notices et Uémoires historiques, t. II, p. 248.

DlJ TIERS ÉTAT. \U

au clergé. Entre les partis exaltés jusqu'au fanatisme, et qui, protestants ou catholiques, appelaient résolument la guerre civile, il y avait une opinion modérée qui , ne voulant ni de la persécution contre les réformés, ni pour eux du recours aux armes, cherchait, par la tolérance et la demande d'une transaction , à maintenir dans le royaume Funité de TÉglise , soutien, disait-on, de celle de l'État. Ce parti du bon âehs national avait ses principales racines dans la bourgeoisie; il était ennemi du schisme , mais non de là liberté de conscience, et il sentait le besoin de sérieuses réformes dans les mœurs et la constitution du clergé français. Tels furent les sentiments et les idées qu'on vit prévaloir dans les délibérations des états généraux de 1560, et qui marquent d'un caractère à part cette assemblée qui, sur les droits de TÉtât, en matière d'organisation ecclésiastique, penââ et proposa des choses que les révolutions modernes ont seules pu exécuter'.

Il y avait alors dans le conseil du roi miileiii*, comme chef de la magistrature , un homme que son siècle a honoré d'une admiration respèctueiise et qui reste grand pour le nôtre, Michel de THôpital, dont on peut

I. Les élats convoqués d'abord à Meaux , puis à Orléans, s'ouvrirent le 13 décembre; on y comptait 393 députés, savoir : 98 pour le clergé, 76 pour la noblesse , et si 9 pour le tiers état. Voyez la iisle de ces derniers, ci-après, appendice li.

dire qu'il eut le génie d'un législateur, Tâme d'un philosophe et le coeur d'un citoyen. Fils d'un bourgeois, et devenu chancelier de France, c'est-à-dire premier ministre , il porta dans le gouvernement les principes traditionnels du tiers état , l'attachement au maintien de l'unité française et aux libertés de l'église gallicane. Il sut faire accepter à la reine-mère, Catherine dé Médicis , sa politique , dont l'esprit était qu'au milieu des changements de l'Europe la France demeurât ellemême, et que sa personnalité ne fût absorbée ni par la révolution religieuse du Nord, ni par la réaction du Midi*. Il aimait la vieille maxime : Une foij une loi, un roi^, mais, selon lui, la foi devait être tolérante, la loi protectrice , et le roi impartial pour tous. C'est le langage qu'il fit entendre à l'ouverture des états réunis è Orléans; son discours fut un appel à tout ce qu'il y avait de calme , de sage et de patriotique dans les sentiments de l'assemblée; il adjura d'une manière tou-

I. Il me souvient que, quand monsieur le cardinal de Lorraine Tint du concile de Trente à Fontainebleau, il voulut fort exhorter le roy et la reyne de le faire publier; et cela fut fort débattu au conseil devant leurs majestez. Monsieur le chancelier en prit fort et ferme la parole et s'y opposa du tout, alléguant qu'il estoit du tout contre les droi ta et privilèges de l'église gallicane, et qu'il n'estoit raison de les laisser perdre aucunement, ains les maintenir jusques à la dernière goûte de sang de tous les François. ( Vie du connétable Anne de Montmorency, OEuvres de Brantôme, t. VII, p. 98.)

i. Harangue du chancelier aux états tenus à Orléans le 13 décembre 1560 , Des Etats généraux et autres assemblées nationales (1789), t. X, p. 339.

chante les croyants des deux partis de reconnaître leur devoir mutuel comme concitoyens, et de s'arrêter à temps sur la pente fatale où un double fanatisme allait tout précipiter ^

Le tiers état, que le vote par tête avait confondu avec les deux autres ordres aux états généraux de 1484., joua dans ceux de 1560 un rôle personnel et éclatant. Son cahier de remontrances surpasse en valeur politique, en idées comme en étendue, ceux de la noblesse et du clergé ; on y trouve un sentiment profond de la justice sociale et de Fintérét public, le zèle pour l'ordre, Tinstinct des réformes et la science pratique de toutes les matières de droit et d'administration. C'est une sorte de nouveau code, n'ayant pas moins de 354 articles , et rédigé avec une telle précision qu'il pouvait immédiatement passer en loi. Voici , parmi les demandes qu'il contient, celles dont Timportance est frappante : l'élection aux dignités ecclésiastiques par le concours du clergé et d'un certain nombre de notables^ Tattribution d'une part des revenus ecclésiastiques à l'établissement de nouvelles chaires dans les universités, et à l'érection , dans chaque ville, d'un collège municipal; l'interdiction aux prêtres de recevoir des testaments; la réduction des

I. Olons ces mots fliaboliques, noms de partis, factions et séditions, luthériens, huguenots, papistes; ne changeons le nom de chrétiens. ( Harangue du chancelier, Des Êiats généraux, etc., p. 343.) I. 4 2

jours fériés aux dimanches et à un petit nombre de fôtes ; rélection des officiers de magistrature par le concours de l'ordre judiciaire, des magistrats municipaux et de la couronne; la révision des anciennes lois et ordonnances^ et la réunion en un seul corps de celles qui seraient maintenues; la poursuite d'ofiice contre les crimes notoires sans qu'il fût besoin de partie civile; la suppression des douanes intérieures et l'adoption d'un seul poids et d'une seule mesure dans tout le royaume; l'établissement de tribunaux électifs de commerce et de police ; des règlements prohibitifs sur la coupe des bois de haute futaie ; la restriction des justices seigneuriales au profit de la justice royale; la peine de déchéance des droits seigneuriaux pour tout noble convaincu d'exactions envers les habitants de ses domaines; enfin ^ la tenue des états généraux une fois au moins tous les cinq ans, et le choix immédiat d'un jour et d'un lieu pour leur prochaine convocation ^

En désaccord sur beaucoup de points, lés trois ordres furent d'un même avis quant à la question des

I. Cahier du tiers état de 456Ô, arl. 10, 69, ii, 56. 4S, lU, 343, 205, 84S, 944, 145, ^46) 265, 165, 81 et 853. Des Êlatà gêner atût et nutree assemblées nationales, t. XI , p. 273 et suiv. — Ce cahier est divisé en cinq sections, sous les titres suivants : 4o de l'état ecclésiastique; 30 des universités ; 3o de la noblesse, gendarmerie et suite de la cour; 40 de la jusUce; S» des tailles» impositions, subbides, niarcbuudise et autres choses.

charges publiques. Us déclarèrent quils étment sans pouvoirs pour consentir aucune t^\^ nouvelle , et demandèrent à être renvoyés d^^ le^rç proyipc^s pour y faire connaître les états de fl?iauçe§ (Jregsé^ p^ les ministres du roi. On fit droit à cette requête , et )^ clôture des états eut lieu le dernier jour de janvier 1561/ Il fut ordonné que les états provinci^iux s'assembleraient le 20 mars suivant; qu'après consultation dans leur sein et daqs le^ assemblées électorales, trois députés, un clerc, up noble et un bpui^eois, seraient nommés pour chîicune des treize divisions territoriales, qu'on appelait alors gouvernements, et que les trente-neuf élus se réuniraient à«Melun avant le 1*' de mai. Toutefois la réponse aux remontrances des états n'attendit pas l'octroi des subsides, et l'ordour nance qui la contenait fut dressée à Orléans le jour même où l'assemblée se sépara. Cet acte législatif, le premier de ceux qui ont fait la gloire du chancelier de l'Hôpital, n'est, à proprement parler, qu'un extrait des dispositions proposées dans le cahier du tiers état, où il choisit avec méthode, mais dont il affaiblit souvent la portée. Si Ton compare la célèbre ordonnance avec le travail collectif qui en fut la source, on la trouvera moins hardie et moins positive en réformes; elle présente beaucoup d'omissions , et parfois ne donne que des promesses. La seule variante remar-^ quable entre son dispositif et le texte du cahier est

l'application qu'elle fait du système de la candidature judiciaire aux élections ecclésiastiques; en faisant deux parts du droit d'élire, Tune pour le clergé et le peuple, l'autre pour la couronne, elle prend un terme moyen entre le concordat de François P' et le retour à Tusage antique demandé par le tiers état*.

Les députés des treize gouvernements de France ne s'assemblèrent qu'au mois d'août, non à Melun, mais à Pontoise, où les commissaires des deux ordres laïques siégèrent seuls, tandis que les élus du clergé assistaient au synode ecclésiastique tenu à Poissy sous le nom de colloque. Vingt-six personnes, treize nobles et treize bourgeois , composèrent ainsi la réunion qui allait exercer dans toute sa plénitude le pouvoir des états généraux. Il n'y eut cette fois aucune dissidence

I. Tous archevêques et évêques seront désormais, sitost que vacation adviendra , élus et nommez : à sçavoir : les archevêques par les évêques de la province et chapitre de Téglise archiépiscopale , les évêques par les archevêques , évêques de la province et chanoines de l'église épiscopale, appelez avec eux douze gentilhommes qui seront élus par la noblesse du diocèse , et douze notables bourgeois qui seront aussi élus en l'hostcl de la ville archiépiscopale ou épiscopale; tous lesquels, convoquez à certain jour parle chapitre du siège vaquant, et assemblez, comme dit est , s'accorderont de trois personnages de suffisance et qualitez requises par les saints décrets et conciles, àgez au moins de trente ans, qu'ils nous présenteront, pour par nous faire élection de celui des trois que voudrons nommer à l'archevêché ou évêché vaquant. ( Ordonnance générale ^rendue sur les plaintes, doléances et remontrances des états assemblés à Orléans, art. 4. Kec» dea anciennes lois françaises ^ t. XIV, p. 64.)

enti'e les représentants des deux ordres; nobles et bourgeois se montrèrent également imbus de Tesprit novateur, et d'accord pour tenter, non plus de simples réformes, mais un commencement de révolution. Leurs cahiers exprimèrent des prétentions au partage de la souveraineté , qui rappelaient celles des états généraux de 1356, et proposèrent des mesures dont la motion ne devait reparaître qu'au sein de l'Assemblée nationale de 1789. Le droit absolu de l'État sur les possessions du' clergé y fut posé en principe, et servit de base à différents projets pour l'extinction de la dette publique. Entre deux plans conçus par les treize députés bourgeois, celui auquel ils s'arrêtèrent et dont ils pressèrent l'adoption consistait à vendre au profit du roi tous les biens ecclésiastiques, en indemnisant le clergé par des pensions établies selon le rang de ses membres. On calculait que cette vente devait produire cent vingt millions de livres, dont quarante-huit seraient prélevés comme fonds de la dotation nouvelle, qu^ante-deux employés à l'amortissement de la dette publique , et trente placés à intérêt dans les viH^" '^^ les ports de mer pour y alimenter le commerce, en même temps qu'ils donneraient un revenu fixe au trésor ^ Ce plan, qui n'était rien moins que Tanéantis-

4. Yoy. dans le cahier du tiers aux étais de Pontoise, le chapitre intitulé iloyen de subvention pour Vacquici des debies, Mss. de la Bibliothèque nationale, no 8937, fol. 33 v».

sèment du clergé comme ordre politique, tomba sans discussion devant Toffre faite et l'engagement pris par les députés ecclésiastiqueji d'éteindre avant dix ans le tiers de la dette par une cotisatiop imposée à tous )es membres de leur ordre.

L'assemblée de Pontoise proposait de renouveler tout le système adjtninistratif en réduisant les offices de finance, de police et de judicature h de simples commissions triennales^ elle abrégeait et fixait à deuxans le terme demandé pour la convocation périodique des états généraux i enfin, plus positive en matière de tolérance religieuse que ne Tavait été l'assemblée d'Orléans, elle réclamait pour les protestant^ le plein et libre exercice de leur culte. Il fut répondu à cette dernière demande par des promesses et bientôt par des faits. On vit, ce qui ne s'était jamais vu en France, rÉtat séparé de TÉglise, et une religion qualifiée d'hérétique ouvrir ses lieux de prières h côté des anciens temples sous la protection de la loi^ Mais rien n'était préparé ttlors pour un pareil état de choses 3 l'égalité de droits ne pouvait produire la paix entre deux croyances qui n'avaient pas encore appris à se respecter mutuellement. L'œuvre de l'homme d'État phi-

I. Voy. redit du 17 Janvier 1562 (I56i , vieux style), et le discours du chancelier de THÔpital pour Touverture de l'assemblée de Saint- Germain en taye. Rec, de$ anciennes laif pançaUes^ t. XI V, p. 134, et Mémoires de Gondé, t. II, p. Qf 3.

Josopbe rencontra dans les esprits divisés des passions indomptables, et; quand la persécution religieuse fut éteinte sous s^ main, la guerre civile commença. Au mouvemeiit qui en sens divers agitait et soulevait la conscience des masses populaires j» s^étaient asso^ aiées des ambitions rivales de princes et de grands qui renouvelaient sous un roi mineur ce qui, un siècle et demi auparavant, s'était fait sous un roi insensé. G'é^ tait une lutta semblable à celle des Bourguignons et des Armagnacs, mai» noprrie, d'une part et dp T^utre, par des intérêts moraux, par ce qu'il y a d'intime et de profond , soit dans le besoin de croyance libre, spif; dans la fidélité ^nx vieux dogmes et dans Vattachen^nt aux souvenirs. Du reste, ce mélange de pur zèle et de passions égoïstes ne servit qu'à rendre la lutte des partis plus formidable qu'autrefois, sans lui ôter ce qu'elle avait eu d'odieux, le meurtre et le pillage, les dévastations de la terre natale et l'appel fait à Té* tranger.

Au milieu de cette immense collision politique dont le temps seul devait rester Farbitre , et où tous les chefs de parti devaient périr l'un après l'autre, par la guerre ou par l'assassinat, l'Hôpital ne se lassa point de travailler à une paix impossible, et, sans rien dérober aux soucis du présent, il eut des pensées calmes pour l'avenir. Reprenant avec la puissance d'un génie organisateur tout ce que l'admirable cahier du tiers état

de 1560 renfermait de vues et de conseils, il en fit la matière d'une série d'ordonnances royales, suite et complément de celle d'Orléans '.Leur ensemble forma en quelque sorte un nouveau fonds de droit civil dont la législation postérieure, jusqu'au renouvellement total de 1789, ne fit que développer les conséquences, et dont plusieurs dispositions subsistent dans nos codes actuels. La plus célèbre de ces ordonnances , la plus grande par l'étendue et le mérite , est celle qui porte le nom de Moulins et qui fut donnée dans cette ville au mois de février 1566. Elle résume, en les entourant de garanties plus efficaces , toutes les réformes judiciaires décrétées jusque là ; son but principal lut de simplifier Fadministration de la justice , et de faire un pas vers l'unité de juridiction et Punilé de procédure civile. Elle diminua le nombre des juges ordinaires, et restreignit la compétence des justices de privilège; sous ce rapport, elle n'eut pas plus de ménagements pour les corporations municipales que pour le corps ecclésiastique; elle enleva aux maires, échevins , capitouls , consuls et autres magistrats du même ordre, la connaissance des

I. Yoy. redit de novembre 4563, qui crée à Paris des juges-consuls, et la déclaration du 28 avril 4565 , qui insUtue la juridiction consulaire dans les autres villes; Tordonnance de janvier 4563 sur la jus-^ tice et la police, et la déclaration amplialive du 9 août 4564; Fordonnance de février 4566 sur la réforme de la justice, et redit 4u 4 février 4567 sur la police générale du royaume. Bec. des aneiennei loi$ françaises, t IIY, p. 453, 479, 460, 473, 489 et 320.

causes civiles, ne leur laissant que Fexercice de la juridiction criminelle et de la police ^ Cette attaque isolée contre une partie des privilèges municipaux ne réussit point complètement ; ce n'était pas assez pour une révolution dans Fétat politique des villes, et c'était trop pour une réforme. Les vieux municipes antérieurs à toute charte de commune réclamèrent avec succès devant le parlement au nom d'un droit immémorial, et l'ordonnance de Moulins demeura sans force à leur égard^.

Pendant que cet homme, grand par Fesprit et grand par le patriotisme, cherchait dans de nobles travaux à soulager sa pensée des misères et des crimes de son temps, la lutte religieuse qu'il tenta vainement de pré-

4. Pour donner quelque ordre à la police des vUIes de nostre royaume et pourvoir aux plaintes qui, de ce, nous ont esté faites, avons ordonné que les maires, escbevins, consuls, capitouls et administrateurs des corps desdites villes qui ont eu ci-devant et ont de présent l'exercice des causes civiles, criminelles et de la police, continueront ci-après seulement l'exercice du criminel et de la police, à quoi leur enjoignons vaquer incessamment et diligemment, sans pouvoir d'ores en avant s'entremettre de la connoissance des instances Civiles entre les parties, laquelle leur avons interdite ei défendue, et icelle renvoyons et attribuons à nos juges ordinaires ou des hauts jusUciers des villes où il y a corps et communautez tels que dessus .- nonobstant tous privilèges, coutumes, usances et prescription que l'on pourroit alléguer au contraire. (Ordonnance de Moulins, art. 71, ibid., p. 208.)

2. Yoy. Loiseau, Trailé des Seigneuries, édition de 4678, p. 401 , et Dubos, Histoire critique de l'établissement de la monarchie française, t. lY, p. 298 et suiv.

Ht ESSAI SUR L'HISTOIRE

venir contipuait, suspendue par des trêves qui duraient peu, et où s'usaient l'un après Taytre les moyens de pacificatiou, L'iptolérançe du siècle était tpujours là pour réagir contre l^ raison et la justice, et , dans ce chop d'opinions inconciliaUes, entre lesquelles (e pouvoir essayait de tenir la balance , Topinion des masses populaires, celle qui avait le grand nombre pour elle > pressait de plus en plus et entraîqait toitf. La royauté, un momeiit in^partiale, se rassit dans ses traditions d'ancienne foi et de foi exclusive; elle redevint systématiquement hostile à la liberté de conscience , mais en dessous , non d'une manière ouverte , et elle prépara par de sourdes menées la ruine des concessions qu'elle avait faites. Au lieu des règles d'équité et d'humanité que recommandait le chancelier de l'Hôpital , ce qui prévalut dans les conseils de la couronne, ce fut la sagesse du Prince de Machiavel, importée des cours italiennes. L'Hôpital cessa d'être l'homme de ces conseils où sa loyauté austère était une gène et un blâme; il quitta les affaires publiques, frappé d'uqe tristesse profonde qui raccompagna dans sa retraite. P vit, avec une affliction toujours croissante, les choses suivre le cours fatal qu'il avait voulu changer, et la plaie des discordes civiles s'envenimer par l'influence d'une politique d'astuce et d'expédients, de trahisons et de coups d'État. Il mourut de douleur, après avoir vu l'efiroyable couronnement de cette politique, le gr^and

crime du siècle et un crime de la i^yauté, le massacre de la Saînt-Barthélemy*.

Il faut Favouer, la bourgeoisie parisienne fiit complice du pouvoir royal dans ôctte journée d'horrible mémoire*. Trompé par la fable d'un complot et égaré par ses haines fanatiques, le corps municipal reçut et accepta des ordres qui devaient assurer le guet-apens où des milliers de Français périrent, en pleine paix , par des mains françaises. Là se trouve Fun des moments les plus douloureux de notre histoire, et le roi sur le nom duquel pèse ce souvenir, Chartes IX, reste marqué, pour un seul acte, du sceau d'une infamie étemelle. Et pourtant ce prince, que le vertige du siècle et d'atroces suggestions conduisirent au rôle de traître et d'assassin, était doué d'une noble intelligence. Il avait au plus haut degré le goût des arts et de tous les travaux de l'esprit. Ses encouragements, son exemple même, contribuèrent à soutenir et à porter plus avant la rénovation intellectuelle dont les commencements avaient jeté tant d'éclat Sur le règne dô François I". Au milieu des commotions civiles, et peut* être sous leur influence, la littérature devint plus graves elle fut une arme dans la lutte des partis^ elle s'ap-

I . L'Hôpital sorUt du ministère Au mois âe iliai 4568 ; sa mort arriva le i3 mars 1573. Yoy. le tableau complet de sa vie dans la belle notice de M. Villemain, Mélanges his(orlques et UitéraireSi t. II.

S. Le 24 août 1079.

pliqua aux grandes questions de l'histoire ^ de la morale et du gouvernement des sociétés. De larges théories se formèrent pour élever et féconder la pratique de Tadministration. L'économie politique, cette science bourgeoise des villes d'Italie , fut introduite par un ministre italien créature de la reine mère% et donna une direction plus rationnelle aux règlements faits sur la police des métiers et sur le trafic des marchandises. C'est de là que date chez nous le fameux principe de la balance du commerce et le système de protection de l'industrie nationale parla double défense de faire sortir du pays les matières propres à la fabrication et d'y faire entrer les produits des manufactures étrangères^.

1. René de Biragues, garde des sceaux en 4571 , et chancelier de France depuis la morl de THÔpilal jusqu'en 1 378.

2. Afin que nosdils sujets se puissent mieux adonner a la manufacture et ouvrages des laines, lins, chanvres et Ûlluces qui croissent et abondent en nosdils royaume et pays, et en faire et tirer le profit que firit Testranger, lequel les y vient aciieter communément à petit prix, les transporte et fait mettre en œuvre, et après apporte les draps et linges, qu'il vend à prix excessif; avons ordonné et ordonnons qu'il ne sera doresnavant loisible à aucun de nosdits subjets et estrangers, souz quelque cause ou prétexte que ce soit, transporter hors nosdils royaume et pays aucunes laines, lins, chanvres etfillaces... Défendons aussi très-expressément toute entrée en cestuy nostredit royaume de tous draps, toilles, passements et caneUUes d'or ou d'argent, ensemble tous veloux, salins, damas, taffetas, camelots, toilles et toutes sortes d'étoffes rayez ou y ayant or ou argent , et pareillement de tous hamois de chevaux, ceintures, cspées et dagues, estrieux et espérons dorez , argentez ou gravez , sur peine de confis-

DU TIERS ÉTAT. ii^

n y a dé grandes leçons dans les crimes politiques; celui du 24 août 1572 démentit bientôt les espérances de ceux qui l'avaient commis. La réformation ne périt point par la mort de ses plus nobles chefs, et le pouvoir qui avait voulu noyer dans le sang les soucis qu'elle lui causait retrouva sur sa route les mêmes embarras compliqués de périls nouveaux. Outre ceux qui survivaient aux massacres*, et dont il s'était fait des ennemis irréconciliables, il eut contre lui la sympathie pour les victimes, l'indignation humaine et ses propres remords. L'opinion modérée , celle qui avait conseillé en vain la tolérance et la paix , se souleva et fit sorth» du sein de la France catholique une faction sans esprit de secte, un troisième parti armé, qui reçut le nom de politique^ et s'unit aux protestants pour soutenir, dans leur cause , la cause des droits humains et de la justice. Pour avoir violé ces droits avec une odieuse barbarie, le gouvernement vit ses propres droits niés

cation desdites marchandises... Davantage défendons l'entrée eu nos* tredit royaume et pays de toutes sortes de tapisseries estrangères^ de quelque étoffe et façon qu'elles soient, sur les mesmes peines que dessus.-. (Édit de janvier i57a sur le commerce à l'étranger et sur la police du royaume. Rec. des anciennes lois françaises, t. XIV, p. 244.) — Voyez en outre les édits du 2 mars 4571 sur la fabrication des draps, de juin 4572 sur la création des courtiers de commerce, et de la même date sur le règlement du taux de l'intérêt. (Ibid., p. 232 et 252.)

4. Les épouvantables scènes de Paris se répétèrent à Heaux, à Orléans, à Bourges, à Rouen, à Angers, à Lyon, à Toulouse et dans beaucoup de villes de moindi'e imporlunce.

<46 ESSAI SQR L'HISTOIRE

par représailles y et la guçrre contre un roi prévaricateur proclamée comme légitime. Les doctrines répu^ blicaines nées dans quelques ftmes de ré|udo de l'antiquité et de Tesprit de libre examen éclatèrent alors dans des livres où 1^ science de Tbistoire et la subtilité du raisonnement se mêlaient; h des cris de haine et de vengeance ^ Fruits du désespoir des protestants et d'un sentiment public de colère et de désaffection, ces livres^ dont quelques-uns sont demeurés célèbres, furent pour nous la source d'opinions extrêmes qui , persistant depuis lors, plus ou moins actives, plus ou moins puis* santés, selon le temps et les circonstances, ont formé et forment encore Tune des catégories de la ^ande opinion nationale.

Moins de quatre ans après le sanglant coup d'État de Chartes IX, son successeur et Fun des instigateurs de son mme, Henri III, fut contraint de subir les conditions de paix que lui fit la confédération victorieuse des calvinistes et des catholiques associés. Le cinquième édit de pacification, celui du 14 mai 1576, dépassa

I. V«y. le Dlteûuri de la servituàê volontaire ^ par ÉUeniiB da la BoëUe; l'ouvrage de François Hoiman, intitulé Franeo-GalUaf tselui d'Hubert Languet, Yindiciœ contra tyvannos^ sive de priucipig ht populum populique in principem légitima poiestate; les Apo^ phthegmes ou discours notables recueillis de divers auteurs contre la tyrannie et les tyrans; le Discours des jugements de Dieu contre les tyrans t recueilli des histoires sacrées et profanes; le Traité^ du droit des magistrats sur leurs sujets, etc.

DU TIERS ÉTAt. Hl

tous les autres par retendue des concessions faîtes aux réformés ^ Il fut statué par cet édit que Texercice du nouveau culte serait libre et public dans tout le royaume , sauf Paris et la cour; que les mariages contractés précédemment par des prêtres ou des personnes religieuses seraient légitimes; que des tribunaux mipartis de protestants et de catholiques seraient institués pour le Jugement des causes des calvinistes et des catholiques^unis ; que toutes les sentences portées depuis le régné de Henri n pour cause de religion se- Iraient annulées; que les condamnés et les proscrits seraient amnistiés, et qti'Une exemption d'impôts serait accordée, comme indemnité, aux veuves et aux enfants des victimes de la Saint-Barthélémy \

C'étaient là de nobles mesures, capables de commencer une ère de tolérance civile, si elles eussent été prises de bonne foi , avec la volonté et avec la puissance de les maintenir; mais le prince qui les décréta île voulait ni ne pouvait faire durer son œuvre. Esprit faible et fantasque , fanatique et dissimulé, il ne vit dans cette paix qu'une ressource extrême, une contrainte dont il se débarrasserait dès qu*il en trouverait le moyen. D'ailleurs, eût-il été plus sincère et plus

I. Le premier édit de pacification fut rendu le 49 mars 4 pet, le second est du 23 mars 4568, le troisième du mois d'aoftt 4(nro, et le quatrième du mois de juillet 4S73. Vojr. le Rec. des ano. lois françaises, t. XIV, p. 135, 2i6«i29 et S6I,

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