‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 2)Chapitre 25 sur 64 · Cahier général du tiers état, art $7 et · texte numérisé non relu

Cahier général du tiers état, art $7 et

9. Plaira à Votre Majesté déclarer Benri de Bourbon, roi de Navarre, comme héréUque et notoirement relaps, criminel de lèse-majesté divine et humaine au premier chef, inhabile et incapable de succéder à la couronne de France, privé de tous droits et prérogatives de prince et de pair, tant lui que ses hoirs procréés et à procréer. {Ibid.» art 2.) - Ibld., art. 3 et 4.

3. Cahier général du tiers état, art. 44, 77, 493, 195 et 969.

plus, le cahier de 1588 il'ofire pas, en ce qui regarde le droit et Fadministration, la même abondance d^objets que les cahiers de 4560 et 1576 *, soit que deux réunions d'états, si près Tilne de Tautre, eussent laissé peu de choses nouvelles à voir et à conseiller, soit que les élus du tiers état ligueur aient été, par cela même, plus remplis du besoin d'action immédiate que du sens réfléchi d'où procède le tmvail d'analyse en matière de législation.

Après le meurtre du dilc de Guisé , flênri ni, délivré en idée, s'était écrié : Maintenant je suis roi! Il croyait avoh* frappé de mort toute la Ligue; il fut bientôt détrompé. Pendant qu'il perdait le temps à faire devant les états des harangues et des apologies, l'insurrection provoquée par son crime éclatait à Paris, et se propageait d'une ville à l'autre. Bientôt des provinces entières furent entraînées dans ce mouvement, et , de la Picardie à la Bretagne , de la Bretagne à la Provence, une fédération municipale s'organisa contre la royauté. Le projet de gouvernement révolutionnaire conçu par les comités de la Ligue fut exécuté sous l'empire de passions ardentes jusqu'à la frénésie , exaltées jusqu'au dévouement^. On tournait les yeux vers lés cantons suisses, et Ton parlait de se constituer en

I. Il ne conUeilt que 272 articles. Le cahier de 1560 en avait eu 354, et celui de 1576, 4i8.

S. Voy. plus baut, chap. T.

république à leur exemple ^ 5 la démocratie parisienne^ maltresse du parlement par un coup d*État , suppri* mait le nom du roi dans lôs actes judiciaire^, et nommait de sa propre autorité un lieutenant général du royautne*. Cependant, aU lieu d'agir et de monter à cheval, Henri III, retombé dans sa mollesse, expédiait du ch&teau dé Blois des proclamations inutiles et des ordres qui ne parvenaient pas; entouré par la révolte> comme par uh cercle de fer qui se resserrait de plus en plus, il se trouva enfin réduit à n'avoii? eti sa pUis^ sance que les deux rives dd la Loire, entre Tours et Beaugeucy. Alors il prit une résolution qui donnait la mesure de sa détresse; il fit , sous le Tiorti de trêVe , un

I. H. de Mayenne s'achemine à Paris, non pour contester, mats • Beuletticnt pour recetoii* et donner ordre à tant de peuples et Tilles qui. comme à i'envy les uns des autres, se metloient du parly de l'union, aucuns sous les bonnes espérances qu'ils s'esloient imagines de viirre à l'advenir à la manière des Suisses, et d'eslre exempts de tailles et de payer les cens et devoirs à leurs seigneurs, d'autres d'animosité, de courroux et de despit à cause de la bonne opinion qu'ils avoient de feu M. de Guise, et parmy ceux-là quelques-uns affentionnez à la religion catholique romaine ( Palma Gayet, Chronologie novcnnaire, colleet. Michaud, t. XII, p. 402.) — Si d'un autre eosté Ton propose de réduire ce royaume en république, connolssaiil qu'il est impossible de chasser le roy et eh eslablir un autre, j'advouë que ce sera une chose plus aisée à faire, parce qu'il ne faut que luy desnier l'obéyssance et se gouverner sous l'authorité des quài'ante conseillers et des maires et eschevins des villes sans plus parler de roy, et se tenir bien alliez et confédérez les uns aVec les autres pour se supporter et pour se deffendre conire luy. (Mémoires de Nevers, t. !•', p W9.)

S. Le litre donné au duc de Mayenne était celui de iieuleuant gêné, rai de l'état royal et couronne de France.

476 ESSAI SUR L'HISTOIRÇ

pacte d'alliance avec le prince qu'il avait déshérité et proscrit, et il mit sa couronne sous la garde des reli* gionnaires dont il s'était fait gloire de poursuivre Textermination^

Quatre mois après le meurtre du chef de la Ligue , Henri de Valois et Henri de Bourbon eurent, au Plessis-lez-Tours, une entrevue où ils scellèrent, en s'embrassant, l'union du parti royal et du parti calviniste. Leurs deux armées n'en formèrent plus qu'une seule, qui bientôt se porta vers Paris, où la Ligue était maîtresse , et d'où elle agissait sur les provinces. Arrivés sous les murs de la ville, qui fut frappée de terreur à leur approche, les rois campèrent, Pun, celui de France, à Saint-Cloud, l'autre, celui de Navarre, à Meudon. Les apprêts du siège étaient terminés à la fin de juillet, et l'assaut devait avoir lieu le 2 août; mais Henri III ne vit pas ce jour. Il fut tué d'un coup de couteau par un jeune moine dominicain poussé au régicide par son fanatisme ligueur, des prédications furieuses, d'adroites manœuvres et la consternation qu'il

4. Les témoignages sont assez notoires... de quel zèle et bon pied j'ai toujours marché à l'extirpation de l'hérésie et des hérétiques, à quoi j'exposerai plus que jamais ma vie Jusques à une mort certaine, 8*il en est besoin, pour la défense et protection de notre sainte foi catholique, apostolique et romaine, comme le plus superbe tombeau où je me pourrois ensevelir que dans la ruine de l'hérésie. ( Harangue du roi, 16 octobre 4588, Des états généraux^ etc., t. XIV, p. 3S6.) — Yoy. leB lettres d'armistice avec le roi de Navarre données à Tours le 96 avril 4889. Bec. des anciennes lois françaises, t XIV, p. 645.

voyait régner dans Paris'. Ainsi la Ligue rendit à Henri III crime pour crime, et le même coup vengea sur lui rassassinat des Guises et les meurtres de la Saint-Barlhélemy. Du reste, ce prince eut une mort qui rachetait jusqu'à un certain point les faiblesses de son règne , il n'hésita pas à ce dernier moment sur ses devoirs de roi et de patriote; il voulut jeter les fondements de la réconciliation nationale. Il fit appeler le roi de Navarre, et lui dit : « Mon frère, la couronne est vôtre après que Dieu aura fait sa volonté de moi, » Puis , s'adressant aux princes et aux nobles qui entouraient son lit, il leur commanda de jurer au successeur légitime obéissance et fidélité; tous, mettant le genou en terre, firent ce serment^.

Ce fut le 4 août 4589, qu'après avoir signé la promesse de maintenir sans altération la religion catholique', Henri de Bourbon fut solennellement reconnu pour roi par les chefs de Farmée royale, et ce fut le

1. Ceci arrjva dans la matinée du l«t août; le moine se nommait Jacques Clément.

2. PalmaCayet, Chronologie novennaire, coUect. Michaud, t. XII, . p. 150.

3. Nous Henri, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, promettons et jurons, en foy et parole de roi, par ces présentes signées de notre main, à tous nos bons et fldels sujets, de maintenir et conserver en nostre royaume la religion catholique, apostolique et romaine en son entier sans y innover ou changer aucune chose, soit en la police et exercice d'icelle, ou aux personnes et biens ecclésiastiques. (Déclaration et serment du roi à son avènement à la couronne; nec. dés anciennes lois françaises^ t XV, p. 3.)

22 mars 1594, que, yainqueur de la Ligue et devenu lui-fliéme catholique, il entra militairement dans P«îs< n fallut plus de quatre années de combats , une con^ stance à toute épreuve et une admirable prudence , des victoires signalées et une transaction décisive *, pour que le principe du droit héréditaire ^ allié aux in« térêts de l'indépendance nationale^ prévalût contre Fassociation du principe de l'orthodoxie avec les doctrines de la souveraineté du peuple. On sait quelles Airent les vicissitudes de cette grande lutte , soutenue intrépidement de part et d'autre devant Topinion publi"que, et dont cette opinion était à la fois le juge et le prix* Au-dessus des événements variés qui en marquent le cours , il y a un fait qui domine , c'est le retour graduel de la bourgeoisie à l'esprit de tolérance de i 560, aveô plus de réflexion^ avec la maturité de jugement que donnent Texpérience et le malhenr< A mesure que le prince réduit à être conquérant de son propre royaume gagnait une de ces victoires glorieuses d'humanité autant (pie d'héroïsme, le zèle fanatique perdait du terraîtt, et, âbatidonnant lés dasses tnoyennes de la nation, se retirait dans les classes inférieures. C'est en elles que se prolongea le sottibre enthousiasme et Vênergie des premiers jours de la lutte, ce sont elles qui, par un régime de compression et de terreur, imposé-»

1. Bataille d'Arqués, le 43 septembre 4S89; bataille dlfry, It U mars 4590; abjuralicfn du roi à Saint-Denis, le 25 juillet 18^3.

pent à Paris la prodigieuse patienoe avec laquelle cette grande cité souffirit les fatigues et les uûs^s d'un siège de quatre ans; elles enfin qui , livrées en aveugles au jMPûtectorat du roi d'Pspagne, donnèrent le monstrueux spectacle d'un ps^û dép[locratiqu^ qui Q'était pas un parti national.

La Ligue avait eu la prétention de transporter la royauté et de la rendre, au moins une fois, élective ^ elle échoua dans ce dessein, et ne réussit qu'à empô-^ cher le roi héréditaire de régner^ t^nt qu'il ne fut pa^ catholique. Son dernier acte d'autorité fut une convo* cation d'états généraux faite sans mandement royal. Indiquée et ajournée plusieurs fois depuis Tannée 1590, cette assemblée révolutionnaire^ qui se disait nationale et sur laquelle pesaient le patronage et l'ambition de l'Espagne, se réunit enfin à Paris le 28 janvier i593'. Les députés qui y vinrent en petjt nombre ^ ne tardèrent pas à se trouver en face de l'intérêt étranger se couvrant de l'intérêt de la foi catholique pour demander avec hauteur le sacrifice des lois fondamentales et de l'indépendance du pays. Ils eurent à entendre successivement trois propositions du rpi d'Espagne : la

1. Voy. les Procès-verbaux det états généraux âe 1593, publiés par M. Auguste Bernard, û^m la. Colleciién det d^cumênti inédm êur VhUtoire de France.

S. Ils étaient environ cent trente, la plupart du Uers état ; Paris seul avait douie représentants doeet ordre. «^ Voyes ci-après, Appeadlco 11.

480 ESSAI SUR L'UISTOIRB

première , de reconnaître pour reine par droit de naissance Finfante Isabelle sa fille, petite-fiUe de Henri II * ; la seconde; qu'un prince du sang impérial^ fiancé à rinfante^; fût élu pour roi; la troisième , que Finfante épousât un prince françms, et que tous les deux fussent déclarés conjointement propriétaires de la couronne '« En dépit de leurs obligations envers TEspagne et du besoin que Tunion catholique avmt de son assistance, les députés ligueurs se sentirent fiançais, et rougirent à de pareilles demandes. Ils repoussèrent les deux premières propositions, et éludèrent la troisième, en disant que Theure n'était pas venue de procéder à l'élection d'un roi*; ils ne firent rien, et ce fut tout leur mérite. Mais le parlement, ou, pour mieux dire, les membres de cette cour qui , par zèle d'orthodoxie ou par crainte de la Ligue, étaient demeurés dans

1. Isabell&^llaire-Eugénie, née du mariage de Philippe II avec Elisabeth de France.

2. L'archiduc Ernest d'Autriche, frère de l'empereur Rodolphe II et neveu de Philippe II.

3. In solidum, Voy. les Procès-verbaux des états généraux de 4593, p. 342, 252, 287, 655, et, dans le même recueil, Appendice I , le Journal d'Odet Soret, député du tiers état de Normandie.

4. Sur la proposition qui a esté foicte ausdicts estats par monsieur le duc de Férié et autres ministres du roy catholique de créer et establir présentement une royauté, lesdicls estats estiment qu'il seroit non-seulement hors de propos, mais encore périlleux, et pour la religion et pour l'estat, de faire ceste eslection et déclaration en un temps où nous sommes si peu fortifiez et d'hommes et de moyens. (Délibération du 4 juillet» ProcèS'Verbaux des étais généraux de 1593, p. 552.)

DU TIERS ÉTAT. m

Paris *, osèrent davantage. Faisant acte de souveraineté à la face des états et contre eux, ils rendirent une sentence qui déclarait nul tout acte fait ou à faire pour rétablissement de prince ou princesse étrangers ^ et protestèrent qu'ils mourraient tous plutôt que de rompre ou de changer cet arrêt*. Un mois après, en abjurant le calvinisme dans la basilique de Saint-Denis, Henri de Bourbon écarta l'obstacle que les mœurs nationales opposaient à ce qa'il fût roi de fait comme il rétait de droit, et bientôt les états de la Ligue, s'éteignant d'eux-mêmes, laissèrent libres toutes les voies légales à Foccupation du trône ^.

Henri IV, c'est l'Hôpital armé; sa victoire fut, après trente-quatre ans d'hésitation publique, de tentatives prématurées et de violents retours en arrière, celle des principes de l'immortel chancelier de Charles IX. Le roi qui déUvra les consciences de l'oppression religieuse et le pays de l'influence étrangère fut un de ces grands réparateurs venus après les grands désordres, pour relever les ruines amoncelées, et faire germer les

1. Une partie du parlement de Paris siégeait alors à Tours, par suite d'un édit de translation donné par Henri 111, en février 4589.

2. Délibération du parlement du 28 juin 4503, Procès-verbaux, etc. appendice Vlll, p. 740-748.

3. 11 n'y eut pas de clôture officielle pour les élats de 1593. Les députés quittèrent leur poste l'un aprèâ l'autre; les procès-verbaux des séances s'arrêtent, pour le clergé, au 13 juillet; pour la noblesse, au 8 août, et pour le tiers état, au S2 décembre.

semences de bien éparses parmi les décombres. Une fois qu'il eut conquis la paix au dedans et au dehors , douze ans lui sufGrent pour effacer la trace des guerres civiles 9 renouveler la face du pays par une prospérité toujours croissante, et fonder sur de nouvelles bases la politiqi^ie nationale, n avait une intelligence universelle, un es{»ît souple et pénétrant, des résolutions promptes et une fermeté inébranlable dans ce qu'il avait résolu. A la sagesse des hommes pratiques, à cet instinct qui va droit à Futile et au possible, qui prend ou rejette sans prévention et sans passion , au commandement le plus absolu, il joignait la séduction des manières et une grâce de {uropos inimitable. Ses hautes vertus mêlées d'étranges faiblesses ont fait de lui un type unique de roi à la fois aimable et imposant, profond de sens et léger de goûts , plein de grandeur d'âme et de calcul, de sympathies populaires et d'orgueil de race, et toujours, et avant tout, patriote admirable.

n y a trois choses dans l'œuvre du vainqueur de la Ljgue : l'établissement définitif de la liberté de con« science et de l'état civil des dissidents, la restauration et le progfiis de tout ce qui constitue la richesse publique) eaGû la conception d'une politique française, fondée sur le maintien des nationalités et l'équilibre des puissances européennes. Aucun des anciens édits de tolérance n'avait eu le caractère de loi perpétuelle; ^'étaient des actes provisoires > des traités de paix

conclus dans Tattente d'une réunion des deux cultes par un concile général ou national. Or, les deux cultes n'avaient pu ni se fondre ensemble^ ni se détruire Fun Fautre; il fallait que leur séparation et avec elle leurs droits respectifs fussent proclamés et sanctionnés par un décret irrévocable. Tel (ut Fobjet du célèbre édît signé à Nantes le 13 avril i598 et auquel cette ville a donné son nom. Résumant les édits antérieurs dans leurs dispositions essentielles et vraiment praticables, il garantit, cF une part, aux personnes Fentière liberté de conscience, de Fautre, aux religions, des privilèges limités pour chacune d'elles selon la mesure de ses forces et sa situation dans le pays^

Par cette transaction dernière entre la justice natu-relie et la nécessité sociale, les réformés obtinrent défi*

I. Maintenant qu'il plaît à Dieu commencer à nou» fairt Jouir â« quelque meilleur repos, nous arons eslimé ne le pouvoir mieux employer qu'à vaquer à ce qui peut concerner la gloire de son sainet nom et service , et pourvoir qu'il puisse être adoré et prié par tous nos Bubjects; et s'il ne lui a pieu permettre que ce soit pour encore en une mesme forme et religion, que ce soit au moins d'une mesme intention et avec telle reigle bu'il n'y ait point pour cela de troul)Ie et de tumulte entre eux, et que nous et ce royanme puissions toujours mériter et conserver le tiitre glorieux de irès-chrestien Mous

avons jugé nécessaire de donner maintenant sur le tout à tous nosdita sul^jects une loy générale, claire, nette et absolue, par laquelle ils soient réglés sur tous les différends qui sont cy devant sur ce survenus entre eux et y pourront encore survenir cy-après, et dont les uns et les autres ayent sujet de se contenter , selon que la qualité du temps le peut porter. (Préambule de l'édit de Nantes, Rec. des anciennes lois françaises ^ 1. XV, p. 471.)

niti veinent le droit d'habiter dans tout le royaume sans être astreints à faire aucune chose contre leur conscience; l'admissibilité à tous les emplois publics avec dispense à l'entrée en charge de toute cérémonie et forme de serment contraire à leur culte; le droit de n'être jugés que par des tribunaux mi-partie de protestants et de catholiques; celui de publier des livres de leur religion, de fonder des collèges, écoles et hôpitaux , et, avec cela, d'être admis conmie étudiants dans les universités et les autres écoles du royaume , ou y comme pauvres ou malades, dans les anciens hospices. L'exercice privé du nouveau culte fut déclaré libre pour chaque famille , mais l'exercice public n'en fyt permis que dans les lieux où l'avait autorisé l'édit de 1577, avec une ville de plus ou un moindre lieu par bailliage*. Cette charte de droits qui transportait à l'État l'unité dont le privilège avait, depuis tant de siècles , appartenu à l'Église , devint , sous le fils et le petit-fils de Henri IV, la loi civile des deux cultes rivaux. Elle les régit dans une paix , sinon sincère du moins apparente, jusqu'au jour où elle fut brisée par un vertige du pouvoir royal, qui, ramenant, après quatre-vingt-onze ans de tolérance, le fanatisme et les proscriptions du xvi* siècle, imprima une tache ineffa-

4. Édit de Nantes, art. 6, 7, 8, 0, 40, 44. 24. 82. 2*. 27, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 43, 64, 66 et 67.

cable sur Tun des plus grands règnes de notre histoire * . A part redit de Nantes et une loi remarquable contre le dueP, toute la législation de Henri IV roule sur des matières d'économie publique, et là sa passion du bien-être général, son intelligence des conditions de prospérité pour le pays, son génie créateur et Factivité de son esprit se montrent d*une façon merveilleuse. On sait quel nom Fhistoire associe au sien dans une gloire commune, celle d'avoir fait renaître et développé avec une énergie alors sans exemple les forces productives de la France. Maximilien de Béthune, marquis de Rosny, duc de Sully, créé surintendant des finances en 1596', fut l'homme d'action qui, dans cette entreprise oti les obstacles étaient sans nombre , mit une volonté intrépide et une persévérance à toute épreuve au service de la pensée du roi. Premier ministre en fait sinon en titre, il porta la réforme et la vie dans toutes les branches de Fadministration. Non-seulement il releva les finances de Fabtme où les avait fait descendre Fénorme déficit du dernier règne *, augmenté

1. Bévocalion de Fédit de Nantes, par Fordonnance de Louis XIV du 17 octobre 1685. Voy. ci-après, chap ix.

2. Édit de juin 1609, Bec. da anc. loi» françaises^ X, XV, p. 351.

3. II remplaça les huit intendants contrôleurs généraux des finances, et fut nommé successivement grand voyer de France, grand maître de rarlillerie et surintendant des t)àtimeots et fortiflcaUons.

k. Voyez, sur l'état des finances en 1576 et en 1588, TBistoire de France de M. Qenri MarUn, t. X, p. 541 ; et t. XI, p, 437.

par oinq ans d'anarchie et par les capitalations d'argent au prix desquelles avait eu lieu la soumission des grands de la Ligue , non^seulement il remplit de nouveau le trésor vide, mais^ remontant jusqu'aux sources de la richesse publique « il les i^andit et les multiplia. L'agriculture> encouragée avec un lèle qui gagna la noblesse elle-même, prit un essor inconnu jusque-là$ toutes les parties de l'aménagement du sol, les eaux et les bois , le défrichement des terrains vagues , le des* sèchement des marais, furent Tobjet de mesures qui provoquaient^ par imitation, de grandes entreprises particulières. La protection du gouvernement s'étendit à tous les genres de manufactures, et Findustrie de la soi6 Ait propagée dans tout le royaume. En même temps des sommes considérables étaient employées aux routes, aux ponts ^ aux levées, au creusement de canaux navigables, et le dessein de faire communiquer l'une avec l'autre les deux mers qui baignent la France s'élaborait dans les entretiens du grand roi et du grand ministre ^

I. Le projet d'unir la Seine à la Loire et celle-ci à la Saône fut en partie exécuté par rouyerture du canal de Briare ; un second projet, celui de joindre l'Aude à la Garonne, demeura sans exécution. — Voy. r ordonnance de mai 1597 sur les eaux et forets, l'entretien •des chemins publics et des rivières , etc. ; les édits d'arril 1599 et de janvier 1607, pour le dessèchement des marais; Tédit de mai 1599, qui crée un ofOce de grand voyer de France; les lettres d'août 1597, établissant une fabrique de cristal à Melun ; l'édit d'août 1603, pour l'établissement h Paris d'une manufacture de draps et toiles d'or,

S'il faut admirer à rintérieur Fesprit d^ordre^ de suite et de progrès qui caractérise le gouvernement de Henri IV^ ses plans de politique extérieure sont peut* être encore plus dignes d'admiration. Il entreprit à la fois de préserver la France du danger continuel dont la menaçait la prépondérance de la maison d'Autriche, et de lui faire à elle-même une situation prépondérante, en reconstituant FEurope d'après un nouveau principe, celui de Tindépendanee et de l'équilibre des États. Le système de balance politique réalisé uo demi-siècle plus tard par le traité de Westphalie Ait une création de sa pensée ; il le conçut dès Tabord sous des formes idéales qui le passionnaient, mais que son sens pratique lui faisait regarder comme secondaires, et dépendantes de ce qui, dans Texéoution, serait possible ou opportun*. La mort le surprit au moment où il allait partir pour commencer la guerre colossale dont le succès devait aplanir le terrain sur

d'argent et de soie; la déclaration du 19 norembre 1605, pour l'établiMement dans tous les diocèsoB d'une pépinière de mûriers blanci, et l'édit de janvier 1607, qui établit dans plusieurs villes du royaume des manufactures de tapisseries. Aec. d9s ane. hii françaises , t. XV, p. 141, SIS, IIS, 823, 164, M8, 991 et tU. — Une assemblée de commerce, sorte d'élats généraux de Tindustrie , fut convoquée à Paris en 1604. Voy. Archives curieuses de l'histoire de France, X. XIV, p. 219 et suiv.

I. Voyez, dans les Economies royales de Sully le projet de formation d'une république chrétienne, 1. 1, p. 243, 353 , 437 ; t. II, p. 150, 212, 220, 323, 839 et 418. Gollect. MichauU, ire série, t. XIV et XV.

lequel il voulait édifier. Le crime d'un fanatique fit descendre dans la tombe, avec le roi martyr de la liberté de conscience, de vastes desseins qui, encore secrets et seulement mesurés par la grandeur des préparatifs, tenaient, d'un bout de l'Europe à l'autre , les esprits en suspens, et remplissaient les imaginations d'une attente mystérieuse. Quand on arrive à cette triste page de notre histoire , quand on relit la fin soudaine et violente d'une si noble vie et d'une si grande destinée, il est impossible de ne pas s'arrêter ému , de ne pas ressentir, à la distance de plus de deux siècles, quelque chose de Tangoisse des contemporains, qui virent tout à coup la France tomber, par la mort d'un seul homme, de Tordre dans le chaos, de l'énergie politique dans l'afiFaissement, de la liberté d'action dans les entraves qu'apporte aux États l'influence de l'étranger.

Le règne de Henri IV est une de ces époques décisives où finissent beaucoup de choses et où beaucoup de choses commencent. Placé sur la limite commune de deux grands siècles , il recueillit tous les fruits du travail social et des expériences de l'un , et jeta dans Jeur moule toutes les institutions que devait perfectionner l'autre*. La royauté, dégagée de ce que le

I. Voy. la Monographie politique de Henri IV, par M. de Carné, Éludes sur les fondateurs de l'unité nationale en France, 1. 11, p. I cl suiv.

moyen âge avait laissé de confus dans son caractère, apparut alors clairement sous sa forme moderne, celle d'une souveraineté administrative, absolue de droit et de fait jusqu'en 1789, et, depuis, subordonnée ou associée à la souveraineté nationale. Alors se réglèrent d'une manière logique les départements ministériels, et leurs attributions s'étendirent à tout ce que réclament les besoins d'une société vraiment civilisée. Alors enfin le progrès de la nation vers Punité s'accéléra par une plus grande concentration du pouvoir, et le prc^ès vers l'égalité civile par l'abaissement dans la vie de cour des hautes existences nobiliaires, et par l'élévation simultanée des différentes classes du tiers état.

Trois causes concoururent à diminuer pour la haute bourgeoisie Fintervalle qui la séparait de la noblesse : l'exercice des emplois publics, et surtout des fonctions judiciaires, continué dans les mêmes familles, et devenu pour elles comme un patrimoine par le droit de résignation ' ; l'industrie des grandes manufactures et des grandes entreprises qui créait d'immenses fortunes,

4, Le titulaire d'un oflice de judicature ou de finance pouvait le résigner à une personne de sa famille ou à toute autre personne capable de le remplir. Il fallait que la résignation eût lieu quarante Jours au moins avant la mort du titulaire, sans quoi elle était nulle, et la charge retournait aux mains du roi. Henri IV exempta de celte gêne tous les officiers; il leur concéda la propriété héréditaire de leurs charges, moyennant un droit annuel équivalant au soixantième de la valeur de chaque office.

il90 ESSAI SUR L'HISTOIRE

et ce pouvoir de la pensée que la i^naîssance des lettres avait fondé au profit des esprits actifis. En outre, la masse entière de la population urbaine avait été remuée profondément par les idées et par les troubles du siècle; des hommes de tout rang et de toute profession s'étaient rapprochés les uns des autres dans la fraternité d'une même croyance et sous le drapeau d'un même parti. La Ligue surtout avait associé étroitement et jeté pêle-mêle dans ses conseils Tartisan et le magistrat y le petit marchand et le grand seigneur; Tunion dissoute^ les conciliabules fermés ^ il en resta quelque chose dans l'ftme de ceux qui retournèrent alors à la vie de boutique ou d'atelier : un sentiment de force et de dignité personnelle qu'ils transmirent à leurs enfants.

Quimt à la population des campagnes, elle parait, au xvi* siècle, généralement affranchie de la rude et humiliante condition du servage 5 ses obligations envers les propriétaires du sol s'étaient fixées et modérées de plus en plus, et, dès la fin du xv« siècle, son admission à une part de droits politiques avait marqué par un signe frappant le progrès accompli dans sa condition civije. Dès lors en effet, à chaque convocation d'états généraux, il y eut des assemblées primah«s, composées des habitants de toutes les paroisses, et concourant , par leurs délégués, à la formation des cahiers et h l'élection des députés du tiers

état. Les délégués de chaque paroisse dressaient le cahier de ses doléances et lé portaient au chef-lieu du bailliage cantonal^ là, réunis aux délégués du cheflieu ils élisaient des personnes chaînes de fondre en un seul cahier les doléances des paroisses et de les porter à la ville siège du bailliage supérieiu*, où de nouveaux délégués, élus de la même manière et réunis aux mandataires de la ville, rédigeaient, par une nouvelle compilation , le cahier provincial de Tordre plébéien, et nommaient ses représentants aux états généraux". Cette innovation, qui date de l'assemblée de 1484, fit désormais un seul corps politique de toutes les classes du liers état , et mit fin à la tutelle officieuse que les députés des bonnes villes avaient exercée jusque-là en faveur des gens du plat pays^. Ceux-ci se trouvèrent en possession du droit de parler pour euxmêmes , et c'est d'eux que venaient directement les remontrances qui les concernent dans les cahiers de 1484, 1560, 1576 et 4588*.

Pour revenir à la bourgeoisie , ce noyau du tiers état, sa condition , si on l'observe depuis le xiv* siècle, présente la singularité de deux mouvements contraires, l'un de progrès, l'autre de décadence. Pendant que les

I. Voy. l'Hist. des états génér,, parMiThibaudeau, i I, p. 282, «I t. II , p. U et BuiT.

S. Voy. plus haut, ehap. ii, p. 33, et chap. m, p. 60.

3. On trouvera oi^prèd, Appendice UI, un cahier de yillage dresse en 1376;

492 ESSAI SUR L'UlSTOiRE

emplois judiciaires et administratifs , le commerce , Findustrie^ la science ^ les lettres, les beaux-arts, les professions libérales et les professions lucratives rélevaient en considération, et créaient pour elle, sous mille formes , des positions importantes , ce qui dans Forigine avait fait sa force et son lustre, la liberté municipale, déclinait rapidement. La législation du xv^ siècle avait enlevé aux magistrats des villes Fautorité militaire, celle du xw* leur enleva la juridiqtion civile, restreignit leur juridiction criminelle, et soumit à un contrôle de plus en plus rigoureux leur administration financière. Le privilège de communauté libre et quasisouveraine, qui avait protégé la renaissance et les premiers développements de Fordre civil, fut traité de la même manière que les privilèges féodaux, et passa comme eux sous le niveau du pouvoir royal, dont chaque envahissement était alors un pas vers la civilisation et vers Funité nationale. Mais la noblesse perdait, et ses pertes étaient irréparables^ la bourgeoisie perdait, et ses pertes n'étaient qu'apparentes; si on lui fermait le chemin battu, de nouvelles et plus larges voies s'ouvraient aussitôt devant elle. L'élévation continue du tiers état est le fait dominant et comme la loi de notre histoire. Cette loi providentielle s*est exécutée plus d'une fois à Finsu de ceux qui en étaient les agents, à Finsu ou même avec les regrets de ceux qui devaient en recueillir le firuit. Les uns pensaient ne

travailler que pour eux-mêmes, les autres, s'attachant au souvenir des garanties détruites ou éludées par le pouvoir, croyaient reculer pendant qu'ils avançaient toujours. Ainsi a marché le tiers état depuis son avènement jusqu'aux dernières années du xvni* siècle ; vint alors un jour où Ton put dire qu'il n'était rien dans Tordre politique*, et, le lendemain de ce jour, ses représentants aux états généraux, se déclarant investis de la souveraineté nationale , abolissaient le régime des ordres, et fondaient en France Tunité sociale, Tégalité civile et la liberté constitutionnelle.

4. Yoy. le célèbre pamphlet de Sieyës : Qu'est-ce que le tiers étatt

\n ESSAI SUR L'HISTOIRE

Page 1