‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 2)Chapitre 40 sur 64 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LE PARLEMSKT BOUS LOUIS Xllt^ LE MINISTERE DE BICHELIEU, LA FRONDE.

Sommaire : Importance nouvelle du parlement. — Sa popularité, son intervention dans les affaires d'État. — Remontrances du S2 mai 1615, soulèvem^t de la liante noblesse.

— Ministère du cardinal de Richelieu^ sa politique intérieure- — Assemblée des notables de 1626, — Démolition des châteaux- forts. — Ordonnance de janvier 1629. — Politique extérieure de Richelieu. *- Impopularité du grand ministre. — Réaction du tiers état contre la dictature mi* nistérielle. —Coalition de la haute magistrature, la Fronde.

— Acte politique délibéré par les quatre cours souveraines.

— Journée des barricades. — Pouvoir dictatorial du parlement. — Il fait sa paix avec la cour. — La Fronde des princes , son caractère. — Triomphe du principe de la monarchie sans limites. — Développements de Tesprit français.— Progrès des lumières et de la politesse.— Influence de la bourgeoisie lettrée.

Ici commence une nouvelle phase de Thistoire du tiers état; le vide que laisse dans cette histoire la disparition des états généraux se trouve rempli par les tentatives d'intervention directe du parlement de Paris dans les affaires du royaume. Ce corps judiciaire, appelé dans certains cas par la royauté à jouer un rôle

politique, se prévalut, dès le xvi* siècle, de cet usage pour soutenir qu'il représentait les états, qu'il avait, en leur absence, le même pouvoir qu'eux'; et, quand rissue de leur dernière assemblée eut trompé toutes les espérances de réforme, l'attente publique se tourna vers lui pour ne plus s'en détacher qu'au jour où devait finir l'ancien régime. Recruté depuis plus de trois siècles dans l'élite des classes roturières, placé au premier rang des dignitaires du royaume, donnant l'exemple de Tintégrité et de toutes les vertus civiques, honoré pour son patriotisme, son lustre, ses richesses, son orgueil même, le parlement avait tout ce qu'il fallait pom» attirer les sympathies et la confiance du tiers état. Sans examiner si ses prétentions au rôle d'arbitre de la législation et de modérateur du pouvoir royal étaient fondées sur de véritables titres*, on l'aimait

1. Le parlement disait de lui-même qu'il était les états généraux au petit pied.

2. Dans ses remontrances à Louis XIII (1615), le parlement se vante de tenir la place du conseil des princes et barons , qui de •tonte ancienneté étaient prés de la personne des rois, voire avec l'état, et il ajoute : <t Pour marque do ce, les princes et pairs de « France y ont toujours eu séance et voix délibérative, et aussi y ont « été vérifiés les lois, ordonnances et édits, créations d'offices, traités « de paix et autres plus importantes affaires du royaume et dont let- <c 1res patentes lui sont envoyées pour, en toute liberté, les mettre en « délibération, en examiner le mérite, y apporter modification raia sonnable, voire même que ce qui est accordé par nos étals gêné- <i raux doit être vérifié en votre cour, où est le lieu de votre trône m royal et le lit de votre justice souveraine. ■ {Des états généraux^ etc., t. XVII, Ile partie, p. 142.)

pour son esprit de résistance à l'ambition des favoris et des ministres, pour son hostilité perpétuelle contre la noblesse , pour son zèle à maintenir les traditions nationales y à garantir TËtat de toute influence étrangère, et à conserver intactes les libertés de l'église gallicane. On lui donnait les noms de corps auguste, de sénat auguste , de tuteur des rois, de père de TÉtat, et Ton regardait ses droits et son pouvoir comme aussi sacrés^ aussi incontestables que les droits mêmes et le pouvoir de la couronne.

Ce qu'il y avait d'aristocratique dans l'existence faite aux cours de judicature par l'hérédité des charges, loin de diminuer leur crédit auprès des classes moyenne et inférieure de la nation, n'était aux yeux de celles-ci qu'une force de plus pour la défense des droits et des intérêts de tous. Cette puissance effective et permanente, transmise du père au fils^ conservée intacte par l'esprit de corps joint à l'esprit de famille^ paraissait pour la cause des faibles et des opprimés une protection plus solide que les prérogatives incertaines et temporaires des états généraux. En réalité, l'esprit politique des compagnies judiciaires était moins large et moins désintéressé que celui dont se montraient animés, dans l'exercice de leurs pouvoirs, les représentants élus du tiers état^ Si le parlement tenait de

i. On en vit un exemple en 1615 à propos du droit annuel d'où provenait rhérédité des charges. La chambre du tiers état en avait de-

ces derniers sous de certains rapports, il en différait sous d'autres; son opposition la plus courageuse était parfois égoïste ^ il avait cpielques-uns des vices de la noblesse à laquelle il confinait. Mais^ malgré ses tra« vers et ses faiblesses , ceux qui souffraient des abus ne se lassaient point de croire à lui et de compter sur lui» Il semble qu'au fond des consciences populaires une voix se fit entendre qui disait : Ce sont nos gens, ils ne sauraient vouloir que le bien du peuple*

Les faits restèrent, dans toute occasion, fort au^ dessous des espérances, et il n'en pouvait être autrement. Si les cours souveraines avaient le mérite de

mandé raboliiion, quoique la plupart de ses membres fussent ofAciers de judicature. Le parlement, dès que les cahiers eurent été remis au roi, s'assembla pour protester contre cette réforme , et pour dénoncer en mfime temps les abus de radministraUon, faisant ainsi un mélange bizarre de Tintérêt public et de son intérêt particulier, c Le lundi

■ neuYième jour du dit mois de mars, il y eut un grand contraste « dans le parlement pour raison de la paulette et de plusieurs autres « afbires d'importance auxquelles ce grand et auguste corps vouloit

■ pourvoir Ils firent réponse qu'ils yenoient prendre leurs places

■ pour aviser aux affaires, non pas pour le seul si^et de. la paulette, k mais du royaume, qui étoit régi et gouverné à la volonté do deux

• ou trois ministres d'état qui bouleversoient les règles et loix de la « monarchie Les voici donc aux opinions, qui ne regardent plus

■ particulièrement le bien universel de l'État (comme ce qui s'étoit

■ dit le Jour précédent sembloit le promettre) ^ les plus xéiés alloient

• au bien public, les autres portoient leurs coups et leurs flèches au t seul intérêt particulier des officiers^ pouremplehor l'extinction du « droit annuel, sous la foi duquel plusieurs s'étoient flattés d'être

• dedans les charges, eomme dans un bien héréditaire et patrimonial. > (Relation de Flor. Bapine, 1I1« partie, p. iSO, lâl et m.)

parler haut, leur parole manquait de sanction. Institqées pai^ les rois pour administrer la justice , elles n'avaient pas même Tombre de ce mandat national qui, donné ou présumé, confère, dans telle ou telle mesul*e, le droit d'agir conire la volonté du monarque. Dès que venait le moment de faire succéder l'action aux remontrances, d'opposer des moyens de contrainte à l'obstination du pouvoir, le parlement se trouvait sans titre et sans force; il devait s'arrêter ou recourir à des auxiliaires plus puissants que lui, aux princes du sang, aux factieux de la cour, à Faristo-^ cratie mécontente. Quand il avait refusé au nom de l'intérêt public l'enregistrement d'un édit ou la suppression d'un arrêt, et conservé une attitude libre et fière malgré l'exil ou l'emprisonnement de ses mem« bres, son rôle était fini, à moins qu'il n'eût fait alliance avec des ambitions étrangères à la cause du peuple et au bien du royaume. Ainsi les plus solennelles manifestations de patriotisme et d'indépendance n'aboutissaient qu'à des procédures sans issue, ou à la guerre civile pour l'intérêt et les passions des grands. De nobles commencements et des suites mesquines ou détestables, le courage civique réduit, par le sentiment de son impuissance, à se mettre au service des intrigues et des factions nobiliaires, telle est, en somme , l'histoire des tentatives politiques du parlement. La première de toutes, qui fut, sinon la plus

éclatante, au moins une des plus hardies y présenta ce caractère qu'on retrouve sur une plus grande échelle et avec de nombreuses complications dans les événe* ments de la Fronde.

Le 28 mars ^615, quatre jours après la dissolution des états généraux, le parlement, toutes les chambres assemblées, rendit un arrêt qui invitait les princes, ducs, pairs et officiers de la couronne, ayant séance et voix délibérative en la cour^ à s'y rendre , pour aviser sur les choses qui seraient proposées pour le service du roi, le bien de l'État et le soulagement du peuple* Cette convocation faite sans commandement royal était un acte inouï jusqu'alors ; elle excita dans le public une grande attente, l'espérance de voir s'exécuter par les compagnies souveraines ce cpi'on s'était vainement promis de la réunion des états*. Le conseil du roi s'en

I. Messieurs du parlement se rassemblèrent pour continuer le reste de leur opinion, afln d'arrêter quelque chose sur ce qui étoit à faire et mis en délibération entre eux. Toute la France a?oit les yeux arrêtés sur ce grand aréopage, et étoit aux écoutes pour apprendre avec applaudissement ce que produiroit le conclaye du premier sénat de TEurope, en un temps si désespéré et corrompu auquel on croyoit qu'il suppléeroit au défaut de la foiblesse et pusillanimité des états qui n'avoient parlé que par truchement et par l'ordre et suivant la volonté de ceux qui n'avoient désiré des députés que r^^pprobation et confirmation de ce qui avoit été géré et manié dans l'État depuis la

mort du défunt roi Je prie Dieu qu'il illumine leurs entendemenls

des rayons de son Saint-Esprit, enflamme et renforce leurs courage^ pour faire produire plus de bien au pauvre peuple que les états n'ont pas fait (Relation de FJor. Rapine, llle partie, p. 141 et 443.) Ces paroles, écrites à propos d'une assemblée de toutes les chambres antéf

émut comme d'une nouveauté menaçante, et, cassant l'arrêt du parlement par un contre-arrêt, il lui défendit de passer outre, et, aux princes et pairs, de se rendre à son invitation. Le parlement obéit; mais aussitôt il se mit en devoir de rédiger des remontrances; un nouvel arrêt du conseil lui ordonna de s'arrêter; cette fois il n'obéit point et continua la rédaction commencée* Les remontrances prêtes, le parlement demanda audience pour qu'elles fussent lues devant le roi , et sa ténacité, soutenue par l'opinion publique, intimida les ministres; durant près d'un mois ils négocièrent poiu* que cette lecture n'eût pas lieu; mais le parlement fut inébranlable, et sa persévérance l'emporta. Le 22 mai, il eut audience au Louvre, et fit entendre au roi, en conseil, ces remontrances, dont voici quelques pas-

« Sire, cette assemblée des grands de votre royaume a n'a été proposée en votre cour de parlement que « sous le bon plaisir de Votre Majesté , pour lui repré- « senter au vrai, par l'avis de ceux qui en doivent avoir « le plus de connoissance, le désordre qui s'augmente a et multiplie de jour en jour, étant du devoir des oflTi- « ciers de votre couronne , en telles occasions , vous « toucher le mal , afin d'en atteindre le remède par le a moyen de votre prudence et autorité royale , ce qui

ricures au 28 mars, sont à plus forte raison applicables à la décision de ce jour.

a n'est, Sire, ni sans exemple ni sans raison.*.. Cent a qui veulent affbiblir et déprimer Tautorité de cette a compagnie s'efforcent de lui ôter la liberté que vos a prédécesseurs lui avoient perpétuellement accordée « de vous remontrer fidèlement ce qu'elle jugeroit utile a pour le bien de votre État. Nous osons dire à Votre a Majesté que c'est un mauvais conseil qu'on lui donne « de commencer Tannée de sa majorité par tant de a commandements de puissance absolue y et de Tac- « coutumer à des actions dont les bons rois comme « vous, Sire , n'usent jamais que fort rarement*. »

Après avoir présenté à sa manière les faits de son histoire , dit qu'il tenait la place du conseil des grands barons de France, et qu'à ce titre il était de tout temps intervenu dans les affaires publiques, le parlement proposait un cahier de réformes à l'instar de ceux des états généraux. Il demandait au roi de reprendre à l'intérieur et à l'extérieur les errements politiques de son père, d'entretenir les mêmes alliances et de pratiquer les mêmes règles de gouvernement, de pourvoir à ce que sa souveraineté fût garantie contre les doctrines ultramontaines , et à ce que l'intérêt étranger ne s'insinuât par aucune voie dans la gestion des affaires d'État. Il passait en revue tous les désordres de l'administration : la ruine des finances , les prodi-

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