‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 2)Chapitre 47 sur 64 · Celle de 1648 et · texte numérisé non relu

Celle de 1648 et

lution du conflit tant de fois élevé entre la cour et les titulaires d'offices de judicature.

Quant à Pacte célèbre que délibérèrent soixante dé^ pûtes des cours souveraines, et qui fut comme une charte de droits imposée à la royauté sous forme d'arrêt du parlement*, on ne saurait, de quelque façon qu'on le juge, en méconnattre Fimportance. Pour la forme, c'était une usurpation du pouvoir législatif tentée à l'aide du privilège traditionnel de remontrance; pour le fond, cette espèce de loi fondamentale concordait avec nos chartes modernes en donnant des garanties expresses contre Fimpôt arbitraire et les détentions arbitraires. Son texte porte : a Ne seront faites aucunes a impositions et taxes qu'en vertu d'édits et déclara- « tions bien et dûment vérifiées ès-cours souveraines, a avec liberté de suffrages.... — Aucun des sujets du « roi, de quelque qualité et condition qu'il soit, ne « pourra être détenu prisonnier passé vingt-quatre « heures sans être interrogé suivant les ordonnances, « et rendu à son juge naturel^. » Outre le veto dans les questions de finance, les cours souveraines s'attri-

I. Délibérations arrêtées en l'assemblée des cours sou reraines, Icnue et commencée en la chambre de Saint-Louis, le 80 juin 1048. Hec. des anciennes lois françaises, t XVII, p. 7i et suiv.

S. Délibérations des cours souveraines, etc. , art. 3 et 6. — L'article 3 prononçait la peine de mort contre toute personne employée à Passietle ou au recouvrement dMmpôts non vérifiés ; on4onnait à rorliclc 6 le nom ù.'ariicle de la sûreié publique.

huaient le même droit sur les créations de nouveaux offices, et, ainsi armées contre toute loi qui eût modifié leur composition, elles devenaient en fait le premia* pouvoirdeTÉtat *.

Si, chose impossihle, la royauté, vaincue alors, se fût réagnée à de pareilles conditions, le gouvernement de la France serait devenu une monarchie tempérée par Faction légale des corps judiciaires éngés en pouvoirs politiques. Qu'un tel établissement, plus régulier que la monarchie sans limites, eàt valu moins qu'elle pour l'avenir du pays, cela ne peut être aujourd'hui un sujet de doute. Ce qu'il y a de sympathique pour nous dans cette éhauche de révolution , c'est le souflle qui l'inspira un moment, c'est Finstinct de démocratie que révèlent certains pamphlets de l'époque, et qui perce dans les discours des orateurs du parlement. Chez l'un des plus modérés, on trouve les maximes (}ue voici : Les rois sont les égaux des autres hommes selon le principe commun de la nature, Tautorilé seule nous distingue. — L'autorité que possèdent les souverains dépend de la soumission de leurs sujets. ' — Les rois sont redevables de leur fortune et de leur

1. Qu'il ne pourra à l'avenir être fait aucune création d'offices, tant de judicature que de finance , que par édita vérifiez es cours souveraines, avec la liberté entière des suffrages, pour quelque cause, occasion, et sous quelque prétexte que ce soit, et que rétablissement ancien desdiles compagnies souveraines ne pourra être changé ni allcté. (Ibid,art. 19.)

puissance aux diverses classes d'hommes qui leur obéî&senty et dont les grands sont la moindre partie. — Les fonctions des magistrats, l'industrie des artisans, la patience des soldats, tous ceux qui travaillent contribuent à l'établissement et à la conservation de la royauté. — Sans le peuple, les États ne subsisteraient point, et la monarchie ne serait qu'une idée \

Suivant la marche constante des révolutions, il y eut dans la Fronde un moment de crise où le pouvoir, se relâchant de sa résistance , fit des concessions incomplètes^, et où une voix formidable, celle du public, répondit: Il est trop tard. C'est alors qu'à la lutte légale succéda Faction violente, et qu'après un coup d'État de la cour ' vint dans Paris cette journée d'émeute qui ,'renouvelant Tune des plus fameuses de la Ligue, fut nommée, comme elle. Journée des barricades. Un pareil nom appelle désormais sur la page d'histoire où il figure plus que l'intérêt de curiosité, car des sou-

1. Mémoire» d*Omer Talon, collect. Michaud, 3« série, t. VI, p 259. — J'ai touché çà et là au texte original, pour le rendre plus clair, en le dégageant de la forme oratoire ou do locutions quelque peu irieillies. *

2. Yoy. lesédits rendus dans le courant de juillet 4648, et surtout la déclaraUon du roi vérifiée au parlement en lit de justice le dernier jour du mois et intitulée .- « Règlement sur le fait de la justice, police et finances et le soulagement des sujets du roi. n Recueil des anciennes lois françaises^ t. XVIi, p. 84 et suiv.

3. L*arre&lation du conseiller Broussel et des présidents Gharion et Dlancmesnil.

venirs d'angoisse et de deuil viennent de s'y attacher pour nous. En lisant les faits du 27 août 1648 rapportés dans les mémoires du temps , on s'arrête pensif quand on rencontre des détails tels que ceux-ci : « Tout « le monde sans exception prit les armes; Ton voyoit « des enfants de cinq et de six ans avec des poignards « à la main , on voyoit les mères qui les leur appor- « toient elles-mêmes. Il y eut dans Paris plus de douze « cents barricades en moins de deux heures, bordées « de drapeaux et de toutes les armes que la Ligue a avoit laissées entières. Dans la rue Neuve-Nostre- « Dame, je vis entr' autres une lance traînée plus tôt a que portée par un petit garçon de huit ou dix ans, qui a estoit assurément de Tancienne guerre des Anglois * . »

I. Mém. du cardinal de Retz , collect. Michaud, 3« série, 1. 1, p. 67. — La face de la ville de Paris étoit méconnoissable; tous les hommes jeunes et vieux , et petits enfants depuis l'âge de douze ans avoient

les armes à la main Nous trouvâmes depuis le Palais jusques au

Palais-Royal huit barricades faites par les chaînes tendues es lieux où il y en doit avoir, par des poutres mises en travers , par des tonneaux remplis de pavés, ou de terre, ou de moellons ; outre plus toutes les avenues des rues traversantes étoient aussi barricadées, et à chacune barricade un corps de garde composé de vingt-cinq ou trente hommes armés do toutes sortes d'armes , tous les bourgeois disant

hautement qu'ils étoient au service du parlement Chose étrange

que dans la maison du roi les officiers domestiques nous disoient : « Tenez bon , l'on vous rendra vos conseillera ; » et, dans les gardes françoises, les soldats disoienl tout haut qu'ils ne combaltroient point contre les bourgeois, et qu'ils metlroient les armes bas, tant étoit grand le mépris du gouvernement. (Mém. d'Omer Talon, ibid., t VI, p. 265-266.)

Si les vieilles arnies des Ligueurs se remontrèrent alors dans les mains du peuple de Paris , ce fut à la voix de passions nouvelles et pour des principes nou* veaux; Tesprit populaire de 1648 tenait moins du passé que de l'avenir. Une force toute plébéienne et purement politique venait de se dresser tout à coup en face du pouvoir royal, non pour le vaincre cette Sois, les temps n'étaient pas mûrs, mais pour se rasseoir presque aussitôt sur ellentiéme, grandir sans cesse par le travail des idées, et reparaître, avec une puissance irrésistible, aux jours de 1T89.

La déclaration royale du 24 octobre 4648' marqua pour la Fronde un second moment critique, répondant à ce point où parviennent les révolutions quand le pouvoir accepte, mais sans résignation et sans bonne foi^ le pacte que la nécessité lui impose. Un temps d*arrét plein de défianc/CS et de tiraillements conduisit à la période extrême du mouvement révolutionnaire , à l'usurpation de toute Tautorité dans Paris par le parlement ayant pour auxiliaires les magistrats municipaux. Les mesures qui furent prises alors au nom du salut public, la levée d'impôts et de troupes régu-

1. Béclaralion du roi portant règlement sur le fait <l« la justice , police , finances et soulagement des sujets de Sa Majesté. Mém. d'Orner Talon, collect. Michaud, 8* série, t. VI , p. 4»3. — Cette ordonnance n'est que la confirmation des articles déiil>érésdanB la chambre de Saint-Louis ; voy. plus haut, p. 262.

lières, FcM^anisatian de la défense et de la police de la ville f l'appel d'union fédérative adressé à tous les parlements et à toutes les villes du royaume prouvent que la magistrature coalisée ne manquait ni d'au-^ dace ni d'énergie ^ Sa marche en avant se continua , tant que pour la poursuivre elle n'eut besoin que des sympathies exaltées de la bourgeoisie et du peuple; son écueil fut Falliance que la force des choses l'obligea de faire avec les intérêts et les passions do la haute noblesse. Ce secours plus que dangereux devait l'entraîner hors de ses voies de probité et de patriotisme; dès qu'elle le vit, elle recula. Ce fut l'honneur du parlement d'avoir répondu par l'indignation

I Ensuite la cour délibéra des moyens de la consenration

publique, et pour j parvenir arrêtèrent de former un million de livres. (Mém. d'Omer Talon, ibid., t. VI, p. 324.) — Arrêt du parlement qui déclare le cardinal Mazarin ennemi du roi et de TÉtat, et ordonne une levée de gens de guerre, 8 janvier 1849. ~ Idem faisant défense à tous capitaines et soldats d'approcher à vingt lieues de Paris , et enjoignant aux villes, bourgs et communes de leur courir sus, ^Ojanvier. — Idem qui ordonne l'expropriation nécessaire pour fortifier par des retranchements les faubourgs de Paris, 12 janvier. — Lettre du parlement de Paris aux autres parlements du royaume, 19 janvier.— Lettre aux baillis, sénéchaux, maires, échevins et autres officiers du royaume* même date.— Arrêt du parlement de Paris qui ordonne que tous les deniers publics du ressort seront versés dans les coffres de Thôtel de ville, 19 janvier. — Arrêts par lesquels il déclare sa jonction avec les parlements de Provence et de Normandie, as janvier et 5 février. ( Rec, des anc. lois françaises , t. XYII, p. 415, 448, 149, 42^ 447 et 155; Hegisireê de l'hôlel de ville de Paris pendant la Fronde, publiés par MM. Leroux deLincy et Douet d'Arcq, t. 1er, p. 4i9 et 155.) ,

et le dégoût à ceux qui proposaient de donner à la cause populaire l'appui des ennemis de la France. Contraint de choisir entre une opposition inflexible et le devoir de tout bon citoyen ^ il n'hésita pas; il fit sa paix avec la cour , au lieu de pactiser avec FEspagne * . Un fait singulièrement remarquable de Thistoire de la Fronde, c'est l'accueil dédaigneux que firent les classes roturières à la convocation des états généraux ordonnée pour le 15 mars 4649*. Cet appel du pouvoir royal à l'autorité nationale des trois ordres , qu'il prenait pour arbitres dans sa querelle avec le parlement, fut écouté par la noblesse, mais non par le tiers état; ni la bourgeoisie, ni le peuple des campagnes, ne se portèrent aux élections, leur foi politique n'était plus là; détrompés sur la vertu de ces assemblées où les classes privilégiées comptaient deux voix contre une, ils aimèrent mieux poursuivre une expérience nouvelle sous la conduite des magistrats de leur ordre ^. Les corps municipaux reconnurent Fauto-

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