‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 3)Chapitre 3 sur 70 · VUE DES RÉVOLUTIONS D'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

VUE DES RÉVOLUTIONS D'ANGLETERRE

La situation des hommes civilisés varie et se renouvelle sans cesse. Chaque siècle qui passe sur un peuple n'y laisse jamais la même manière d'être, les mêmes intérêts, les mêmes besoins qu'il y a trouvés. Mais, dans cette succession d'états divers, le langage ne change pas aussi promptement que les choses, et rarement les faits nouveaux rencontrent , à point nommé , de nouveaux signes qui les expriment. Les intérêts qui viennent de naître sont forcés de s'expliquer dans l'idiome de ceux qui ont disparu, et ils se font mal comprendre; les rapports présents se défigurent sous l'expression des rapports détruits, et ils trompent la vue ou lui échappent.

1 Morceau publié en 4817, dans le quatrième volume du Censeur Européen.

Vérité, vérité, crie-t-on de toutes parts aux publicistes, comme si celui qui entreprend de parler aux hommes de ce qu'ils sont et de ce qu'ils ont à faire, pour être vrai, n'avait qu'à vouloir. Mais, à chaque instant , l'on est subjugué par des formules convenues, et la vérité plie sous les mots. Il n'est pas étonnant que nos idées en politique soient encore mal fixées, quand nous ne trouvons , pour leur donner une forme, que des expressions vieilles de vingt siècles.

Souveraineté 7 soumission, gouvernement, peuple, prince 9 sujet, ces locutions , avec quelques autres qui ont cours depuis deux mille ans , tiennent si bien notre pensée captive , que nos théories les plus diverses ne sont en effet que ces mots diversement arrangés. Annoncer la souveraineté du prince ou la souveraineté du peuple; prescrire la soumission du peuple au prince , ou la soumission du prince au peuple; dire les sujets sont faits pour les gouvernements ) ou les gouvernements sont faits pour les sujets, c'est toujours tourner dans un même cercle, quoique en sens différents; c'est travailler également sur la supposition que ces termes qu'on assemble représentent encore quelque chose de réel et de nécessaire, et que les rapports qu'ils ont signifiés subsistent danp notre état social, d'accord avec nos besoins et notre nature présente. C'est se tromper également, si la supposition n'est point fondée , et voilà ce qu'avant tout il faudrait examiner.

Hommes de la même civilisation , nous devrions tous n'avoir qu'une seule voix sur nos relations civiles, et sur ce que chacun de nous a lieu d'exiger des autres. Pourquoi donc y a-t-il tant de controverses, tant de querelles» tant de haines sociales? C'est qu'il nous manque un langage exact, propre à rendre nos désirs particuliers d'une

manière qui se fasse comprendre à tous. Les volontés diversement exprimées paraissent contraires , quand elles sont le mieux d'accord ; l'hostilité des mots se transporte aux hommes. Nous croyons être ennemis lorsque nous sommes frères, c'est-à-dire tournis aux mêmes intérêts et entraînés par les mêmes penchants. Vive la république I dit l'un ; vive la monarchie ! dit l'autre ; et à ces mots ils s'entr'égorgent. Tous deux voulaient dire, sans doute, vive le bien-être des tommes î ils se seraient embrassés s'ils avaient pu se comprendre.

Quand de nouveaux besoins nous surviennent , au lieu de les étudier et de nous en rendre compte, nous trouvons plus commode pour notre paresse de saisir au hasard quelque rapport vague entre ce que nous cherchons, entre ce que nous voulons être, et ce que d'autres ont été avant nous. Parce que nous nous sentons chassés hors de notre condition présente par une modification de nos facultés, parce que nous sommes tirés en avant , nous nous rejetons en arrière. Au lieu de penser que nous tendons à une manière d'être, nouvelle comme les intérêts qui nous excitent à changer, nous nous croyons plutôt rappelés vers un état passé, dont notre espèce est déchue. On invoque à grands cris l'ancienne sagesse, l'instinct des premiers temps , au lieu d'en appeler aux lumières du temps présent et à ses propres inspirations *.

Et l'on n'a garde d'être d'accord sur les temps où il

1 La révolution d'Amérique est la seule, parmi les plus récentes, que l'amour de l'antiquité n'ait point fourvoyée. Les Anglais se sont jetés dans les mœurs des Hébreux et des premiers chrétiens, les Français dans les mœurs des Romains et des Grecs. La dégénération de l'espèce humaine en politique a été la doctrine favorite des écrivains, parce qu'il est plus aisé de vanter te passé que d'expliquer le présent; on n'a besoin pour cela que de mémoire. Rousseau a dit que l'art de vivre en société s'oubliait de jour en jour; Machiavel l'avait annoncé avant lui; Mostesquieu lui-même n'était pas fort éloigné de cet avis.

faut recourir pour trouver le bon esprit et la prudence ; chacun a son époque favorite, où il se circonscrit, où il se retranche; et de là viennent les disputes. Ce qu'on proclame comme une loi nécessaire , ce n'est pas le besoin dont on se sent tourmenté , et que les autres éprouvent aussi, c'est l'exemple qu'on aime et que les autres rejettent. Allons à vingt siècles en arrière ; non , seulement à dix siècles; non , seulement à quelques années : voilà ce que disent les partis; mais la raison dit: Soyez ce que veut votre nature, consultez-vous, et ne croyez que vousmêmes.

Le parti vainqueur dans cette guerre de mots et d'autorités , devenu seul maître du terrain, constitue, c'està-dire que, l'histoire à la main, il réorganise certains arrangements d'hommes, dont quelques restes subsistent, ou que les siècles ont fini de détruire. Ces échafaudages , relevés en dépit du temps qui ne défait rien en vain , ne retrouvent plus leurs fondements, et s'écroulent bientôt d'eux-mêmes; cet ordre imposé par violence est bientôt rompu par les hommes qui ne sont point une matière morte , flexible en tous sens , et obéissant aux mains de l'artiste *.

Quand la nature a repris le dessus et renversé l'œuvre des donneurs de lois , quand on est revenu à cette première question : Que nous faut-il? on a fait une expérience; on a reçu un avertissement. Mais de quel profit sera l'expérience seule? À quoi servira d'avoir appris que

1 11 est faux que des hommes réunis se soient jamais livrés à l'un d'entre eux, lui permettant de les arranger, et, comme on dit, de les constituer à sa manière. « Il faut, dit Fergusson, se défier un peu de ce « que la tradition nous apprend sur le compte des anciens législateurs et « des fondateurs d'États. Les plans qu'on suppose être venus d'eux n'ont « été probablement que les conséquences d'une situation antérieure. » (E*sai sur l'histoire de la société civile, liv. n, chap. 2.)

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le bien n'est pas où on l'a cherché, si Ton ne se met point à réfléchir sur soi-même pour apprendre où il est ? Au sortir d'un sentier d'erreur, on se laissera engager dan$ un autre, et c'est ce qui arrive dans les révolutions. Après de longs efforts perdus, l'homme faible accuse la nécessité et s'endort dans l'attente; l'homme généreux s'en prend à lui-même, et se relève indigné de n'avoir pas assez faiU Il jure de périr dans le travail ; mais qu'il prenne garde : si ce travail où il s'obstine est le même qui déjà l'a trompé, il périra inutilement.

Vers la fin du dernier siècle, nous éprouvions une sorte de malaise dans notre état social; en nous observant avec attention , en interrogeant nos besoins , nous eussions découvert d'où venait le mal et d'où viendrait le remède. Mais nous ne nous avisâmes point de cet examen. Nous étions, à ce qu'on disait, dans une monarchie; nous nous attaquâmes à ce mot; et alors, au lieu de nous promettre que nos besoins seraient satisfaits, et que nos facultés auraient leur liberté , nous résolûmes , pour unique dessein, de sortir de la monarchie. Alors nous fîmes ce raisonnement : c< Puisque la monarchie nous est très-mauvaise, le « contraire de la monarchie nous sera très-bon : or, il est « certain que la démocratie est , en tout , l'opposé de la a monarchie; donc, il nous faut une démocratie. »

A peine arrangés en démocratie, nous fûmes tout étonnés d'êlre plus mal ; un second raisonnement venait à propos, nous ne manquâmes pas de le faire : a Si le bien a ne peut nous venir ni de la monarchie ni de la démo- «cralie, qui sont deux extrêmes, il faut nécessairement a que nous le trouvions dans un terme moyen, dans un « système composé par moitié de chacun de ces deux «systèmes. » Pleins de confiance dans ce syllogisme, nous organisâmes en hâte un système mixte de démo-

cratfè et de monarchie. Nous en avons bientôt senti l'effet.

Ainsi, tout l'effort de notre révolution se faisait pour de vaines formules, et presque pour des jeux de mots ; l'intérêt sensible, l'intérêt réel restait oublié. Vainement aurait-on essayé de nous représenter le vide des objets que nous poursuivions; par malheur l'histoire était là, et nous pouvions la charger de parler pour nous, et de confondre la raison. Nous pouvions démontrer que, parle système démocratique, des peuples s'étaient trouvés heureux, et que d'autres peuples l'étaient par le système mixte. Mais il y avait deux questions préalables sur lesquelles ïtous passions à tort. Étions-nous de la même nature que fces peuples? Et quand même , était-ce réellement de cet appareil systématique bâti sur eux , de cette machine sociale où ils étaient employés comme matériaux , que résultait leur bien-être?

Un cri s'élève de toute l'antiquité : « La démocratie est a la vie de la société; hors de la démocratie, l'homme « civil végète et s'éteint. » Ce consentement unanime , le peu de figure qu'ont fait dans ces temps ceux qui ne pouvaient pas dire, nous sommes membres du souverain, tout cela nous a portés à regarder la discipline des Romains et des Spartiates comme une sorte de loi de la nature humaine, à la violation de laquelle s'attachait un malheur infaillible. Tout ce que nous désirions, tout ce qui nous manquait, nous l'attendions de cette discipline. Nous en ressuscitâmes toutes les règles , toutes les formes; nous nous les imposâmes, nous les déclarâmes notre propriété imprescriptible. Pour dompter notre naturel déchu qui s'assujettissait mal à ces pratiques étranges , nous décrétâmes contre nous-mêmes la plus* terrible des sentences, la démocratie ou la mort.

Mais ce qui passionnait les hommes de l'antiquité , c'é-

tait te plein et libre exercice de leurs facultés active»; s'ils aimaient tant leur démocratie , c'est qu'elle les favorisait dans cet exercice. Or, les facultés et les penchants de ces hommes étaient loin d'avoir rien de commun avec les nôtres. Dans les circonstances où leur naturel les excitait à l'action , le nôtre nous commande le repos ; où ils n'aimaient pas à agir, l'activité nous est nécessaire; ainsi, nous avons besoin d'être libres dans les actes où ils pouvaient supporter la gêne , et nous souffririons d'être contenus où ils ne voulaient aucun frein. Ainsi , leur règle de bien et de mal , de droits et de devoirs, leurs lois de commandement et de défense , pour nous être applicables , auraient dû être tournées en sens contraire. La paix et l'industrie leur étaient interdites , et ils le souffraient volontiers; peut-être souffririons-nous qu'on nous interdît la guerre. La défense d'émigrer ne leur pesait point; ils voulaient être attachés à la terre natale, et il faut que nos pas soient libres : car pour eux l'indépendance n'existait que dans les limites de la patrie : au dehors, c'était l'esclavage; au dehors, c'étaient des ennemis; tandis que l'oppression peut nous venir de nos voisins , et la liberté d'ailleurs; tandis que partout il y a pour nous des amis , comme aussi des ennemis.

Que la cité s'empare de tous les individus et en fasse des fractions d'elle-même ; qu'elle réduise un homme qui peut agir personnellement à l'état de membre passif d'un corps qui le meuve , l'anime , le détruise à son gré , cette presque nullité d'existence, si elle n'est pas le seul état où il puisse vivre, sera l'état où il vivra le moins. Qu'on veuille disposer de ce que je possède, en régler la quantité et l'usage, si ce n'est pas le seul moyen que je le conserve, c'est un attentat à mon existence. Qu'on s'imagine rendre plus supportables ces règlements, en laissant à cha-

ciin le pouvoir de les décréter contre les antres, en les décrétant contre soi-même, c'est la plus absurde folie, si l'on n'est pas dans des temps où le despotisme ait pour les hommes plus d'attrait que le bien-être 1 .

Il n'était pas inutile sans doute de nous rappeler qu'autrefois, quand, au nom de PËtat, les hommes étaient troublés dans les jouissances de leur vie privée, ce n'était pas le bien de quelques familles , mais une nécessité sociale qui commandait les privations et les gênes ; mais il nous eût fallu reconnaître en même temps ce que voulait notre nature présente , ne pas nous imposer, de gaieté de cœur, des contraintes que les anciens supportaient comme le moindre mal , ne pas nous laisser duper par l'alliance de mots la plus menteuse, un gouvernement qui donne la liberté.

Sur la foi d'un exemple , nous avons attendu vainement que la liberté nous vînt du gouvernement démocratique; sur la foi d'un exemple , nous l'attendons à présent du gouvernement mixte.

Depuis cent cinquante ans, en Angleterre, le peuple qui pratique l'industrie , le peuple qui n'a point de brevets pour vivre sur le travail d' autrui» le peuple civilisé à notre manière moderne , déclare qu'il est heureux , et qu'il le doit à sa constitution.

1 « L'homme civil, dit Rousseau , n'est qu'une unité fractionnaire qui « tient au dénominateur, et dont la valeur est dans son rapport avec l'en- • tier, qui est le corps social. Les bonnes institutions sociales sont celles « qui savent le mieux dénaturer l'homme, lui ôter son existence absolue « pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l'unité « commune; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais « partie de l'unité, et ne soit plus sensible que dans le tout. Un citoyen « de Rome n'était ni Caius ni Lucius, c'était un Romain. »

On voit que Rousseau prend ici une loi de circonstance pour la loi générale et nécessaire de l'état social , et transforme en civilisation absolue une civilisation particulière; c'est là l'erreur de toute sa politique,

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Cette voix nationale, l'orgueil avec lequel les habitants de l'Angleterre comparent leur état social à celui du reste des Européens , un gouvernement vanté par d'autres que par ceux qui en vivent, tout cela devait produire un grand effet sur nos esprits incertains de nouveau après une expérience malheureuse.

L'opinion se précipita vers la constitution des Anglais comme vers la constitution des Romains; et nous ne pensâmes point à nous rendre plus de compte de ce que le peuple entendait réellement lorsqu'il se disait heureux par elle, « Les constitués sont heureux, à les en croire ; il faut « que leur bonheur soit l'effet d'un travail commun de a toutes les parties de la constitution ; il faut que chaque « pièce y joue son rôle : pour nous assurer le môme bience être, n'oublions pas le moindre détail. » C'est sur cette idée, qu'après avoir regardé comme des machines à produire le bien des hommes en société, des tribuns, des orateurs, des comices, Vostracisme, les lois agraires, nous dotâmes de cette propriété merveilleuse des pairs, des députés de provinces , une noblesse , des pensions et des bourgs-pourris '.

Il n'y a rien d'absolu pour l'espèce humaine, ni dans le mal, ni dans le bien. Un pauvre naufragé, rejeté par la mer sur une côte déserte, va s'écrier qu'il est heureux; et il est nu , et il a faim : de môme , un peuple longtemps gêné dans l'exercice de ses facultés, se trouvant tout d'un coup plus au large, peut proclamer qu'il est heureux ; ce qui ne veut rien dire alors, sinon que son état est plus supportable. On se tromperait si Ton entendait par là que toute sa situation lui est propice, que nulle action exercée sur lui ne le trouble, ne le gêne, ne le contrarie ; qu'il veut

1 On a écrit en France que les bourtjx-pourris {roiien-boroughs) étaient un des meilleurs ressorts de la constitution anglaise.

sa condition tout entière , qu'il s'y maintient à plaisir, et qu'il s'interdit de changer.

Nous nous sommes enthousiasmés de l'instinct admirable avec lequel le peuple anglais a bâti sa constitution, pièce à pièce, ajoutant, retranchant, remplissant les vides, accordant les parties, jusqu'à la perfection systématique de l'ensemble ; nous nous sommes félicités de vivre dans un temps où ce chef-d'œuvre de la sagesse moderne était achevé et s'offrait à l'imitation; nous n'avons plus aspiré qu'à le connaître, qu'à le transporter parmi nous.

Mais les Anglais n'ont point fait leur constitution. Jamais ils n'ont eu en tête le dessein de se partager par générations les travaux successifs qui devaient compléter leur organisation , finir leur état social, les amener au meilleur système* .

îls ne se sont point avisés qu'il y avait trois éléments essentiels qu'il s'agissait de combiner sans les confondre, savoir, la monarchie, l'aristocratie et la démocratie. Il n'est pas vrai que , de dessein prémédité , ils aient élevé sur eux une monarchie, et en même temps une aristocratie pour la combattre ; qu'ils aient mis ensuite à côté une dose de démocratie , laquelle ils orit voulu grossir peu à peu , jusqu'à ce qu'elle fît équilibre avec les deux autres principes, et qu'il y eût symétrie. Ces spéculations abstraites peuvent bien passionner quelques penseurs de profession; mais elles n'occupent guère les peuples, qui sont plus matériels dans leurs intérêts.

Vivre, jouir de son travail, exercer librement ses fa-

1 Expressions de quelques écrivains. — Il est bon de remarquer que ces termes magnifiques de société parfaite, de constitution incomparable, sont un signe du peu d'avancement de la science politique : c'est avec ce faste que, dans tous les temps, l'ignorance a parlé des premiers procédés des arts; les vraies lumières ont un ton plus modeste.

D'ANGLETERRE. a&

cultes et son industrie , voilà à quoi tendent les hommes réunis, et ou le peuple anglais, comme tous les autres, s'est efforcé d'atteindre. Les voies qu'il a suivies ont été simples, c'était de s'attaquer aux obstacles qui arrêtaient ses désirs ; il en a détruit ce qu'il a pu détruire. Voilà soq ouvrage, voilà son succès; hors de là rien n'est de lui.

Nous devons nous défier de l'histoire. Trop souvent l'écrivain, au lieu de raconter naïvement ce qu'il a devant les yeux, nous présente ce qu'il imagine, et suhstitue ses idées aux faits, ou dénature les faits en établissant des rapports forcés entre eux et d'autres faits étrangers. On peut prouver que, pendant sept cents ans , tous les esprits de l'Angleterre ont été occupés à ajuster ensemble le roi, les pairs et les communes, pour se tenir après en repos et jouir du spectacle ; on peut prouver que cette idée leur venait des Romains dont ils voulaient se procurer les institutions , et avoir à la fin dans un roi deux consuls, dans une chambre haute un sénat, dans une chambre basse des comices en petit; on peut prouver qu'ils se proposaient pour modèles les barbares de la Germanie.

On peut tout prouver par les faits, avec des systèmes et des allusions; souvent l'histoire n'est qu'un mensonge continuel, et malheureusement, pendant que les écrivains la contournent à leur mode et en font un habit pour leurs pensées, ils la présentent aux peuples et aux hommes comme la vraie règle de leurs actions, l'institutrice qui enseigne à vivre , magistra vitœ; c'est qu'ils savent bien qu'ils sont cachés derrière, et qu'en préconisant l'histoire, c'est proprement leur esprit qu'ils vantent.

Sans proposer de notre chef aux Français l'exemple de la nation anglaise , sans nier cependant que cet exemple leur soit applicable, sans mettre en avant aucune espèce de ressemblance dans la situation des deux peuples, mais

aussi sans rejeter l'opinion de ceux qui y trouvent quelque rapport , nous allons essayer de décrire simplement et avec vérité les principales révolutions qui ont changé l'état des hommes en Angleterre. Dans ce récit, nous nous dépouillerons, autant qu'il nous sera possible, de toute vue politique prise d'avance; nous ne tiendrons nul compte des idées courantes ni même des mots qu'on échange tous les jours, sans trop en vérifier le titre; enfin, nous chercherons à remonter toujours jusqu'aux faits , à laisser toujours parler les faits.

Qu'on trouve dans cette histoire quelque chose de bizarre, d'extraordinaire, cela ne nous étonnera point : les notions des événements ont été si fort obscurcies, que la vérité a lieu de paraître étrange. Que certaines personnes crient à la malveillance , cela ne nous étonnera pas non plus. Mais nous avertissons tous ceux qui se croiraient blessés , qu'ils doivent s'en prendre , non point au narrateur qui n'est pas libre , qui n'a pas le choix de ce qu'il doit dire, mais aux faits qui gouvernent sa plume, et dont il n'est que l'interprète.

Conquête de l'Angleterre par les Normands. — Ordre de choses qu'elle établit. — Cet ordre de choses se dégrade et se modifie. — Laite des classes d'hommes et des intérêts opposés. — Grande réaction nationale.

La terre qu'habite le peuple anglais fut envahie, dans le xi e siècle , par une armée de Normands , qui en força l'entrée et s'y campa. Celte armée prit possession du sol et des hommes qui vivaient dessus, comme d'un champ et de machines propres à l'exploiter. Elle se répandit dans la contrée pour s'y nourrir plus aisément; mais elle se partagea sans se dissoudre : on conserva les grades, la subordination militaire , et tous les moyens de ralliement d'une troupe en campagne.

Même , l'armée se continua dans les fils de ceux qui la composaient, et encore dans les fils de leurs fils. Plusieurs siècles après la conquête, les arrière-neveux des conquérants campaient dans le pays , organisés comme Tétaient leurs ancêtres: il y avait un capitaine-général, héritier de celui qui avait conduit Pexpédition, des chefs secondaires et des soldats, issus des officiers et des soldats de la conquête.

Le nouveau capitaine , descendant du premier en ligne masculine ou féminine, se faisait donner le nom de roi. Les commandants en sous-ordre avaient le titre de barons. On appelait le reste de la troupe, en latin, les gens de guerre \ et en anglais les chevaliers 2 .

Le partage primitif du sol s'était maintenu avec la distinction des grades. Le capitaine possédait, en propre, plusieurs portions de terre que son prédécesseur s'était attribuées ; et, de plus, il avait le pouvoir de disposer de la possession de tout le reste, selon de certaines lois établies par la discipline : privilège qu'il exprimait en ajoutant à son titre le nom du pays, en se disant le roi de l'Angleterre. De la même manière , les officiers qui , selqjn leur rang, occupaient des districts plus ou moins étendus, et les soldats qui y étaient cantonnés, se faisaient distinguer par le nom de leurs provinces ou de leurs domaines.

Le chef de l'armée victorieuse s'était déclaré propriétaire du sol et des hommes vaincus, au nom de Dieu et de son épée; ses successeurs attestèrent Dieu et leur droit ; leur droit, c'était l'hérédité. Les lieutenants avaient, pour titre de leurs possessions , leur droit , l'héritage de leurs aïeux, avec le bon plaisir du chef. Mais lequel de ces deux titres était décisif de la propriété? cela devait être sou-

1 Milite*.

* Knighis, ou bien e*quhes, écuyers.

vent mis en doute; et alors le chef faisait valoir sa volonté comme suprême , et les officiers leur succession. C'était une cause de disputes fréquentes *.

Voilà quel était, en Angleterre, l'état des fils des conquérants; quant aux fils des vaincus, qu'on désignait par le nom de sujets, c'est-à-dire subjugués 8 , ils étaient aussi dans la même condition que leurs pères. Il leur fallait nourrir à discrétion cette multitude campée au milieu d'eux. Leur vie n'était quelque chose qu'autant qu'elle servait aux vainqueurs. Le plus ou le moins de profit à tirer de l'homme était la mesure du bon et du mauvais traitement. Si l'industrie ne produisait pas assez, on vendait le corps. Les naturels de l'Angleterre étaient un article d'exportation pour l'Irlande et les pays étrangers*.

Chaque officier avait à ses ordres des agents chargés de ramasser les vivres qu'il tirait de son district, d'en protéger le transport, de s'opposer à la résistance de ceux sur qui la contribution se levait, de punir les refus , de prévenir les soulèvements, et même d'étouffer les querelles des sujets; de réprimer toute offense, toute injure que l'on ferait à^ l'autre, soit dans sa personne, soit dans ses biens,

1 Sous le commandement d'un des successeurs du Conquérant, le comte deVarenne, qui avait en propre vingt-huit villes et deux cent quatre-vingt-huit manoirs, interrogé sur son droit de propriété , tira son. épée en disant : « Voilà mes titres. Guillaume le Bâtard n'était pas seul « lorsqu'il s'est emparé de cette terre; mon aïeul était de l'expédition. ». (Bume's History of England, voL 1 , appendix n.)

2 Subjecii, de subjicere. Ce mot ne signifiait point la subordination politique, mais la soumission aux vainqueurs. Cinq cents ans après la conquête, on en faisait encore ta différence. La reine Elisabeth, dans son discours au parlement, n'appelait pas sujets les hommes sur qui elle n'avait que la prééminence de l'autorité; mais elle donnait ce nom aux membres des communes, pour exprimer qu'elle avait sur eux une autre sorte de pouvoir. La formule était : My right loving lords, and you, my right failhful and obedient subjnets. Très-affectionnés seigneurs ou maîtres, et très-obéissants sujets. » (Echard's History of England.)

3 Clarke, Coup d'œil sur la force de l'Angleterre, chap. i.

afin que leur corps fût toujours propre au travail, afin que le capital qu'ils faisaient valoir pour le maître * ne diminuât point , afin qu'ils ne fussent point 'distraits dri soin de produire ce qu'il voulait prendre d'eux. Ces agents, qui étaient des commis, des juges, des exécuteurs , composaient ce que le maître appelait sa cour.

Le général avait ainsi une cour, une compagnie de pourvoyeurs en station dans chacun de ses domaines; et il avait de plus une cour ambulante qui marchait devant lui, lorsque, dans certaines occasions, accompagné de son état-major, il allait inspecter les quartiers. Il fallait que lui et sa suite trouvassent de quoi suffire à leurs besoins, dans tous les lieux où ils passaient; et les pourvoyeurs s'acquittaient si exactement de leur office, que •souvent, à l'approche du roi, les habitants se retiraient à la hâte, avec tout ce qu'ils pouvaient sauver, au fond des forêts ou dans des lieux écartés.

Et lorsque les lieutenants du général voyageaient à sa place ou portaient ses ordres, ils exigeaient les mêmes provisions et faisaient le même pillage 2 . Ces coutumes, autorisées par les fonctions du chef qui devait avoir l'œil à tout , étaient onéreuses à ses subordonnés , qui avaient d'autant moins à tirer de leurs dépendants respectifs, que le général leur avait pris davantage pour son propre compte : car ceux qui pouvaient suffire à une seule contribution ne pouvaient suffire à deux à la fois. Les officiers étaient donc intéressés à modérer les exactions du général et de ses agents ; et le général de son côté , pour son intérêt, pour l'intérêt commun de toute l'armée, à la conser-

« Lord.

3 His dontestfcs too, when sent upon business into distants parts of tbe kingdom , clamed the same privilège, and demanded a suppty of provisions, in every town through wbich they travelied. (Remarks upon the Hislory of England, vol. I, p. 225.)

vation de laquelle il devait veiller, était porté à empêcher que chaque officier ne dévorât trop dans sa province, pour que le pays ne se trouvât pas subitement épuisé, et que la famine ne vint pas dans le camp.

(4100-4200.) Delà devait résulter, entre le chef et ses officiers, une sorte de lutte favorable dans le fait aux suîets, quoique dans l'intention ni le chef ni ses officiers ne songeassent à les soulager pour l'amour d'eux. Les barons, plus vivement intéressés dans ce débat parce qu'il s'agissait de leur subsistance personnelle, élevèrent les premiers la voix et exigèrent du roi qu'il souscrivît à un acte par lequel ils restreignaient son pouvoir de recruter leurs hommes pour la réparation des forteresses, des ponts et des routes f qui limitait la quantité de grain et de bétail que devaient lever ses pourvoyeurs dans leurs courses, et qui interdisait la saisie des animaux de charge , des chariots de transport et des instruments de travail ; trois actes d'autorité dont l'officier, propriétaire de la province qui les supportait, avait toujours à souffrir,- car, ou les hommes étaient enlevés au travail, ou les outils du travail étaient enlevés aux hommes, ou le fruit du travail périssait. C'est ce pacte imposé par les lieutenants à leur capitaine qui fut appelé la grande charte ' .

Le roi prit ensuite sa revanche , et il contraignit les barons à n'exiger des hommes subjugués que des taxes régulières; il voulut qu'ils laissassent aux marchands la liberté de voyager ; il favorisa les rassemblements de ceux qui voulaient mettre en commun leur industrie; il prit les villes sous sa sauvegarde; il donna aux hommes des saufs conduits, non par compassion, mais par intérêt propre, et parce que tout sujet dont le travail était entravé , ou qui

1 Voy. Hume, chap. xi. — Millar, I. I, p. 80, cl le texte de la grande charte dans l'ouvrage de Blakslone.

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périssait dans le travail, pour satisfaire aux besoins d'un seul, causait une perte à la communauté entière des vainqueurs.

La grande charte et les statuts qui vinrent après furent ainsi à l'avantage des subjugués, mais les termes seuls font voir que leur avantage n'était pas l'objet direct, et qu'on ne les estimait qu'à la manière des bêtes de fatigue qu'on ne veut point perdre. Un article de la grande charte défend de détruire les maisons, les bois et les hommes, sans la permission du propriétaire 1 .

A de certaines époques fixes ou déterminées par le capitaine, il y avait un rassemblement général, et comme une revue de toute l'armée. Chaque officier, chaque soldat s'y rendait, et les aumôniers du camp y assistaient. Cette assemblée avait le nom de parlement, ce qui signifie conférence, parce qu'on s'y expliquait en commun, et qu'on y prenait conseil sur les mouvements à faire dans le pays ou hors du pays, sur la disposition des postes, sur les moyens de se maintenir en repos au milieu des sujets , et de leur faire rendre le plus de vivres et le plus d'argent 2 .

1 Hake waste of houses, woods, or men, without thc spécial licence of the proprietor. (Remarks upon tlie history of England, vol. II.)

Veut-on se convaincre que la guerre des barons contre Jean -sans-Terre n'était nullement faîte pour les sujets, il faut lire comment les deux partis traitaient le pays dans leur colère et dans l'acharnement du combat. « Nothing was to bee seen but the fiâmes of villages reduced to ashes, and misery of the inhabilants, tortures exercised by the soldicry and reprisais no les sbarbarouseom mi ttedby the barons on royal demesues » (Humc's History of England, chap. xi.)

3 Tous les barons étaient forcés de venir en parlement; l'ordre était moins sévère pour les soldats ou chevaliers à qui le voyage était trop à charge; leurs officiers répondaient pour eux. Gela faisait que l'assemblée n'était ordinairement qu'un conseil d'état-major. Il arrivait cependant quelquefois que l'armée tout entière recevait l'ordre de se réunir dans un lieu désigné par le chef . • There is also mention sometimes made of a crowd or multitude that throughed into the great council on parlicular iutereiting occasions. » (Ibid., appendix n.)

(1200-1300.) Les sujets, en même temps qu'ils nourrissaient leurs maîtres, (levaient vivre eux-mêmes ; tenus sans cesse en éveil, et l'esprit toujours tendu par le besoin d'être bien et par la difficulté d'y parvenir, ils avaient assez promptement accru la puissance de leur industrie : les manufactures étaient nées, les villes avaient grandi. Alors les vainqueurs ne pouvaient plus suffire à faire le recensement de ce que chacun possédait , et de ce qu'on pouvait lui retrancher. La propriété croissant toujours, les comptes faits cessaient bientôt d'être exacts; il eût fallu souvent en dresser de nouveaux, ou se résoudre à perdre sur les recettes, en percevant les taxes d'après les estimations antérieures. On chercha naturellement un expédient qui écartât ces difficultés, et l'on en trouva un. C'était dans les villes que les richesses mobiles pouvaient le plus difficilement s'apprécier : on obligea les sujets habitants des villes à choisir un certain nombre d'entre eux pour venir en parlement, lorsque le général, les lieutenants , les aumôniers et les soldats seraient rassemblés, répondre à toutes les questions qu'on voudrait leur faire sur la fortune de leur bourg, de leur cité , de leur commune, dire tout ce qu'ils pouvaient supporter, et, s'il y avait lieu, d'exiger plus. On leur faisait signer les actes d'impôt, pour qu'ils n'allassent pas ensuite résister aux collecteurs, et différer ou refuser le paiement, pour qu'ils fussent pris en quelque sorte par leur parole 1 .

La dernière classe de l'armée , les chevaliers n'ayant que de petites portions de terre, et ne pouvant point,

* Le premier appel dés députés des bourgs fût fait par le vingt-troisième statut d'Edouard 1er, en l«95. « He issued writs to the sherifts, enjoining them to send to parliament two deputies from each borough with in their county, and thèse provided with aufflcient powersfrom their community to consent, in their name, to what he hand his councii should require of them. » (Hume's History, ehap. xm.)

comme leurs supérieurs, prendre à discrétion sur le bien des vaincus, s'étaient mis à pratiquer l'industrie, et à ajouter le revenu de leur propre travail à la part qu'ils avaient aux revenus des svjets. En prenant les arts de ces hommes, ils en prenaient les mœurs, et peu à peu 6e mêlaient à eux. Dans les premiers temps, lorsqu'ils étaient appelés -, ils se tenaient en conférence commune dans un même lieu avec leurs officiers, avec les lords spirituels et temporels; après que des bourgeois et dés membres des communes eurent été mandés au parlement, les soldats se séparèrent de leurs chefs, et, réunis aux bourgeois, ils délibérèrent avec eux dans un lieu à part 1 .

Telle est l'origine de la chambre des communes dans le parlement d'Angleterre. Ce n'était pas volontiers que les villes envoyaient des députés : car il fallait qu'elles prissent sur elles les frais de leur subsistance dans ce long séjour, loin de leur travail et de leurs affaires. Ce n'était pas volontiers que les députés venaient se présenter, obligés qu'ils étaient de suspendre les occupations qui nourrissaient leurs familles, pour aller déclarer exactement, devant des maîtres dont ils voyaient toujours le bras levé, combien , sans les faire périr, on pourrait désormais leur ôter du produit de leur peine et de leur industrie *.

(1300-1400.) La convocation des délégués des communes fut trouvée commode et passa en usage : on ne manquait pas de les appeler toutes les fois qu'il s'agissait

1 Cette réunion n'eut point lieu tout d'un coup, et pendant quelque temps les bourgeois convoqués siégèrent à part des chevaliers, comme à part des hauts barons et de la cour du roi. Souvent, après avoir répondu aux demandes et accédé aux taxes, ils retournaient chez eux, quoique le parlement ne fût point dissous. (Humes History, chap. xiii.)

* No intelligence could be more désagréable to any borough , than to flnd that thcy must elect , or to any individual than that he was elected. (Ibid.)

de faire des levées d'argent *. Dans le xiv* siècle, l'armée commença à faire des excursions hors du pays pour acquérir de la terre et du butin. Il fallait, pour ces entreprises, des armes, des bagages, des provisions. Les bourgeois étaient souvent consultés 2 .

A force de voir ses vainqueurs face à face, la bourgeoisie les redouta moins. Elle ne vit plus le conquérant armé , exigeant, sous peine de la vie ; il lui parut comme un voleur mal assuré, prêt à capituler ; et elle songea à faire des conditions. Engagée dans des entreprises industrielles plus étendues, le besoin plus pressant d'avoir en toute occasion des sommes disponibles la tenait éveillée sur les demandes ; elle était plus sensible dans sa propriété. Les députés ap portèrent les plaintes de leurs commettants, et se mirent à plaider pour eux. C'est ainsi qu'une institution destinée à favoriser les exactions allait se retournant contre ceux qui l'avaient appelée à leur aide, et tendait à garantir les hommes subjugués contre la rapacité de leurs vainqueurs 3 .

Longtemps le général de l'armée, le roi, n'avait eu qu'à se montrer, qu'à parler, et le peuple sujet, se figurant encore, à ce seul aspect, toutes les horreurs de l'invasion, le ravage, Pincendie, le massacre, baissait le front, et se laissait frapper, de crainte que la destruction ne punit aussitôt la moindre résistance 4 . C'était la subordination naturelle,

1 Richard II fit un statut pour ordonner expressément aux villes de nommer des représentants. (Clarke, chap. 1.)

2 Les invasions en France commencèrent vers Tan 4340, sous le régne d'Edouard IL

3 During the reign of Henry IV (U00), the house of commons began to assume powers, which had not been exerciscd by Iheir predecessor*. They mainlained the practice of not granting nny supply before Ihey re- Ceived an answer to Iheir pétitions; which was a tacit manner of bargaining with the prince. (Hume's Hiatory, chap. xvm.)

Le premier exemple d'opposition d'un membre de la chambre des communes à une demande d'argent fut donné par Thomas Morus en 4509. (Voy. Barington , Remarques sur lea anciens statuts.)

4 La province de Norlhumberland, punie par le Conquérant devait il

celle du faible fléchissant sous la force. Mais quand on fut déjà loin de ces temps, quand le souvenir ne les retraça plus que faiblement, quand la terreur cessa d'être la première impression, et qu'on put raisonner avant de craindre, cette subordination se relâcha. Le vainqueur le sentit ; et, pour qu'on ne s'avisât point de se mesurer à lui , et d'attendre l'effet après la menace, il invoqua à l'appui de ses volontés, au lieu de son pouvoir déterminé, une puissance mystérieuse, supérieure à toute force humaine. Du moment que la pensée put venir aux sujets de mesurer l'action de leurs maîtres, la pensée vint aux maîtres de soustraire leur action à tout calcul.

(1500-1600.) Ils proclamèrent solennellement leur droit, comme un droit sacré, un droit divin. C'était Dieu qui avait tiré l'épée, qui avait vaincu par eux , qui prétendait se maintenir par eux dans sa conquête. C'est avec cet appui que leur volonté se présentait à l'imagination des subjugués. Et tous se taisaient alors devant un doigt levé vers le ciel, comme autrefois devant une main mise à la poignée du sabre.

Dans la barbarie des premiers temps, cette sanction divine de la propriété conquise avait quelque chose d'utile, en ce qu'elle arrêtait par une force mystérieuse le brigand qui voulait acquérir, devant le brigand possesseur, et terminait ainsi les guerres, qui, sans cela, n'eussent jamais eu de fin. Les coutumes juives consacraient ces maximes, et c'est sur leur tradition que fut fondé le dogme moderne de la divinité des puissances. Mais la nouvelle doctrine

cor e, après plusieurs siècles, présenter aux yeux un exemple terrible. Cette contrée, de soixante milles d'étendue, avait été si bien châtiée, que, l'exécution finie, on n'y trouvait plus ni une maison, ni un arbre, ni un être vivant. Les troupeaux avaient été saisis, les instruments de travail brisés, et les hommes nus chassés des forêts, où ils tombaient par milliers, morts de faim cl de froid, (flumc's llislory, chap. iv.)

était loin de ressembler à l'ancienne. Ce n'était plus le propriétaire se tournant vers ceux qui voulaient le déposséder, et leur criant : « Ne regardez pas ma force et la « vôtre ) il y a derrière moi quelqu'un plus fort que moi et a que vous, qui possède ces choses dont je n'ai que l'ueu- « fruit; et c'est à lui que vous aurez affaire \ » Un homme disait à d'autres hommes : « Vous êtes à moi ; vous m'êtes « échus par une volonté supérieure à nous : celui qui veut « que je vous possède vous regarde, et me soutient. » La conviction devait plus difficilement s'obtenir.

Pourtant, les pauvres sujets, tout ébahis , Crurent d'abord, et s'humilièrent : quand un prêtre proclamait ces axiomes , on n'osait douter. L'homme par qui Dieu s'exprimait d'ordinaire pouvait-il jamais ouvrir la bouche sans que ses paroles vinssent de Dieu? Mais le temps arriva où ceux qui voulaient qu'on les avouât maîtres ne se crurent pas assez soutenus par le clergé seul , et voulurent renforcer en quelque sorte l'autorité de la foi par l'autorité de la raison. Ils ameutèrent le6 légistes, sans voir que cette défense n'allait point à leur cause, et que le terrain où ils se retranchaient serait bientôt un camp ennemi. Rédigé en propositions mystérieuses, le droit divin repoussait l'examen; le traduire en arguments logiques, c'était invoquer les discussions et livrer tout à la controverse. Les dogmatiseurs ne trouvaient point d'adversaires, les raisonneurs en furent assaillis. Chaque proposition jetée en avant en faisait sortir une contraire. A ceux qui prouvaient par syllogismes que les vainqueurs avaient le droit

1 • La possession de ce qui appartient à voire Dieu, disait Jephlé au « chef des Ammonites, ne vous est-elle pas légitimement due ? nous pos- « sédons au même titre les terres que notre Dieu vainqueur s'est acte quises. » Nonne ea quœ possidet Deus tuus tibi jure debentur? quse au te m Dominus Deus noster victor obtinuit, in nostram cedunt possessionem. (Jug. m , chap. xi, verset 35.)

D'ANGLETERRE. il

de posséder les vaincus, les vaincus répondaient, dans la même forme, qu'ils avaient le droit de n'être point possédés. Mais Dieu, disaient les premiers, vous a donnés à eux 3 mais Dieu, répliquaient les autres, longtemps auparavant nous avait donnés à nous-mêmes.

Telle était la situation des choses et les rapports qui existaient entre les maîtres et les sujets, lorsqu'en l'année 1 601 , un avocat , député à la chambre des communes, parlant à l'occasion d'un subside demandé par la reine Elisabeth, commença ainsi son discours : « Je m'étonne que la cham- « bre s'arrête à délibérer maintenant si un subside sera « accordé, et dans quel délai il sera payé. Ne savons-nous a donc pas que tout ce que nous avons appartient à Sa « Majesté, et qu'elle peut légitimement exiger de nous ce a qu'il lui plaît d'exiger? » À ces mots, il fut interrompu par des huées et des éclats de rire. Le président imposa silence j et l'avocat, se levant de nouveau, soutint sa première assertion , et prétendit qu'il allait la prouver par des exemples du temps de Henri III, du roi Jean et du roi Etienne : alors les huées recommencèrent \

Les exemples, en effet, n'eussent pas manqué. Mais les murmures de la chambre étaient un exemple présent aussi affirmatif que les autres. On pouvait y voir que jamais des phrases ni des témoignages ne sauraient opérer, sur les sujets anglais, cette conviction qui saisissait leurs aïeux, à la vue de l'épée de Guillaume le Bâtard dans la main de son fils ou de son petit-fils.

Dans ce temps-là, une nuée de jurisconsultes se levaient

1 <r I marvel much that the house should stand upon granting of a sub- « sidy or lhe time of payaient, when ail wc bave is her majesty's , and « sbe may lawfully at her plcasure take it front us : she hath as much « rigbt to ail our lands and goods, as to any revenue of her crown.... » He said ne could prove bis former position by précédents in the lime of Henry tbe third, king John, king Slephen, etc. (Hume's Hktory of England , chap. xmy.)

pour démontrer ce qui ne se démontre point , le pouvoir. Le pouvoir ce déclare en s'exerçant : c'est un fait que le raisonnement ne crée ni ne détruit. Toute puissance qui argumente et soutient qu'elle existe, prononce qu'elle a cessé d'être.

Déjà, en 1591, tous les juges de l'Angleterre avaient fait , de concert , un décret , pour traduire en droits les faits de la conquête, et ressusciter par la logique une action matérielle dont le temps avait usé le ressort.

Ils déclarèrent ce qui se déclarait de soi-même trois siècles auparavant, a que le vainqueur était souverain « maître, et que les vaincus étaient à sa discrétion ';

« Que la terre, les habitants, l'industrie du pays existant a pour les besoins, la subsistance, les commodités, le luxe a de l'armée conquérante , il était de droit incontestable « que le général, agissant pour l'armée , disposât du trace vail des subjugués, le pressât, l'arrêtât, le réglât à son « gré , fit fabriquer ce qu'il préférait, et prohiber ce qu'il « n'aimait pas; qu'il donnât des privilèges exclusifs à ceux « dont l'adresse lui plaisait 2 ;

« Que le roi avait le droit légitime d'arrêter le transport « des marchandises, de suspendre les ventes, de retenir les « vaisseaux prisonniers dans les ports, pour faire acheter « ensuite l'exemption de ces entraves 3 ;

« Que nul sujet, sans son aveu, ne devait sortir de la

1 Humc's Hislory of England, chap. xliy.

Cet acte, qui décrétait que l'Angleterre était sous le pouvoir absolu, ne spécifiait point les doits, de peur, sans doute, de les borner en les énonçant; on y affirmait simplement que rien ne pouvait limiter la volonté du roi, ni les statuts , ni les usages. C'est pour mettre sous les } r cux les divers genres de pouvoir que le décret sanctionnait , que nous exposons quelques-unes de ses assertions implicites.

2 That ail trade was entirely subject to the pleasure of the sovereign ; that even the statute whicli grave the liberty of commerce, admitted of ail prohibitions of the crown. (Ibid., chap. xl.)

3 Les embargos sur les marchandises, acte de pouvoir très-fréquent Jusque sous le règne d'Elisabeth. (Ibid., appendix m).

« terre conquise , de crainte que la possession des conqué- « rants ne devînt moindre de l'industrie ou du corps de « l'émigré { ;

« Que la chambre des bourgeois n'ayant étécréée que «pour la commodité des vainqueurs, son intervention « dans les levées d'argent n'était point de nécessité abso- « lue; que le général seul, par un ordre du jour , pouvait « faire prendre où il lui plairait, et par qui il lui plairait, « les denrées dont il avait besoin , comme on exige des « réquisitions en campagne 2 ;

« Qu'il avait le droit de déclarer en état de guerre la « ville ou le canton qu'il lui plairait, et d'y faire opérer « militairement, comme dans un jour d'invasion, sur les « choses et sur les hommes 8 ;

« Qu'en un mot, le roi, qui était le suprême gardien « de la conquête , ayant à veiller toujours à ce qu'elle fût « maintenue, devait être juge de ce qui la menacerait et « des moyens de la garantir; qu'il avait le droit , par cona séquent, déjuger seul, de punir seul, de se faire assister a dans les jugements par qui il trouverait bon, et d'établir « à son gré des tribunaux pour la conservation de l'ordre « établi par la victoire 4 . »

1 No man could travel without thc consent of Ihe prince. ( Hume's History, appcndix m.)

Si un paysan se réfugie dans une ville, dit le 34« statut d'Edouard III, le principal officier doit le livrer; et s'il est pris partant pour un autre pays, il doit être marqué au front de la lettre F.

3 Les ordres du jour, qu'on appelait proclamations, pouvaient s'étendre à tout ce qui touchait les relations des vainqueurs avec lis vaincus; ce qu'on y ordonnait était exéeuté avec la plus grande rigueur par une sorte de cour prévôtaie, qui portait le nom de chambre étoilée, Star- Chantier, (lbid.)

8 C'était la loi martiale. On faisait ces exécutions militaires à la moindre apparence d'un soulèvement. ( lbid.)

4 Lorsque le roi était présent à la chambre étoilée, il était le seul Juge; les autres ne pouvaient que dire leur avis. Ce tribunal , composé du

gitizedby G00gle

Ces. actes de puissance s'appelaient .la prérogative royale; ceux qui décrétèrent cette prérogative établirent en même temps qu'elle était incontestable, et que c'était un crime d'en douter : prœrogatwam nemo audeat disputa,re*.

Mais leur assertion n'était pas une puissance contre des intérêts révoltés; si l'épée de la conquête, si le bras même de Dieu , présenté à l'esprit des sujets , ne les domptait plus, que pouvait prétendre un légiste armé de sa plume ? Aussi , l'on ne tint pas compte de la défense , et l'on osa contester.

Il semble que, dans l'extrême de la misère , le besoin d'être mieux agisse moins violemment sor nous que dans une condition déjà supportable. Quand les premiers besoins absorbent tonte l'attention, l'esprit, fatigué d'y songer toujours, se relâche quand ils sont satisfaits, et n'est plus capable d'une autre activité. Mais quand <m n'a pas trop de peine à vivre , la pensée moins circonscrite se jette en avant : alors on examine de plus près sa situation ; on y découvre plus d'obstacles, parce qu'on a plus de désirs r et l'on se tourmente pour changer. Tant que les hommes subjugués d'Angleterre ne tirèrent de leur travail qu'un chétif revenu, ils se laissèrent garrotter et dépouiller sans murmure; ils supportèrent la prérogative. On se résignait sous les Guillaume, lorsque les vainqueurs avaient tout et que les vaincus n'avaient rien ; on se souleva sous Jacques I er , lorsque la richesse des communes était devenue trois fois plus grande que celle des lords 2 .

C'est alors que la conquête commença d'être mise en

conseil du roi et déjuges nommés par lui, avait le pouvoir d'imposer à discrétion des amendes, d'emprisonner, d'infliger des peines corporelles. ( Hume's History, appendix m.) 1 Ibid., chap. xlit. — * Ibid., chap. i..

B'ANULETEftKE. 51

question, et que des voix s'élevèrent contre ses actes naturels. Le plus naturel de tous , c'était sans doute l'impôt que les vainqueurs exigeaient pour leur subsistance ; c'étaient les mesures par lesquelles ils opéraient sur l'indus~ trie , les biens et les personnes des sujets , afin de grossir leur revenu annuel et de faire des profits extraordinaires : la lutte s'ouvrit par l'attaque de ces mesures.

Ce fut dans leur propriété , dans leur industrie, que les vaincus songèrent à s'affranchir : devons côtés leur indus* trie était gênée ; les prohibitions arrêtaient les entreprises ; les monopoles décourageaient le travail et renversaient les établissements fondés; les tribunaux, par leurs artâts* suspendaient toutes les affaires ; un homme emprisonné subitement était ruiné et ruinait ses correspondants; la justice arbitraire qui frappait un seul industriel nuisait par contre-coup aux autres qu'elle épargnait. Quand les sujets furent parvenus au point de sentir ces rapports de l'indépendance avec la richesse, de sentir les liens d'intérêt qui les attachaient les uns aux autres, par le besoin que chacun avait de la liberté detous, ils se rallièrent ensemble ; ils devinrent une nation, ils devinrent une puissance,

Car il ne faut pas qu'on croie qu'il y eût , avant ce temps-là, une nation anglaise. Il y avait dans le pays d'Angleterre une nation en campement, une nation d'étrangers; mais les indigènes n'avaient entre eux rien de commun que leur misère. Chacun, isolé, servait son mat* tre ; il ne faisait rien pour ses pareils, qui ne faisaient rien pour lui: c'était une multitude éparse. L'industrie les réunit par des services mutuellement rendus ; l'industrie leur inspira le désir d'une liberté commune % .

• They formcd no community; were not regardai as a body poliiic; and were really nothing but a tiumber of low dépendent tradesmen , li-

(1603.) Dans ces conjonctures, le roi, pour raffermir la conquête menacée , se leva à la tête, non de ses guerriers, mais de ses chapelains. Armé de théologie, il soutint, de sa propre bouche, à la face des communes, que Dieu avait déclaré dieux, comme lui-même, les généraux vainqueurs et leurs fils: Dixi quod DU estis*. En élevant de pareilles prétentions , il détournait contre lui seul la colère et les efforts des sujets; il se dévouait, lui ou son successeur, pour la cause dont il çtait le chef.

La querelle s'engagea ainsi entre la chambre des communes, entre les députés du peuple sujet , et le roi, qui se mettait seul en avant , ne laissant h la nation privilégiée que le soin de lui prêter secours dans les occasions pressantes.

Les communes déclarèrent , au nom de tous les sujets, leur volonté unanime de ne plus supporter les monopoles ni les taxes mises sur les denrées. Elles représentèrent que les taxes allaient croissant, et les entraves se resserrant de plus en plus; qu'il fallait qu'on s'arrêtât enfin, et qu'on songeât que si les sujets s'épuisaient de travail, ce n'était pas proprement pour fournir matière aux impôts , qu'ils voulaient vivre aussi pour eux-mêmes, travailler pour eux-mêmes, jouir eux-mêmes des fruits de leur travail 2 .

À toutes les réclamations des sujets, le roi ne répondait qu'un mot , et le seul qu'il eût à répondre , j'use de ma prérogative 9 . Les communes alors dressaient des bills, où, en abolissant les usages qui les gênaient, elles entamaient la prérogative. Mais la chambre des maîtres ou des lords

wingwithoutany particutar civil tie in neighbourhood logcthcr. (Humc's History, appendix m.)

1 Ce mot fui dit dans le parlement par un avocat du pouvoir royal ; le roi soutenait lui-même cette doctrine dans ses discours et dans ses écrits. ( Ibid., ehap , xi.v et xi.vi.)

2 Ibid., chap. xlvi. — 3 lbid., chap. xlvii.

n'avait garde de sanctionner ces résolutions : elle se tenait à son poste, ralliée autour de son chef, et le soutenant de sa résistance. Ainsi, les mêmes hommes qui s'étaient rencontrés autrefois les armes à la main se retrouvaient en présence après six siècles, et se faisaient une guerre d'intrigues et de paroles, avant d'en venir à la force, la dernière des raisons.

Les communes ne se relâchaient point; les bills se suivaient en foule : le pouvoir des ordres du jour ou proclamations, le pouvoir des tribunaux fut attaqué, mais c'était peine perdue. Les lords arrêtaient tout par leur refus de sanctionner les décisions; et le roi , de son côté, emprisonnait les députés qui élevaient la voix , en vertu de ces pouvoirs mêmes qu'ils travaillaient à détruire 1 .

(1614-1621.) Pourtant, ces débats le fatiguèrent; il cassa le parlement, espérant que les nouveaux élus seraient plus dociles. Pour les bien préparer, à l'ouverture de la session, il leur fit la leçon en ces termes : « Dites-moi, « qu'est-ce que vos privilèges? de simples licences de nos a ancêtres, et des concessions libres de notre munificence : a en vous permettant quelque chose , on ne s'est pas en- « gagé à ne vous rien refuser ; la complaisance a ses a bornes. Rappelez-vous mieux qui vous êtes et qui nous a sommes; vous avez des devoirs et nous des droits 2 . »

Les communes auraient pu répondre : « Les faits que a vous attestez sont exacts , nous ne voulons pas les nier.

1 Hume's History, chap. xltii.

3 Your privilles were derived from the grâce and permission of our anceslors and us (for the rnust of them grew from preeedents, which shows rainer a tolérai ion lhan inheritance); yet as long as you countain yourselves within the limils of your duly we will be as careful to maintain and préserve your lawful liberties and privilèges, as any of our predecessors were, nay as to préserve our royal prérogative. (Iliid., chap. ilviii.)

« Vos ancêtres nous ont vaincus: nous étions pour eux une « proie de guerre; ils ont trouvé commode que nous de- « vinssions plus libres; ils ont relâché nos liens, comme ils « les eussent resserrés, dans la vue de leur seul intérêt; « ils nous ont octroyé ; maintenant nous exigeons. Vous « croyez-vous forts? refusez, et nous verrons après. Vous « sentez-vous faibles? subissez le sort de toute puissance « usée; cédez. Il n'y a ici ni droits à défendre, ni droits à « réclamer; c'est le destin des choses humaines, qui ont « des bornes. »

Mais au lieu de s'exprimer avec cette vérité et de braver les faits, les communes les éludèrent ; elles trouvèrent mieux de répliquer au roi dans son propre langage , et de s'attribuer, eomme lui, des droits. Elles protestèrent que tout ce qu'elles revendiquaient pour elles et leurs commettants, en licences, en franchises, en privilèges, n'était rien autre chose qu'une ancienne et incontestable propriété des habitants de l'Angleterre *. C'était une fiction pareille à celle que faisaient les avocats des conquérants , quand ils allaient chercher leurs raisons contre les vaincus ailleurs que dans le fait constant de la conquête, dans la volonté de la maintenir, et dans la force de soutenir cette volonté. De part et d'autre on laissait derrière soi les réalités, et Ton se retranchait dans l'abstraction; cela rendait la guerre moins franche et son objet moins précis; nous en verrons les suites.

Chaque parti se recruta sous des noms qui indiquaient sa nature, son origine et ses prétentions; ceux qui étaient pour les vaincus s'appelèrent le parti du pays,el les autres le parti de lacowr 1 .

1 That the Hberties, franchises and juridictions of parliament, are the ancient and undoubled birthright and inherilance of the subject» of Eugland. (H ume's Hislory, chap. xltiii.)

2 Country-party. — Court-party. ( Ibid.)

Jacques I er laissa à son fils, non pas ce qu'il avait reçu à son avènement , c'estrà-dire la direction d'une exploitation peu contestée encore par ceux qui la souffraient, mais ce que le Conquérant avait autrefois légué au premier de ses successeurs, le commandement d'un parti qui devait subsister sur le travail des habitants, et à qui les habitants étaient tout prêts à refuser la subsistance.

H n'y avait que la force qui pût vider entièrement cette querelle; et cependant, de chaque côté, on différait d'en venir aux mains. On essayait de se convaincre mutuelle* ment, et de faire convenir son adversaire de ce qu'on voulait de lui. Ceux du pays prétendaient qu'ils n'avaient jamais été conquis, qu'ils avaient toujours nourri les autres par bienveillance et non par contrainte. Ceux de la cour soutenaient que les premiers avaient toujours été dans l'état de sujets ; que c'était là leur condition naturelle , et que rien n'avait pu, et que rien ne devait à l'avenir relâ*cher pour eux les rigueurs de cet état, sinon le bon plaisir de leurs maîtres. Mais l'intérêt, ne se reposant pas, faisait de temps en temps succéder des assauts plus décisife à ce conflit d'arguments et de répliques. L'on se signifiait durement ses volontés.

(1625.) Le premier subside demandé aux communes par le nouveau roi, Charles I er , fut accordé avec tant d'épargne, que c'était plutôt, dit Hume, une marque de dérision qu'un secours; le second fut formellement refusé 4 .

Le roi déclara aux communes que, si elles refusaient de faire leur devoir en subvenant aux besoins de Y État, il saurait les y contraindre, ou se passer de leur consentement ; que le ciel lui en avait donné le pouvoir 2 .

1 Hume's History, chap. l.

If tbey should not do their duties, in contrlbuiing to the necesaities

Ce mot de besoins de Y État fit réfléchir les membres des communes : s'agissait-il purement des besoins du parti des anciens conquérants, ou bien de quelques intérêts qui leur étaient communs avec les subjugués? Qu'était-ce que

Y État? Il fallait avant tout que cette question fût posée et éclaircie.

(1628.) Afin d'éprouver ce qu'entendait réellement par

Y État celui qui avait prononcé ce mot, la chambre fit un bill, où elle s'attribua la faculté de contrôler toute espèce de demande d'argent, et de refuser ou d'accorder, selon qu'elle verrait l'intérêt de ses commettants compris , ou non , dans l'intérêt de Y État. Ce bill fut nommé pétition de droits.

Les communes demandaient : « Que toute manière de a lever de l'argent qui portait l'apparence d'une réquisi- « tion de guerre fût abolie; et que si, dans les dépenses , « on ne mettait pas tout à fait hors de compte les affaires « de ceux qui payaient , on voulût bien s'assujettir à la « condition indispensable de toute contribution publique, « au consentement libre des imposés ou de leurs ayants a cause; et ainsi, que nul ne pût être forcé de subvenir « à aucune taxe , à aucun prêt , à aucune bénévolence qui « n'aurait pas été octroyée par la chambre des com- « munes 1 . »

Cette requête portait un coup décisif. Si la casle victorieuse n'y accédait pas , il fallait en venir aux mains ; si elle y accédait , tout lui manquait , ses moyens d'exis-

of the state, he must use those olhers meanswhichGod had put inlo his banda. « Take not Ibis for a Ihreatening, added the king, for iscorn lo thrcaton any but my equals. » (Hume's History, chnp. 1.1.)

i That no man hcreafter be compelled to make or yeld any gifl, loan , benevolenco, lax, or such like charge, wilhout eoirimon consent by acl of parliament: and Ibat none be confined, or otherwise moleslcd or disquieted for tbe refusai tbereof. (Hume's History, chap. li.)

tence, de plaisir, de luxe, son honneur même qu'elle mettait à guerroyer au dehors. Il lui eût fallu renoncer à tout cela ; car, de faire croire aux sujets qu'ils tiraient de là quelque profit, la chose était trop difficile. L'énergie que montraient les communes fit prendre aux vainqueurs le dernier parti; mais ce ne fut pas sans peine. Les lords > en approuvant la pétition de droits, essayèrent de l'annuler par une clause où le pouvoir souverain était reconnu. Le roi hésita longtemps avant de souscrire à ce pacte que sa situation lui défendait de maintenir 1 .

(4629.) Peu de mois après, il se remit à lever, de son autorité privée, les droits de tonnage et de pondage, en déclarant aux communes qu'il y était contraint par la nécessité. Les marchandises de ceux qui refusèrent de payer, se reposant sur la pétition de droits, furent saisies et confisquées 2 .

Les députés s'indignèrent à cette violation d'un traité qui pourtant ne pouvait manquer d'être violé; ils déclarèrent ennemis des sujets , ennemis de la chambre, ceux qui tenteraient de lever ces taxes , et traîtres à la cause commune ceux qui consentiraient à les payer 3 . Le roi, poussé à bout, ne vit de recours que dans la force. Il cassa la chambre, fit emprisonner des députés, en cita d'autres à son tribunal, sur leur refus de comparaître leur infligea des amendes, et donna à ses collecteurs l'ordre de violer les domiciles 4 .

De jour en jour l'existence de ceux qui n'avaient pour vivre que les impôts levés sur les sujets devenait plus dif-

1 Hume's Hist, chap. u.

* Ibid.

3 Those wtao levied tonnage and pounduge were declared capital enremies. And even merchanîs wtao should volontarily pay thèse duties, were dcnominated betraycrs of cnglish liherly and public enrmie*. (Ibid.)

< Ibid.

licite. Ce conseil de bourgeois, qu'on avait établi pour rendre des comptes, s'avisait d'en demander; il s'avisait dp vouloir scruter les besoins auxquels il avait à pourvoir. Le roi résolut de ne plus convoquer ces assemblées incommodes. Un de ses aïeux avait fait un décret pour enjoindre aux cités de ne point manquer d'élire, et aux hommes élus de ne point manquer de s'assembler. Les choses avaient changé depuis les Richards 1 .

(1630.) Un statut d'Edouard II ordonnait que tout sujet possédant un revenu de 20 livres sterling serait tenu , sur la réquisition du roi, d'entrer dans Tordre de la chevalerie, c'est-à-dire de se faire enrôler dans l'armée d'occupation, ou bien de payer l'exemption de ce service. C'était un moyen de recrue pour les vainqueurs, qui contraignaient ainsi les vaincus à devenir les instruments de leur commune oppression. Charles I er fit revivre ce décret: il en attendait ou quelque renfort d'hommes ou quelque secours d'argent pour son parti ; mais il fui trompé dans cet espoir. Le temps n'était plus où les subjugués , rendus égoïstes par l'excès de leur misère , s'estimaient heureux d'obtenir quelque garantie contre l'oppression en trahissant la cause de leurs frères d'infortune. Cette cause leur était devenue sacrée , depuis qu'ils espéraient la faire prévaloir. Ce n'était plus en s'échappant des rangs de ceux qui périssaient qu'ils voulaient chercher leur salut ; ils voulaient se sauver tous ou périr tous a .

(1634.) Il était dans les besoins de l'armée campée en Angleterre d'entretenir des flottes pour ses expéditions et sa défense. L'argent que ces dépenses exigeaient était levé sur les habitants des côtes et des ports , sous le nom de taxe des vaisseaux. Le roi fit porter cette taxe sur tous les

1 Hume'8 flistory, ehnp. lu.

* Ibid.

hommes du pays h la fois, et il décréta cette mesure nouvelle au nom de la sûreté et de l'honneur national 1 .

L'honneur national, la sûreté nationale..., que voulaient dire ces mots adressés aux sujets? qu'il était de leur avantage que ceux qui occupaient le pays fussent assurés par des forces navales de n'être point chassés de leur possession, et de pouvoir gagner au contraire des possessions an delà de la mer? Les sujets n'eurent pas besoin de longues réflexions poor sentir que cet intérêt pouvait bien regarder la nation des vainqueurs, mais qu'il ne les regardait en rien. Leur sûreté nationale, c'était de n'être plus exploités; leur honneur national , c'était de réussir dans ce dessein qu'ils poursuivaient : il n'y avait pas besoin de vaisseaux pour cela.

Le roi, voulant par tous les moyens possibles décourager l'opposition, fit aux légistes de sa cour cette demande : Si, dans les cas de nécessité, pour la défense do royaume^ il n'était pas en son pouvoir d'imposer à son gré des taxes, et s'il n'était pas le sent juge de la nécessité? Les légistes forent pour l'affirmative 2 .

liais, malgré la volonté prononcée du roi, malgré cette déclaration qui donnait à sa volonté une espèce de fondement logique, les esprits courageux ne cédèrent point. C'est alors que Hambden parut : il refusa de se soumettre à l'impôt. Il fut accusé et condamné 3 .

A cette condamnation , les sujets se soulevèrent tous. Hambden les avait réveillés, au péril de sa fortune et de sa vie. « Nous avons été des enfants, s'écriait-on de toutes « parts; alors on nous frappait, et nous baissions la tête: « nous sommes maintenant des hommes. Nous avons de- «puis tant de siècles véeu pour d'autres, n'est-il pas

1 Hume'g History, chap. lu.

[ » Ibid. - 3 Ibid.

a temps de vivre pour nous-mêmes? Nous sommes des a millions, et eux, combien sont-ils 1 ? »

(1640.) Le roi faisait la guerre au peuple d'Ecosse; le peuple anglais se montra mécontent de cette guerre et disposé à refuser tout, aussi longtemps qu'on la poursuivrait. Le roi, dans un discours à la chambre des communes, en parlant des Écossais, prononça le nom de rebelles 2 -, la chambre se déclara offensée.

La justice était l'arme dont on usait contre les sujets; les communes l'employèrent pour leur service : elles accusèrent juridiquement tous les commandants militaires, qui, sous le prétexte de la sûreté ou du repos public , opéraient sur les comtés comme en temps de guerre, tous ceux qui avaient levé la taxe des vaisseaux et les taxes sur les denrées, tous ceux qui avaient pris part aux arrêts des tribunaux extraordinaires , tous ceux qui faisaient des monopoles par privilège du roi, et ceux qui avaient jugé Hambden 8 .

Depuis son institution, la chambre des communes avait souvent présenté des suppliques où elle exposait les souffrances des subjugués , demandant humblement qu'on y fit quelque attention, et qu'on les frappât d'une main plus légère. En 1640, elle fit dresser une remontrance générale sur l'état du peuple d'Angleterre ; mais elle ne l'adressa pas au roi ni aux lords, elle en appela au peuple lui-même. C'était pour la première fois qu'un pareil signal de ralliement était élevé.

1 Iniquilous taxes, they said, are supported by arbilrary punishments; and ail the privilèges of the nation transmilted through so many âges, and purchascd by the blood of so many heroes and patriote, now lie prostrate at the feet of the monarch. He is but one man; and the privilèges of the people, the inheri tance of millions, are to valuable to be sacrifleed to him. (Hume's History, chap. lu.)

* Ibid.,chap. lit. - 3 Ibid.

On récapitulait dans cette pièce tous les actes de pouvoir qu'on était disposé à ne pas supporter plus longtemps ; Ton y parlait de ceux qu'on avait nourris jusque-là, comme de gens avides à qui l'on donnait toujours, et qui, loin d'en savoir gré , rendaient l'outrage et l'oppression pour le bienfait. Tout y respirait la haine et la colère. La chambre des communes la fit imprimer et publier sans la soumettre à la chambre haute, dont elle regardait les affaires comme à part des siennes et de celles de ses commettants 1 .

Pour établir une barrière entre les intérêts qu'elle regardait comme ennemis, elle ordonna la résistance au pouvoir qu'exerçait le roi de donner des offices aux sujets, et de recruter parmi eux ses armées. Elle voulait que, si l'on en venait aux mains, chacun se trouvât à la disposition de son parti, et qu'il n'y eût point de coalition forcée des vaincus avec les vainqueurs 2 .

Les bills qui contenaient ces dispositions ne passaient point à la chambre des lords , qui n'avaient garde de rien changer aux anciennes coutumes d'où dépendait leur existence, et qui se ralliaient à leur chef, au représentant de leurs intérêts communs. C'était leur devoir de se serrer tous autour de lui, et de faire corps tous ensemble contre la révolte de leurs communs dépendants 8 .

Chose remarquable ! la chambre des communes alla jusqu'à sanctionner par sa volonté ce refus des lords de participer aux actes qu'elle dressait : « C'est au nom des a habitants de cette terre, leur disait-elle, et pour eux que « nous agissons; et nous en avons la mission : nous som- « mes leurs représentants choisis par eux ; mais vous , à « quel titre viendriez-vous vous immiscer dans leurs af-

1 Hume'fl History,chap. lv.

* Ibid. - 3 Ibid.

gitizedby G00gle

6i VUE DES RÉVOLUTIONS

« faire»? Qu'y a-t-il de commun entre noire nation et « vous? Vous n'êtes, à son égard, que des particuliers, « Nous agirons seuls, nous déciderons seuls; vous verrez « nos décisions; et si elles vous blessent, vous en deman- « derez compte, et nous répondrons \ *

Pendant ce temps-là, les partis s'aigrissaient; l'heure de la force allait sonner. La chambredes communes s'entoura d'une garde ; le roi la cassa, et comme on murmurait, pour ne point se déclarer trop tôt ennemi, il offrit une nouvelle garde sous les ordres d'un de ses officiers; mais 1$ chambre refusa cette offre, lui donnant à entendre que c'était lui et les siens que ses membres avaient à craindre 2.

(1642.) Cinq membres des communes furent accusés, au nom du roi, d'avoir voulu renverser l'ordre de choses établi dans le pays, priver le roi de son pouvoir, le rendre odieux aux sujets, et soustraire à son obéissance une partie de ses soldats. Hambden était parmi les accusés. La chambre prit sous sa sauvegarde la liberté de ses membres , et refusa de les livrer aux sergents d'armes. Le rot vint en personne, et la chambre renouvela son refus* Les accusés se retirèrent dans la Cité , les bourgeois en armes les gardèrent toute la nuit 3 .

Le lendemain, le roi se rendit au conseil commun, et de tous côtés, sur son passage, il entendit retentir les cris de privilège ! privilège du parlement ! C'était la manière dont le peuple exprimait qu'il s'unissait de volontés avec la chambre des communes 4 .

Le peuple des provinces envoya en foule des adresses

i That tbey themselves were the représentative body of the whole kingdom, and that the peers were nothing bot frtâi ftdu&is , who helé their Beats in a particular capacity. ( Hume's Hislory, chap. lv.)

2 They absolutely refused the offer, and were well pleased to insinuale that their danger chiefly arose from the king himself. ( Ibid.)

3 Ibid. — * Ibid.

aux communes; l'on demandait à s'armer; Ton jurait de vivre et de mourir pour leur défense f .

Les choses en étaient venues au point que Pépée seule, qui juge en dernier ressort , pouvait décider entre les parties. Il fallait que l'événement d'un combat anéantît ou ftt revivre ce qu'un combat autrefois avait fondé. Les communes firent des magasins d'armes ; elles enjoignirent aux officiers de l'armée soldée de ne recevoir d'ordre que d'elles , afin que ceux qui étaient sujets par naissance rentrassent dans leur parti naturel. Elles envoyèrent de semblables messages aux gouverneurs des ports et des forteresses. Le roi se retira à York 2 .

Il cherchait un campement favorable et rassemblait ses forces. De toutes parts , ceux que leur naissance faisait ses compagnons d'armes vinrent se joindre à lui, et l'exhortèrent' encore à ne point souffrir que leur ancienne domination se changeât en dépendance '. Les communes tentèrent, pour la dernière fois , un accommodement impossible; elles voulaient faire souscrire un bill dont la première disposition était que les sujets eussent des armes.

Le roi refusa. « Je suis roi, disait-il , je suis le chef de « vos maîtres , et vous voudriez me faire ce que vous êtes. «Vous me laisseriez mon titre, le titre de ma condition «naturelle; mais je ne serais en réalité qu'un homme. «Plutôt la guerre qu'une pareille paix 5 ! »

Alors toute transaction fut rompue. Les sujets s'armè-

■ Bume's Hislory, chap. lv.

* Ibid — 3 Ibid.

* Exhorled him to save himself and them, from lhat ignominious slavery with wbich thcy were tlireatened. ( Ibid.)

& « Should I grant thèse demanda, the title of majesty may be oonti- « nued to me , but aa Irue and real power, I should remain but the out- « side, but the picture, but tbe aing of a king. » War on any terms was esteemed by the fcing and his counsellors préférable to so ignominious a peace. (Hume's Hislory, chap. lv.)

rcnt , en invoquant leurs besoins , leurs volontés et leur union. Le roi , attestant sa fortune passée et sa longue domination, Dieu et son droit , éleva près de Nottingham l'étendard du chef normand , signal de la guerre déclarée au pays*.

Chaque personnage dont les aïeux s'étaient trouvés enrôlés dans l'armée d'invasion quittait son château pour aller dans le camp royal prendre le commandement que son titre lui assignait. Les habitants des villes et des ports se rendaient en foule au camp opposé. On pouvait dire que le cri de ralliement des deux armées était, d'un côté, oisiveté et pouvoir , de l'autre , travail et liberté : car les désœuvrés, les gens qui ne voulaient d'autre occupation dans la vie que celle de jouir sans peine, de quelque caste qu'ils fussent, s'enrôlaient dans les troupes royales, où ils allaient défendre les intérêts conformes aux leurs; tandis que les familles de la caste des anciens vainqueurs , que l'industrie avait gagnées , s'unissaient au parti des communes a .

C'était pour ces intérêts positifs que la guerre se soutenait de part et d'autre. Le reste n'était qu'apparence ou prétexte. Ceux qui s'engageaient dans la cause des sujets étaient pour la plupart presbytériens , c'est-à-dire que, même en religion, ils ne voulaient aucun joug. Ceux qui soutenaient la cause contraire étaient épiscopaux ou papistes : c'est qu'ils aimaient à trouver, jusque dans les formes du culte , du pouvoir à exercer et des impôts à lever sur les hommes 3 .

1 Hume History, chap. lt. — * Ibid., cliap. lyi.

3 The whigs considérée! ail religious opinions wilh a view to polilieks. E venin their hatred of Ihe popery they did not so mucb regard the superslilion or impuled idolalry of that unpopular sect as ils tendency to eslablisb arbitrary power in Ihe stale. (FoVs History of the reign of James Ihe Second.)

(1643 — 1646.) Le parti royal fut vainqueur à Stratton, à Roundwaydoun , à Gropredy-Bridge, et défait à Edgehilly à Marstonmoore, Newbury, et enfin à Naseby*.

Dans chaque province que traversait l'armée qui combattait pour l'ancienne domination , elle faisait sentir aux hommes qu'ils étaient reconquis; elle s'arrogeait leur propriété : l'armée du parlement respectait les possessions et les hommes ; sa présence les affranchissait 3 .

Parmi les premiers , il régnait une discipline sévère , la subordination des anciens conquérants ; chacun avait sa place marquée d'avance : il s'y tenait , reconnaissant ses supérieurs aussi bien que ses subordonnés. Parmi les autres, il y avait souvent des divisions et des désobéissances. C'est que chacun d'eux, dévoué à l'indépendance de tous , voulait l'anticiper pour lui-même , et goûter au moins la liberté , sur le point de mourir pour elle. « Nous « ne sommes pas , disaient-ils,, des janissaires, des soldats « dont on dispose, parce qu'on les paye 3 : » et ces bandes sans ordre renversaient des bataillons rangés.

Des conférences furent plusieurs fois essayées, mais sans succès. Les sujets demandaient toujours de rester armés; le roi s'obstinait à vouloir que ce droit ne fût que pour lui seul et pour les siens. La guerre continuait.

(1648.) Enfin, après une déroute , le roi, poursuivi par les parlementaires , tomba dans le camp des sujets d'Ecosse , qui le livrèrent aux sujets d'Angleterre. Il se réfugia dans l'île de Wight ; il y fut saisi et emprisonné \

Le général ennemi était captif : que devait faire le parti victorieux?

» Hume's Hiétory, chap. lyi, lyu, lviii.

2 Ibid., chap. ltui.

3 Thcy wctc not, Ihey said, mcrc janizaries; niercrnary lioo§*s ch-

listed for hire, and «o be diôposed of al Uie will of their paymaater

(Ibid., chap. lu.)

* Ibid., cbap. mx.

Chaque officier de l'armée défaite intervenait dans cette guerre, non point seulement pour le compte du chef, mais aussi pour son propre compte : la guerre devait continuer, et, de plus, le Ûls du chef était là, et l'usage le faisait son successeur.

Ainsi donc , de quelque manière qu'on disposât du prisonnier, les choses restaient au même état ; toujours il fallait que la querelle achevât de se vider.

Les étrangers qui avaient envahi PAngleterre massacrèrent ceux qui ne pouvaient supporter de devenir des machines à les nourrir. Les Anglais , s'affranchissant après six siècles, ne devaient point voir là un exemple pour euxmêmes. Ils avaient à offrir à leurs conquérants vaincus un asile et le travail, et, si de pareilles offres étaient refusées par eux, à les renvoyer hors du pays.

(1649.) Malheureusement, dans les querelles des hommes, l'humanité se fait rarement entendre; après les violences nécessaires, viennent les représailles inutiles. Le roi fut jugé et condamné à mort.

Il n'y avait d'autre motif naturel de cette sentence que la volonté de ceux qui avaient vaincu. Nous voulons que le captif périsse : à un pareil arrêt , point de réponse possible ; il ne reste qu'à se soumettre.

Mais, peut-être, par un besoin qu'éprouve la conscience de trouver un appui dans la raison , les juges motivèrent leur vouloir : « Charles Stuart ayant été fait roi d'Angle- « terre, ayant reçu en dçpôt un pouvoir limité , a fait la a guerre au peuple et à ses représentants, dans la vue « d'agrandir ce pouvoir et de le changer en tyrannie. A « ces causes , nous l'accusons comme traître 1 . » Tel fut le

1 The solicilor in the name of commons représentée! : « That Charles « Stuart, being admitted king of England, and infruâted wilh a limited « power ; yet nevertheless, from a wicked design to erect an unlimited

discours du solliciteur, parlant au nom des communes. Dans ce peu de mois, tout était faux.

Ce n'étaient pas les sujets qui avaient fait Charles Stuart roi d'Angleterre ; sa naissance lui avait transmis le titre de son père. Aucun pacte n'avait été fait entre lui et ceux sur lesquels il avait exercé le pouvoir. Le pouvoir lui était échu par hasard, et non par accord. Le prisonnier savait mieux les faits, a Je suis aoi par héritage, répondait-il ; « ce n'est pas de vous que je tenais ce. que j'ai revendiqué, « c'est de l'ordre suprême des choses *. »

Ce traité supposé , que les sujets mettaient en avant, était de nature à se retourner un jour contre eux. Le fils du condamné pouvait dire à son tour, s'il était vainqueur: « Le contrat tacite qui existait entre vous et mon père, « par la seule raison qu'il était fils de Jacques , existe entre « vous et moi, parce que je suis son fils. J'ai le droit, de a votre propre aveu, de disposer de vous et de vos biens, « dans la mesure que vous aviez prescrite à mon prédéfi cesseur. Je m'empare de ce droit selon vos paroles. La a justice que vous avez exercée contre lui, je l'ai par cela « même contre vous. Il est mort légalement, disiez-vouç , «pour avoir prétendu à plus de pouvoir; vous aussi, « vous mourrez légalement, si vous prétendez à plus de fi liberté. »

« and tyrannical government, had traitorously and raaliciously levied « war against the présent parliament and the people whom they repre- « sented and was therefore impeached as a tyran t, traitor,murderer, etc. » (Hume's Hiitory, chap. lu.)

1 That lie himself was their hbreditary king; nor was the whofc autbority of the state entitled to try him, who derived his dignity from the suprême Majesty of hearen. That those who arrogated a title to sif as his judges, were bord his subjects. (Ibid.)

A propos de l'Histoire de Cromweli, par M. Villemain '

Sous le nom d'Histoire de Cromweli, M. Villemain a écrit l'histoire complète des révolutions d'Angleterre, depuis le commencement des débats entre l'opinion publique et le roi Charles I er , jusqu'au retour du roi Charles IL Cromweli figure sur cette grande scène, parmi beaucoup d'autres hommes. L'auteur ne pouvait pas l'y présenter seul ; et, si Cromweli n'y paraît pas dominer tout ce qui l'entoure, c'est la faute des faits, et non la sienne. Pour un historien sincère et juste, Cromweli n'est point le héros de sa propre histoire. Cromweli a un rival , dont la destinée, heureuse ou malheureuse, affecte plus l'âme du lecteur que des batailles gagnées , des tours d'adresse ou des coups de force ; ce rival, c'est la liberté ! la liberté , déjà pleine de vie dans le cœur des hommes énergiques, lorsque Cromweli n'est rien encore ; la liberté, plus grande que Cromweli dans ses grandeurs, môme quand il la tient sous lui abattue et expirante.

Des critiques se sont plaints poétiquement que la grande figure (c'est ainsi qu'ils nomment Cromweli) n'apparaissait pas assez dans cet ouvrage. Pour donner quelque valeur à cette remarque, il eût fallu citer les endroits précis du livre

» Article inséré dans le Censeur Européen (journal), numéro du 21 juin 4819.

où l'apparition aurait dû se faire et ne se faisait pas ; il eût fallu, pour parler nettement, mettre sous les yeux du public les faits altérés ou les circonstances omises. Sans toutes ces précautions , le reproche fait à l'historien est nul; et il semble ne lui avoir été adressé que pour le plaisir de hasarder ce mot pompeux de grande figure, qui est une insulte à la révolution de 1640 et aux révolutions qui ont eu le même sort.

Il n'y a peut-être pas de pays où Ton ait moins lu qu'en France les faits de l'histoire de Cromwell, et il n'y a pas de pays oî l'on affirme plus intrépidement que Cromwell est grand. Il ne faut qu'un peu de mémoire pour découvrir d'où nous vient cette opinion consacrée, et qu'elle est pour nous une partie des traditions de l'ancien régime. Dans le temps où l'Anglais Sydney, chaque jour de sa vie, appelait Cromwell tyran , et agissait en conséquence de cette malédiction répétée * , dans ce temps-là, le ministre français Mazarin le saluait comme le génie du siècle, et le roi de France Louis XIV se tenait la tête découverte en parlant i ses ambassadeurs *. Voilà les opinions imposantes, sans doute , qui ont formé la nôtre. Le jugement de Sydney a disparu devant ces grandes autorités. Qu'est-ce, en effet, qu'un factieux en présence de deux hommes d'État? de quel poids peut être la raison de celui qui n'a su que mourir pour la liberté, devant la raison de ceux qui ont su gouverner en paix et longtemps? Sydney, il est vrai, a pour garant de son jugement sur Cromwell la conscience du peuple anglais énoncée par dix ans d'insurrections continuelles. Mais aussi Louis XIV et Mazarin ont pour eux Christine, reine de Suède, qui admirait Cromwell d'avoir

1 Histoire de Cromwell, I. II, p. 239.

3 Ibid., p. 2M.

chassé le parlement f ; le roi de Portugal, qui le nommait tendrement son frère 3 ; le roi d'Espagne, qui l'engageait h se feire roi, et lui offrait ses secours*; et le prince de Conti, qui parlait de Richard, fils de Cromweïl, comme du plus lèche des hommes, parce qu'il n'avait su être que citoyen \

Ce n'est pas un paradoxe de dire que le prestige qui s'attache au nom de Cromweïl , dans l'esprit de ceux qui ne connaissent de lui que son nom , est l'ouvrage des hommes du pouvoir et des écrivains pour le pouvoir. Ciarendon, éloigné de l'Angleterre durant toute la révolution, admire, en rentrant avec Charles II, l'anéantissement delà liberté, l'abattement des esprits, la facilité de l'obéissance, l'énormité des taxes et de l'armée ; et, à cette vue, il ce* lèbre dans un livre , écrit pour le roi , les grandes choses que l'usurpateur a faites. Le poëte Cowley, qui avait assisté à la création de ces grandes choses, et qui en avait subi sa part, n'en est pas aussi joyeux que le lord Clarendoji ; quand il veut parler du Protecteur, il ne trouve sous sa plume que ces mots d'une énergie sombre : «Cet homme se jouait de nos souffrances. » Le nom du héros de Mazarin a été, durant sa vie, fort à la mode dans les cours, et fort peu chez les nations. Nous n'étions pas alors une nation libre; mais le peuple de Hollande en était une; et l'on peut voir, dans les livres du temps, ce qu'on y pensait, ce qu'on y disait du destructeur de la liberté anglaise. Nous sommes une nation aujourd'hui ; ce n'est pas une raison, sans doute, pour croire ce que les nations ont cru, mais e'en est une pour lire sérieusement, pour penser d'après nous-mêmes , et pour secouer le joug des admirations de Louis XIV et des anathèmes du prince de Conti.

1 Histoire de Cromweïl , t. Il , p. 406.

2 Ibid., p. 410. - 3 lbid., p. 5. - « Ibid., p. 357.

Nous aimons la liberté, nous la cherchons; et le nom de ceux qui l'ont aimée, qui Font cherchée, est aussi inconnu de nous que s'ils n'avaient pas existé. Combien d'entre nous connaissent Ludlow, Harisson, Vane, Haslerig, et même le grand Sydney ? Une bouche française aurait peine à prononcer ces noms étrangers ; mais nos enfants apprennent à bégayer le nom du pf otecîeur Crornwell. Le Gaulois l'avait bien dit : « Malheur aux vaincus ! » L'opinion humaine est souvent infidèle à la cause de l'humanité môme. En présence du vainqueur d'une révolution , quand le champ de bataille est déblayé, quand te triomphateur est le seul homme qui soit debout et qui se montre , le souvenir de cette grande défaite se réduit bientôt dans notre esprit à quelques espérances trompées, à quelques con-* viciions démenties, à quelques chimères évanouies. Notre intérêt, qui veut toujours s'attacher à quelque être sensible, se retire sans peine de ces objets métaphysiques, et, faute d'aliment, il se livre à la fortune du vainqueur, à la fortune de notre propre ennemi. Nous jouissons de sa joie ; nous mêlons notre voix aux acclamations qui proclament notre néant. Tel est te fatal entraînement de la sensibilité humaine : les Français en ont fait l'expérience.

Mais sachons que ce ne sont point de pures abstractions que ces espérances, ou , si l'on veut , ces chîmèfes de liberté, à la destinée desquelles nous savons si difficilement compatir. Elles avaient pris racine dans des cœurs d'hommes 5 elles s'y étaient attachées invinciblement; elles n'ont pu cesser d'exister, sans que ces cœurs aient cessé de battre. Voilà le souvenir que nous ne devrions jamais perdre.

Le mérite de M. Villemain est d'avoir été plus juste que la destinée aveugle , et d'avoir relevé ceux qu'elle avait couchés par terre : historien du vainqueur, il s'est fait l'ami des vaincus ; il a mis sous nos yeux, à côté du triste

spectacle des défaites de la liberté, le tableau de ses luttes diverses, et des vertus qui la défendaient. La constance et les malheurs des patriotes, les protestations énergiques des villes, la résistance d'un simple marchand, les souffrances obscures d'un écrivain, occupent une grande place dans ses pages. 11 n'a point oublié de signaler les grands caractères et les entreprises périlleuses de ceux qui s'indignaient que la liberté anglaise fut perdue, après tant de sang versé pour elle. Ceux qui ont critiqué son ouvrage ont peu remarqué ce soin, qui est l'un des meilleurs titres de l'auteur à l'estime publique. Parmi tant de caractères heureusement tracés, le seul qui paraisse avoir frappé les yeux est celui de l'amiral Blake. Est-ce parce que'Blake commande, est victorieux, et coule à fond des vaisseaux hollandais? Est-ce parce qu'il répétait à ses marins a qu'ils ne de\ aient point se mêler de ce qui se passait à Londres, et ne s'occuper que des étrangers 1 ? » Serait-ce donc, en effet, le type de l'homme public , qu'un général gagnant des batailles, et portant en lui cette impassibilité politique qui fait illustrer le despotisme d'un maître , au nom de la gloire de la patrie ? Nous ne le croyons pas; et malheur à la France si elle le pensait encore !

Pourquoi n'a-t-on pas remarqué plus tôt ce Bradshaw, qui, lorsque Cromwell venait de chasser le parlement, lui disait en face : « Le parlement n'est pas dissous; sachez qu'il n'y a sous le ciel d'autre autorité que la sienne qui ait le pouvoir de le dissoudre 2 ?» Ce Ludlow, qui disait au fils même de Cromwell : « Je détesterais mon propre père, s'il était à la place du vôtre 3 , » qui, menacé par Cromwell d'être envoyé à la Tour, lui contestait avec calme le droit d'ordonner une arrestation, et disait : « Un

« Histoire de Cromwell, t. II , p. «07. — » Ibid. , 1. 1 , p. 387. — 3 Ibid., t. Il, p. 67.

juge de paix le pourrait, car il est autorisé par la loi ; vous, vous ue Têtes pas 1 } «qui se crut coupable d'avoir une place, aussitôt que la liberté fut vaincue, et répondit à l'objection banale, qu'en abandonnant son poste il perdait l'occasion de faire du bien : « C'est un mal que d'aider à l'usurpation de Cromwell, et je ne veux pas faire le mal, dût-il en résulter quelque bien 2 ? » Ce Harisson, qui a pour son compte, voulait être pauvre et persécuté 3 ; qui bravait la haine de Cromwell sans fléchir et sans se plaindre 4 ? » Ce Hutchinson, qui, pressé par Cromwell d'accepter un poste et des faveurs, répondait : « Je ne veux pas m'enrichir en servant à l'esclavage de mon pays 5 ?» Ce colonel Rich, qui, cité devant le conseil d'État de Cromwell, refusait obstinément le serment de ne rien entreprendre contre sa personne et son pouvoir 6 ? Ce Sydney, « inflexible sous Cromwell comme sous Charles "I 7 ?» Ce Lilburn, mutilé par ordre du roi Charles I er , pour avoir osé écrire, et qui, marqué ainsi de la réprobation de la tyrannie , la bravait encore, en écrivant sous Cromwell? La tyrannie ne l'oublia pas j a il mourut en prison, dit éloquemment M. Villemain, martyr de la liberté sous tous les pouvoirs, et traité d'esprit chimérique et insensé par ceux qui ne conçoivent pas la résistance contre le plus fort. »

Tous ces hommes, et bien d'autres encore dont on pourrait citer les noms, habitèrent les cachots sous Cromwell; et ceux d'entre eux qui survécurent aux souffrances de l'emprisonnement, et qui ne purent s'échapper de leur patrie, ensanglantèrent les échafauds sous Charles IL

Voilà ceux pour qui furent les malheurs : veut-on savoir ce qu'est à côté d'eux celui pour qui fut la fortune, et pour qui maintenant on semble réclamer la gloire? il suffit de

» Histoire de Cromwell, t. II, p. 4». — > Ibid., p. âî. - * lbid , p. 457. - I id. p. 23. - * Ibid., p. 319. — « lbid., p. 62. - ' Ibid., p. 46.

le suivre dans ses actions, et de rapporter quelques-unes de ses paroles; on décidera entre eux et lui.

Déjà, en 1644 , Cromwell , simple officier, cherchait à nuire à la liberté, en excitant la mésintelligence entre les Anglais et les Écossais , qui étaient venus au secours des Anglais contre les prétentions de Charles I er . En 1645, il était lieutenant général : des clubs de citoyens armés s'étaient réunis pour préserver les propriétés du pillage inséparable de la guerre ; Cromwell les dissipa en plusieurs lieux ; et, quand il éprouva de la résistance, il les fit charger par ses soldats. En 1648, quand le parlement, voyant la fin des hostilités venue et le roi prisonnier, voulut licencier l'armée, Cromwell excita ouvertement l'esprit de sédition dans les troupes; il cherchait à corrompre les officiers, en leur disant que c'était une chose misérable que de servir un parlement , et qu'il valait bien mieux être à la solde d'un général ; il répétait indécemment que les députés ne se tiendraient pas tranquilles, avant que l'armée leur eût tiré les oreilles. En 1647, Cromwell s'empara du roi Charles I er , prisonnier des Anglais, et négocia avec lui pour lui vendre l'appui de l'armée contre les Anglais. H promettait de purger la chambre des communes , de manière à lui donner la constitution nécessaire à l'intérêt de Sa Majesté.

En 1648, quand de jeunes citoyens de Londres vinrent à la porte de la chambre des communes pour présenter des pétitions contre le pouvoir militaire , et demander que la chambre fit, au nom de la nation, un traité avec Charles I er , Cromwell, à la tête de ses dragons, les chargea à travers les rues, criant aux soldats de n'épargner ni les femmes ni les enfants. La même année, irrité de ce que le roi traitait avec des envoyés des Écossais , il souleva l'armée contre lui , et après avoir chassé tout ce qu'il y

avait d'énergique dans la chambre des communes et subjugué le reste par la terreur, il fit conduire à l'échafaud, en vertu d'un arrêt du parlement, celui avec lequel il avait négocié contre ce môme parlement.

En 1649, il fit sabrer et fusiller les hommes de son armée qui, se souvenant d'avoir combattu pour la liberté, la réclamaient au nom de l'Angleterre. En 1650, il exerça en Irlande le droit de guerre des temps de barbarie, passant au fil de l'épée les garnisons qui se rendaient. Devenu maître du pays, il en relégua les habitants dans une seule province déserte et inculte, où ils eurent ordre de demeurer sous peine de mort, et il partagea le reste de la terre à ses soldats. En 1652, il voulut se faire roi : « Votre projet, lui répondirent ceux à qui il se confia, est opposé aux vœux de la nation ; vous aurez contre vous neuf personnes sur dix. — A la bonne heure, c|it Cromwell; mais si je désarme les neuf premiers et que je mette une épée dans la main du dixième, cela ne fera-t-il pas l'affaire? » En 1654-, la Tour de Londres était remplie de républicains prisonniers. En 1655, dans une cause où Cromwell était intéressé, il fit assigner le jury par ses ordres particuliers ; un juge congédia ce jury illégal ; le protecteur accabla de reproches cet homme courageux, et laissa échapper ces mots : a Vous n'êtes pas fait pour être juge. » En 1656, il fit répandre des menaces contre les électeurs qui donneraient leur suffrage aux hommes qui ne lui étaient pas dévoués. Il chassa cinq fois , à main armée , les députés de la nation; il emprisonna une première fois onze députés, puis trente-neuf, puis enfin tous ceux des anciens patriotes qui ne voulurent pas s'associer à sa tyrannie, et les officiers qui , après avoir servi le parlement , lui étaient suspects par leur inaction.

Il foula impitoyablement aux pieds les deux garanties

fondamentales de la vie sociale, la liberté de la pensée et la justice desjugements.il fut sourd aux plaintes des amis de la patrie, qui, lorsqu'il fit les premiers pas dans le pouvoir, lui criaient par la bouche de Milton : « Respecte l'espoir de la patrie j respecte la présence et les blessures de tant d'hommes courageux qui ont combattu avec toi pour la liberté; respecte l'opinion des autres peuples, et les grandes idées qu'ils se forment de cette république que nous avons si glorieusement élevée» » Mais ceux qu'il persécutait étaient calmes au milieu de leurs traverses, et lui il était inquiet comme s'il se fût cru condamné à la mort par un arrêt de l'humanité, obligatoire pour tous les hommes, et qu'à chaque instant il eût attendu le bourreau. Sa mère ne pouvait entendre un coup d'arme à feu sans tressaillir et sans le nommer, et il ne marchait jamais qu'armé sous ses vêtements.

Dans l'article suivant, nous considérerons le caractère général des partis dans la révolution anglaise, comme nous venons de considérer le caractère des individus : l'ouvrage de M. ViUemain nous parait encore remarquable à cet égard.

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