SUITE DU MÊME SUJET
Caractère des partis politiques. '— Les déistes. — Les presbytériens — Les indépendants. — Les royalistes. - Les militaires. — Le peuple '.
Quel a été le talent de Cromwell? quelles ont été les fautes de Charles I er ? Comment l'un a-t-il gagné la puissance? comment l'autre l'a-t-il perdue? Est-ce l'hypocrisie
1 Censeur Européen du 42 juillet 4849.
ou le fanatisme qui ont fait la fortune du premier? est-ce un recours trop brusque à la force , ou l'emploi malavisé de la ruse, qui ont défait la fortune du second? Voilà des questions qu'on entend souvent proclamer comme les points fondamentaux que doit résoudre l'histoire de la révolution anglaise. Ces divers problèmes fourniraient sans doute de bons préceptes sur l'art de devenir despote , et sur l'art de se maintenir despote ; mais il n'est pas facile de dire quel profit en pourraient tirer ceux qui ne prétendent qu'à vivre en paix avec autrui et avec eux-mêmes. D'ailleurs, ce n'est point de Charles Stuart ni d'Olivier Cromwell qu'il s'est agi dans la révolution d'Angleterre ; c'est du peuple anglais et de la liberté.
Infortunes royales! génie des fondateurs d'empires! voilà les mots qui ont encore le plus de prise sur notre pitié ou sur notre admiration. Que les malheurs d'un roi soient pour les rois plus touchants que ceux d'un autre homme; qu'aux yeux des courtisans de César, le génie de César, qui les engraissa dans le repos, soit le plus puissant des génies, cela se conçoit : mais nous, citoyens fils de citoyens, quelle autre mesure pouvons-nous donner à notre intérêt ou à notre enthousiasme, que la grandeur des infortunes et la moralité des actions? Les misères personnelles de Charles Stuart, que sont-elles devant les misères collectives du peuple anglais? Qu'est-ce q Ue l'astuce de Cromwell , devant la grande idée de la liberté? Le roi a péri ; mais combien d'hommes ont péri pour l'autre cause ! Les familles des patriotes ont payé cher une seule espérance. Le roi est mort; mais le peuple , qui ne pouvait mourir, fut obligé de contempler dans lui-même l'instrument de sa propre servitude : il vit les enseignes de la patrie foulées aux pieds par des traîtres , et le nom de la liberté inscrit par dérision sur les sabres de ses vainqueurs.
Nous devons dire que M. Villemain n'a point méconnu l'existence du peuple anglais , comme premier agent et premier objet de la révolution d'Angleterre. Ce peuple avait longtemps gémi sous le poids d'un gouvernement qui vivait de lui , mais non pas pour lui. Il implora du soulagement, et ne reçut pour réponse que des menaces. Il fit des efforts qui furent punis comme des crimes. En 1640, fort de sa longue indignation , il se leva enfin, regarda ses maîtres en face, et leur proposa , d'égal à égal , en échange des hostilités de l'oppression, un pacte de raison et de justice : il fut éconduit , trompé ; et alors il en appela à l'épée, comme au dernier des arbitres. On corn* battit, et la liberté fut victorieuse. Le chef du pouvoir se rendit; il devint alors plus traitablè, et ses vainqueurs commencèrent à stipuler avec lui les conditions de la paix. Voilà la première époque de la révolution d'Angleterre.
Mais, durant les distractions de la guerre, la liberté fut oubliée par ceux même qui combattaient pour elle. Ils voulurent rester armés et se faire obéir des citoyens. On s'indigna, et, pour seule réponse, il s proposèrent leur secours à l'ennemi, ils offrirent au roi de le relever de ses défaites et de lui rendre la puissance, sous la condition d'un partage. Les débats produits par ce complot remplissent la seconde époque. L'armée voulait se vendre cher; le roi voulait l'acheter à bas prix. Le roi tenta sous main d'autres alliances; mais il était faible, l'armée était forte : l'armée résolut de le punir; et, prenant sur elle seule le soin de ruiner la liberté naissante , elle sacrifia à sa for* «tune celui qu'elle avait voulu s'allier.
Depuis ce temps, l'armée régna comme avait régné la cour; elle régna avec des chances diverses de licence pour les soldats et de despotisme pour les chefs; mais l'op-
pression des citoyens fut uniforme et constante : telle fut la troisième époque.
La quatrième époque s'ouvrit à la mort du général Crom* well, par des divisions dans Parmée : l'esprit de liberté reparut dans le peuple ; mais l'armée, à cette résurrection menaçante , se reporta vers le vieux projet d'une ligue avec les royalistes; un chef eut l'honneur de l'accomplir, et il eut aussi l'honneur de ne comprendre que lui-même dans le traité, et de vendre ses compagnons d'armes en même temps qu'il vendit le peuple. Voilà les faits dont la suite remplit les vingt ans de la révolution d'Angleterre, depuis l'année 1640 jusqu'au 29 mai 1660, jour de l'entrée de Charles IL
C'est dans le cercle de ces événements qu'ont agi les partis divers que l'histoire a distingués, savoir : les déistes, les presbytériens, les indépendants, les royalistes, les militaires, et enfin le peuple , parti composé du vulgaire des autres, espèce de centre commun où ils aboutissaient tous, et se rencontraient par leurs nuances les plus faibles. La secte des déistes fut la moins nombreuse, la plus pure en raison, et non la moins énergique; elle comptait Sydney dans ses rangs. L'idée qu'elle se faisait de la liberté était haute et vaste. La liberté lui apparaissait comme simple et universelle à la fois, comme n'appartenant à aucun régime, mais pouvant être sous plusieurs; comme le résultat de la raison et de la volonté humaines, non d'un arrangement fortuit et passager. Les presbytériens croyaient la liberté nécessairement éloignée d'un peuple par la présence de la discipline épiscopale , et surtout par le culte catholique; hors de ces exclusions, ils la reconnaissaient compatible avec diverses formes, soit politiques, soit religieuses. Mais les puritains ou les indépendants ne lui accordaient d'asile que dans une seule forme, la religion san3
sacerdoce, et le gouvernement sans chef unique. De ces trois sectes, la première fut toujours également calme et ferme ; il ne pouvait y avoir de fanatisme pour ceux qui n'excluaient rien. La doctrine des presbytériens, au contraire, n'était pas sans péril pour la raison : sa proscription de l'épiscopat la rendait haineuse et passionnée; sa tolérance sur tous les autres points, peu philosophique parce qu'elle n'était pas universelle, dégénérait facilement dans un scepticisme indolent , et dans une tendance lâche à suivre la fortune. Whitelocke déserta versCromwell, Hollis déserta vers Charles II; tandis que Sydney, placé plus haut, n'espéra et ne craignit rien du hasard qui dispose du pouvoir : ni les parlements, ni le dictateur, ni les conseils militaires, ni le roi, ne purent arrêter un moment ses yeux fixés vers la liberté. Les puritains, qui resserraient l'idée de l'indépendance dans le cercle étroit d'une formule précise, et l'y retenaient pour ainsi dire captive, devaient faire trop facilement l'équation fausse de la liberté avec le symbole exclusif où ils la localisaient. Il est vrai qu'aspirant sans cesse à un objet fixe et sensible, l'esprit de la plupart de ces hommes contracta une habitude remarquable de détermination et d'énergie. Ils furent dupes de la confusion de leurs idées; mais ils acceptèrent noblement les persécutions sous la république, et Péchafaud sous Chartes II.
Les royalistes, ennemis de tous ces partis, les combattaient, soit en haine de la liberté, soit par la crainte d'une concurrence d'ambition , soit par affection pour la personne et la famille de Charles Stuart. Cette dernière espèce de royalistes parut êlre la plus rare. Ce que la plupart aimaient, ce n'était pas le roi , c'était la royauté, c'était le pouvoir de signer des brevets et de donner des pensions. Leur culte intérieur était pour ce pouvoir; leur idolâtrie
adorait la couronne qui en était le signe visible. « Mon a fils , disait le vieux Windham , soyez fidèle à la cou- « ronne; je vous recommande de ne jamais abandonner a la couronne, quand même vous la verriez suspendue à « un buisson. »
Voilà quels furent les partis; quant au peuple, que nous avons compté parmi eux, et qui participait à la fois de la nature de chacun , il parut successivement, et selon les chances de la fortune , tout presbytérien , tout indépendant , tout royaliste. Le besoin de faire des acclamations lui fit célébrer toutes les victoires; mais si chaque formule figura dans son langage, aucune ne pénétra jusque dans sa conviction. Le peuple fut égoïste , comme il devait l'être. Il n'eut d'attachement que pour son intérêt; en revanche, son intérêt fut également méprisé par tous ceux qui gouvernèrent, et qu'il applaudit tour à tour.
Revenons à l'histoire de Cromwell. L'indication de quelques passages du livre qui fait l'objet de cet article rendra plus frappantes les quatre époques que nous avons distinguées dans les vingt années de la révolution anglaise. Au moment de la défaite des royalistes et de la reddition de Charles I er , M. Villemain montre l'armée parlementaire déshabituée de la vie civile , et ne voulant plus que la guerre et des grades. Quand le roi fut enlevé par l'armée, le parlement réclama son prisonnier, le général Fairfax engagea Charles à retourner de lui-même ; le roi refusa : « Monsieur le général, dit-il, j'ai dans l'armée autant de a crédit que vous '. » Le roi trouvait en effet dans le camp et de l'amitié et des égards. Les officiers lui faisaient leur cour, et il faisait sa cour aux soldats 2 . Il traitait presque d'égal à égal : a Je dois jouer mon jeu autant que je puis, »
« Histoire de Cromwell, 1. 1, p. 136. - 2 Ibid., p. I43-U0»
dit-il f . Mais il joua si mal son jeu, qu'il souleva contre lui ses alliés futurs ; ce fut la cause de sa perte.
Après la mort de Charles I", l'oppression de l'armée se fit sentir au peuple, et l'oppression du chef à l'armée. Des pamphlets dénonçaient aux citoyens les secondes chaînes de la Grande-Bretagne, tandis que Cromwell fusillait les soldats qui s'avisaient de revendiquer leurs droits d'hommes libres 2 ; mais les royalistes étaient protégés et accueillis. Ludlow, emprisonné à la Tour, reçut la visite d'un noble irlandais, qui lui offrit ses recommandations auprès du lord protecteur 3 . Le projet d'une réconciliation occupa à la fois le fils de Charles I er et la famille de Cromwell ; une duchesse fut médiatrice 4 : Cromwell daignait s'excuser auprès des anciens nobles de ce qu'il ne s'accommodait pas avec Charles , et il leur donnait à entendre que leur fortune n'y perdrait point ; mais partout le cri public était : A bas les courtisans et les soldats * ! Les armes du protecteur, mises sur la porte de l'hôtel de Sommerset, furent couvertes de boue à sa mort.
Richard Cromwell n'eut pas le courage de continuer la tyrannie, et il déplut aux officiers; il fut déposé; l'armée se divisa , et les patriotes se rallièrent ; des mouvements se préparaient : alors les officiers songèrent à renouer le pacte déjà tenté en vain avec Charles II et les royalistes. Fleetwood, gendre de Cromwell, et plusieurs autres en eurent l'idée*. George Monck l'exécuta.
Monck, transfuge de l'armée royale, puis créature de Cromwell, réussit dans cette entreprise , à force de secret et de mensonges, « Sa politique, dit M. Villemain, fut une profusion de faux serments; on doit môme avouer qu'il poussa jusqu'à l'excès la précaution du parjure 7 . Pendant
« Histoire de Cromwell, t. I, p. 456. - * ibid., p. 331-246. — » Ibid., t. II, p. 4*7. - < Ibid., t. 1, p. 322. — & Ibid., t. II, p. 456. — « Ibid., p. 322. — » Ibid., p. 456.
qu'il conduisait ses manœuvres, il répétait à Ludlow : « Il faut vivre et mourir pour la république; » et, mettant sa main dans celle de l'inflexible Haslerig, il jurait de s'opposer à Pélévation de Charles Stuart et de tout autre f .
On trouve, dans l'ouvrage de M. Villemain, une grande vérité de caractères, et le talent de faire ressortir à propos des faits encore inaperçus. Par exemple, on lui doit d'avoir remarqué le premier que les épithètes odieuses de factieux abominables, d'hommes capables de tous les crimes et dignes de tous les mépris, dont les historiens les plus philosophes ont qualifié le parti des niveleurs, sont des productions de l'esprit de Gromwell, et l'accompagnement ordinaire d'insultes dont il poursuivait ceux qui lui résistaient, en les envoyant à la mort. C'est de sa bouche que ces mots ont passé dans l'histoire 2 . M. Villemain a découvert encore que la dénomination A 9 insensés et de fanatiques } dont Hume et Voltaire ne craignent pas de flétrir Jes plus respectables patriotes, est proprement de l'invention de Monck; que ce fut lui qui la proféra le premier, et qui la mit à la mode pour aider à la restauration 8 .
L'Histoire de Cromwell est écrite d'un style grave, clair, élégant, sans aucune mollesse. Elle a le mérite entièrement neuf d'être composée d'après les mémoires et les documents originaux , et de reproduire la couleur de l'époque avec une parfaite exactitude. On pourrait y désirer plus de précision et d'unité dans les vues politiques; mais, à notre avis , il n'existe aucun ouvrage qui présente un tableau aussi complet et donne une idée aussi juste de la grande révolution de 1640.
• Histoire de Cromwell, t. II, p. 288. — * Ibid., p. 372. - » Ibid., p. 276.
SUR LA VIE DU COLONEL HUTCHINSON, MEMBRE DU LOtlG PARLEMENT
Écrite par sa veuve, Lucie Apseley'.
Vers le milieu du xiv* siècle , vingt chevaliers anglais , revenant ensemble des guerres de Flandre, traversaient la France pour se rendre en Aquitaine. Arrivés près de Meaux , ils rencontrèrent sur leur passage une de ces troupes de paysans qui se soulevaient alors contre les maîtres du sol pour les contraindre à la justice. Les nobles anglais, au lieu de passer outre, se crurent obligés d'épargner aux seigneurs du lieu la peine de massacrer des serfs rebelles : ils s'élancèrent, avec leurs chevaux de bataille et leurs armures complètes, au milieu de ces hommes presque sans armes; ils en tuèrent un grand nombre, et poursuivirent leur route, dit le chroniqueur naïf, en se félicitant des beaux coups de lance qu'ils avaient faits pour les dames.
Ainsi, malgré leurs querelles, les nobles de tous les pays se croyaient frères, et le gentilhomme était, avant tout, de la nation des gentilshommes. Hommes de la liberté, nous de même, nous sommes, avant tout, de là nation des hommes libres; et ceux qui , loin de notre pays, luttent pour l'indépendance, et ceux qui, loin de notre pays, sont morts pour elle, sont nos frères et nos héros.
1 Censeur Européen du 47 avril 1820.