‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 3)Chapitre 60 sur 70 · SUR L'AFFRANCHISSEMENT · texte numérisé non relu

SUR L'AFFRANCHISSEMENT

comme en justice. Or, à qui profitait le plus, au xu e siècle, le système d'indépendance municipale, d'égalité devant la loi, d'élection de toutes les autorités locales, de fixation de toutes les redevances, qui faisait qu'une ville devenait, suivant le langage du temps, une communauté ou une commune 1 ? A qui, sinon à la ville ellemême? Était-il possible qu'un roi, quelque libéral qu'on le suppose, eût plus d'intérêt qu'elle à l'établissement d'institutions qui devaient la soustraire , sous beaucoup de rapports , à l'action de la puissance royale ? La participation des rois de France au grand mouvement social d'où naquirent les communes n'a dû être et ne fut réellement qu'une sorte de non-résistance, plus souvent forcée que volontaire.

Dans les vieux murs démantelés des antiques cités gallo-romaines, enclavées dans la conquête des Franks, vivait une population qui n'avait pu être asservie et partagée avec la terre , comme la population des campagnes. Les conquérants l'avaient frappée au hasard d'impôts levés sur les rôles de la capitation impériale, ou sur de nouveaux rôles arbitrairement dressés* Elle s'était conservée péniblement au milieu de la violence et des exactions des barbares, se nourrissant de son industrie, des restes de l'industrie romaine qu'elle exerçait sans concurrence , à cause de la vie oisive et orgueilleuse des vainqueurs. L'isolement féodal rendit sa condition encore plus dure et plus remplie de dangers ; elle fut en proie à tous les genres de brigandage, rançonnée de mille manières, et poussée enfin à prendre les armes pour sa conservation et sa défense ; elle répara les brèches que le temps et

1 Voyez la formule des droits de commune : Scabinatus, colleglum, majoratus, slgillum, compana, berfredus et jttrlsdtdio. (Ducange, Gloss. ad script, med. et inflm. latinit., sub bis verbis,)

l'incurie avaient faites à ses murailles; et quelquefois, pour en fortifier l'enceinte , elle abattit de vieux monuments à demi écroulés , un palais , un théâtre , un arc de triomphe , vestige de la grandeur et de la gloire du nom romain. Bientôt les villes qui avaient pris cette attitude défensive se déclarèrent libres , sous la sauvegarde des archers qui veillaient sur leurs tours , et des herses de fer qui s'abaissaient devant leurs portes. Au dehors , c'étaient des forteresses ; au dedans, c'étaient des fraternité ; c'étaient , comme disait le langage du temps , des lieux d'amitié, d'indépendance et de paix 1 . L'énergie de ces noms authentiques suffit pour donner une idée de l'association égale pour tous, consentie par tous, qui formait l'état politique de ces hommes de la liberté , ainsi séparés du monde de l'inégalité et de la violence.

Vers la fin du xi* siècle , le midi de la Gaule renfermait déjà un grand nombre de ces villes qui reproduisaient jusqu'à un certain point , dans leur gouvernement intérieur, les formes de l'antique municipalité romaine : leur exemple heureux, gagnant de proche en proche , répandit un nouvel esprit au nord de la Loire et jusque sur les bords de la Somme et de l'Escaut. Des associations consacrées par le serment se formèrent dans les villes moins fortes et moins riches du pays auquel le nom de France s'appliquait alors d'une manière spéciale; un mouvement irrésistible agita leur population demi-serve; des paysans échappés de la glèbe vinrent la grossir et se conjurer avec les habitants pour l'affranchissement de la cité, qui dès lors prit le nom de commune, sans attendre qu'une charte royale ou seigneuriale la lui octroyât. Confiants dans la force que leur donnait l'union de toutes les volontés vers

1 Liber las, amicitia, pax. Voy. Ducangc, Glosa, ad script, raed. et iniiirçse latinil., sub hts verbis.

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