‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 3)Chapitre 61 sur 70 · SUR L'AFFRANCHISSEMENT · texte numérisé non relu

SUR L'AFFRANCHISSEMENT

un même but, les membres de la nouvelle commune signifièrent aux seigneurs du lieu l'acte de leur liberté future. Les seigneurs résistèrent; il y eut combat, puis transaction mutuelle; et c'est ainsi que furent dressées la plupart des chartes; une stipulation d'argent devint la base du traité de paix et comme le payement de l'indépendance.

Si les villes n'eussent pas été en état d'offrir la guerre à quiconque ne reconnaîtrait pas leur droit de s'organiser librement, elles n'eussent point obtenu, même à prix d'argent, l'aveu et la reconnaissance de ce droit; aucune somme une fois payée, aucune rente raisonnablement assise ne pouvait compenser la taille haute et basse , les droits de mariage , de décès, de mainmorte , de justice , r.t tous les autres droits que perdirent les seigneurs et les rois eux-mêmes, par la création de ces nouvelles puissances politiques. Si les villes , au moment où elles requirent l'aveu des seigneurs et des rois , n'eussent pas d'avance établi les bases de leur constitution indépendante, ni les rois ni les seigneurs n'auraient eu cette conception pour elles et pris l'initiative de l'affranchissement, même avec l'intention de le vendre au plus haut prix possible ; ce n'était point une marchandise qu'il y eût profit à débiter. Ce ne fut jamais non plus , de la part des rois , un bon tour à jouer aux grands vassaux, que d'affranchir spontanément et d'ériger en communes les villes du domaine royal; à moins qu'on ne veuille leur prêter l'intention bizarre de s'affaiblir eux-mêmes pour engager , par cet exemple, les grands vassaux à s'affaiblir. Rois et vassaux ne souscrivirent qu'à leur corps défendant à la révolution qui affranchit les communes. L'argent qu'ils en tirèrent fut saisi par eux comme un débris dans le naufrage. Il n'y eut point là de spéculations; plus tard, les

rois de France spéculèrent véritablement , mais ce fut sur la destruction des communes; elles périrent toutes Tune après l'autre , par des ordonnances royales , entre le xiv« et le xvu e siècle.

L'établissement des premières communes dans le nord de la France fut donc une conspiration heureuse. C'était le nom qu'elles se donnaient 1 . Leurs citoyens se nommaient conjurés 2 . Le goût de ces associations politiques gagna les petites villes et les bourgades. Il gagna même le plat pays , le pays de pur esclavage; et quelquefois des serfs fugitifs, après s'être liés Pun à l'autre par le serment de vivre et de mourir ensemble, creusèrent des fossés profonds et bâtirent des remparts de terre , derrière lesquels ils dormirent en paix au vain bruit des fureurs de leurs maîtres. La liberté leur donna l'industrie ; l'industrie les rendit puissants à leur tour ; et ceux qui les avaient maudits recherchèrent bientôt leur alliance. Quelquefois un grand seigneur délaissé par les colons de son domaine , fit enclore de fortes palissades quelque portion de terre déserte et inculte , et fit proclamer au loin que ce lieu serait à l'avenir un lieu de franchise. Il jura d'avance la liberté de corps et de bien pour quiconque viendrait habiter dans l'enceinte de sa nouvelle ville , et dressa pour garantie de ce serment une charte énonçant les privilèges de la future communauté. Il demandait , pour payement de la terre et du domicile, une redevance annuelle et des services exactement définis. Ceux à qui le marché convenait se rendaient à ce nouvel asile , et la cité grandissait peu à peu sous la protection du château.

C'est ainsi que quelques communes eurent réellement

1 Communio civium quœ et conjuratio dicta. (Annal. Trev.) » Conjurait Jurait. Voyei Ducange, Gloss. ad script, med. et infini lat, sub his verbis.

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