‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 3)Chapitre 63 sur 70 · COUP D'OEIL · texte numérisé non relu

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guerriers fanatiques de l'Orient gronder vainement à ses pieds. Cette union enleva aux Maures, vers le commencement du xn e siècle, les grandes villes de Saragosse et de Tolède ; d'autres cités eurent bientôt le même sort. La plus belle partie de l'histoire d'Espagne est l'histoire politique de ces villes, successivement reconquises par la vieille population du pays.

L'égalité qui régnait dans les armées patriotiques des Asturies et de Léon ne pouvait périr par la victoire : ce furent des hommes pleinement libres qui occupèrent les maisons et les remparts désertés parla fuite de l'ennemi; ce furent des hommes pleinement libres qui devinrent bourgeois et citoyens. La propriété urbaine et la propriété rurale n'établirent entre les hommes aucune distinction de rang. Le grade ou la considération personnelle ne passèrent point du possesseur au domaine ; et nul domaine ne put communiquer à celui qui l'obtint pour son lot des droits sur les terres ou sur les hommes. Personne ne pouvait prétendre d'un autre que le respect de ses droits légitimes ;. personne ne pouvait arracher des mains d'un autre les armes qu'ils avaient portées ensemble. Ainsi l'homme du fort et l'homme de la ville , le châtelain et le paysan, également libres dans leurs possessions diverses, vivaient en voisins et non en ennemis. Ce n'était pas que, dans ces contrées , les hommes valussent mieux qu'ailleurs ; c'est que là tout s'établissait sur un fond d'égalité et de fraternité primitives : tandis que , dans les pays voisins, les révolutions roulaient au contraire sur la base d'une inégalité absolue, imprimée au sol par les pas de la conquête , et se dégradant peu à peu , sans jamais pouvoir s'effacer.

Toute ville repeuplée de chrétiens devint une commune, c'est-à-dire une association jurée, sous des magistrats li-

brement élus : tout cela naquit sans effort, sans dispute, par le simple effet de l'occupation de la cité. Les citoyens n'eurent rien à payer hors la contribution civile ; ils n'eurent aucune obligation , hors celle de maintenir leur société et de défendre son territoire. Ils devaient se rallier, dans les dangers communs , au chef suprême du pays ; chacun se rendait à l'appel, sous la bannière de la commune , et sous des capitaines de son choix. Quiconque possédait un cheval de bataille et l'armure d'un combattant à cheval était exempt, pour ce service, de la contribution de guerre ; les autres devaient une redevance modique : ainsi la population se divisait, dans le langage, en cavaliers et en contribuables; cette distinction de fait était la seule distinction. L'influence des mœurs étrangères vint y ajouter, dans la suite, des droits qui n'en dérivaient pas.

Souvent les chefs établis sur de vastes territoires, pour le soin de la défense commune, fondèrent aussi des villes, en appelant dans une enceinte protégée par leurs forteresses, les chrétiens échappés du pays maure, et ceux qui n'avaient point de domicile assuré. Ici il y eut des traités, des contrats , des chartes, qui énonçaient les droits de la cité future, et stipulaient le prix de la terre pour quiconque y ferait sa demeure 1 . La charte liait à perpétuité, ou jusqu'à un nouvel accord, les bourgeois et leurs fils, ainsi que les tils de celui qui avait fondé la commune : les villes avaient autour d'elles de grands espaces, de grandes étendues de terre, soumis à leur juridiction municipale; leur justice s'étendait sur les châteaux , qui la recevaient au lieu de la donner. Il n'y avait point, pour les laboureurs,

1 Liberi et ingénu! scmper maneatis, reddendo mini et successoribus meis in unoquoque anno, in die Penlccostes, de unaquaque domo, duodccim denarios. ( Fuero cité par Marina, Teoria de las Certes, t. II, p. 387.)

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de condition ni de travaux serviles. Il semblait que tous ceux qui avaient reconquis la patrie fussent sacrés les uns pour les autres; un respect mutuel, un mutuel orgueil les protégeait; et les traces de ce noble caractère se retrouvent encore aujourd'hui dans la fierté du paysan de la Castille.

Les territoires renfermant plusieurs villes, lesquels, suivant l'usage du temps, prenaient le nom de royaumes, avaient pour organisation générale l'organisation même des cités municipales, des chefs électifs, et une grande assemblée commune * . La dignité de chef suprême devint, avec le temps, héréditaire, par l'influence des mœurs féodales, qui furent une mode pour toute l'Europe.

Quant aux assemblées générales, il n'y a pas lieu de se demander à quelle époque vinrent y siéger les représentants des villes. Les villes valaient les châteaux ; la même race d'hommes les habitait, une race égale en tout à l'autre par son origine, ses mœurs, ses armes. Aussitôt qu'il y eut à prendre conseil , les villes donnèrent leur avis 2 . Si, dans la suite des temps, un grand nombre de cités furent privées de leur droit naturel d'envoyer des mandataires 3 aux assemblées communes 4 , c'est qu'ellesmêmes l'avaient laissé tomber en désuétude , satisfaites qu'elles étaient de la seule indépendance de leur gouvernement intérieur 5 * Le pouvoir despotique s'autorisa de cette négligence pour les frapper, au nom de la prescription, d'une incapacité perpétuelle.

Le flux et le reflux des successions féodales amena en

1 Defuncto jn paee principe, primates totius regni una cum saeerdotibus successorem regni concilio communi constituant. (Concil. ToIeL, IV, e. 75, cité par Marina, Teoria de las Cortes, t. II , p. 2.)

2 De consejo e con otorgamiento de las cibdades e villas, e de sus proeuradora en sa nombre.

3 Procuradores. — « Las cortes.

& Une commune espagnole s'appelait consejo, conseil.

Espagne des rois de race étrangère ' ; ils achevèrent sans scrupule l'oeuvre de tyrannie que le mauvais génie des nations avait inspirée déjà aux premiers chefs qui réunirent tout le pays sous une autorité unique. Les assemblées ne furent plus qu'une ombre devant la réalité du pouvoir. Cependant, jusqu'au milieu du xvn e siècle, les cortès de la Castille ne cessèrent de porter leurs doléances d'un ton quelquefois énergique , et de traiter d'illégitimes les actes arbitraires des rois : mais ces voix courageuses se perdirent dans le silence de toute l'Europe ; il n'y avait plus d'écho nulle part pour les accents de l'indépendance.

Telle fut la destinée de la terre reconquise par les fils des compagnons de ce roi bandit par patriotisme, à qui la tradition donne le nom peu authentique de Pelage. Dans les provinces du nord-est qui formèrent les territoires de Catalogne et d'Aragon , pays arraché par les armes des Franks aux armes des Sarrasins, il subsista toujours quelques traces de cette délivrance étrangère; la main du vainqueur y demeura longtemps empreinte; les formules politiques de ces contrées admirent les noms de serf et de maître, de tributaire et de supérieur. Toutefois, à Côté de la dépendance héréditaire qu'elles imposaient à une partie des hommes, les lois de l'Aragon établissaient, pour les puissants du pays 2 , une indépendance complète, l'indépendance des vieux Franks, compagnons des Karle ou des Chlodowig. La formule d'élection des rois, tant citée par les historiens , a quelque chose de ce langage fier et dur qui se parlait, à l'invasion de la Gaule, sous les tentes de Soissons ou de Reims*.

1 Charles-Quint et ses successeurs

2 hicos hombres. Le mot ricos garde ici sa première signification tudesque.

3 t Nous qui sommes autant que vous et qui valons plus que vous, nous vous choisissons pour seigneur, à condition que vous respecterez nos lois; sinon, non. »

L'Espagne a renoué d'une main hardie le fil brisé de ses anciens jours de gloire et de liberté : puisse aucun revers ne démentir son noble et périlleux effort ! Esto perpétua/ c'est le souhait d'un étranger qui pense que, partout où sont des hommes libres , là sont des amis pour les hommes. Heureuse mère d'un peuple uni depuis tant de siècles par la communauté de biens et de maux , d'un peuple qui n'a point derrière lui de souvenirs d'hostilités intestines, elle ne verra pas sans doute son sol déshonoré par ces proscriptions politiques qui reproduisent les guerres de peuple à peuple, longtemps après que les noms ennemis ne sont plus, et que tout semble réuni à jamais par la même langue et les mêmes mœurs. Si des discussions trop vives, fruits inévitables de la faiblesse de nos intelligences passionnées, troublent pour un moment son repos, du moins, le sentiment d'une antique égalité, la conscience qu'il n'y a sur la tête d'aucun citoyen ni injures ni torts héréditaires, que l'Espagnol aima toujours, respecta toujours l'Espagnol, et que les malheurs du despotisme furent l'œuvre de mains étrangères , ces idées consolantes et calmes adouciront, n'en doutons point, Pâpreté des vaines disputes et le choc des prétentions opposées. Le sang ne coulera jamais au milieu de ces débats de famille ; l'Espagnol sera, dans tous les temps, le frère chéri de l'Espagnol 1 .

1 Quoique les événements postérieurs aient, à plusieurs reprises, démenti celte prédiction , il y a un fait digne de remarque, c'est que l'insurrection armée contre la réforme des institutions et le progrès social a eu constamment pour foyer ou les provinces basques, étrangères à l'Espagne proprement dite, par les mœurs et même par la langue, ou la Navarre, dont la population, comme son nom l'indique, est basque d'origine.

A chaque nouvelle apparition d'un roman historique de Walter Scott , j'entends regretter que les mœurs de la vieille France ne soient présentées par personne sous un jour aussi pittoresque ; j'entends même blâmer de ce défaut notre histoire, trop terne, à ce qu'on imagine, et dont l'uniformité monotone n'offre point assez de situations diverses et de caractères originaux. Cette accusation est injuste. L'histoire de France ne manque point au talent des poètes et des romanciers ; mais il lui manque un homme de génie comme Walter Scott, qui la comprenne et qui sache la rendre. Parmi les romans de cet homme célèbre, il y en a fort peu dont la scène n'eût pu être placée en France. Cette distinction profonde de populations ennemies sur le même sol , la haine du Saxon et du Normand en Angleterre, du Montagnard et du Saxon en Ecosse, se retrouvent aussi dans notre histoire. Ce n'est pas sans de longues convulsions que les dix peuples dont nous sommes fils ont pu être réduits à un seul ; et il a fallu qu'il se passât bien des siècles avant que les noms nationaux, le souvenir des races , la diversité même du langage , aient disparu , avant que le Gaulois se soit laissé donner le nom de Frank, et que le Frank ait parlé sans mépris l'idiome roman de la Gaule.

1 Ce morceau , inséré en décembre 1820 dans le Courrier Français , a fait partie de la première édition de mes Lettres sur l'Histoire de France : je l'ai supprimé dans les éditions suivantes, comme n'ayant pas assez de généralité.

Les guerres intestines du moyen âge sont le signe de la coexistence de plusieurs races d'hommes mal conciliées : il y a des nations sous les querelles des rois et des seigneurs} mais les historiens modernes, faute de les bien comprendre, ne savent y montrer que deux personnages : le vassal et le suzerain. Quand ils rencontrent le mot latin dux 9 ils le rendent toujours par le mot duc; les chefs libres du peuple basque deviennent des ducs de Gascogne; le chef que se donnent les Bretons révoltés contre la puissance des Franks est appelé duc de Bretagne, et de grands actes de délivrance nationale se trouvent ainsi déguisés en infraction pure et simple aux devoirs de la féodalité.

Le fait est qu'aux vi% vn e , vin« et ix« siècles , dans les guerres des Bretons et des Franks , il ne s'agissait ni de rois ni de ducs, mais de la race bretonne et de la race franke , voisines et ennemies implacables. J'ai sous les yeux le récit en vers d'une expédition entreprise par Lodewig, ou Louis le Débonnaire 1 , contre Morvan*, chef des Bretons : c'est l'ouvrage d'un moine contemporain , qui dédie son poème au roi des Franks. Je vais traduire presque littéralement , et vous verrez que nos vieilles annales pourraient faire naître des inspirations semblables à celles qui ont produit la Dame du lac et le Lord des lies.

1 Lodewig et Chlodowig sont deux noms parfaitement identiques; seulement là seconde forme est plus ancienne que la première. An. ix» siècle , on ne prononçait plu* guère l'aspiration forte du commencement. En suivant l'orthographe que j'ai adoptée , le passage d'une forme à l'autre permet de conserver la distinction établie par nos historiens modernes entre la série des rois franks, auxquels ils donnent le nom a* Clovis, et Ja série de ceux auxquels ils donnent le nom de Louis.

2 On lit Mormannus ou Murmannus dans les documents originaux ; mais la permutation de Vtn en v est familière à la langue bretonne. L'ancienne orthographe portait Morman , et la prononciation disait Jf orrait.

Le poëte commence par apprendre au lecteur que le nom de Lodewig ou Hluto-wigh est un beau nom , formé de deux mots qui, mis ensemble, signifient guerrier fameux comme le dieu Mars :

Ifempè sonat Hlnto prœclarum, Wigcb quoque Mars est '.

Il raconte ensuite comment le vieil empereur Karle , père de Lodewig, a obtenu de l'assemblée desFranks que son fils lui succédât, comment le pape est venu à Reims apporter à ce fils le diadème romain et le saluer du nom de César; comment Lodewig, inauguré César 2 , a donné au pape deux coupes d'or, des chevaux et de riches vêtements. Après ce récit très-détaillé, l'auteur continue en ces termes :

« Les armes de César étaient heureuses , et le renom des Franks s'étendait jusques au delà des mers. Cependant, suivant l'ancien usage , César convoque auprès de lui en conseil les chefs d'élite qui ont la garde des frontières de son empire. Ils viennent tous recevoir ses ordres et rendre compte de ce qui se passe dans leurs gouvernements 3 . Parmi eux se présente Landebert 4 , Pun des plus nobles

1 Ermoldi Nigelli carmen de rébus gestis Ludovici Pii , apud script, rer. gallic. et francic, t. VI, p. 43. — Dans plusieurs dialectes germaniques, et surtout dans celui des Alamans, qui furent incorporés de bonne heure à la nation franke, le t remplace toujours le d. Voilà pourquoi lepoëto écrit Hlulo au lieu de Hludo. I/o final, comme je l'ai déjà dit, se prononçait d'une manière sourde.

1 Les Franks écriraient et prononçaient Ketsar. fin allemand moderne, keiser signifie empereur.

3 More tamen prisco regnorum limina Csesar,

Electosque duces, adfore prima jubet.

Conveniunt omnes placito, parentque jubenti, Parlions aequè suis congru* verba sonant.

(Ermoldi Nigelli carmen, apud script, rer* gallic. et francic, t. VI , p. 37.)

4 Dans Fidiome des Franks Lande-Berht ou, par adoucissement. Lande- Bert signifiait brillant dans le pays; l'auteur écrit Lantpreht ou Lantpcrt, variantes qui répondent au dialecte des provinces alamanniqucs.

d'entre les Franks, qui surveille la contrée limitrophe du territoire des Bretons. Ce peuple, ennemi du nôtre, fut autrefois chassé des pays d'outre-mer, et, n'ayant plus de patrie, battu par les flots et les vents, il aborda sur les côte; delà Gaule. Comme il avait reçu le baptême, la nation gauloise l'accueillit et lui donna des terres chez elle; mais il rendit le mal pour le bien, la guerre pour l'hospitalité, des coups de lance au lieu de tribut 1 . Dans leurs conquêtes, les Franks le négligèrent pour des ennemis plus redoutables; il en devint orgueilleux, s'étendit de plus en plus, et , débordant hors de ses frontières, il se mit à nous harceler. Plein d'audace par ignorance, habitué à se battre contre des Gaulois, il espérait vaincre les Franks 2 .

« Eh bien ! Frank, dit César à Landebert, que fait la na- « tion qui t'avoisine? Rend-elle à Dieu son vrai culte et « honore-t-elle ses églises? A-t-elle un chef qu'elle révère « et qu'elle aime, des lois, une justice et la paix? Enfin a laisse -t— elle nos frontières dans une complète sécurité? « Dis-moi, je te prie, avec ordre, tout ce que tu en sais 3 . » Landebert s'inclina profondément et répondit : « C'est une a race orgueilleuse et remuante , pleine de malice et de « mensonge; ils sont chrétiens, mais ce n'est que de nom,

1 * Lancea pro censu, munus pro jure duelli

Reddilur hospitibus , pro pietate tumor.

(Ermoldi Nigelli carmen, apud script, rer. gai lie. et fraitcic, t. VI, p. 37.) Infelix, ignara simul, contendere sueta, Sperahat Franeos exsuperare agiles.

(Ibid.) Dans l'édition donnée par M. Pertz , Morwmenta Germaniœ historica, t. II, le premier de ces vers contient le mot gallia intercalé comme glose d'un ancien manuscrit.

3 Insuper ad nostros quae sit salvafio fines :

Ordine cuncta suo die, rogo, France, mihi.

(Ibid.)

« car ils n'ont ni la foi , ni le culte , ni les œuvres; ils haie bitenl les halliers comme les bêtes sauvages, et vivent « comme elles de rapines. Chez eux point de justice ni de « jugement régulier. Ils ont un roi dont le nom est Mor- « van , si tant est qu'on puisse appeler roi lelui qui ne a gouverne pas son peuple 4 . Souvent ils ont attaqué nos « frontières , mais ce ne fut jamais impunément, »

— « Landebert, reprit César, les choses que lu viens a de dire sonnent durement à mon oreille ; je vois que ces « étrangers habitent ma terre sans payer aucune rede- « vance. Je vois qu'ils osent faire la guerre aux miens , il « faut que la guerre les en punisse 2 . Cependant, avant « de marcher contre eux, je dois leur envoyer un message. « Puisque leur chef a reçu le saint baptême, il convient a que je l'avertisse 3 . Wilher ira le trouver de ma part. » Aussitôt on appelle Wither, abbé plein de droiture, de sens et d'habileté, qui venait d'arriver au palais 4 .

« Wither, dit l'empereur, va porter au chef des Bretons

1 In dumis habitant, lustrisque cubilia condunt,

El gaudent rapfu vivere more ferae...

Rex Murmanus adest cognoraine dictus eorum , Dici si lîceat rex , quia nulla régit.

(Ermoldi Nigelli carmen,apud script, rer. gallic. cl francic, t. VI, p. 39.) Jforvan, chef du pays de Léon, venait d'être élevé à la dignité suprême de chef des chefs, Peniiern, titre qui, en langue latine, se traduisait naturellement par le mot Rex.

» Ut peregrina meum gens gratis incolat arvum ,

Atque superbe, movel improba bella meis...

(Ibid.) 3 Est quoque rex idem sacro baplismate liuctus :

Idcircô hune primo nos monitare decet.

(Ibid.) ♦ Wilchariumque vocat qui forte advenerat illuc,

Yir bonus, atque sagax et ratione capax.

(Ibid.) Quelquefois l'auteur écrit sans déclinaison WUchar. Ve ouvert des langues germaniques est presque toujours remplacé par un a dans l'orthographe latine. Wilher signifie sage et éminent, ou, ce qui revient au

« ce message que tu exposeras de point en point. Il ha- « bite avec sa nation une terre qui est à moi , et il n'en « paie pas le tribut ; il adresse des menaces aux Pranks c et fait contre eux des préparatifs de guerre *. Depuis que « j'ai reçu de Dieu le royaume de mon père, et par le vœu c du peuple la dignité impériale, j'ai supporté ses méfaits, « espérant qu'un jour il viendrait à moi soumis et fidèle, a Mais je suis las d'attendre, le moment est venu. Dis à « ce malheureux de ne plus s'abuser lui-même, de ne plus a abuser les siens, de venir ici demander la paix 9 . S'il a refuse, toi, reviens vite me raconter ce que tu auras « fait. »

« L'abbé Wither monte à cheval, et voyage à grandes journées vers la Bretagne, il connaissait le pays, le chef et sa résidence, car c'était près de la frontière des Bretons que se trouvait la riche abbaye qu'il tenait des bienfaits de l'empereur 8 . Il arrive à un lieu retiré qu'environnaient de toute part une forêt, une rivière, un marécage et de grands fossés garnis de haies ; là était l'habitation favorite de Morvan, maison vaste et fortifiée vers laquelle affluaient alors des gens de guerre avec toutes sortes d'armes 4 . Wither se présente, se nomme, et demande.

même, éminemment sage; car il parait que l'un des deux adjectifs composants, soit le premier, soit le dernier, était pris dans un sens adverbial.

1 Nempe tributa vetat , nec non et praelia temptat

Atque minai francis mandat, et arma parât.

(Ermoldi Nigelli carme», apud script, rer. gallic et francic, t. VI, p. 39.)

2 Nunc nunc tempus adest , nec se infelixque suosque

Decipiat : Francos pace regando petat.

(Ibid.)

3 Witchar equo parât ire celer, pia jussa facessit.

Notus erat sibimet rex, domus, atque locus... (Ibid., p. 40.) 1 Est locus hinc silvis , hinc fluminc cinctus amœno

Sepidus et sulcis, atque palude silus.

qu'il lui soit permis d'entretenir le roi. Quand on vint annoncer à Morvan l'arrivée d'un envoyé de l'empereur, l'inquiétude parut sur son visage; mais il se compose bientôt, prend un air joyeux devant tous les siens, et ordonne qu'on fasse entrer l'envoyé. « Je te salue, Morvan, « dit Wither, et je t'apporte le salut de César, le pieux, a le pacifique, l'invincible. — Je te salue , répondit Mor- « van, et je souhaite longue vie à César. » Tous deux, restés seuls, s'assirent , et Wither parla ainsi ' :

« Lodewig César , la gloire des Franks , l'honneur des « chrétiens, le premier des hommes dans la paix et le pre- « mier dans la guerre, m'a envoyé vers toi, et je t'apporte « ce message donné de sa propre bouche : Tu habites avec « ta nation une terre qui est à lui , et tu lui refuses le tri- « but; tu menaces les Franks et tu fais contre eux des « préparatifs de guerre. Mais le moment est venu d'avoir « une autre conduite : cesse de t'abuser pour ton malheur « et d'abuser les tiens; mets-toi en route pour aller de~ « mander la paix 2 . Voilà ce que César te fait dire , et j'a- « jouterai de ma part quelque chose par amitié pour toi. « Si tu es disposé à te soumettre aux ordres de l'empe- « reur, et à garder envers les Franks une paix durable ,

Intus opima domus , hinc Inde recurserat armis Forte repletus erat milite seu varie

(Ermoldi Nigelli carmen, apud script, rer. gallic. et francic, t. VI, p. 40.) « « Salve , Witchar ait , Murman , tibi dico salutem

Csesaris armigeri , pacifique, pii. »

Suscipiens promis reddit cui talia Murman, 08cula more dédit : « Tu quoque, Witchar ave. »

(Ibid.) * Nempe tributa vetas , neenon et prselia temptas ,

Arma paras f rancis, insuper atque minas.

Nunc nunc tempus adest, nec te infelixque tuosque Decipias, illuc pace petendo veni.

( Ibid,)

« pars vile, hàle-toi d'aller recevoir les ordres de celui qui « est ton roi , et de payer ta dette ou plutôt celle de ton « pays. Peut-être César, dans sa bonté , te renverra-t-il a maître de ce pays, et peut-être à cette largesse en join- « dra-t-il de plus grandes*. Songe à tes enfanls, songe à a ta nation. Les Franks sont forts : ils aiment la paix ; mais a en guerre ils n'ont pas d'égaux, et quiconque les pro- « voque court à sa perte. Allons, point de retard, ne laisse « pas ton esprit flotter et te dresser des pièges en hé- « sitant 1 . »

« Le chef des Bretons, durant ce discours, tenait ses yeux fixés à terre, et, par moments, frappait du pied. Déjà l'adroit messager, avec ses paroles douces et ses menaces, commençait à le persuader, quand tout à coup entre l'épouse de Morvan, femme altière et insidieuse. C'était l'heure où, chaque soir, avant de se mettre au lit, elle venait suivant la coutume embrasser son époux. Elle lui baise d'abord les genoux, puis les mains et le visage ; elle tourne autour de lui, s'éloigne et revient, l'occupant d'elle et cherchant à lui plaire sans laisser voir à quel dessein 3 . Morvan, séduit par ce manège, la serre dans

1 Perge celer, regisque pii pia suscipe jura ;

Non tua, sed potius débita redde soli

111e pius forsan proprium te mittet ad arvum Et majora tibi munera forte dabit.

(Ermoldi Nigelli carmen, apud script, rer. gai lie. et francic, t. VI, p. 40.)

2 Eia âge , rumpe moras , nec te in di versa pererrans,

Mens inimica ferat , insidiando tibi.

(Ibid.,p. 41.)

3 Mente venenata tbalamo cùm perflda conjunx.

Murman ad amplexus more superba petit Oscula prima genu libabat, et oscula collo,

Oscula dat barbis, basiat ora, manus.

Itque redit gyro, tangilque perita per artem,

Ofûciumque cupit insidiosa dare.

(Ibid.)

ses bras et lui donne ainsi l'occasion d'en venir à ce qu'elle voulait. Elle la saisit, se penche vers son oreille et lui parle longtemps à voix basse *. Puis se redressant et jetant un regard de mépris sur l'envoyé dont elle feint de ne rien connaître : a Roi des Bretons, dit-elle tout «haut, quel est cet étranger? D'où vient-il? De quoi « parle-t-il 2 ? Est-ce de paix? Est-ce de guerre? » — c< C'est un envoyé des Franks , lui répond en souriant son « mari. Qu'il apporte la guerre ou la paix, ces choses « regardent les hommes ; femme , va en repos à tes « affaires. » Quand Wither entendit ces paroles dont le sens lui parut suspect, il jugea que d'autres conseils prévalaient sur les siens , et que tout retard lui serait contraire. Aussitôt il requit le chef breton de donner une réponse, a César attend* mon retour, lui dit-il.» — a Laisse- moi, répondit Morvan , le temps de la nuit pour «délibérer 3 .»

Le lendemain , au point du jour, l'abbé Wither, faisant diligence , vient à la porte du chef des Bretons et

1 Suscipit ille miser landem hanc, strinxitque lacerto ,

Dalque locum voti; conjugis acta placent :

Et petit infelix aures, longeque susurrât, Avertit sensus moxque mariti animum.

(Ermoldi Nigelli carmeti, apud script, rer. gallic. et francic , t. VI, p. 41.)

* Atque etiam missum torvum despeelat eumrtem ,

Sublime aspiciens et rogat arte sua.

Unde tuas talis conjura pervertit ad arces,

Hospes, ait, pacem, bellave sive canit ?

Olli subridens flnxit mox talia Murman .-

« Hittitur a Francis nuntius iste milii... »

( Ibid.) Witchar ut audivit verbis contraria verba,

Protinug ore tulil haec quoque verba suo : ... Ille quidem tristes volvens sub pectore curas,

« Tempora sint placiti haec mihi noclis, ait. » (Ibid.)

demande à lui parler. Morvan tarde et enfin paraît, ayant peine à ouvrir les yeux , étourdi de sommeil et de vin '. o Pars, dit-il d'une voix altérée comme l'est celle a d'un homme dans l'ivresse, pars sur-le-champ et porte a à ton roi ma réponse : Je n'habite point sa terre et « je ne veux point de ses lois. Qu'il règne sur les Franks, « c'est par le même droit que Morvan règne en Bretagne. c Je refuse le tribut; si les Franks me font la guerre, qu'ils « viennent, ils me trouveront prêt*. » — « Morvan, re- « partit le sage Wither, nos anciens ont toujours dit que c ta race était légère et inconstante, et je sais maintenant a que la chose est vraie, car le babil d'une femme a eu le a pouvoir d'énerver ton esprit, et t'a fait changer de a résolution. Mais puisque tu ne veux pas suivre mes « conseils , écoute , je suis prophète pour toi : Dès que « les Franks connaîtront tes détestables paroles, ils pous- « seront leur cri de guerre et marcheront sur ton royaume, a Tu verras des milliers de lances et de boucliers s'avancer « contre toi , nos soldats inonderont tes campagnes. Tu « seras pris avec tous les tiens et traîné en captivité, ou, « mort, tu resteras gisant sur le sable 3 . Et ne te fie pas

• Murmannis ante fores oelerans Wicharius abba

Mane venit primo, poscit et orsa dari.

Ecce miser tandem potu somnoque sepultus Murman adest, oculos vix aperire Valons.

(Efmoldi Nigelli carmen, apud script, rer. gallic et francic, t. VI, p. 42.)

2 Perge , tuo régi oelerans haec verba renarra ;

Née sua rura colo, nec sua jura volo.

Ule hâbeat Francos , brittonica regmina Murman Rite tenet, censum sive tributa vetat...

( Ibid.)

3 Francia eùm primo sermonls dicta nefandi

Audierit, frendens mox tua régna petet.

Tum millena Ubi concurrent scuta virorum

Cuspide francisco forte replelus eris

(Ibid.)

« pour ton salut à tes bois, à tes marécages, aux fossés « qui entourent ta maison... » Outré de colère à ces mots, le chef breton se leva fièrement de son siège, et dit * « J'ai mille chariots pleins de javelines avec lesquels «j'irai à vous; j'ai des boucliers coloriés qui valent vos c< boucliers blancs, et je n'ai aucune peur du corn* « bat *. » Alors ils se quittèrent sans échanger entre eux une seule parole.

a L'abbé Wither apporte en grande hftte ces nouvelles au roi des Franks. Aussitôt César commande que dans tout son empire on fasse des revues et qu'on prépare des armes et des munitions de guerre a . Il convoque l'armée des Franks et celle des peuples qui leur sont soumis, et il désigne la cité de Vannes comme lieu du rendez-vous* Les Franks, les Swabes,les Saxons, les Thorings,les Burgondes s'y rendent par nations distinctes ou par masses de troupes en nombre impossible à dire. César lui-même se met en route ; il visite sur son passage les lieux consacrés, et reçoit partout des présents qui vont augmenter son trésor '<

« Arrivé sous les murs de Vannes, l'empereur trouve sa

1 OUI répondit furiato pectore Murman ,

Se solio adtollens Britto superba canit .- « Misêilibus millena raanent mihi plaostra paratte,

Cum quibus occurram eoneHus aeer et».

Scuta mihi fueata, tamen sunt candida vobis,

Bfnlta marient; belli non timor ullus aâest. »

(Ermolâi Nigelli carmen, apud script rer. gallic. etfrancic, t. VI, p. 42.)

2 Interea ftesar Franeorum régna recense*

Et jtibet instanter arma parare sibi.

(Ibid.)

8 Ergo illuc Gsesar Francos gentesque subaetas :

Esse jubet placiio, pergit et ipse simul.

(Ibid., p. 43.)

nombreuse armée réunie, il lui assigne un ordre pour la marche et des commandants pour le combat, « Le chef des Bretons, décidé à repousser l'attaque, s'y prépare à sa manière 1 ; et César, toujours bon et doux, lui adresse un dernier message : « Qu'on lui rappelle , dit- « il , sa foi jurée, sa main souvent donnée aux Franks , « les devoirs de vasselage qu'il a rendus à Karle mon « père. Qu'on l'adjure de ne pas s'obstina 1 dans cette « révolte insensée, et de ne pas me contraindre à une « guerre que je lui fais malgré moi 2 . » L'envoyé part et il est bientôt de retour; Morvan, excité par son orgueilleuse femme, lui a rendu des paroles iusultantes 3 . Alors César fait publier devant les Franks la dernière réponse du Breton. Le camp est levé, la trompette sonne, et les soldats passent la frontière 4 . Ils enlèvent les troupeaux et les hommes, pillent tout, ravagent tout, brûlent les maisons et n'épargnent que les églises. Aussi adroits qu'ardents à la recherche du butin , ils battent les halliers , explorent les marécages, et creusent le sol pour déterrer l'argent et les vivres enfouis 5 . Aucune troupe ne les

1 Interea Murman satagebat Britto superbus

Beila parare armis , ingenioque suo.

(Ermoldi Nigelli carmen, apnd script, rer. gallie. et francic, t. VI, p. 44.) 3 Non memorat jurata Odes , seu dextera Francis

Sœpè data, et Carolo servitia exhibita?

(Ibid.)

3 Mandat acerba magis conflxus mente, superbœ

Conjugis oratu fervida corda gerit.

(Ibid.)

4 Interea Csesar Brittonis dicta superbi

Aure capit, Francis et recitanda jubet.

His accensa cohors, jamdudum marte parato , Castra movet, son i la m dat tuba terribiiem. (Ibid.) Queerunturque dapes, lustrisque, paludeque repostœ, Atque solo sulcis ingenioque data?.

(Ibid.)

aborde de front et n'engage le combat en rase campagne. On aperçoit les Bretons réunis par petites bandes sur les hauteurs, dans les chemins creux, parmi les buissons et les rochers, et l'on entend de loin les cris aigus qu'ils poussent comme signaux, et qui se répondent d'un poste à l'autre. Ils font à l'ennemi une guerre de surprises ou l'attendent retranchés derrière les murs de leurs habitations 1 . Mais de pareils obstacles n'ont pas le pouvoir d'arrêter l'armée dans sa marche en bon ordre. Les landes sont parcourues, les bois fouillés, les chemins ouverts jusqu'aux approches du lieu où s'élève la somptueuse demeure de Morvan 2 .

« Cependant au fond de ses vallées couvertes de hautes bruyères, le chef des Bretons se dispose à combattre; il s'arme pour une course et fait armer l'élite de ceux qui l'entourent 3 . « Serviteurs, enfants, dit-il aux autres, « gardez ma maison et vos cabanes , et comportez-vous « bravement. Moi, avec une troupe peu nombreuse pour « qu'elle soit plus agile, je vais au-devant de l'ennemi; « je reviendrai bientôt chargé de ses dépouilles 4 . » Il prend des javelots pour en armer ses deux mains, saute sur son cheval et, le piquant de l'éperon, galope en

1 Per dumosa procu) , silicum per dcnsa reposti ,

Apparent rari , praelia voce gérant....

Bella per atigustos agitabant improba cal les; Aedibus inclus! praelia nul la datant.

(Errnoldi Nigelli carmen,apud script, rcr. gallic. et francic.t. VI, p. 45.)

2 Jam Murmanne tuae passim peragrantur arenae,

Avia lustra patent atque superba domus.

(Ibid.)

3 Intereà Murman dumosis vallibus instans,

Acer cquos agitât, armaque nota capit

(lbid.)

4 Vos servate domum, conjunx, proies, famuiique

Haud timidi Testras froiidigerasque casas....

(Ibid.)

différent! sens; puis, devant la porte dont il va d'éloigner, il se fait donner, selon l'usage du pays, une énorme coupe qu'il vide 1 . Il embrasse avec un air de joie sa femme, ses enfants et ses serviteurs, et brandissant à plusieurs reprises les javelots qu'il tient dans ses mains : « Femme, dit-il , vois-tu ces armes que je manie le coeur « tout joyeux, tu les verras aujourd'hui teintes du sang « des Franks; le bras de celui qui t'aime n'en lancera pas « une en vain ; adieu , femme bien-aimée, adieu *. » À ces mots, il part à toute bride et s'enfonce dans la forêt, animé par le vin qu'il a bu et par l'ivresse du courage, d'imaginant qu'il a chance de rencontrer l'empereur lui-même, et de pénétrer jusqu'à lui 8 .

« Ses compagnons le suivent d'une course rapide ; tous sont pleins d'ardeur pour le combat. Ils n'avaient pas encore traversé la forêt qu'un triste spectacle s'offre à leurs yeux ; ils voient des hommes capables de combattre qui sont venus se réfugier là, évitant l'approche de l'ennemi*. Ils avancent, et, dans la plaine dévastée, ils voient les traces de son passage : aucun poste n'a tenu devant

» Scandit equum velox ^stimulis praeûgit aeutis

Frena tenens, gyros dat quadrupes varioa , Et sautante fores potus praegrandia vasa Ferre jubet solito , suscipit atque bibit.

(Ermoldi Nigelli carmen, apud script, rer. gallic. et francic, t. VI, p. 45.)

2 Lanceolas, quas cernis , ait, manibusque reûexat

Murman, amata, tuus laetus equo residens; Si mihi certa fldes , Francorum sanguine linclas Aspicies hodie, me redeunte domum,

(Ibid.)

3 His dictis , celerans silvis se condit aprieis ,

Ebrius, infelix te , Hludovice, petens.

(Ibid.)

4 Cernitis en miseros si] vis conndere cives,

flec campis audent hostibus arma dare....

(Ibid.)

lui. Les corps des Bretons qui ont résisté an braves jonchent par endroits le sable des landes et les terrains marécageux. A cette vue, Morvan atterré passe de la confiance à une sombre colère ; il accuse de désertion ceux qu'il avait appelés aux armes et qui lui avaient promis sur leur foi le service de guerre pour un an 1 . Il invoque le vieux courage, le vieux renom de la Bretagne , et s'écrie : « Si a je pouvais le voir, ce roi des Franks, à portée de ma ja« « véline, il aurait de moi ce qu'il me demande , je lui « paierais le tribut en fer, Contre sa vie, je donnerais la « mienne pour l'honneur et le s&lut de mon pays*. » Un de ses compagnons lui répondit : « roi , dussé-je te dé- « plaire, je vais te dire la vérité : Ces vœux que tu formes a dans ta tristesse sont maintenant hors de saison. Les « Franks ont envahi la plaine, ils pénètrent dans la forêt* « Leur roi entouré de sa nombreuse garde tient en sûreté a les chemins battus. Si tu veux, poursuis les hommes « qui marchent séparés de l'armée; ne te flatte pas d'&t- « teindre l'empereur 3 . » Morvan secoua la tête en silence, et après quelques moments , il dit : « Tes paroles sont

Nusquam tuta fldes : ubi nuiie promissa per annum Dextera ? Nunc Franco» duUus adiré valet.

(Ermoldi Nigelli carmen, apud script, rer. gallic. et francic, t. VI , p. 46.)

Si fortuna foret passim quo cernere regem ,

Namque sibi ferrum missile forte darem , Proque tributali haec ferrea dona dedissem

Oblitusque mei pergerem in arma celer.

Memet sponte mea morti dare nempe juvaret

Pro patriae laude, proque salute soli.

(Ibid.) Rex idem vario gtipatus milite celsut

Tutus iter tritura per tua rura gerit....

Si, Murmaue, placet, rares quo» cernis euntes

Persequere; ad regem tendere nulla fldes.

(Ibid.)

« vraies, je le sens , mais elles me sont pénibles. » Les larmes lui vinrent aux yeux et la rage au cœur '.

« Alors parut dans la campagne un parti de Franks qui conduisait le bagage et le troupeau de l'armée. Morvan, suivi des siens, va droit à cette troupe formée de gens de guerre escortant des chariots et des bergers. U se précipite sur elle, il l'attaque de front , sur le flanc , par derrière, s'éloigne et revient à la charge, suivant la tactique de sa nation 3 . Il frappe en furieux, et tue ou blesse tout ce qui se présente devant lui; guerriers et conducteurs de bêtes tombent au hasard sous ses coups *.

a II y avait là un certain Kosl, homme de race franke, sans noblesse de famille , sans gloire acquise jusqu'alors, mais auquel une action d'éclat allait bientôt faire un grand nom 4 . Morvan le remarque et pousse son cheval contre lui ; le guerrier frank , loin de chercher à l'éviter, se porte lui-même à sa rencontre, a Frank, dit le chef des « Bretons, je veux te faire un présent , il y a longtemps « que je te le garde ; reçois-le et souviens-toi de moi 5 . »

Ille caput volvcns, tandem prefatur et infit :

Cerla canis nempe, implacilura tamen.

Non caruere genœ lacrymis, non corda dolore, In varias partes mens male-sana mit.

(Ermoldi Nigelli carmen, apud script, rer. gallic. et francic, t. VI, p. 46.) 3 Mox quoque in adversos sese dédit ociùs hostes ;

Terga ferit, fcrro pectora lata forât.

Nune hue, nunc illuc armis furit antè paratis, More parentis agens , nunc fugit atque redit. (Ibid.) a Turba subulcorum jam Hurmanis icta furore

Multa jacet passim , opilioque miser.

(Ibid.) Il y a ici une lacune évidente que j'ai tâché de remplir par induction. * Coslus erat quidam Francisco germine natus,

Non tamen à primo, nec generoia m anus....

(Ibid.) 5 Prolinus hune Murman verbis compcllat acerbis :

En disant ces mots, il lance un javelot contre Kosl; mais celui-ci pare le coup avec son bouclier, et s'adressant à Morvan : « Fier Breton, dit-il , j'ai reçu ton présent, c'est a à toi maintenant de recevoir ce que les Franksontà « donner •*. » Alors , au lieu d'employer quelque arme de jet, il aborde le chef breton et lui porte un coup de cette forte lance garnie d'un fer de hache qui est l'arme favorite des Franks et qu'on appelle de leur nom. La lance habilement dirigée atteint Morvan au visage et lui entre dans la tempe*. Il tombe de son cheval , et le guerrier frank, sautant à bas du sien, tire son épée et tranche la tête du vaincu. Mais un des compagnons de Morvan le frappe lui-même par derrière, et Kosl périt au moment de sa victoire 8 .

« Le bruit de ce qui venait d'arriver, faible d'abord, puis s'accroissant de plus en plus, parvient aux cantonnements de l'armée. On dit que le roi des Bretons, l'insolent ennemi, a reçu la punition de son orgueil, et que sa tête est dans le camp. Les Franks , pleins de joie, accourent en foule pour la voir. Ou l'apporte toute souillée de sang, et Ton fait venir l'abbé Wither pour qu'il la reconnaisse. Wither jette de l'eau sur cette tête, et, l'ayant

lavée, il en écarte avec un peigne les longs cheveux , puis

« France, libi primo baec mea doua dabo.

Haec servala tibi jamdudum munera constant, Quae tamen accipiens, posl memor esto mini. •

(Ermoldi Nigelli carmen, apud script, rer. gallic et francic, t. VI , p. 46.) 1 Brillo superbe, tuae accepi munera dexirae,

Nunc decet accipias quaiia Francus habet.

(Ibid.) 3 Non hoc missilibus certandum est tempore parvis;

Cuspide francisco tempora lata forât.

(Ibid) 3 Murmanis anlè cornes Coslum percussit eumdem;

Victor et ineautus eheu ! Cosle , péris.

(Ibid., p. 47.)

il dit : « C'est la tête de Morvan, croyez-moi tous, je la connais bien 1 » » Touché de compassion, l'empereur luimême ordonne que le corps du chef breton soit enterré fwpc les cérémonies de l'Église, comme ceux des Franks morts dans le combat 3 . La même nouvelle, mais lugubre cette fois , parcourt les lieux sauvages où les Bretons se sont retirés. Des voix crient de toutes parts : « Le roi est « mort , notre Morvan est mort atteint par la lance d'un « Frank; malheureux, nous n'avons plus qu'à nous sou- « mettre , pourvu que César nous laisse la vie *. » Ainsi contraints par la nécessité, les Bretons demandent à rentrer soqs le pouvoir de l'empereur ; les fils de Morvan et tous les hommes de sa parenté viennent les premiers. Ensuite l'empereur Lodewig reçoit l'hommage et le serment des chefo de tous les cantons de la Bretagne; il leur donne sa foi et ses ordres, et rend la paix au pays. Enfin, par de solennelles actions de grâces, il remercie Dieu de sa victoire et de ce qu'il a réuni à son empire un royaume longtemps perdu \ »

1 18 caput cxtemplô latice perfundit» et ornât

Pectine : cognovit mox quoque jussa sibi :

« Murmanis hoc caput est, inquit, mihi crédite çtraeti; Cervix ista mihi sat bene nota manet. »

(Ermoldi Nigelli carmen, apud script, rer. gallie. et • francic.,t. VI, p. 47.)

3 Csesar at ipse plus telluri more cadaver

Impon i miserons pro pietate jubet.

Corpora Francorum mandantur namque seputero , More pio * hymnis munere rite datis.

(Ibid.)

3 Altéra fama furit Briltonum lustra pererrans ,

Voce tonat : « Regem sors tulit atra nimis.

Heu miseri cives concurrite , Csesaris almi

Quœrere jura decet, dum modo vita datur.

Murman noster obit francisco cuspide tactus... •

(Ibid.)

4 Mox Hludovicus oyans recipit brittonica jura ,

Dat jus , dalque fldera , pax requiesque datur.

Les faits de ce curieux récit sont de Tannée 818, et, en 822, les Bretons, s'étant donné un nouveau généralissime, recommencèrent la guerre contre les Franks. En 824, Louis le Débonnaire fut obligé de faire en Bretagne une seconde expédition qui fut heureuse et inutile comme la première. Le successeur de Morvan, Guiomarch, mit bas les armes, fit le serment d'obéissance et se révolta presque aussitôt. A sa mort, qui eut lieu dans une surprise tentée par l'un des comtes franks, l'empereur, une troisième fois maître de la Bretagne, lui donna pour chef suprême un jeune Breton élevé à sa cour, issu des anciens rois du pays, et façonné en apparence à la condition de tributaire. Ce jeune homme, appelé Noménoë, aussi patriote et aussi brave que ses devanciers, fut en outre un habile politique. Après de longues années de dissimulation, il jeta le masque , appela sa nation à la délivrance , battit l'armée des Franks et Charles le Chauve en per^ sonne, et, devenu conquérant lui-même, s'empara des territoires de Rennes et de Nantes. C'est depuis lors, c'està-dire depuis la seconde moitié du ix e siècle, que ces deux villes ont fait partie de la Bretagne '.

Inde Deo grates victor persolvit opimas.

Imperio sociat perdita régna diu.

(Ibid.)

Le recueil de chants populaires, en langue bretonne, publié par M. de la Villemarqué, prouve que le souvenir de Morvan, surnommé Lez-Brtiz, c'est-à-dire soutien de la Bretagne, est encore vivant dans ce pays. Des •ix ballades qui se chantent à sa louange, deux sont relatives aux évér nemenls racontés par le poëte contemporain. Je les donne à la fin de ce volume, Appendice n<* 1 et II. On verra comment la tradition populaire a conservé l'esprit en altérant les faits de cette histoire, et quelle étrange légende patriotique s'est formée de deux circonstances de la mort du héros breton : sa tête coupée par l'ennemi, et lavée dans Feau par un moine. (Note de la 6« édition.)

1 Y. Script rer. gallic et francic, t. VII, p. «ft et 400.— On trouve dans te recueil des chants populaires de la Bretagne une pièce remarquablement belle, remplie de détails de mœurs d'époque très-ancienne, et

NOTES SUR QUATORZE HISTORIENS ANTERIEURS A MEZERAI f .

§ I. NICOLE GILLES, mort en 4503.

Les Annales et les Chroniques de France, depuis la destruction de Troye josqoes au temps de Louis onzième, jadis composées par feu maistre Nicole Gilles, ea son vivant secrétaire et Judiciaire du Roy, et contrerolleor de son trésor. (Titre de l'édition de 1553.) (La première éditition, publiée en I49S, la dernière en 1617.)

Cet ouvrage est un extrait des Grandes Chroniques de France, enrichi de nombreuses dates, et un peu enjolivé pour le style, surtout dans la partie qui traite des deux premières races. Le peu qu'Aiuioin avait conservé de la couleur locale empreinte dans les histoires de Grégoire de Tours et de Frédégaire a disparu , et se trouve remplacé par la phraséologie du xv 6 siècle. Au lieu des sentences dont cet auteur avait semé son livre, pour imiter la manière des historiens classiques , et qui , rendus mot pour mot, en français du temps, dans les Chroniques de Saint- Denis, sont à peu près inintelligibles, on trouve des remarques toutes françaises sur les mœurs de la cour, la susceptibilité des femmes , le dévouement des rois trèschrétiens au saint-siége , leur horreur du schisme et de l'hérésie; c'est dans ce sens que sont travestis les discours

intitulée par ceux qui la chantent : Le Tribut de Noménoe. C'est une peinture énergiquement symbolique de l'inaction prolongée du prince patriote et de son^brusque réveil quand il jugea que le moment était venu. Voyez ci -après, Appendice n° III.

1 Travail fait en 1837, pour la deuxième édition de mes Lettres sur l'Histoire de France.

que Nicole Gilles met dans la bouche de ses personnages. Ainsi Clovis , à la bataille de Tolbiac , s'adresse ainsi au roi des chrétiens : « Sire Dieu Jésus-Christ, que la royne « Clotilde, ma femme, croit et adore, délivrez-moi de ce « péril où je suis , et me donnez victoire contre mes ena nemis , et je croiray en vostre nom, et seray doresenaavant vostre serviteur; et tous ceulx de mon royaume « qui n'y vouldront croire, seront exilez ou occis ' . »

Les Grandes Chroniques de France disent seulement : « Dieux très-puissants , que la royne Glotilde coitive et « aoure de cuer et de penssée , je te promet perpétuel « servise de foi enterrine , se tu me donnes maintenant « victoire de mes anemis ; et , quand je aray esprouvé tes a vertus que l'en preeice de toy, je creray en toy, et seray « baptisé en ton nom 2 . »

En parlant des exactions des rois franks , l'auteur se sert des mots tailles, maltâtes et emprunts: il ajoute aux grandes chroniques beaucoup de fables et de niaiseries qui , au xm° siècle , n'étaient pas encore de l'histoire : les fleurs de lis apportées par un ange au baptême de Chlodowig; la dédicace de l'église de Saint-Denis par Jésus- Christ en personne; l'érection de la terre d'ivetot en royaume, par le roi Chlother I er . Cette fable, dont le crédit a duré plus d'un siècle après Nicole Gilles, mérite d'être citée textuellement, comme échantillon du style de l'auteur et de sa bizarre manière de mêler à ses phrases des mots latins ou des membres de phrase latine :

a En l'an de grâce cinq cent xxxiii , advint que le dict « Clotaire, roy de Soissons , avoit en sa maison un che-

1 Nicole Gilles, Annales et Croniques de France, etc., Paris, 4553, foi. ïiy, recto.

* Chroniques de Saint-Denis; Recueil des Historiens de France, t. III, p. 170.

a yalier du pais de Neustrie, à présent appelé Normandie, «du pais de Caulx, nommé Gaultier d'Ivetot, lequel « estoit son chambellan, vaillant et bardy en armes, et a maxime contra adversarios Christianitatù, et l'aymoit « moult le roy pour sa preud'hommie ; toutesfois, au- « cuns , par envie , qui tousjours règne en la court des « princes, et par faulx rapports, le meirent en l'indignation « du dict Clotaire , tellement qu'il jura sa mort : par quey « le dict Gaultier, cognoissant la fureur du dict Clotaire, p pour sa seureté fut contrainct soy absenter, et s'enfuit, ? et s'ep ^l|a par mer hors le royaume, où il fut l'espace a de dix ans ou environ j pendant lequel tems, il feit « moult grand' guerre aux Sarrazains , par mer et par « terre , et sur eulx eut plusieurs victoires , in incrément « tum et honorent christianœ fidei. Après il s'en alla à « Romme , où le pape le receut joyeusement et à grand a honneur , pour la bonne renommée qu'il avoit ouye de « luy, et pour ce que ]e dict Gaultier désiroit moult natu* « rellement s'en retourner au pais de sa nation, à sa re- «queste, le pape escrivit au roi lettres en sa faveur, « qu'attendu qu'il avoit esté exilé par faulx rapports , et « considéré la fidélité et prud'homale qui estoit en sa « personne , et les services qu'il avoit faicts en la chres- « tienté , qu'il le vousist r'appele? en sa grâce, et le voo- « loir souffrir demourer en son royaume. Le dict Gaultier « apporta les dictes lettres et s'en vint vers le dict roy a Clotaire, qui estoit à Soissons, où il arriva le jour do « vendredy sainct : et ainsi que le roy estoit en sa chapelle, « oyant le service , voulant adorer la croix , siout morts « est illo die apud fidèles, iceluy Gaultier entra en la dicte <t chapelle , et présenta au roy les lettres du pape. Le roy, « de prime face, ne congnut point iceluy Gaultier, propter ismoram quam fecerat , si print et leut les lettres, et,

« après ce qu'il les eut leues, absque delibetatione, quasi nfuribundus accepit gladium cujusdùm rnititis àssisten- « tu, et frappa le dict Gaultier à mort. Et ce, venu à la a congnoissance du dict pape et des cardinaux, indigne et tuierunt duram tanti militU necem iri die éanctâ Veet nerU factam ; et escrivirent au roi qu'il amendast le « forfaict envers Dieu , l'Église et les hoirs du dict Gaul- «tier, alias ponetetur interdictum ih régné suo; par a quoy le dict roy Clotaire , par la délibération de soft «t conseil , statua et ordonna que dès lors en avant les sei- « gneurs d'Ivetot et leurs hoirs setoyent quittés dé hàrha- « giOy servitio etservitute fatione terrœ totalis d'Ivetot, « régi débit is. Maxime cum jus civile et commune hac béant y et concordent ad hoé* Et de ce furent par lé didt « roy Clotaire faietes et scellées lettres libérantes dietum « dominum d'Ivetot mccessoresqUe suos '. »

Un des endroits les plus originaux dé ée livre est le portrait de Charlemagne , représenté cofntne une espèce de Gargantua, haut de huit pieds, et Rangeant Û M seul le repas de plusieurs personnes; c'est le résultat de traditions populaires d'un ordre inférieur à celles qui avaient donné lieu aux romans du lu* siècle et à la chro* nique du faux Turpin.

aDient iceulx autheurs (Turpin et Éginhaft) qu'il a estoit de belle et grande stature, bien formé de corps, « et avoît huict pieds de hault ; la face d'un espan et demy c de long i et le fronc un pied de large ; le chef gros , le it nez petit et plat, les yeulx gros j vers et estincelans,

« comme escharboucles Il mangeoit petit de pain, et

« usoit volontiers de chair et venaison. Il mangeoit bieti à a son disner un quartier de mouton , ou ufl paon, ou Une

1 Annales et Croniqctes de France, etc., Parts, 4599» fol. x?m, recto et verso.

«grue, ou deux poulailles, ou une oye, ou un lièvre, « sans les autres services d'entrée et issue de table. 11 « beuvoit peu de vin et y mettoit beaucoup d'eaue, et le « plus souvent ne beuvoit que trois fois à son repas... Il « avoit une façon que le plus souvent il interrompoit son a somme et se levoit par nuict , et faisoit ses mémoires « pour besongner es grandes affaires de son royaume , a et tousjours , entre deux sommes disoit une diète ou « nocturne du Psaultier. Quand il estoit couché par nuict « et dormoit , tousjours veilloyent autour de lui quatrea vingts chevaliers tous armés : c'est à sçavoir quarante « devant minuict et quarante après ; et y en avoit dix à « son chevet, dix à ses pieds, dix à dextre et dix à se- « nestre, et tenoyent chacun une espée nue en leur dextre a main , et un cierge ardent à la senestre. Il estoit de si « grand'force , qu'il levoit facilement de sa main un che- « valier tout armé de terre , aussi hault que sa teste ; il a eslongeoit et estendoit facilement à ses mains quatre « fers de cheval ensemble, et tous neufs. Il pourfendoit « de son espée un chevalier tout armé et son cheval...*.» Le détail des langues que parlait Charlemagne : latin , hébreu , arabe, français, écossais, allemand , flamand , n'est pas plus absurde que dans les grandes chroniques, où les mots Francus , Francicus , toujours traduits par François, donnent lieu à de perpétuelles méprises : c'est ainsi que le passage latin d'Éginhart : vestiri solitus erat more Francorum, qui a un sens très-distinct et exprime la différence qu'il y avait entre l'habillement de Charlemagne et celui des habitants de la Gaule, rendu par les mots suivants : de robes se vétoit à la manière de France, n'a plus aucun sens. Nicole Giles complète l'absurdité,

1 Annales et Croniques de France, Paris, 1553, fol. tu verso, et xui recto.

en écrivant : il s'habilloit toujours à la mode françoise. La distinction entre ce qu'il y a de germanique et de gaulois dans les premiers temps de l'histoire de France , date de la fin du xvi e siècle; jusque-là, non-seulement tout était français, mais tous les rois, sans exception, siégeaient à Paris, lorsqu'ils n'étaient pas en voyage ou en guerre. Cbarlemagne , revenu de sa campagne contre les Sènes sarrasins, dit Nicole Gilles, fonda à Paris des écoles des sept arts libéraux; et de là vint la première institution du corps de l'Université 1 .

Il admet comme historique, pour le règne de Charlemagne, tous les fragments du faux Turpin insérés dans les grandes chroniques : « comment sainct Jacques apparut à a Charlemagneet luy requist qu'il délivrast des mains des « Sarrasins le royaume de Gallice, où estoit son corps ; — « comment Charlemagne alla visiter le sépulchre de mon- « seigneur sainct Jacques, en la cité de Gompostelle ; — « d'un grand géant nommé Ferragut ; — comment Roland, a neveu de Charlemagne, vainquit et tua le géant Fer- « ragut; — de la desconfiture que feirent les Sarrasins sur «les chrestiens, par la trahison de Ganes, à Ronee- « vaux 2 . »

Après l'extrait de Guillaume de Nangis, dernier historien dont se composent les grandes chroniques de France, ce qui suit appartient en propre à Nicole Gilles, et est dépourvu au même degré de caractère et de talent. Sa méthode est toujours celle des chroniqueurs ; elle consiste à joindre les événements bout à bout , sans acception du lieu où ils se passent, et à les réunir ensemble , non par leur affinité naturelle, mais par leur date.

1 Annales et Croniques de France, Paris, 1553, fol. xlviu, verso. 3 lbid., fol. xlix, li verso, lu verso.

344 NOTES StJIt LES HISÎORIENS

§ II. PAUL-EMILE, mort en 1539.

PiuH-jEmUii, Veroeouit, Canonièi eeeleste ParisfeMis, de Rebns festi* Ytmcorom, libri quatuor et seq. (U première édition publiée en 1500, te dernière en 1649.)

L'expédition de Charles VUE en Italie fit connaître es France le grand mouvement produit dans tes êtàdes par la recherche et limitation des écrits de l'antiquité. On apprit qu'il y avait une nouvelle manière d'écrite l'bis^ toire , toute différente du style des chroniques et des romans f et plus propre à célébrer les grands exploits et le gouvernement des princes. On l'employa pour la première fois , mais d'une manière maladroite et singulièrement boursouflée, dans le récit des campagnes de Charles Vin. Louis XII , à la fin de ces guerres dont il ne retira d'autre profit que de prendre goût aux arts de l'Italie, voulut avoir une histoire de France égale pour le style à eeUe qui était le plus vantée parmi les disciples de la nouvelle école y et demanda qu'on lui envoyât d'Italie un historien. Les personnes chargées de cette commission firent choix de Paul-Émile , Vérdnais,< qui vint s'établir en France et y prendre l'emploi , ce sont ses propres expressions , de faiseur d'histoire pour les Français : Qallis condimus historias. Eu effet, ayant eu à sa disposition tous les monuments existants, et qui se réduisaient^ pour la partie ancienne, aux grandes chroniques de Saint-Denis, il en fit un extrait mentionnant tous les événements politiques, et, à l'aide d'un sens juste et d'un discernement fin, d'un esprit libre de tous les préjugés nés des traditions populaires, il composa un résumé de l'histoire de France, remarquable pour la sagesse , la clarté et l'élégance du récit. Il est impossible de mieux imiter ce qu'il y a de candeur et de grâce dans les écrivains du meilleur temps

de la littérature romaine , de mieux lier les détails aux faits principaux, et de marcher avec plus d'aisance à travers des époques extrêmement embrouillées.

L'imagination de l'auteur est tellement familiarisée avec les hommes et les idées de l'antiquité, que, sans effort apparent , il donne la couleur antique à tout ce qui passe sous sa plume. Tous les pois sont des empereurs ou des consuls roipains; toijs les ministres, des politiques ro^ mains ; tous tes combat*, des batailles romaines $ toutes les intrigues sont du genre de celles que César développe dans ses Commentaires. Il n'y a pas de messager goth ou frank qui ne fasse des discours en trois parties, exorde, confirmation, péroraison , cQmme un orateur du Forum ; et c'est une impression singulière que celle qu'on éprouve en passant de la lecture des sources à celle de cet ouvrage si parfait, et en même temps si faux pour la forme. Il ne faut s'attendre à y trouver aucune variété dans les caractères , aucune diversité dans les époques; c'est toujours le même temps et les mêmes hommes : Chlodowig, Karle le Grand, Philippe-Auguste, sont taillés sur le môme patron. Il n'y a ni barbarie ni violence ; tout prend un air de civilisation, de mesure et de dignité : il n'y a rien non plus de bizarre ni d'extravagant , et l'auteur a soin d'écarter tous les traits qui pourraient nuire à l'harmonie de son tableau. Le moyen âge tout entier est jeté dans un nouveau ipoule fort semblable, sauf les idées philosophiques, à celui d$ns lequel l'a jeté Robertson dans son Histoire d'Ecosse. C'est la même méthode à trois cents ans de dis?tance : elle consiste à ne présenter les actions des hommes que sous leur côté le plus logique, de manière que la lecture de ces actions satisfasse les esprits réfléchis. L'auteur refait les personnages, sinon en beau, du moins en raisonnable. Aux mots que l'histoire a conservés, il substitua

des mots ayant plus de portée et un sens plus général. Robertson se donne sur ce point les mêmes libertés que Paul-Émile, quoiqu'il n'aille pas, comme lui, jusqu'à supposer de longs discours qui n'ont jamais été prononcés , et à dire ensuite, le plus sérieusement du monde : « Cette harangue fit une vive impression. »

Ces longs discours supposés furent la matière du principal reproche adressé, durant le xvi c siècle , à l'historien véronais, non pas tant à cause de la supposition, qu'à cause de la longueur; car Dupleix, entre autres, qui le blâme sur ce point , suppose aussi des discours et des lettres. H faut voir dans l'histoire de Paul-Émile avec quel choix d'expressions Chlodowig et Theodorik s'écrivent l'un à l'autre , au sujet de la guerre contre les Visigoths. Les lettres du second, qui nous ont été conservées, sont entièrement remaniées par l'auteur, pour être mises à la hauteur du style des autres qui sont supposées. Il faut voir aussi comme Chlothilde fait à son mari un discours cicéronien, pour le dissuader de continuer la guerre contre les Burgondes, honteuse, à ce que suppose l'historien, de ce que sa dot était le prétexte de cette guerre; délicatesse qui ne s'accorde nullement avec les récits originaux. Voici de quelle manière les envoyés de l'empereur Anastase commencent leur harangue à Chlodowig, en lui présentant les ornements consulaires :

« Te Augustus consulem patriciumque salutat, qua ti- « tuli màjestate secundum Cœsarem decus, nullum majus « excelsiusve fastigium excogitare potuit , regium enira « nomen sanctum esse meminit, sed tibi cum multis com- « mune; magnitudo vero tua cseteros supergressa novam « gloriam postulat*. »

1 Pauli-iKmilii de Rébus gestis Francoruni , Basileœ, 4601 , p. 43.

Karte-Martel , avant la bataille de Poitiers, s'adresse ainsi à ses soldats :

a Laetor, milites, incidisse tempus, quo nullo nostro pec< riculo ingentem gloriam parare, et patriam tutando, ora bis terrarum defensores et Numinis vindices a génère a humano vocitari possimus 4 , etc. »

Après quoi, le chef de l'armée arabe, faisant assaut d'éloquence avant d'en venir aux mains, riposte par la harangue suivante :

« Yestra, milites, alacritas nullam postulat orationem : a hostium vero mens maie sana facit , ut pauca dicenda « sint, dimidiam Galliae partem, nostram effecimus 2 , etc. »

En général, Paul-Émile n'introduit guère dans son histoire que des faussetés de son invention. Il est extrêmement précautionneux pour ce qui regarde les légendes et les récits fabuleux des anciens annalistes : il procède en cela exactement à la manière du xvm e siècle, choqué de ce que ces récits ont d'invraisemblable , et ne tenant aucun compte de ce qu'ils offrent de caractéristique. On trouve pourtant dans son livre quelques erreurs populaires du temps : il dit, entre autres choses, que Chlodowig , avant son baptême, avait pour armes trois couronnes en champ de sinople, et qu'ayant été baptisé, il prit les fleurs de lis en champ d'azur, omettant toutefois qu'elles furent apportées par un ange. C'est lui aussi qui, abusé par un léger changement d'orthographe, dit que Chlodowig (Clodo- •veus) prit le nom de Louis (Ludovicus) après sa conversion , comme si cette seconde forme du nom germanique était plus chrétienne que la première. Mézerai, qui s'appuya principalement sur Paul-Émile , dans sa réaction contre Dupleix, a pris de lui le récit de la guerre de Louis

1 Pauli-JSmilii de Rébus geslis Francorum, Basileœ, 4601, p. 40.

2 Ibid., p. 41.

le Gros contre Thomas de Marie, seigneur de Coucy ; mais faute de bien comprendre le beau latin de l'historien véronais, au lieu d'écrire que Thomas de Marie fit périr l'évéque de Laon, Gaudri, en soulevant contre lui un rassemblement séditieux, manu facta, il met que le sire de Coucy tua cet évêque de sa propre main*.

L'histoire de Paul-Émile n'eut pas un succès populaire, et cela ne tenait pas seulement à ce qu'elle était rédigée en langue latine , car elle fut de bonne heure traduite ; mais cet arrangement savant des faits sans aucune pâture pour l'imagination ne pouvait frapper la masse : faute de véritable couleur locale, les chroniques vulgaires avaient au moins quelque chose de poétique et d'individuel; elles créaient des personnages dont on pouvait retenir la figura, avec lesquels on pouvait faire connaissance : c'étaient Clodion le Chevelu , le fort roi Clodovée, le bon roi Gontran, les deux méchantes femmes Frédégonde et Brunehault, Pépin le Bref et le grand Charlemagne , avec son * neveu Roland, la fleur des chevaliers. Toutes ces figures, empreintes, il est vrai, d'une couleur uniforme et d'une sorte de type gothique, avaient néanmoins assez d'originalité pour se détacher Tune de l'autre et prendre un air de vie. Dans Paul-Émile , il n'y a de vie que la vie politique , le mouvement des révolutions , des victoires et des défaites , l'élévation et la chute des États. Plus tard , ce genre d'histoire , sauf la couleur romaine , est devenu exclusivement populaire; mais, au xvi° siècle, cette disposition d'esprit n'existait que parmi les savants; au xvu e siècle la réputation de l'historien véronais s'agrandit beaucoup, et l'on se servit du cadre de son histoire pour briser définitivement le vieux moule dont les chroniques de Saint-

• Voyez l'histoire de la commune de Laon, dans mes Lettres sur l'Histoire delFrance, lettre xvm.

Denis avaient fourni le modèle. C'est de lui que Mézeraî prit l'exemple d'une narration plus suivie, plus continue , sans division par chapitres et par articles.

§ UI. R0BBRT GiGUIN, mort en 18*2.

Annales rerum gallicarum, seu compendium usque ad annum U99, etc., ouvrage traduit en français sous ce titre : La mer 4et erotiques et miroir kUtorial de Fronce, par Robert Gagoin. (La première édition publiée eu 1499, la (Jernière en 4587.)

Ce livre est un simple extrait des différentes chroniques conservées à Saint-Denis, et formant, dans la bibliothèque de cette abbaye , le corps de l'histoire de France. Rédigé sur le texte latin des chroniques, il est exempt des anachronismes de mœurs et de coutumes qui s'étaient glissés daus la version française du xm< siècle , et qui induisaient en erreur ceux qui travaillaient sur cette version : c'est peut-être à cette attention que Robert Gaguin doit le mérite de n'avoir pas reproduit les fables du faux Turpin sur le règne de Charlemagne , et d'avoir tracé un portrait de ce roi d'après le récit d'Éginhart , sans les particularités bizarres dont la tradition le défigurait. L'auteur parait homme de sens, d'une grande conscience et d'une grande modestie. Dans le prologue, ou il expose l'objet de son livre, il croit avoir besoin d'apologie pour la hardiesse qu'il a d'écrire en latin. C'était le temps où les études latines étaient parvenues au plus haut degré de splendeur en Italie , et où de nombreux imitateurs des historiens de l'antiquité s'élevaient dans ce pays et écrasaient toutes les réputations rivales. L'opinion du monde savant était en général peu favorable aux Français, qu'on croyait incapables d'écrire en latin avec correction et élégance. Il paraît que Robert Gaguin fut dissuadé de son projet d'écrire une histoire en langue latine, et blâmé de l'avoir exécuté. Il

se plaint des envieux , des médisants, et de la disposition qu'ont les Français à croire que leurs compatriotes ne peuvent faire aussi bien que les étrangers. La France, à la fin du xv 9 siècle, était tourmentée d'italianomanie, comme au xviii* elle le fut d'anglomanie, et cela ne provenait point d'un vice de l'esprit national , mais de ce que véritablement les lumières nous venaient d'Italie, au siècle de la renaissance des lettres , comme elles sont venues d'Angleterre au siècle de la philosophie.

L'ouvrage de Robert Gaguin . plus remarquable par le sens que par l'esprit, et n'ayant rien qui s'adressât à l'imagination populaire, eut un succès médiocre. Comme œuvre de style, il fut dépassé de bien loin par celui de Paul-Einile; comme œuvre de science, la lecture des manuscrits du moyen âge, qui devint familière aux savants dans la seconde moitié du xvi 6 siècle, le rendit inutile. De toutes les erreurs chères au public , et que les historiens étaient dans la nécessité d'admettre ou de combattre respectueusement , on ne trouve guère dans ce livre que le meurtre de Gaultier d'Ivetot, par Chlother I er , et le sacre de Chlodowig. La manière dont s'exprime Robert Gaguin, à l'égard du chef de la troisième race, prouve que les ménagements de style et les précautions des écrivains modernes n'étaient point nécessaires alors, et que, sans passer pour homme de mauvais ton ou de mauvais principes, on pouvait reproduire littéralement les paroles et les opinions des chroniqueurs du moyen âge. J'extrais le passage suivant de la traduction contemporaine :

« Comment Hue Capel, qui n'estoit de la liegnée des « roys, par force et violence obtint le royaulme et se fist « couronner roy de France, et mist Charles en prison, a auquel appartenoit iceluy royaulme... Hue Capel, puis- « sant de couraige et d'amis , comme il n'y eust aucun

« qui réprimast ses effors et entreprinses , tant fist par « force et par armes, qu'il obtint le royaulme et se fist

« couronner roy de France Hugues le Grand en-

« gendra cestuy Hue Capel, usurpateur du royaulme de

a France Tant seulement y eut ung homme appelé

<c Arnault, comte de Flandres, qui s'efforça contrarier et a résister à la témérité et hardiesse de Hue Capel '. »

§ IV. GIRARD DU HAILLAN, mort en 1640.

Histoire générale des rois de France, contenant les choses mémorables advenues tant au royaume de France qu'es provinces étrangères sons la domination des Français, dépote Pbaramond jusqu'à Charles VU inclusivement, escrite par Bernard de Girard, seigneur du Haillan. (La première édition publiée en 4576, la dernière en 4637.)

Il y a deux choses à considérer dans cet ouvrage , le plan et l'exécution. Le plan, publié d'avance en l'année 1571, sous le titre de Promesse et Dessein de l'Histoire de France, ne manque pas de hardiesse : c'est une tentative de réforme complète dans la manière d'écrire l'histoire en langue française, une insurrection contre les chroniques, comme insuffisantes , niaises et diffuses. Le modèle que l'auteur se propose de leur substituer est la forme de l'histoire antique retouchée par les Italiens, et enrichie par eux d'un grand luxe de considérations politico-diplomatiques. Du Haillan , en soutenant que l'histoire doit traiter uniquement des affaires d'État, met toujours au premier rang de ces affaires les négociations, les traités et les alliances. Il accuse les chroniqueurs de son siècle, à commencer par Robert Gaguin, de ne faire connaître que les événements accomplis , sans rien dire de leurs causes ni de leurs suites. Il accuse les chroniqueurs du moyen âge, en masse, d'ignorance et de barbarie, et à

* La Mer des Croniques, etc., édition de 1827, feuillet lvii.

ce propos il met sur la même ligne Grégoire de Tours et Frédégaire, dont il ne fait qu'un seul auteur, le faux Hunjbpld et Aimoin; ce qui montre que, pour l'érudition , H n'était pas au niveau de ceux de ses contemporains qui n'adonnaient à la lecture et au dépouillement des sources manuscrites, YHIehardouin, Froissard et Joinville lui-même lui parassent aussi entachés de barbarie. Cette couleur locale, ces détails pittoresques dont ils abondent et qui nous plaisent tant aujourd'hui, ne paraissent à Du Haillan qu'une friperie indigne de l'histoire , laquelle, comme il dit lui-même,- ne doit traiter que les affaires d'État :

a Et combien que les histoires, ou pour mieux dire les « chroniques de France, ayent ci -devant esté escrites par a quelques François et autres, tant en latin qu'en nostre « langue, si est ce que ( sauf l'honneur que nous devons a tous à la mémoire des trépassez qui ont travaillé pour le « public, et faict ce qu'ils ont peu ), il n'y en a encores eu « aucun, pour le moins de ceux desquels nous ayons les « œuvres entre mains, qui l'ait traitée de la façon que je <( la traite , ni qui luy ait donné le lustre qui appartient à « une histoire. Je n'ai pas peu atteindre à la perfection qui et y est requise, mais pour le moins l'ay-je mis en ordre, a auquel les autres n'ont sçeu Éitteindre.Grégoire de Tours, « le moine Aimonius, Hunibauld, Sigibert, Rhegino, Hil- « debrand et autres l'ont escrit en latin, tel qu'il plaisoit « ^ la barbarie de leur temps, aiisquels pour leurs guerres « que plusieurs cruelles nations amenèrent en Gaule , les « bonnes lettres estant esteintes, les bons livres bruslézou « cacljéz, et les sciences enfouyes soubs terre, ils ne peuce rent, ny tyen latinement, ny avec jugement, ny avec la « cognoissance çles bons autheurs, escrire l'origjne ny les « gestes des François. Davantage, pour ce que la pluspart « de ceux-là estaient personnes ecclésiastiques (esquelles

ANTÉRIEURS A MÊZERA1. 323

« seules ee peu de latin qui restoit de ces barbares estait « resserré) et estant esloignées des cours des prhices et de « la communication et intelligence des affaires d'Estat, a ils ont plus escrit des cérémonies et autres choses de a l'Église et de la vie de leurs prélats, qitè du vtoy com- « mencement et accroissement de cest Estât, ou des riégo- « dations, affaires, menées, pratiques, conquestes, entre- « prises et conseils des roys , princes et capitaines. Ceux « qui sont venus après eux et qui ont fait les histoires « dyonisiennesetmartîniennes, celles de Sainct-Germain- « des-Préï, et d'autres qui se trouvent ès-liltfairies parti- « culières et générales, estoient pareillement gens d'église, « et, la pluspart des moynes de Sainct-Denys et de Sainct- « Germain-des-Préz, personnages de bonne et saincte viô « etdebonzèle, mais manquant de jugement, de lacognois- « sance des négotiations et de la grâce du bien dire qui est et néeen nostre France depuis cinquante ans. Il faut excuser or en eux la barbarie de leurs siècles, ausqùels ils estoient « les mieux disans, et louer leur bonne affection et la peine « qu'ils ont prise à escrire ce qu'ils avoient trouvé ès-bou- « quins de leurs devanciers, et ce dont ils avoient advis « par ceux qui manioient les affaires ou qui sortoient des « cours des princes, ou qui leur donnoient des mémoires « de ce qu'ils avoient recueilli 4 . »

Dans ce travail d'innovation , Du Haîllan , comme il arrive presque toujours, n'est pas aussi original qu'il le croit : il suit pas à pas Paul-Émile, dont il prend l'histoire comme un cadre dans lequel il insère , bien ou mal , des fragments de chroniques soit anciennes, soit nouvelles, et des discours d'une longueur démesurée , composés à l'imitation des siens, mais avec une grande infériorité pour

1 Du Haillan , préface aux lecteurs.

le ton et les idées. Par exemple, l'élection de Pharamond donne lieu à une assemblée d'états imaginaires , dans laquelle deux orateurs aussi imaginaires, Charamond et • Quadreck, dissertent en neuf pages in-folio , l'un sur les avantages de la monachie , l'autre sur ceux de l'aristocratie, et entassent tous les lieux communs fournis sur ces deux sujets par les écrivains de tous les siècles. L'auteur attribue à Chlodio une prétendue loi des chevelures, par laquelle, selon lui, il fut ordonné « que de là en avant nul a ne porteroit longue chevelure , qui ne fût du sang des « rois '. » Des morceaux de Paul-Émile évidemment apocryphes, tels que la harangue de Chlothilde à son mari,celle de Karle-Martel et d'Abdelrahman avant la bataille de Poitiers, sont traduits littéralement sans que l'auteur paraisse douter en aucune manière de leur authenticité. Pour le portrait de Charlemagne, comme il ne veut rien enlever à la gloire de ce grand empereur , il joint ensemble ce qu'en dit Nicole Gilles et ce que fournit le texte d'Éginhart. Ce bizarre mélange le jette dans l'embarras à propos de l'énumération des langues que parlait Carie le Grand , et parmi lesquelles sont comptés le français, sa langue naturelle, le flamand et Y allemand. « Il commença « une grammaire en sa langue , et donna aux mois les a noms en icelle , pour ce qu'auparavant les François les a nommoient ou de noms latins ou barbares; et donna le « nom à douze vents, au lieu qu'auparavant il n'y en avoit « que quatre qui eussent nom entre les François 2 . » Du Haillan recule devant la nécessité d'écrire ces noms donnés aux mois et aux vents , car ils sont en pure langue tudesque : wintar-manoth, ostar-manoth , etc., ostroni-

1 Du Haillan, t. I, p. 13.

* Ibid., p. 200.

ANTÉRIEURS A MÊZERAI. 325

winty vestroni , etc.; circonstance qui aurait défrancisé Charlemagne et détruit l'effet de la phrase suivante , textuellement extraite de Nicole Gilles : « Il s'habilloit à la « mode françoise , et toujours portoit une espée ou un « poignard à la garde d'or ou d'argent *. »

L'opinion de Du Haillan sur l'origine des fiefs parait être l'opinion traditionnelle d'un ancien partage de la Gaule entre les aïeux des rois et de la noblesse, partage auquel on controuvait un principe honnête et légitime, et qu'on plaçait au règne de Charlemagne , la tête de l'histoire de France suivant l'opinion vulgaire au moyen âge. On retrouve les mêmes idées dans l'acte d'association des barons de France contre la puissance du clergé en l'année 4247 ; pièce vraiment curieuse, qui nous a été conservée par un chroniqueur anglais , Mathieu Paris 2 . - a Ceux qui luy attribuent ( à Charlemagne) l'institution a des fiefs , disent qu'après avoir ledit Charles purgé la « France de tant de barbares nations qui y habitoient, « achevant ce que son père et son grand-père y avoient a commencé, qui avoient chassé les Gots, Yisigots et Os- « trogots, Vandales, Huns et Sarrasins d'icelle, la France a demeurant déserte et vuide d'habitans, il commença de « donner aux gentilshommes qui Pavoient servy en ses c guerres, à l'un mille arpens de terres, à l'autre deux, o et ainsi aux autres , tant du plus que du moins , à la a charge de redevance de foy et d'hommage, et de cer- « tains autres tels droits qu'il luy plut ordonner à ceux « auxquels il donna ses terres et qu'il appela vassaux 3 . » Malgré le peu de véritable talent qu'on trouve dans l'histoire de Du Haillan, cet ouvrage est remarquable

» Du Haillan, 1. 1, p. 200."

* Voyez Malth. Paris., HisU major Angliœ, t. Il, r» 7î0.

» Du Haillan, t. I,p. 201.

comme le premier de tous où un historien français se soit écarté de la forme narrative en faveur au moyen âge , et ait voulu , suivant son expression encore usitée aujouiv d'hui, substituer V histoire k la chronique. Du Haillan est le père de l'histoire de France, telle que nous l'avons tous lue et apprise : c'est lui qui a produit Mézerai, Daniel, l'abbé Velly et Anquetil; tous ces écrivains, malgré la différence d'époque , suivent la même méthode que lui, ont les mêmes prétentions de sagacité politique et aussi la même impuissance, la même inexactitude, ou, pour mieux dire , la même fausseté dans la représentation des temps et des hommes. En dépit du peu de mérite réel de cette école d'historiens , on ne peut regarder avec indifférence le premier effort qui ait été fait pour donner à la France une histoire complète et sérieuse. L'homme qui tenta cette entreprise avait, comme ses successeurs, moins d'intelligence que de volonté; il manquait de fortes études, d'études spéciales, et son travail, comme ceux de Mézerai et de Velly, fut en quelque sorte improvisé sur une idée; mais cette improvisation dura plusieurs années , pendant lesquelles Du Haillan travailla du moins avec une constance digne d'éloges. Il faut l'entendre lui-même décrire naïvement les fatigues de ce travail et la lutte de la volonté contre les penchants naturels dans un homme qui se croyait plus fait pour les affaires que pour l'étude, et qui, tout en sentant la nécessité de l'application et des veilles, souffrait de cette nécessité, et aspirait à un autre genre de vie que la vie de savant et d'écrivain. Voici comment il s'exprime en dédiant son livre au roi Henri III :

« L'an 1571, après que le feu roy vostre frère , vous « (sire) et la royne vostre mère eustes veu mon œuvre de « Testât et succès des affaires de France imprimé, et les « deux premiers livres de l'histoire de France non impri-

a mez, ains seulement escrits à la main, il pleut audit feu « roy, à la prière que vous et la royne vostre mère lui en « fistes, me commander (et vous aussi , sire, me le cornet mandastes) d'escrire en langage françois l'histoire des « roys de France, vos prédécesseurs, cy-devant assez mal « escrite par nos François, et assez négligemment ou en- « vieusement traictée par les estrangers. Et pour me donci ner moyen et courage d'entreprendre cest œuvre , qui « estoit de longue haleine, comme ceux qui le liront le « pourront bien connoistre, il pleut au feu roy vostre père « me donner Testât d'historiographe de France , et me « promettre beaucoup de bien et d'avancement... Depuis « lors jusques en Tan 4576, qu'il fut premièrement im- « primé, je travailiay nuit et jour à cette histoire, à la « sueur et peine de mon corps, aux dépens de mes années, « au grand travail de mon esprit, à la despense de ma « bourse, au recouvrement des livres/titres, chartes, mé- <x moires, enchartemens, et autres monumens qu'il m'a a convenu avoir pour le bastiment d'un si grand ouvrage, « et ay abandonné mes affaires et les moyens de les ac- « commoder au temps que chacun à ma veue accommode doit les siens... pour me donner tout et du tout à l'acte complissement de cest œuvre , duquel je sortis après « quatre années employées à son bastiment, après plusieurs « années passées en estude, en solitude, et en grand rom- « pement de teste -, après plusieurs veilles et plusieurs «nuits à demy- veillées, et après une grande lecture, « feuillettement, remuement et accord de plusieurs livres a latins, françois et italiens , tant anciens que modernes, « et de plusieurs monumens , papiers , titres , paperasses, « et panchartes feuilletées et tournées. J'y ai eu tant de o peine, Sire, que si, lorsque j'entrepris cest œuvre, j'eusse « sceu ou pensé le travail qu'il y falloit prendre et que j'y

o ai pris, je me fusse excusé envers Vos Majestés, et n'y « eust ny don, ny promesse, ny désir ou espérance d'hon- « neur, de gloire ou d'avantage , qui m'eust pu induire à « l'entreprendre. Mais, quand je me vis embarqué enceste a mer de travail , et des trois , et puis des quatre, cinq, « six, sept, huit, neuf et dix livres de cet ouvrage, je ne « voulus retourner au rivage, ains tiré, ou du devoir, et a quelquesfois du plaisir que je prenois en ceste navigation; il me fallut suivre ma route, poursuivre mon « voyage et aller où le vent de mon entreprise et de vos « commandemens poussoit le vaisseau de mes écrits.... 4 » Quelque énorme que soit la quantité de notions fausses et de préjugés historiques que contient l'ouvrage de Du Haillan, les préjugés que cet auteur abandonnait étaient encore assez nombreux et assez fortement enracinés pour soulever contre lui des accusations et des haines. Il y avait des ignorants qui tenaient aux opinions accréditées, faute d'en avoir jamais lu d'autres, et des hypocrites qui criaient tout haut que, toucher aux traditions de la monarchie, c'était attaquer la monarchie :

« J'ay librement dit plusieurs choses que, devant moy, <* aucun n'avoit voulu ny ozé dire, et que (possible) on « n'avoit sceues; car, tant au dit œuvre de Testât qu'en « cestuy-cy, j'ay impugné plusieurs poincts qui sont de la « commune opinion des hommes; comme la venue de «Pharamond en Gaule; l'institution de la loy salique « qu'on luy attribue; la création des pairs de France attri- « buée à Charlemagne, et autres poincts particuliers, ayant « été si hardi et véritable néanmoins de dire que jamais « Pharamond ne passa le Rhein pour entrer en Gaule, et a qu'il ne fit jamais la loy salique pour exclure les filles

■ Du Haillan , epistre au roy Henri III.

« de la succession de ceste couronne, veu qu'il ne passa « jamais en nostre France. Sur quoy quelques-uns, qui « se meslent de parler de tout et ne sçavent rien , et qui « pensent , de leurs opinions mal fondées, renverser celles a qui sont assises sur le jugement de la raison, ont vouhi « dire que je voulois exterminer les principes de notre « histoire, quand je ne veux attribuer l'institution de ladite « loi à Pharamond. Mais, Sire, ce n'est cela, ains je veux « purger une ancienne erreur, me semblant que la loy ce salique est assez ancienne et approuvée, puisqu'elle a « esté pratiquée comme loy dès l'institution de nos pre- « miers roys, comme vous pourrez plus amplement voir « au commencement du premier livre de ceste histoire, « en la vie de Pharamond, et ne peut, sur cela, mon opi- « nion donner aucun advantage aux estrangers, ny séance daliser les nostres , sinon ceux qui se scandalisent de c( tout, horsmis de ce qu'ils pensent et font. Quelques-uns, ce en ce poinct, en celuy des pairs de France, et en d'au- « très, ont trouvé mauvaise ma liberté de langage, disant « que je fais contre le devoir d'un historien, de vouloir « oster à la France et aux François l'ancienne opinion « qu'elle a eue de la venue de Pharamond en Gaule, de « ladite loy salique faite par luy, et de % l'institution des « pairs de France , et que c'est un crime d'abroger les « choses desquelles l'opinion est invétérée et escrite par a des ignorans qui n'avoient feuilleté les bons livres, et a crue par d'autres ignorans qui n'ont ny le savoir ny « l'entendement de lire ny d'entendre les bons et anciens « auteurs, ains s'amusent à de vieils fatras, aussi mal polis «que leurs esprits 4 .»

1 Du Haillan , epistre au roy Henri III.

g V. PAPYRE MASSON, mort en 4614.

Papyrii Massoni annalium libri qaatnor, qoilras res geste Francoram explicantw, a Clodione ad Francise! I obitnm. (La première édition publiée en 4577, la dernière en 4 Mt.)

Cet ouvrage parait avoir été compose dans le but de donner un échantillon de ce que contenaient de neuf et d'original les sources inédites de Phistoire de France. L'auteur avait lu en manuscrit presque tous les historiens qui furent plus tard imprimés par les soins d'André Duchesne et des savants du xvu e siècle. Vivement frappé du grand jour que cette lecture jetait pour lui sur l'histoire de France, et voulant communiquer son impression à ses contemporains, il fit un choix d'extraits courts, mais nombreux, des chroniques, des diplômes, des lettres originales, des morceaux de poésie qui lui avaient passé sous la main, le tout rangé par ordre chronologique, de manière à présenter sous une face inconnue les principaux événements de chaque règne, à mettre en scène des personnages entièrement nouveaux, ou dont le nom seul avait jusque-là figuré dans l'histoire, et à révéler le véritable caractère des vieilles mœurs et des vieilles institutions nationales. L'opinion vulgaire touchant la loi salique se trouve ainsi réfutée par l'analyse des principales dispositions de cette loi ; les fables des romans sur Charlemagne, par la suite chronologique des évêques de Reims, d'après laquelle il est impossible que Tilpin ou Turpin, mort avant Charlemagne, ait raconté la mort de ce roi. Enfin, le personnage populaire du fameux traître Ganelon est rapproché de son original historique , Pévêque Wenilo , condamné pour trahison sous le règne de Charles le Chauve, et dont la condamnation fut un événement célèbre.

D'après les lettres du pape Grégoire le Grand, Papyre Masson croit pouvoir se défier des accusations portées contre la reine Brunehilde par les chroniqueurs du vu e siècle, et il rejette en partie la violence de leurs attaques sur les suites d'une révolution politique. Le poids des opinions de son temps se fait cependant sentir dans son livre, lorsqu'il ne les a pas trouvées contredites par un texte précis; ainsi, il assimile l'onction de Chlodowig par le saint chrême au sacre des rois de la seconde et de la troisième race, et attribue à Charlemagne la fondation des universités de Paris et de Pavie; il croit que les fleurons analogues aux fleurs de lis qui se rencontrent sur quelques monuments des rois de la première et de la seconde race , sont un signe de l'existence antique des armoiries des rois de France. Son opinion sur l'oriflamme est plus conforme à la saine critique; il reconnaît que c'était la bannière féodale de l'abbaye de Saint- Denis, levée en temps de guerre par les comtes du Yexin français, avoués héréditaires de cette abbaye, et que Louis le Gros , en réunissant à la couronne le comté du Yexin, succéda au droit et aux charges de cet office d'avouerie; que le respect pour les saints martyrs Denis, Rustique et Éleuthère donna dès lors à la bannière de leur église, rouge et semée d'ornements d'or, une célébrité nationale, mais que la bannière de France, aux fleurs de lis sur un fond bleu, en demeura toujours distincte.

On doit à Papyre Masson les premières données historiques sur le caractère et les aventures d'Abailard et d'Hév loïse. Ce qu'il en dit n'a rien de romanesque, et est extrait des documents contemporains. Il est le premier qui ait raconté l'anecdote apocryphe de Philippe-Auguste posant sa couronne sur un autel de bois à la bataille de Bovines; anecdote dont la popularité est encore très-

grande, quoiqu'elle soit doublement absurde, comme contraire au bon sens et aux mœurs du siècle ; voici le texte de Thislorien : « Dum haec apud hostes geruntur, « rex qui ex suis proceribus quosdam suspectos haberet, « ligneam sublimem aram inspectante exercitu excitari «jussit, detractamque capiti suo auream coronam arae « illi imposuit, et conversus ad proceres : Date, inquit, a hoc regium insigne ei , si quis adest, quem Philippo « digniorem existimare potestis : lubens enim illi parebo, « dummodo francici nominis dignitatem hodie tueamur. « Concernant omnes , vivat Philippus et aeternum vivat : c< nos illi fidem fortemque in prselio operam pollicemur *.» La dédicace de ce livre au roi Henri III mérite d'être citée comme unique en son genre; car non-seulement elle est exempte de toute espèce de flatterie, mais de plus, à part la suscription Henrico tertio, Franciœ et Poloniœ régi y Papyrius Massonus, il ne s'y trouve aucune formule qui montre que l'auteur s'adresse au roi. Il y a quelque chose de caractéristique dans ce respect absolu pour le style antique , qui interdisait aux littérateurs latinisants du xvi e siècle le langage de l'étiquette contemporaine. Il y a aussi quelque chose d'honorable pour le siècle dans l'exemple de dignité personnelle que donne cet écrivain qui, dédiant à un roi de France un travail scientifique, ne parle d'autre chose que de la science elle-même , de son état et de ses progrès, au prince dont il sollicite le suffrage.

1 Papyrii Massoni Annales, lib. iv, 4577, p. 298.

§ VI. CLAUDE FAUCHET, mort en 1603.

Les Antiquités et histoires gauloises et françoises, par Claude Fauchet, Parisien t premier président eu la Cour des monnoies. (La première édition publiée en 1579, la dernière en 1641.)

Cet ouvrage est remarquable par un caractère qui le distingue des autres productions savantes ou ingénieuses de la même époque. L'auteur avait l'amour du moyen âge et le désir de rendre la couleur particulière, les mœurs et le langage du vieux temps. De tous ses contemporains, il est presque le seul qui ait apprécié Grégoire de Tours à sa valeur, qui ait senti toute l'importance de cet historien, non-seulement comme faisant connaître une foule de faits et de détails omis par les autres , mais encore à cause de la couleur locale dont sa narration est empreinte :

« Georges Florent Grégoire, évesque de Tours, (est) le « plus ancien autheur qui ayt escrit des roys françois et a de leurs royaumes en Gaule , duquel il faut confesser a (jaçoit qu'on puisse souhaiter plus grande diligence en a luy) que nous tenons les principaux secrets des anti~ a quitez françoises. Ce bon prélat, yssu d'anciens gentils- « hommes gaulois romains , fut natif d'Auvergne. Il estoit « de petite stature, mais de grand courage; et tant estimé a pour sa bonne vie, qu'il en acquit le nom de sainct... « Si ceux qui sont venus depuis luy eussent aussi bien a fait , et recueilly les choses de leur temps , encores au- « rions-nous plus grande cognoissance des faits passez. « Toutefois, tel qu'il est, il le faut appeler père de notre « histoire. Ce qui m'a donné occasion de mettre dans ces « annalles, mot à mot, la pluspart de ce qu'il a escrit, « et l'enclorre parmy ce que j'ay tiré d'autres. Dont j'ay « bien voulu advertir ceux qui me feront cest honneur a que de lire ce que j'ay recueilli , afin qu'ils ne trouvent

a estrange la simplicité de ma narration. D'autant qu'il « m'a semblé (ayant jà fait estât de découvrir les antiq quitez gauloises et françoises) de ne pouvoir mieux les « donner à cognoistre que par les autheurs de ce temps- « là et leurs mesmes parolles.

« Or , tout ainsi que les amples mémoires des choses « remarquables donnent occasion aux écrivains de hausc ser leur style et s'esgayer eh composant, aussi ne peu- « ventVils honnestement le faire sans authorité, ny hazar- « der leur fidélité (quelque sçavants ou éloquents qu'ils c soient), sans tels garans, ce qui aussi (avec ma foi- « blesse ) sera la cause pourquoy ces annales auront peu de € grâce, estant basties d'un simple et commun langage, « tel que mon naturel rond et facile \ »

On s'aperçoit , à la seule lecture de ce passage , que l'auteur avait le sentiment d'une manière d'écrire l'histoire plus vraie et plus naive que ne le comportait le goût de son temps , travaillé d'un côté par l'imitation pédantesque des anciens , et de l'autre par le style cavalier de la conversation de cour. Mais il sentait son impuissance à lutter contre son siècle, et , dans sa modestie, il s'accusait luimême de manquer d'habileté et d'éloquence, d'être «trop « rond pour écrire d'un haut style, trop vieux pour égayer « son livre par un style gaillard s . » Sa conviction dans ses propres idées n'était pas assez ardente pour qu'il se mît entièrement au-dessus de l'opinion , et cependant il exprime sa dissidence dans des termes qui font voir qu'il croyait au fond que la raison- était de son côté. Après avoir extrait de Grégoire de Tours un long morceau, le procès de l'évéque Prœtextatus, qui met en scène , de la

1 Fauchet, Antiquités gauloises et françoises, 4640, t. I, feuillet 147, verso.

2 Fauchet, Origine des Dignités, 1640, avis au lecteur.

manière la plus pittoresque , le haut clergé du vi° siècle, il ajoute :

« Je né fais doute qu'il se trouvera des gens si délicats « que ce long procès leur ennuyera : aymans plustost ouyr « des harangues contraires, telles que quelque meilleur a orateur que moy eust composées sur les mémoires ci* « dessus escrits. Toutefois, je m'assure que ceux qui dé- « sirent cognoistre les mœurs et les façons de faire de nos a anciens François , ne trouveront mauvais que je remet plisse mes livres des propres paroles des autheurs du « temps , qui découvrent beaucoup mieux l'antiquité. a Aussi, tant s'en faut que je m'en repente, que, si je « pouvois représenter les habillements , voire le langage u vulgaire de ce temps-là , je le feroys bien volontiers» « Qui sera la cause pourquoy je me délibère de mettre en « ces antiquitez ou annales la pluspart de ce qu'a dit Gré- « goire, tant que l'honneur et la grâce de l'histoire le a pourront souffrir, d'autant que c'est dans sa fontaine a qu'il faut puiser nos vieilles mœurs et coustumes fran* « çoises, comme chez le plus ancien autheur françois- « gaulois que nous ayons. Que s'il advient que quelquefois « j'adjouste du mien. en cest ouvrage, asseurez-vous que « ce ne sera pas au faict , ains pour l'esclaircir , et me a fondant sur de bien bons mémoires 4 . »

Ce mélange de bon sens, de timidité et d'esprit a conduit Fauchet à faire une histoire de la Gaule et de la France sous les deux premières races, presque entière* ment purgée de fables, où l'on n'a guère à reprendre que quelques complaisances pour des erreurs chéries alors du public 2 ; mais où il y a peu de vie , soit dans la peinture des temps , soit dans le caractère des personnages. Pour

1 Fauchet, Antiquités gauloises et françoises, feuillet 403, recto. 3 Boyaume (Tlvetot, devise de la maison de Montmorency,

sentir le mérite d'un pareil livre, il fallait être sérieux et réfléchi, surtout pouvoir comparer le travail de Fauchet avec ceux des contemporains; quelques personnes en furent capables, mais le public trouva l'ouvrage ennuyeux. On ne sentait pas encore ce que les faits réels ont de piquant et de poétique, et l'on était choqué de voir l'armée de Charlemagne défaite, et Roland tué, non plus par cent mille Sarrasins, mais, comme s'exprime Fauchet, par les Basques et les Bandauliers des Pyrénées. Et si Ferragut, Buligan , Marsille et les autres héros du faux Turpin commençaient à être un peu usés, on demandait que les événements qu'ils avaient servi à grandir pour l'imagination populaire fussent au moins relevés par la rhétorique et l'emphase du style, par de grands discours, de belles sentences et des portraits dessinés avec art. On ne pouvait savoir aucun gré à Fauchet d'une première lueur d'esprit philosophique qui lui fait donner à l'empereur Julien les titres de bon et sage prince , et distinguer dans les accusations des auteurs du v* siècle, contre Stilicon, ce qui appartient à la susceptibilité chrétienne et aux préjugés des historiens contre un homme dont le fils était supposé fauteur zélé du paganisme. Fauchet revient souvent, dans l'histoire du démembrement de l'empire romain, sur l'injustice des haines religieuses, sur l'acharnement des sectes dissidentes les unes contre les autres, et sur les faux jugements que l'esprit de parti introduit dans l'histoire. Troublé dans sa vie paisible par les guerres civiles , arraché par elles à ses études et à son repos, il avait senti son amour pour le passé redoubler à la vue des malheurs présents. « Si quelqu'un, dit-il, desgousté de ces rences oria gines et faicts anciens, à son gré moins plaisans, dési- « roit tout aussi tost rencontrer les choses nouvellement « passées, je luy responds que je les ay en horreur, et que

« tout expressément je m'en destourne, content de rea présenter celles de nos vaillans et loyaux prédécesseurs, « franc de toute passion de faveur ou de haine dont je « n'ay aucune achoison 1 . »

Le livre même de Fauchet s'était ressenti du désordre des guerres civiles. L'auteur avait perdu son manuscrit le plus complet, et il fut obligé de laisser dans l'imprimé des lacunes que sa mémoire ne pouvait remplir. Ce qu'il dit à cet égard dans sa préface mérite d'être cité comme trait du caractère de l'homme et de l'époque.

« Ces antiquitez se sentent du mauvais tems, ayans esté « aussi mal menées par la guerre que moy-même , c*esta à-dire transportées en divers endroicts, perdues, des- « chirées, bruslées en partie, voire prisonnières et mises à ce rançon ; tellement que n'ayant peu les racheter, estans «t transportées hors le royaume , elles sont demourées « en la main de ceux qui en ont cuidé faire profit, sans « que je les aye peu recouvrer, mais seulement racoustrer, « sur ce que j'en avois retenu. C'est pourquoi, lecteur, a tu trouveras tant de blanc, n'ayant peu avec la mémoire « remplir ce qui défailloit en ma copie ; avec ce qu'à mon « retour à Paris, j'ai trouvé ma librairie dissipée, et en « laquelle estoient mes originaux et plus de deux mille «volumes de toutes sortes, principalement d'histoires « escrites à la main en très-bon nombre. Toutesfois, ce a qui deffaut es dits blancs ne rompt point tellement le « narré , que les moyennement sçavans en l'histoire ne a les puissent remplir, s'ils ont quantité de livres; ce que a je prie faire quelqu'un pour moy , s'il advient que je « meure avant que d'y satisfaire; car, veu mon aage, il « est temps de songer à partir , et avant qu'estre surpris,

1 Fauchet, Antiquités gauloises et franchises, avant-propos, feuillet 1, Terso.

a d'amasser ce que je veux laisser pour l'usage de la a postérité *• »

§ VU. DU TILLET, mort en 4570.

Recueil des roys de France, leur couronne et maison , ensemble le rang des grands de France, par Jean du Tiilet. (La première édition publiée en 1577, la dernière en 4648.)

Jean du Tiilet, greffier au parlement, joignait à une grande variété de connaissances beaucoup de justesse d'esprit et une assez grande fermeté de critique. Outre les langues anciennes, il parait qu'il avait étudié les modernes, et en particulier l'allemand. Frappé de l'absurdité des opinions qui attribuaient aux Franks une autre origine qu'une origine germanique , il insiste nettement sur ce point de l'histoire, et cherche dans la langue tudesque l'explication des noms de rois qu'il restitue. Quoique cette restitution ne soit. pas toujours heureuse, elle est le signe de ce besoin de vérité locale trop peu senti autrefois , et qui, de nos jours, s'est réveillé avec tant d'énergie. Les passages suivants méritent d'être cités comme preuves du bon sens de l'auteur :

« Ceux qui ont escrit les François avoir esté d'origine « vrays Germains , les ont plus honorez que ceux qui les « ont estimez estre venus des Troyens, puisque l'honneur c< n'est deu qu'à la vertu. Car n'y a eu nation qui moins « ait souffert de corruption en ses bonnes meurs , et qui « si fortement et longuement ait conservé sa liberté par « armes que la germanique, laquelle encores aujourd'huy ce seroit la mieux maintenue, si elle étoit unie 2 . »

« Les François et Françoises n'avoient anciennement «que, chacun ou chacune, un nom de leur langue vul-

1 Fauehet, Antiquités gauloises et françoises, i'autheur au lecteur.

2 Du Tiilet, Recueil des roys de France, etc., 4580, p. 4.

« gaire et signiflance propre à leur charge ou souhait hon- « norable. Les dits Rhénan et Altbamer en interprètent « aucuns, comme Pharamond, Childebert, Lothaire, Daa gobert, Chilperic, Grimoald, Philibert, Ansigise, Bera trade, Gertrude , Adeltrude, Rotrude , Hermintrude, € Plectrude, et autres plusieurs. Et parce qu'ils ne sont a plus en usage, il suffira déclarer deux de Loys et Char- « les, communs à la troisième lignée régnante. Luitwich, 4 par corruption de langue converti en Clodovée , puis « Clovis et Loijs , signifie homme d'excellente valeur au a peuple; Luit est peuple, wich, homme excellent: « Karle, par ladite corruption adoUcy en Charles , signifie «t magnanime et généreux 1 . »<

a Mérovée, ou plus proprement Merwich, mot composé « de mer, c'est-à-dire préfect ou préposé, et wich, homme « excellent, qui est, homme excellent préposé, régna tant «t en la Germanie que en la Gaule, de laquelle il ne peut « estre chassé par les Romains , comme avoient esté ses « prédécesseurs, parce que leur empire estoit si affoibly en « Italie , Espagne et Gaule , par diverses nations belli- « queuses et germaniques , que Ethie , lieutenant-général « dudit empire, fut contraint pour résister à Attila, roi des a Hunnes, appeler à son secours les François, Bourguia gnons et Visigots 2 ... »

a Clodovée, ou Clovis et Loys, premier de ce nom, esa pousa à Soissons Clotilde , fille de Chilpéric , frère de a Gundebauld, roi de Bourgogne, chrestienne de religion, a sur promesse de Py laisser vivre... 8 . »

« Thierry, roi de Metz , ou Ostric, depuis, par corrupa tion de langage, dite Âustrasie *

« Lodomire ou Clodomire, ou proprement Luitmeier,

1 Du Tillet, Recueil des roya de France, 1850, p. 9 et 10. 3 Ibid., p. 14 et 45. - » Ibid., p. 16. - * Ibid., p. 47.

« qui signifie préposé au peuple, roi d'Orléans, fils de Cloa vis I", espousa Gundioche, de laquelle il eut trois fils, <r Thibault, Guntaire et Cloauld... 1 »

a Dagoberty ou plus proprement Deganbert, eut deux « femmes... *. »

Cette tentative de restitution et d'interprétation des noms propres appartenant à l'idiome tudesque est la partie la plus originale du travail archéologique de du Tillet. Pour le fond de l'histoire et les développements du récit il n'a pas l'ampleur de Fauchet ni sa précoce intelligence des mœurs et des caractères. Il accorde bien plus de choses que lui aux préjugés traditionnels et à l'opinion populaire. Il cherche à corroborer de preuves scientifiques la croyance à l'antiquité primordiale des fleurs de lis, comme insigne de la royauté gallo-franke. Il proclame l'existence soit réelle, soit hypothétique , de ce genre d'ornements sur des effigies royales de la deuxième et de la première race, fait absolument sans valeur quand bien même il n'y aurait aucune méprise à cet égard.

Le fleuron à trois feuilles , faussement, mais anciennement nommé fleur de lis 8 , et qui représente plutôt une espèce de trèfle, fut, depuis les temps de la chute de l'empire romain, la décoration la plus habituelle des diadèmes royaux, même de ceux des empereurs de Constantinople. On le trouve indifféremment et au hasard sur les couronnes des rois de la première , de la deuxième et de la troisième race. A force de paraître à la couronne royale, ce fleuron devint dans la suite des siècles, et par l'effet de Thabitude, le signe de la royauté ; comme tel il fut placé d'une manière invariable sur l'écu de France, quand les armoiries devinrent héréditaires. C'est alors qu'il fut doublé

• Dulillet, Recueil des roys de France, 1850, p. «8. — * Ibid. 3 Ducange, Glossaire, vo Lilium.

en quelque sorte, et reçut, comme complément, l'addition d'une partie inférieure , mais dans de plus petites dimensions. Il est impossible de dire avec exactitude sous quel règne cela arriva : il n'y a de date positive que pour l'époque où les fleurs de lis, jusque-là semées à profusion dans le champ de l'écusson royal , furent réduites au nombre de trois.

§ VIII. ETIENNE PASQUIER, mort en 4645.

Les Recherches de la France d'Etienne Pasquier, conseiller et avocat-général dn roi en la chambre des comptes de Paris. (La première édition fat publiée en 4560, la dernière en 1723.)

Cet ouvrage est le premier dans lequel on rencontre quelque chose de ce que plus tard on a appelé la philosophie de l'histoire. L'auteur, élève de l'école historique fondée par les Italiens, et grand admirateur de Paul-Émile, ne se borne pas, comme Du Haillan, à rechercher le nœud des intrigues politiques, à analyser des événements selon la méthode de Machiavel; il cherche à tirer de l'histoire des résultats moraux, et surtout à interpréter les faits d'une manière neuve, à leur donner un sens plus général, plus favorable à la liberté de l'esprit humain. C'est dans ce but qu'il passe en revue d'une manière assez désordonnée toutes les parties de l'histoire de France , événements, personnages, institutions, mœurs, coutumes, langage ; il passe tout en revue, et sous sa plume tout prend un nouvel air de vie. Etienne Pasquier est plus remarquable par l'abondance que par la précision de ses idées; sa critique est quelquefois subtile au lieu d'être juste; mais son livre a dû fortement remuer l'esprit de ses contemporains : c'est le seul livre d'érudition écrit au xvi 6 siècle qu'on puisse parcourir sans ennui : et il a été réimprimé jusque dans le siècle dernier.

L'effet de ce livre remarquable à tant d'égards est plutôt de faire penser le lecteur que de lui donner une représentation vraie des hommes et des choses d'autrefois. Dans les récits qu'il entremêle à ses dissertations, l'auteur donne presque toujours aux détails historiques la tournure et le style de son temps ; il veut être amusant et facile à comprendre; il y réussit, mais aussi il réussit à travestir en rois, en gentilshommes et en dames du xvi* siècle les personnages du vi e . Ce défaut est sensible dans le morceau où il expose la vie et le caractère de Frédégonde et de Brunchilde. Un autre de ces défauts est la manie argumentative qui porte dans l'histoire quelque chose de la subtilité scolastique. L'envie de lier fortement les faits les uns aux autres dans un temps où l'on avait encore peu d'habitude de généraliser en matière historique, conduit l'auteur à des rapprochements forcés et arbitraires, dont la fausseté lui échappe entièrement. Prenant au sérieux quelques indications généalogiques tout à fait suspectes, il fait de l'avènement de la seconde race une restauration de la famille de Chlodio contre celle de Merowig. Voici le passage, qui peut donner en même temps un échantillon de sa manière de raconter.

« Clodion, deuxiesme roy des François, mourant, laissa « trois petits princes, ses enfans , Ranchaire f Renaut et « Aulbert, sous la conduite de la royne leur mère ; et, coït gnoissant la foiblesse du sexe de la mère et du bas âge « de ses enfans, il leur ordonna pour gouverneur Mérovée, « sien parent, grand capitaine, lequel prenant ceste occa- « sion à son avantage, se fit proclamer roy des François. « De manière que la pauvre princesse fut contrainte de se « blottir avec ses enfans dedans quelques villes du Paysce Bas conquises par le feu roy son mari, où ils prindrent « le nom et le titre de roys de Cambrésy, Tournay et Co-

ANTÉRIEURS A MÉZERAL 343

a logne , mais au petit pied. Tiltre qui ne leur fut envié « par Mérovée, comme celuy qui, pour avoir les forces en « main, aspiroit à plus hauts desseins, se promettant de « s'habituer avec les siens à bonnes enseignes dedans le ce pays de la Gaule, comme il fit... *. »

« Il falloit que nostre Glovis, auquel les mains démange geoient, eust des prétextes coulourés pour attaquer les « princes de ces nations. Ces prétextes lui manquoient, ce hormis contre ceux qui estoient les moindres en puisce sance, je veux dire les princes issus de Clodion. Nos « anciens évesques , abbez et religieux qui prindrent la ce charge de nostre histoire, nous représentent Glovis pour ce un prince accomply de toutes les pièces qu'on pouvoit ce désirer en un grand guerrier : chose très-vraye. Ils y ce adjoutent une grande dévotion, dont je douterois, n'esce toit que je ferois conscience de desmentir la vénérable ce ancienneté. Bien diray-je (et je supplie le lecteur de le ce prendre en bonne part) que dedans sa religion il y avoit «beaucoup du sage mondain et de l'homme d'estat, ce comme ses effects nous en portèrent tesmoignage... *. »

ce La postérité de Glovis venant par succession de temps ce à forligner, les uns par la foiblesse de leurs sens , les ce autres par la foiblesse de leurs ans, les maires du palais a ayant peu à peu empiété Tauthorité royale, pendant que ce nos roys, parleur fétardise, se blotissoient en leurs serce rails, pour donner lieu à leurs voluptez, Dieu voulut que ce la mairrie , après avoir changé de diverses mains aux ce despens du sang d' uns et autres, aboutît finalement en ce Pépin, rejeton de la fille de Clodion; et voicy comment, ce Le troisiesme des enfans de Clodion, nommé Aubert, ce eut un fils du nom de Waspert, duquel nasquit Ause-

1 Recherches de la France, liv. v, OEuvres de Pasquier, 1723, 1. 1, col. 433. 3 IbKU cel. 434 et 435.

3ii NOTES SUR LES HISTORIENS

a bert, seigneur en partie de la Mosellanne, lequel, voyant « de quelle façon ses cousins esloient mal-menez par « Clovis, pour eschever ce coup, s'enfuit à Rome, où, « estant recogneu pour prince du sang des François, fut, a par le roy Theodoric, fait sénateur de Rome.

h La fureur des meurtres esteinte par la mort de Clovis, a ce pauvre prince fugitif trouva moyen d'estre réintégré « en ses biens $ et lors, quittant la qualité de roy, cause de « la mine des siens, se contenta de celle de sénateur ro- « main , qu'il continua jusques au dernier sousph* de sa a vie. Cestuy fut père d'Arnoul, grand personnage au pays a d'Austrasie, tant en bonnes mœurs que doctrines, pré- « cepteur du roy Dagobert pendant son bas aagc, et depuis a maire de son palais; et, sa femme estant décédée , fut, « pour sa preud'hommie et saincteté , fait évesque de « Metz. C'est celuy dont la postérité a canonizé la méa moire , et en l'honneur duquel fut fondée l'abbaye de « Sainet-Arnoul, dedans la ville de Metz. De son mariage «nasquit Ansegise, qui espousa Becca, fille unique de « Pépin le Vieux , grand seigneur dedans le pays d'Ausct trasie. Tous ces seigneurs, selon les occasions et ren- « contres, furent ores maires du palais d'Austrasic, où ils « avoient pris leur naissance , ores de la Weslrie, que « nous appelons la France : ores de l'un et de l'autre « royaume. D'Ansegise et Becca naquit Pespin le Gros, « prince sage et de valeur, qui, après avoir couru diverses « fortunes, fut enfin maire des deux royaumes, au gré et « contentement de tous les peuples... *. »

Le goût d'Etienne Pasquier pour les explications subtiles lui fait quelquefois préférer de fausses étymologies aux véritables, qu'il rejette quand il les trouve trop naturelles.

• Recherches de la France, Ht. t, Œuvres de Pasquier, 1. 1 , col. 436.

C'est ainsi qu'il voit dans le mot Languedoc une corruption de ceux-ci : langue de Goths. a Je ne fais aucun a doute que le païs de Languedoc n'ait esté dit par une « transposition et altération de parole quasi langue de « Got : encore que je sçache bien que l'erreur commune (< soit telle que l'on estime que ce pays soit ainsi nommé a de cette diction oc, qui signifie entre eux ouy, pour laa quelle cause quelques ignorans divisèrent autrefois la « France en langue d'oc et langue d'o%, comme voulant « dire que les uns prononcent oc , les autres ouy. Mais c< c'est chose grandement ridicule d'estimer que, par ces « deux distinctions affirmatives, l'on ait voulu diviser toute « cette France... '. »

Où Pasquier se montre surtout neuf et original, c'est dans les jugements qu'il porte sur l'origine, la nature et les effets des institutions de son temps, telles que le parlement, la pairie, les états généraux , l'université, etc. Ses chapitres sur l'établissement du pouvoir temporel des papes et sur leurs querelles avec les rois sont le premier fonds sur lequel ont travaillé ceux qui ont traité après lui l'histoire de l'Église du point de vue philosophique. Il est le premier écrivain qui ait osé envisager avec impartialité l'événement des croisades, et porter sur elles un jugement différent de celui que portait l'Église. Voici ce jugement que nous trouvons peu hardi auprès de ceux du xvm« siècle, maïs qui , pour le xvi% avait atteint les dernières limites de la témérité :

« Je trouve que nous fismes six voyages notables, tant c< pour aller conquérir que conserver la terre saincte lors- « que nous Peusmes conquise : le premier sous le règne a de Philippes premier, le second sous Louys-le-Jeune, le

» Recherches de la France, liv. v, OEuvres de Pasquier, 1. 1 , col. 37.

a tiers sous Philippes second, dict le Conquérant, le quart a par Baudouin, comte de Flandres, les cinq et sixiesme « par sainct Louys. Je supplie tout homme qui me fera cet « honneur de me lire, vouloir suspendre son jugement « jusques à la fin du chapitre, parce que je me suis icy * misen bute une opinion du tout contraire à la commune. a Car qui est celuy qui ne célèbre ces voyages, sur toutes t les autres entreprises , comme faicts en l'honneur de « Dieu et de son Église? Et quant à moy,s'il m'estoit per- « mis de juger, je dirois volontiers (toutesfois sous la cor» « rection et censure des plus sages ) que ceux qui les enor treprindrent à dessein y gaignèrent , et la pluspart des « autres qui s'y acheminèrent par dévotion y perdirent a Je seray encore plus hardi , et diray que ces voyages « ont causé presque la ruine de nostre Église, tant en tema porel que spirituel. J'appelle user par dessein, ceux qui « trouvèrent bons ces voyages, mais les laissèrent exploiter « par autres , ou bien y allèrent tant seulement par cona tenance 1 . »

« Mais d'où peut procéder qu'une si bonne et saincte « plante ait rapporté des fruits si fascheux ? Je n'ay pas « entrepris de vous en rendre raison, ainsde vous raconter a Thistoire; et néantmoins Je vous diray avec toute huer milité ces deux mots, suppliant tout bon et fidèle chres- « tien les vouloir prendre de bonne part, à la charge, si « mon opinion n'est bonne , de la réduire à la meilleure. « Je ne me puis persuader qu'il faille advancer nostre re- « ligion par les armes 2 . »

1 Recherches de la France, 11 v. yi, OEuvres de Pasquier, t I, col. OIS. » Ibid., col. 648.

§ IX. FRANÇOIS HOTMAN, mort en I5tf>.

FranectaeiHetomani, Parisini jaritconaulti, Franco GalUa, sife tractâtes isagogicos de regimine regain Galliae et de jure soccessionis, libellas «ta tam veieris reipoblica? gallic» tnm , deinde a Francis occupât» describens. ( La première édition paWiée en W4, la dernière en l«65.)

François Hotman, savant jurisconsulte, est l'un des hommes qui songèrent à tirer parti des troubles du xvi siècle pour établir en France des institutions libérales et fonder un système de garanties politiques» Ses principes sont énoncés d'une manière claire dans le passage suivant :

a Nam quemadmodum ex Frossardo, Monstreletto, Gua* aguino, Cominio, Gillio, et aliis historicis omnibus coa gnosci licet , nibilo propè minor in Capevingiorum « familià , quàm in superioribus duabus publici concilii a auctoritas fuit : valuitque apud illos prœceptum illud, a tam sœpô et tam validé, numquàm tamen satis comme-* « moratum : sains populi supremalex esto ; neque ullum a tamtyrannicumdominatum unquam post homines natos « fuisse arbitrer, praeter unum Turcicum, in quo cives pro a pecudibus non pro hominibus haberentur. Neque satis q eorum hominum imperitiam admirari possum qui cùm « primoribus labris jus civile dégustassent , et in libris a nostris legissent , latâ lege regift populum imperatori a omne suum imperium et potestatem concessisse : con« a tinuô liberam quamdam et infinitara regum potestatem « commenti sunt, quam absolutam barbaro et inepto noa mine appellant. Quasi vero non etiam romani reges rei- « publicae curam (utPomponius, jurisconsultus loquitur) « per curiata comita expedirent : aut, si liberam imperaa tores romani potestatem habuerunt, continué verum sit, « regibus omnibus eamdem à populo potestatem tributam

« esse. Neque enim ex uno particulari rectè de universis « concluditur : et hâc aetate longé dissimillimam esse « regum Polonise, Daniœ, Sueciae, Hispaniae rationem , a nemo nisi rerum omnium imperitus ignorât. Regjbus a Germanorum (inquit Tacitus) non est infinita aut libéra « potestas. Rex Angliae (inquit libro quarto Gominaeus) « tributa exîgendi nullam habet sine ordinum et statuum « consensu potestatem. Quod idem de cœteris omnibus a affirmât libro quinto, capite decimo octavo*. »

Pour donner de l'autorité à ses idées théoriques, il composa, sous le titre de Franco-Gallia (la Gaule franke), un exposé de la constitution de la monarchie française à ses différentes époques , et il essaya de montrer que la souveraineté avait appartenu, dans tous les temps, à un grand conseil national , maître d'élire et de déposer les rois. Dans le tableau qu'il présente des pouvoirs et de la constitution de ce grand conseil, il rapproche et confond ensemble les états généraux des Valois, les cours de la troisième race, les assemblées ecclésiastiques ou politiques de la seconde, les revues militaires et les plaids de la première, et enfin les assemblées germaniques, telles que Tacite les décrit. Il forme ainsi une espèce d'idéal , faux en lui-même , mais capable de séduire et de convaincre, grâce aux nombreuses citations de texte sur lesquelles l'auteur se fonde. Voici les titres des principaux, chapitres :

« Regnum Franco-Galliœutrùm hereditate an suffragiis « differetur , et de regum creandorum more.

« De sacro-sanctâ publici concilii auctoritate, et quibus <c de rébus in eo ageretur. » ( Sur ces deux points l'auteur s'appuie principalement des exemples de la seconde race.)

1 Franco-Gallia, p. 198-201.

ANTÉRIEURS A MÉZERAL 340

« Utrùm Pipinus papae an franco-gallici concilii aucloa ritate rex factus fuerit.

« De continuatâ sacro-saneti concilii auctoritate $ub a Carlovingiorum regno.

« De continuatâ concilii publici auctoritate in Capevin- « giorum familiâ.

« De publici concilii auctoritate in maximis religionis a negotiis. »

Cet ouvrage a les mêmes défauts que l'ouvrage de l'abbé de Mably , dont il est en quelque sorte l'ébauche ; mais il faut remarquer qu'il y a deux siècles d'intervalle entre les deux écrivains , et que d'ailleurs , sous le rapport de la véritable érudition, l'avantage demeure à celui qui est du seizième.

§ X. NICOLAS VIGNIER, mort en 1596.

Sommaire de l'Histoire des Français, recueillie des plas certains acteurs de l'ancienneté, et dirigée selon le vrai ordre des temps, en quatre livres, extraits de lt bibliothèque historiale de Nicolas Vignier de Bar-snr-Seine, docteur en médecine, avec un traité de l'origine, état et demeure des anciens Français. (La première édition publiée en 1579, la dernière en 4588.)

Cet ouvrage est composé sur les sources avec bon sens, mais sans imagination et sans talent de raconter. L'auteur a fait précéder son histoire de la monarchie franke d'une histoire complète du démembrement de l'empire romain. Cette partie de son livre est la plus remarquable; le reste est assez exact, mais décousu et fatigant. Nicolas Vignier avait habité l'Allemagne et lu avec attention les ouvrages des savants de ce pays, ce qui donne à ses vues sur les origines plus d'assurance et de netteté, et le garantit du prestige qu'exerçaient en général sur les Français les fausses opinions et les hypothèses qui flattaient la vanité nationale. Il se prononce avec plus de fermeté qu'aucun écrivain de son époque contre les fables du faux Turpin.

On peut reprocher à Vignier de grandes inexactitudes pour ce qui regarde la couleur locale; il n'a aucune vérité dans le style, et manque de talent pour se figurer les temps anciens tels qu'ils étaient , et pour les bien distinguer des temps modernes. Sa répugnance à croire que la Gaule franke n'ait pas toujours formé un seul royaume, et que l'ordre monarchique ait été ainsi troublé y lui fait imaginer une prétendue hiérarchie entre les fils des rois mérovingiens. Cette opinion, quelque absurde qu'elle soit, a souvent été reproduite.

§ XI. FRANÇOIS DE BELLEFOKEST, mert en 45M.

Les Grandes Annales et Histoire générale de France , dès la venue des Français dans les Gaules, jusque vers la fin du règne de Charles IX, avec les portraits de nos rois, contenant la conquête d'iceux Français, du pays des Gaulois, les courses de plusieurs nations étrangères en icelui, la suite des familles du sang royal et l'ordre de l'état français, les maisons de ce royaume, l'établissement des officiers de la couronne, et tout ce qui concerne le gouvernement de la monarchie, soit pour la paix, soit pour la guerre, suivant les pancartes anciennes, les lois du pays et la foi des vieux exemplaires, recueillis et mis en ordre par François de Belleforest, annaliste du roi, (La première édition publiée en 4579, la dernière en 1631 ,)

Le principal but de cet ouvrage f comme l'annonce l'auteur lui-même, était de démontrer, contre une opinion alors assez répandue, que la monarchie française avait de tout temps été héréditaire. Cette intention donne à l'ouvrage le caractère d'un volumineux pamphlet, et la narration est souvent interrompue par des sorties contre les partisans de l'élection, à la tête desquels se trouvait le célèbre jurisconsulte François Hotman.

« Si Pharamond a esté estably roy par élection , et qu'il « ne soit loisible de passer oultre que suivant la première « forme observée en créant un roy, vous verrez quelle « conséquence on veut tirer de là; et qu'avec préjudice « des roys et princes du sang ces élections sont mention-

« nées , et la puissance de Testât donnée au peuple pour « abatre et la royale majesté et la succession de si longce temps observée en la maison de France. Et pour ce que a de nostre temps , et naguères , il y a eu un homme « docte , véritablement autant qu'autre de sa robe , et « surtout en la science de laquelle il fait profession, qui « est la jurisprudence , lequel , pour ne sçay quelle occaasion, s'affectionnant mal à ses roys, et despouillant « celle révérence et amitié que les Franc-Gaulois portent « à leurs princes, s'est aussi acharné sur l'élection, et a a voulu accabler la puissance des roys sous la force de la « volonté effrénée d'un peuple; et, pour ce faire, a eu « recours aux premiers établissements des roys en France « et sur les François; et, par ce moyen, a tasché de « rendre ce royaume électif, tout ainsi ou qu'un duc à « Venise, ou que l'empereur en Allemagne... *. »

Sous le rapport historique, cet ouvrage offre plusieurs points remarquables. L'auteur, qui avait d'abord travaillé d'après Nicole Gilles , dont il avait revu et augmenté la chronique, qui ensuite avait étudié, quoique à la hâte, les documents originaux , montre , dans sa manière de considérer les fables en crédit, un singulier mélange de hardiesse et de timidité. Il rejette positivement, dût-il encourir la défaveur du public, la descendance troyenne; mais quand il arrive aux gestes de Charlemagne, il ne peut se résoudre à renoncer entièrement aux récits populaires de l'expédition en Espagne , et de la fameuse défaite de Roncevaux. Pour accommoder ce récit avec celui d'Éginhart, il compte gravement deux expéditions et deux batailles de Roncevaux, l'une de peu d'importance, au commencement du règne, l'autre à la fin, livrée

1 Grandes Annales et Histoire générale de France, 1. 1, f. \, recto.

contre les Maures et les chrétiens d'Espagne, réunis dans

la même cause*

« Entre nous, qui portons le tiltre masle de France, « baults à la main et belliqueux , encore s'est venue loger a ceste délicate courtisane fable, et nous a tellement cha- « touillé les oreilles, que, nous plaisans au nom des «Hector, Paris et autres tels images phrygiens, nous « avons creu aussi que les François, Cymbres ou Sicarn- « briens , estoient descenduz de la race et sang troyen , et a issuz du milieu de l'Asie. Je sçay bien que plusieurs « trouveront et nouveau et estrange que je tasche d'obs- « curcir la mémoire de ceux qu'ils tiennent pour leurs « pères et majeurs, et que mes écrits rejettent du tout ce « qu'ont dict de si avantageux pour les Troyens, et que je « leur oste la gloire d'estre les ayeulx de tant de peuples a qui sont à présent en Europe , lesquels tous se disent a enfants et semence des reliques de Troye, pillée, rasée a et destruicte; mais, d'autre part, je me deffens par ce « trait que, descrivant l'histoire, je ne peux recevoir que « les choses vrayes pour la fonder , fortifier et maintenir a en son estre; et , voyant que nulle preuve valable se « nous représente pour porter et deffendre la cause des « Troyens, en tant qu'on les dit pères des François; je « prieray aussi chacun , qu'abondant en son sens , il me a veuille escouter patiemment , et voir les raisons avec « lesquelles je confirme mon dire... 1 , d

Après avoir fait acte de complaisance pour les nombreux partisans du poétique et fabuleux récit de la mort de Roland et d'Olivier , Belleforest se déclare hautement contre le prétendu voyage de Charlemagne en Galice. Quant au portrait de ce roi , il y applique les mêmes

1 Grandes Annales et Histoire générale de France, considération* sur l'origine des Français, avant-propos, f. I, recio.

règles de critique, réduisant la largeur de son visage et la longueur de sa barbe à un demi-pied au lieu d'un pied, lui faisant rompre deux fers à cheval au lieu de six, et manger à son repas, au lieu d'un quartier de mouton et deux volailles , un quartier de mouton ou deux volailles. Cette histoire , placée pour ainsi dire sur la limite commune de la fable et de la vérité , présente une opinion qui a joué un grand rôle durant le xvn e siècle; c'est celle de la descendance gauloise des Franks , dont l'entrée en Gaule n'aurait été qu'un retour dans leur ancienne patrie.

Un autre aperçu moins célèbre et fort mal débrouillé par l'auteur, mais dont le fond a plus de réalité, est l'idée que Pavénement de la troisième race est la fin du règne des Germains , et que Hugues Capet doit porter le titre de premier roi d'entre les Gaulois sur la Gaule française*.

« Au reste, ne faut tant justifier les matières et excuser « le fait de Hue Capet , qu'on ne voye bien que Pusurpa- « tion n'y aye quelque place , mais telle qui estoit guidée par la providence divine, laquelle vouloit rendre aux « Gaulois naturels la police et authorité de leur pays, et « Poster aux Alemands et François estrangers, qui, jusce qu'à ce temps , l'avoient usurpée. Car je suis encore a logé là , et le seray toute ma vie , que Capet et ses de- « vanciers ne furent jamais autres que Gaulois et issus du «pays, où depuis ils commandèrent sous le tillre de a comtes; et de cecy bien que j'ay rendu quelques raia sons, si faut-il qu'encore j'en allègue d'autres aussi « vrayes et solides que celles de ceux qui les font Saxons « sont foibles et esloignées de la vérité a . »

Du reste, une chose louable et qui a disparu de l'his-

1 Grandes Annales et Histoire générale de France, 1. 1 , f. 364, recto. 3 Ibid., f. 362, recto.

toire après le xyi* siècle, où l'érudition était populaire, c'est l'intention d'approprier convenablement les dénominations géographiques. Belleforest, jusqu'à la troisième race , ne dit pas roi de France, mais roi de la Gaule, et il nomme les habitants Francs~Gaulois, mot assez mal composé pour la grammaire , mais plus exact que celui de Français, qui a prévalu depuis. Il tente aussi de restituer l'orthographe des noms germaniques; il écrit Ostrogoths et Westrogoths, et cherche à donner, d'après la langue tudesque , l'explication de plusieurs noms propres. D y réussit assez mal, mais ces tentatives indiquent du moins un certain sentiment de la réalité historique.

§ XII. JEAN DE SERRES, mort en 1598.

Le véritable Inventaire de l'histoire de France , par Jean de Serres, historiographe de France. (La première édition publiée en 4597» la dernière en 1660.)

Cet ouvrage est de la dernière médiocrité ; il n'y a ni nouveauté dans le plan, ni talent dans l'exécution. La préface, qui, chez presque tous nos historiens, présente au moins quelque idée, soit critique, soit théorique, en est absolument dépourvue. Je n'y trouve à remarquer que l'observation qui termine la phrase suivante : « «François! c'est à vous à qui s'adresse votre histoire, « comme à ceux qui avez le principal intérêt à Testât de «vostre mère, bien que les estrangers ne la peuvent « qu'admirer. Mais quoy , nos ancestres ont veu toutes « ces choses montrées ici comme en passant , et repré- « sentées en particulier au discours que je vous offre maince tenant. Mais, je vous prie, qu'avons-nous veu de nos « propres yeux depuis longtemps en çà? Avons-nous eu « moins de mal qu'eux , ni expérimenté moindres re- « mèdes? Quels ont esté nos troubles? et à quel point nous

ANTÉRIEURS A MÉ.ZERAI. 355

a avoient-ils amenez ces années passées? Par la con- « férence de l'histoire de nos ancestres avec la nostre, « la nostre nous sert de commentaire pour la bien en- « tendre... 1 » »

C'est une chose profondément vraie, et le meilleur commentaire pour l'histoire du passé se trouve dans les révolutions contemporaines. Après de longues années de troubles politiques , les esprits doivent être mieux disposés à comprendre la série de mouvements et de crises dont se compose la vie des sociétés. Nous le sentons aujourd'hui , et il semblait qu'un homme capable de faire cette remarque vers le commencement du xvn e siècle eût dû porter dans l'histoire un nouveau degré de lumière. Au contraire, l'auteur retombe sous le poids des fables populaires qu'on avait déjà rejetées hors du domaine de la science, mais qu'on n'avait pu déraciner de la croyance publique. De Serres raconte au long les guerres de Charlemagne contre les rois Aigoland et Bellingan ; ses combats contre le géant Ferragut; la trahison de Gannelon et la mort de Roland. Tout en reproduisant ces fables, Fauteur croit sérieusement faire de l'histoire, et tire vanité de ce qu'il n'admet que le fond en rejetant beaucoup de détails : « L'armée qu'il ( Charlemagne ) fit marcher (con- « tre les Sarrasins d'Espagne ) fut très-belle , et en nombre a de personnes et en valeur de grands guerriers , car « c'estoit toute l'eslite des plus illustres personnages de «la chrestienté, entre lesquels on conte Milon, comte « d'Angers, Roland , fils de Milon et de Berthe , sœur de « Charlemagne , Renaud de Montauban , les quatre fils a Aymon, Ogier le Danois, Olivier, comte de Genève, « Brabin, Arnauld de Bellande et autres : la singulière

1 Le véritable Inventaire de l'histoire de France , 4660. Jean de 8erres , touchant l'usage de ce sien Inventaire.

« vaillance desquels a esté fabuleusement racontée par les « écrivains de ce temps-là ténébreux , par une milliace « de ridicules romans , indignes de la valeur de ces héa roïques âmes, mais preuves de l'ignorance de ce siècle- « là , stérile en doctes esprits. On dit que Gharlemagne , « pour faire l'entreprise de plus grand lustre , institua en « ce voyage l'ordre des douze pairs de France... 1 . »

L'ouvrage de Jean de Serres jouit quelque temps, comme méthodique et instructif, d'une grande réputation, ce qui ne fait honneur ni à la justesse d'esprit, ni à la science du public d'alors. Il parait que ce succès vint surtout des opinions religieuses de l'auteur : il avait été ministre calviniste, il fut l'écrivain favori du parti anti-catholique, jusqu'au temps de la réaction , sous le règne de Louis XIII ; alors il fut remplacé par Dupleix , qui , à son tour, fut remplacé par Mézerai.

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