CHARTE DB SAINT^QUENTIN
« Les hommes de cette commune demeureront entière- «ment libres de leurs personnes et de leurs biens; ni « nous, ni aucun autre, ne pourrons réclamer d'eux quoi « que ce soit , si ce n'est par jugement des échevins ; ni a nous , ni aucun autre , ne réclamerons le droit de maina morte sur aucun d'entre eux.
a Quiconque sera entré dans cette commune demeurera « sauf de son corps, de son argent et de ses autres biens.
d Si quelqu'un a commis un délit dont plainte soit faite a en présence du maire et des jurés, la maison du malfaia teur sera démolie , s'il en a une , ou il payera pour ra- « cheter sa maison , à la volonté du maire et des jurés. La a rançon des maisons à démolir servira à la réparation des <K murs et des fortifications de la ville. Si le malfaiteur n'a (( pas de maison , il sera banni de la ville , ou payera de « son argent pour l'entretien des fortifications.
<K Quiconque aura forfait à la commune, le maire pourra <K le sommer de paraître en justice; et s'il ne se rend pas a à la sommation, le maire pourra le bannir; il ne rentrera
1 Charte de confirmation de la commune de Beauvais donnée par Louis le Jeune en 44U. ( Mémoirei de Beauvais et de Beauvaisix, par Antoine L'Oisel, titres justificatifs, p. 274.) — J'ai réduit cette charte à quelques articles dont j'intervertis l'ordra, afin d'y mettre plus de suite.
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a dans la ville que par la volonté du maire et des jurés; si a le malfaiteur a une maison dans la banlieue , le maire « et les gens de la ville pourront Tabattre; et si elle est cr fortifiée de manière à ne pouvoir être abattue par eux, (c nous leur prêterons secours et main-forte.
a Si quelqu'un meurt possédant quelque tenure, le maire « et les jurés doivent en mettre aussitôt ses héritiers en a possession; ensuite , s'il y a lieu à procès, la cause sera a débattue.
a Si nous faisons citer quelque bourgeois de la corn- « mune, le procès serQ terminé par le jugement des échea vins dans Fenceinte des murs de Saint-Quentin.
a Partout où le maire et les jurés voudront fortifier la a ville, ils pourront le faire sur quelque seigneurie que ce usoiU
i Nous ne pourrons refondre la monnaie , ni en faire de a neuve, sans le consentement du maire et des jurés.
(( Nous ne pourrons mettre ni ban ni assise de deniers a sur les propriétés des bourgeois.
« Les honunes de la ville pourront moudre leur blé, et « cuire leur pain partout où ils voudront.
« Si le maire, les jurés et la commune ont besoin d'ara gent pour les affaires de la ville et qu'ils lèvent un impôt, « ils pourront asseoir cet impôt sur les héritages et Tavoir a des bourgeois, et sur toutes les ventes et profits qui se a font dans la ville.
et Nous avons octroyé tout cela sauf notre droit et notre a honneur, sauf les droits de l'église de Saint-Quentin et « des autres églises, sauf le droit de nos hommes libres, « et aussi sauf les libertés par nous antérieurement oc- « troyées à ladite commune ^ »
I RecueU des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 370. — Celte charte
Cette charte, obtenue sans aucun trouble, du libre consentement d'un seigneur, donnait aux bourgeois de Saint-Quentin tous les droits civils avec les garanties essentielles de Texistence municipale; les villes voisines, entre autres celle de Laon, qui était la plus importante, ne tardèrent pas à désirer pour elles-mêmes une semblable destinée. Placés presque à égale distance de Saint- Quentin et de Noyon, les bourgeois de Laon ne pouvaient s'empêcher de tourner les yeux vers ces deux communes. L'exemple de celle de Beauvais leur plaisait moins peut- . être, et, selon toute apparence, ils répugnaient à s'engager de sang-froid dans la voie des révolutions violentes; mais une sorte de fatalité les y entraîna malgré eux. Ils commencèrent par des demandes de réformes adressées avec calme , et finirent par un soulèvement accompagné de ce que les guerres civiles peuvent produire de plus atroce.
L'histoire de la commune de Laon a cela de remarquable qu'elle présente en petit, de la manière la plus exacte, le type des grandes révolutions modernes. Au moment où l'action révolutionnaire est parvenue au dernier degré de violence , la réaction arrive , suivie d'une nouvelle série de désordres et d'excès commis en sens contraire. Enfin, quand les partis sont las de se faire' une guerre désastreuse et inutile, vient l'acte de pacification, reçu avec joie des deux côtés, mais qui, au fond, n'est qu'une trêve, parce que les intérêts opposés subsistent et prolongent la lutte sous d'autres formes.
est , comme la précédente, singulièrement réduite, et les arUcles en sont de m6me inleryertis.
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LETTRE XVI. î<5
Histoire de h commane de Uok.
La ville de Laon était , à la fin du xr> siècle. Tune des plus importantes du royaume de France. Elle était peuplée d'habitants industrieux, et la force de sa position la faisait considérer comme une seconde capitale. De même qu'à Noyon et à Beauvaîs, révoque y exerçait la seigneurie temporelle. Ce siège épiscopal, l'un des premiers et des plus productifs du royaume , était l'objet de l'ambition des gens puissants et riches, qui cherchaient à l'obtenir par intrigue et à prix d'argent. Sous une succesaon de prélats élevés par faveur, et presque sans aucun mérite, qui ne songeaient qu'à faire étalage de leur pouvoir et de leur faste , et nullement à bien gouverner la ville comme magistrats et comme évéques, Laon était devenu le théâtre des plus grands désordres*. Les nobles et leurs serviteurs exerçaient contre les bourgeois le brigandage à main armée. Les rues de la ville n'étaient point sûres la nuit, ni même Je jour, et Ton ne pouvait sortir de chez soi sans courir le risque d'être arrêté, volé ou tué '. Les bourgeois, à leur tour, suivant l'exemple de la classe supérieure, exerçaient des violences sur les paysans qui venaient au marché de la ville , soit pour vendre, soit pour acheter.
> Urbi illi tanta... adversitas inoleverat ut... ad posse et libitum cujusque rapiuis etcœdibus respublica misceretur. (GuiberU de Novigento, de Vita sua, lib. m, apud ejusdem opéra omnia , éd. Dacbcry, p. 503.)
2 NuUi noctibus procedenti securitas prsebebalur, solum reslabat aut distrahi, aut capi, aut cœdi. (Ibid.)
Ils les attiraient, sous différents prétextes, dans leurs maisons, et les y tenaient emprisonnés, comme faisaient les seigneurs dans leurs châteaux-forts, jusqu'à ce qu'ils eussent payé rançon*. Â ces excès commis par les particuliers, se joignaient les exactions toujours croissantes du gouvernement épiscopal , les tailles imposées arbitrairement et les poursuites judiciaires contre les gens hors d'état de payer. Les sommes d'argent ainsi levées à force de vexations, se partageaient entre les dignitaires de Téglise cathédrale et les familles nobles de la ville , dont ceux-ci pour la plupart, étaient parents ou alliés.
Dans Tannée ii06, lorsque cet état de désordre venait de s'aggraver encore par une vacance de deux ans dans le siège épiscopal, Févêché de Laon fut obtenu, à force d'argent, par un certain Gaudri, Normand de naissance, et référendaire de Henri b', roi d'Angleterre. C'était un de ces hommes d'église qui , après la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Bâtard , étaient allés faire fortune chez les Anglais , en prenant le bien des vaincus. Il avait des goûts et des mœurs militaires, était emporté et arrogant et aimait par-dessus tout à parler de combats et de chasse, d'armes, de chevaux et de chiens^. Il avait à son service un de ces esclaves noirs que les grands seigneurs revenus de la première croisade venaient de mettre à la mode, et souvent il employa cet esclave à infliger des tortures aux malheureux qui lui avaient déplu. L'un des premiers actes de l'épiscopat de Gaudri fut de punir de mort un bourgeois qui avait censuré sa conduite ; puis il fit crever les yeux, dans sa propre maison, à un homme sus-
- * Nemo de agrariis ingrediebatur in urbem qui non incarceratus ad redemptionem cogeretur. (Gulberti de Novigcnlo, de Yita 8ua, lib. m, apud ejusdem opéra omnia , éd. Dachery, p. 503.)
' De rébus mUltaribus, canibuset accipilribus loqui gratum habue* rat (U)id.)
pect d'amitié pour ses ennemis; enfin , en Tannée H09, il se rendit complice d'un meurtre commis dans l'église '• L'élévation d'un pareil seigneur ne pouvait apporter aucun soulagement aux Habitants paisibles de Laon ; au contraire , elle accrut leurs souffrances. Les nobles de la ville et les clercs du chapitre devinrent encore plus turbulents et plus avides^; mais Texcès de Toppression tourna Tesprit des bourgeois vers les moyens d'y porter remède. La renommée de la conimune de Noyon s'était répandue au loin; on ne pariait que de la bonne justice qui se faisait dans cette ville et de la bonne paix qui y régnait. Les habitants de Laon ne doutèrent pas que l'établissement d'une commune ne produisît chez eux les mêmes effets qu'à Noyon, et cette espérance les anima tout à coup d'une sorte d'enthousiasme. Ils tinrent des assemblées politiques , et résolurent de tout sacrifier pour leur affranchissement commun et pour l'institution d'une magistrature élective. L'évéque, sans l'aveu duquel rien ne pouvait se faire d'une manière pacifique, était alors en Angleterre ; les clercs et les chevaliers de la ville gouvernaient en son absence. Ce fut donc à eux que les bourgeois s'adressèrent, en leur offrant beaucoup d'argent s'ils voulaient consentir à reconnaître, par un acte authentique, à la communauté des habitants le droit de se gouverner par des autorités de son choix. Séduits par l'appât du gain , les clercs et les chevaliers promirent d'accorder tout, pourvu qu'on donnât de bonnes sûretés et de bons gages pour le paiement^. Il paraît qu'ils ne se rendaient pas un
* GuiberU de Novigenlo, de Yita sua, lib. m, apud ejusdem opéra omnia, éd. Dachery , p. 501. — ... Eum corripieDS, et intra episcopale palatium cuslodise eum trudens, nocte per manus ciyuBdani sui JElhiopis oculos ejus fecil evelli. (Ibid., p. 504. )
' Quod considérantes clerus cuoi arciiidiaconis ^e proccres et causas exigendi pecunias a populo aucupanles. (Ibid., p. 503.)
^ Si pretia digna impenderent. (Ibid.)
2<8 LETTRE XVf.
comple bien exact de retendue des concessions demandéesy et ne voyaient dans cette transaction qu*un moyen expéditif de se procurer beaucoup d'argent : car, dit un contemporain , s'ils s'accordèrent avec les gens du peuple sur le fait de la commune, ce fut dans l'espoir de s'enri-* chir d'une manière prompte et facile ^
La conmiune établie à Laon , du consentement et par le serment commun des clercs, des chevaliers et des bourgeois , fut réglée , pour l'organisation des pouvoirs municipaux, en partie sur le modèle de Noyon , en partie sur celui de Saint-Quentin^. L'administration de la justice et de la police publique était confiée à un majeur ou maire et à He^ jurés électifs dont le nombre était de douze au moins. Ils avaient le droit de convoquer les habitants au son de la cloche, soit pour tenir conseil, soit pour la défense de la ville. Ils devaient juger les délits commis dans la cité et la banlieue, faire exécuter les jugements en leur nom , et sceller leurs actes d'un sceau municipal différent de celui de l'évêque. Il était enjoint à tout habitant domicilié dans les limite^ du territoire appartenant à la commune de prêter serment d'obéissance à la loi ou charte de cette commune, dont voici quelques articles :
c( Nul ne pourra se saisir d'aucun homme , soit libre ^ a soit serf, sans le ministère de la justice.
« Si quelqu'un a, de quelque manière que ce soit , fait c( tort à un autre , soit clerc , soit chevalier, soit marchand, tt indigène ou étranger, et que celui qui a fait le tort soit a de la ville, il sera sommé de se pré^nter en justice, parce devant le maire et les jurés, pour se justifier ou faire
* Guiberti de Novigenio, de Vitu sua, lib. ui,apud ejusdem opcra omnfa, éd. Dachery, p. 503.
* ... Communionis illius... jura... eo quod, apud Noxiomagenftem urbcm cl San-Quintink'nsc oppidum, ordine scripta extUerant. (U)i<l., p. 504. )
a amende; mais s'il se refuse à faire réparation , il sera « exclu de la ville avec tous ceux sa famille. Si les proctpriétés du délinquant, en terres ou en vignes, sont « situées hors du territoire de la ville, le maire et les jurés « réclameront justice contre lui de la part du seigneur « dans le ressort duquel ses biens seront situés ; mais si « Ton n'obtient pas justice de ce seigneur, les jurés pource ront faire dévaster les propriétés du coupable. Si le couce pable n'est pas de la ville, l'affaire sera portée devant la « cour de l'évéque, et si, dans le délai de cinq jours ^ la a forfaiture n'est pas réparée , le maire et les jurés en tirea ront vengeance selon leur pouvoir.
a En matière capitale, la plainte doit d'abord être poiv c( tée devant le seigneur justicier dans le ressort duquel a aura été pris le coupable, ou devant son bailli, s'il est <i absent; et si le plaignant ne peut obtenir justice ni de c( Tun ni de l'autre , il s'adressera aux jurés.
a Les censitaires ne payeront à leur seigneur d'autre a cens que celui qu'ils doivent par tête. ^^i\s ne le payent ce pas au temps marqué , ils seront punis selon la loi qui ce les régit, mais n'accorderont rien en sus à leur seigneur a que de leur propre volcmté,
ce Les hommes de la commune pourront prendre pour a fenmies les filles des vassaux oq des serfs de quelque a seigneur que ce soit , à l'exception des seigneuries et des ce églises qui font partie de cette commune. Dans les faa milles de ces dernières , ils ne pourront prendre des er épouses sans le consentement du seigneur.
ce Aucun étranger censitaire des églises ou des chevac( liers de la ville ne sera compris dans la commune que « du consentement de son seigneur.
ce Quiconque sera reçu dans cette commune bâtira une ce maison dans le délai d'un an, ou achètera des vignes,
a ou apportera dans la ville assez d'effets mobiliers pour « que justice puisse être faite s'il y a quelque plainte eona tre lui.
a Les mainmortes sont entièrement abolies. Les tailles « seront réparties de manière que tout homme devant « taille paye seulement quatre deniers à chaque terme, et a rien déplus, à moins qu'il n'ait une terre devant taille, « à laquelle il tienne assez pour consentir à payer la «taille*.»
A son retour d'Angleterre, Tévéque, trouvant ce traité conclu , s'en irrita et s'abstînt même quelque temps de rentrer dans la ville. Cependant son courroux ne résista pas aux offres que la commune lui fit d'une grande somme d'argent, et c'en fut assez pour le réconcilier avec les auteurs de cette innovation^. Il jura donc de respecter les privilèges des bourgeois , et renonça , pour lui-même et pour ses successeurs, aux anciens droits de la seigneurie. Ayant ainsi obtenu le consentement de leur seigneur immédiat, les bourgeois de Laon, pour qu'aucune espèce de garantie ne manquât à leur commune, sollicitèrent la sanction de l'autorité royale. Ils envoyèrent à Paris, auprès du roi Louis VI , des députés porteurs de riches présents^, et obtinrent, moyennant une rente annuelle, la ratification de leur charte de commune. Les députés rapportèrent à Laon cette charte scellée du grand sceau de la
* Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI , p. 185 et suiv. Ces articles, extraits d'une charte postérieure , celle que Louis le Gros signa en Tannée H28, peuvent, à défaut d'autre document authentique, passer pour les articles primitifs de la charte de Laon, telle qu'elle fut votée et Jurée par le corps des bourgeois avant l'année IH2.
^ Voces... grandisonas oblata repente sedavit auri argcnlique congéries. (GuiberU de Novigento, de Vitasua, lib. m, apud ejusdem opéra omnia, éd. Dachery, p. 504.)
' Compulsus et rex est largilione plebeia Id ipsum jurejurando firmare. (Ibid., p. 504.)
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couronne et augmentée de deux articles ainsi conçus : c( Les hommes de la commune de Laon ne pourront être « forcés d'aller plaider hors de la ville. Si le roi a procès a contre quelqu'un d'entre eux , justice lui sera faite par a la cour épiscopale*
«Pour ces avantages et d'autres encore concédés aux c( susdits habitants par la munificence royale, les hommes « de la commune sont convenus , qu'outre les anciens « droits de cour plénière, d'ost et de chevauchée, ils donce neront au roi trois gîtes par an, s'il vient dans la ville, « et s'il n'y vient pas , lui payeront en place vingt hvres <c pour chaque gîte *. »
Ainsi , tout paraissait aller à souhait pour la commune de Laon ; mais les bonnes dispositions de l'évéque Gaudri en sa faveur ne durèrent pas plus longtemps que l'argent dont on les avait achetées. Il était ami du luxe» et dépen* sait largement. Il en vint bientôt à regretter d'avoir abandonné, pour une somme une fois payée et une rente modique, le revenu qu'il tirait des tailles, des aides et de la mainmorte. Les clercs de Péglise métropolitaine, qui cherchaient à imiter les profusions de leur évêque , et les nobles de la ville, dissipèrent de même en peu de temps le prix du traité conclu avec les bourgeois ^. Se voyant sans moyens d'extorquer de l'argent aux hommes de condition inférieure, à cause de la nouvelle loi et de la bonne police de la ville, ils partagèrent les regrets du prélat et son ressentiment contre la commiune. Us eurent ensemble des conférences sur les mesures à prendre pour détruire tout
* Becueil des Ordonnances des rois -de France, t. XI, p. 187. Les droits d*08t et de chevauchée {expeditio et equUaius) se payaient pour l'exemption du service actif, en cas de guerre.
' Guibcrti de Novigenlo, de Vita sua,lib. lu, apud ejusdem opéra omnia, éd. Dachery, p. 505.
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%%l LETTRE XVL
ce qui avait été fait , et ramener les marchands et les artisans de Laon à leur ancien état de gens taillables à merci*.
On était alors en Tannée 1119, et il y avait déjà près de trois ans que les citoyens jouissaient d'une liberté presque entièi*e sous des magistrats choisis par eux. Ils s'étaient attachés à ce gouvernement par la conviction du bien qu'ils en retiraient , et par le sentiment d'orgueil qu'inspire une participation active à l'exercice du pouvoir. En un mot, ils étaient dans cette situation d'esprit où la moindre attaque tentée contre un ordre de choses et des droits sans lesquels on ne veut plus vivre, peut conduire au fanatisme politique. Mais les seigneurs du xn^ siècle avaient à cet égard peu d'expérience. Ne prévoyant nullement le danger auquel ils allaient s'exposer, Tévéque et les nobles de Laon résolurent de commencer, à la fin du carême, c'està-dire au mois d'avril, l'exécution de leur dessein. Ils choisirent ce temps , malgré le respect qu'on avait alors pour la semaine-sainte, parce qu'ils voulaient engager le roi Louis le Gros à venir dans la ville célébrer la fête de Pâques, et qu'ils comptaient beaucoup sur sa présence pour intimider les bourgeois ^.
Le roi se rendit à Tinvitation de Tévéque de Laon , et arriva la veille du jeudi-saint, avec une grande compagnie de courtisans et de chevaliers. Le jour même de sa venue, révéque se mit à lui parler de l'affaire qui l'occupait et lui proposa de retirer le consentement qu'il avait donné à la commune. Tout entier à cette grande négociation , durant
* ... Dum servos ftemel ab jugi cxactione emancipatos ad modum pristinum redigero quœrunt (Guiberti de Novigenlo, de Vita sua, lib. m, apud ejusdem opéra omniu, éd. Dachery, p. 504.)
' Ad communionem... dcstruendam in supremo Quadragesimœ... inslare decreveral ; ad id... regem cvocaveral... (liiid., p. 505.)
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toute la journée et le lendemain , il ne mit pas le pied dans réglise^ ni pour la eonsécratiou du saint-chrème, ni pour donner l'absoute au peuple *. Les conseillers du roi firent d'abord quelque diflSculté, parce que les bourgeois de Laon, avertis de ce qui se tramait, leur avaient offert quatre cents livres d'argent, et plus s'ils l'exigeaient. L'évéque se vit donc obligé d'enchérir par-dessus ces offres, et de promettre sept cents livres, qu'il n'avait pas, mais qu'il comptait lever sur les bourgeois quand il n'y aurait plus de commune '• Cette proposition détermina les ()ourti8ans et le roi lui-même à prendre parti contre la liberté de la ville. En conséquence du traité qu'ils conclurent alors avec Tévéque, celui-ci , de son autorité pontificale , les délia et se délia lui-môme de tout serment prêté aux bourgeois. La charte, scellée du sceau royal , fut déclarée nulle et non avenue, et Ton publia, de par le roi et l'évéque, l'ordre à tous les magistrats de la commune de cesser dès lors leurs fonctions, de remettre le sceau et la bannière de la ville, et de ne plus sonner la cloche du beflroi , qui annonçait l'ouverture et la clôture de leurs audiences. Cette proclamation causa tant de rumeur que le roi jugea prudent de quitter l'hôtel où il logeait , et d'aller passer la nuit dans le palais épisoopal , qui était ceint de bonnes murailles '. Le lendemain matin , ^u point du jour, il partit en grande hâte, avec tous ses gens, sans attendre la fête de Pâques, pour la célébration
* Nam qua die... chrisma... consecrare debuerat, el... absolvere piebem, ea ne ingredi quidem visus est ecclesiam. (Guiberli de Novigento, de Vila sua, lib. m, apud eijuadem opéra omnia, éd. Dachery, p. 50S. )
* Burgenseflde sua subvereione vcrentes , quadringenlas... Hbras régi ae regiis poUicentur ; contra episcopus proceres... spoiidentque pariler septingentas. ( Ibid. )
s Ea nocle, rex... oum foris haberet hospitium, dormire perUmuit extra episcopale palaliuro. ( Ibid. )
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de laquelle il avait entrepris ce voyage. Durant tout le jour, les boutiques des marchands ou^ artisans et les maisons des aubergistes restèrent closes. Aucune espèce de denrée ne fut mise en vente, et chacun se tint renfermé chez soi , comme il arrive dans les premiers moments d'un grand 'malheur public *•
Ce silence fut de peu de durée , et l'agitation recommença le lendemain , lorsqu'on apprit que Févéque et les nobles s'occupaient de faire dresser un état de la fortune de chaque bourgeois, afin de lever des aides extraordinau*es pour le payement de l'argent promis au roi. On disait que, par une sorte de dérision , ils voulaient que chacun payât , pour la destruction de la commune, une somme égale à celle qu'il avait donnée pour son établissement*. L'indignation et une crainte vague de tous les maux qui allaient fondre sur eux , animèrent la plupart des bourgeois d'une sorte de colère frénétique ^ ils tinrent des assemblées secrètes, où quarante personnes se conjurèrent par serment, à la vie et à la mort, pour tuer l'évêque et tous ceux des nobles qui avaient travaillé avec lui à la ruine de la commune. Le secret de cette conjuration ne fut pas bien gardé. L'archidiacre Anselme , homme de grande réputation pour son savoir, issu d'une famille obscure de la ville, et que sa probité naturelle, jointe à un sentiment de sympathie pour ses concitoyens, avait porté à désapprouver le parjure commis par l'évêque, eut connaissance du complot. Sans trahir personne , il alla promptement avertir l'évêque, le suppliant de se tenir sur
1 Rexsummo manerecesserat... (antusstupor Imrgensinm corda corripuit, ut... cerdonum ac sutorum tabernaculœ claudcrentur, et censé iiec veiialc quippiam a... cauponibns sisteretur. ( Guiberli de Novigcnto » de Vita sua, lib. m, apud ejusdem opéra omiiia, éd. Dachery, p. 505.)
' Quantum quisquc sciri poteral dédisse ad instituendam communionem, tantumdeiii exigebatur impcndere ad desUluendam eandem. (Ibid.)
ses gardes, de ne point sortir de sa maison , et , surtout , de ne point suivre la procession le jour de Pâques, a Fi « donc ! répondit le prélat, moi mourir de la main de paa reilies gens * ! » Cependant il n'osa se rendre aux matines et entrer dans l'église ; mais à l'heure de la procession , craignant d'être taxé de lâcheté, il se mit en marche avec son clergé, en se faisant suivre de près par ses domestiques et quelques chevaliers armés sous lem*s habits. Pendant que le cortège défilait, l'un des quarante conjurés, croyant le moment favorable pour exécuter le meurtre, sortit tout à coup de dessous une espèce de voûte en criant à haute voix: Commtmel commune/, ce qui était le signal convenu *. Il s'éleva quelque tumulte ; mais, faute de concert entre les conjurés, ce mouvement n'eut aucune suite.
Effrayé d'avoir entendu prononcer, d'une manière menaçante pour lui , le nom de cette commune qu'il avait autrefois jurée, l'évêque, sur la fin du jour, fit venir en grande hâte, des domaines de l'église, une troupe de paysans qu'il cantonna dans sa maison et dans les tours de la cathédrale ^. Le lundi de Pâques, tout le clergé devait se rendre processionnellement à l'abbaye de Saint- Vincent , située hors des murs de la ville. L'évêque suivit la procession, accompagné comme la veille. Les conjurés avalent résolu de profiter de cette occasion et d'agir; mais ils n'en firent rien, parce que les nobles, à qui ils en voulaient autant qu'à l'évêque, n'assistaient point à la cérémonie *.
» « Plii! inquit, cgô-ne talium manibus inteream? » (Guiberll de Novigenlo, de Vila sua , iib. m, apud ejusdem opéra oinaia, éd. Dachery, p. 505.)
* Alla vocecœpil, quasi pro signo, inclamilare : Communiam! coinmii- «iam / (Ibid.)
3 Ex episcopalibus vlllis plurimo accilo rusUcorum agmine turrea ecclesiœ munit... (IbidO
♦ Bt fecissent si cum epiacopo omnes procerea esse Benalssenl. (Ibid. )
Soit qu'il eût repris toute sa coufiance, soit qu'il voulût paraître ne rien craindre, Tévéque renvoya ses paysans le lendemain même, et se contenta d'engager les principaux d'entre les nobles à venir armés à sa maison , s'il arrivait quelque émeute. Mais l'effervescence populaire était loin de se calmer; et^ le troisième jour après Pâques, plusieurs hôtels furent attaqués et pillés par les bourgeois : ils y cherchaient surtout du blé et de la viande salée, comme s'ils eussent songé à rassembler des [provisions pour un siège. Quelqu'un vint , tout consterné, apporter cette nouvelle à révèque; mais il se mit à rire, et répondit : « Que « voulez-vous que fassent ces bonnes gens avec leurs « émeutes? Si Jean , mon noir, s'amusait à tirer par le nez a le plus redoutable d'entre eux, le pauvre diable n'osea rait grogner. Je les ai bien obligés de renoncer à ce qu'ils « appelaient leur commune, je n'aurai pas plus de peine « à les faire se tenir en repos \ »
Le lendemain jeudi , pendant que l'évêque, en pleine sécurité, discutait avec l'un de ses archidiacres nommé Gautier, sur les nouvelles mesures de police qu'il s'agissait de prendre, et en particulier sur la quotité et la répartition des tailles, un grand bruit s'éleva dans la rue, et Ton entendit une foule de gens pousser le cri de commune/ commune*/ C'était le signal de l'insurrection 5 et dans le même moment de nombreuses bandes de bourgeois, armés d'épées, de lances, d'arbalètes, de massues et de haches, investirent la maison épiscopale et s'emparèrent de l'église. A la première nouvelle de ce tumulte, les nobles, qui
1 « Si Joannes Maurus meus ipsum , qui in eis est poUor, naso delraheret, nuUalenusgrunnire praesumeret. » (Guiberli deNovigento, de Vila sua , iib. m , apud ejusdem opéra omnia , éd. Dachery, p. 506.)
> £cce per urbein lumuUus incrcpuit Communiam! inclamitantium. (Ibid.)
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avaient promis à Tévéque de lui prêter secours au besoia , vinrent en grande hâte de tous côtés; mais, à mesuret qu'ils arrivaient, ils étaient saisis par le peuple qui les massacrait sans pitié ^ Comme c'était à Févéque que les bourgeois en voulaient principalement y ils faisaient grand bruit autour du palais épiscopal ^ dont on avait fermé les portes, et dont ils commencèrent le siège. Ceux du dedans se défendirent à coups de flèches et de pierres; mais, les assaillants étant entrés de vive force, l'évoque n'eut que le temps de prendre Thabit d'un de ses domestiques, et de se réfugier dans le cellier, où Tun des sien^ le fit cacher dans un tonneau qu'il referma. Les bourgeois parcouraient la maison , cherchant de tous côtés et criant, i a Où rst-il , le «traître, le coquin? » Un serviteur, par trahison, leur découvrit la retraite de son maître.
L'un des premiers qui arrivèrent au lieu indiqué, et Tun des cheGs de l'émeute, était un certain Thiégaud, serf de l'église Saint-Vipcent, et longtemps préposé par &iguerrând , seigneur de Goucy, au péage d'un pont voisin de la ville. Dans cet office, il avait commis beaucoup de rapines, rançonnant les voyageurs et les tuant même, à ce qu'on disait. Cet homn^e, do mœurs brutales, était connu de l'évéque, qui lui donnait, par plaisanterie, à cause de sa mauvaise mine, le sobriquet àUsengrin^. C'était le nom qu'on donnait au loup, dans les contes et les fables du lenips, comme on appelait maître Renard l'animal que ce surnom populaire sert k désigner aujourd'hui ^. l^orsque le
1 Proceres ad episcopara cui praesidium... juraveranl se laiuros undeeumque cencurrust. CGuiberti de NovigeoLo, de Vita sua, lib. ii{, apud ejusdem opéra omnia, éd. Dachery, p. $06.)
3 Solebat... episcopus cum Insengrimm irridendo vocare. (l^id., p. 507.)
3 Sic emm altqui solept appeliare lupos. (Ibid.) — L^ancien el véritable nom français] du reDar4 est golpii ou goupil ^ dérivé du.latin vulpes,
couvercle de la tonne ob se cachait Tévéque eut été levé par ceux qui le cherchaient : a Y a-t-il là quelqu'un? cria « Tbiégaud en frappant un grand coup de bâton. — C'est «t im malheureux prisonnier, répondit Févêque d'une voix «t tremblante. — Ah! ah ! dit le serf de Saint-Vincent, « c'est donc vous, messire Isengrin, qui êtes blotti dans « ce tonneau*? » En même temps, il tira Févêque par les cheveux hors de sa cachette. On l'accabla de coups et on Fentraina jusque dans la rue. Pendant ce temps il suppliait les boui^eois d'épargner sa vie, offrant de jurer sur FËvangiie qu'il abdiquerait Fépiscopat, leur promettant tout' ce qu'il avait d'argent, et disant que, s'ils le voulaient, il abandonnerait le pays*. Mais ils n'écout«iient ni ses plaintes ni ses prières, et ne lui répondaient qu'en Finsultant et en le frappant. Enfin, un certain Bernard Desbruyères lui asséna sur la tête un coup de hadie à deux tranchants, et presque au même moment un second coup de hache lui fendit le visage et l'acheva. Thiégaud voyant briller à son doigt l'anneau épiscopal , lui coupa le doigt avec une épée pour s'emparer de Fanneau; ensuite le corps, dépouillé de tout vêtement, fut poussé dans un coin , où chaque bourgeois qui passait par là lui jetait des pierres ou de la boue, en accompagnant ces insultes de railleries et de malédictions '•
Pendant que ce meurtre se commettait, tous ceux qui avaient à redouter la fureur du peuple fuyaient çà et là, la plupart sans savoir où, les hommes en habits de femmes,
< <c Hiccine est dominus lusengrinus repositus. » ( Guiberli de Novi-
^Sento, de Vila Bua,lib. m, apud ejusdem opéra omnia, éd. Dachery,
p. 807.) > Inflnilas eis pecunias praebitunim , de palria recessurum... ( Ibid. ) 3 Quoi iii jacentem a transeuutibus sunt ludibria jacla verborum; quoi
glebarum jacUbus , quotsaxis, quot est pulveribus corpus oppressum :
( Ibîd. )
LETTRE XVL 2Î9
les femmes en habits d'hommes^ à travers les vignes et les champs *. Les bourgeois faisaient la garde dans les rues et aux portes de la ville pour arrêter les fuyards; et les femmes , partageant toutes les passions de leurs maris , s*acharnaient sur les nobles dames qui tombaient entre leurs mains; elles les insultaient^ les frappaient, et les dépouillaient de leurs vêtements de prix^. Les principaux d'entre les chevaliers qui habitaient la ville avaient péri durant ou après le siège du palais épiscopal ; quand tout fut achevé de ce côté , les insurgés coururent attaquer les maisons de ceux qui restaient en vie : beaucoup furent tués ou emprisonnés. Les bourgeois prirent une sorte de plaisir à dévaster leurs hôtels; ils mirent le feu à celui du trésorier de révéque, Tun des hommes qu'ils haïssaient le plus y qui ^ par bonheur pour lui y avait trouvé moyen de s'échapper. Cette maison touchait à l'église cathédrale y qui fut bientôt gagnée et presque détruite par l'incendie. Le feUy se communiquant de proche en proche, consuma tout un quartier de la ville où se trouvaient plusieurs égli« ses et un couvent de religieuses.
L'archidiacre Anselme, qui avait eu le courage d'avertir son évéque du complot formé contre lui, osa, le lendemain même de la mort de Gaudri , parler d'inhumer son cadavre resté nu et couvert de boue. Les bourgeois, dont Ja vengeance était satisfaite, ne lui en voulurent aucun mal , et le laissèrent se charger seul de ces tristes funérailles'. Anselme, aidé de ses domestiques, enleva le corps, le couvrit d'un drap, et le transporta hors de la ville, à l'église de Saint-Vincent. Une grande foule do peuple sui-
* Vit* muliebrem non vercbatur habitum , nec mulier virilem. (Guiberti de Novigento, de Vila sua, lib. m, apud quidera opéra omnia, éd. Dachery, p. 507.)
» Pugais... pulsata , et preciosis quas habebat vesUbus spoliala. ( Ibid.)
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vit le convoi ; mais personne ne priait pour Fâme du mort, tous le maudissaient et Tinjuriaient. Il ne se fit dans l'église aucune cérémonie religieuse; et le corps de Tévêque de Laon, l'un des princes du clergé de France , fût jeté dans la fosse , comme l'aurait été alors celui du plus vil mécréant*.
Ici se termine la première partie de l'histoire de la commune de Laon. Elle renferme . ainsi que vous aurez pu le remarquer, trois périodes bien distinctes. D'abord les sujets font , d'une manière pacifique , leurs demandes de liberté , et les possesseurs du pouvoir consentent à ces demandes avec une bonne grâce apparente. Ensuite les derniers se repentent d'avoir cédé ; ils retirent leurs promesses, violent leurs serments, et détruisent les nouvelles institutions qu'ils avaient juré de maintenir. Alors se déchaînent les passions populaires excitées par le ressentiment de rinjustice^ F instinct de la vengeance et la terreur de l'avenir. Cette marche, qui est, nous le savons par expérience, celle des grandes révolutions, se retrouve d'une manière aussi précise dans le soulèvement d'une simple ville que dans celui d'une nation entière, parce qu'il s'agit d'intérêts et de passions qui, au fond, sont toujours les mômes. Il y avait, au xu* siècle, pour les changements politiques, la même loi qu'au xvm*, loi souveraine et absolue qui régira nos enfants comme elle nous a régis nous et nos pères. Tout l'avantage que nous avons sur nos devanciers , c'est de savoir mieux qu'eux où nous marchons, et quelles sont les vicissitudes, tristes ou heureuses, qu'amène le cours graduel et irrésistible du perfectionnement social.
1 Delatus ad ecclesiam , nihil prorsus officii , non dico quod episcopo , sed quod cbrisUano competerel, in cxequiis habuil. (GuiberU de Novigcnlo, de Vila sua, lib. m, apudejusdem opéra omtiia, cd. Dachery, p. 509.
LETTRE XVIt.
Saite de Thistoire de la commune de Laon,
Lorsque les bourgeois de Laon eurent pleinement satisfait leur colère et leur vengeance , ils réfléchirent sur ce qui venait de se passer, et, regardant autour d'eux, ils éprouvèrent un sentiment de terreur et de découragement'. Tout entiers à Tidée du péril qui les menaçait, craignant de voir bientôt Tarmée du roi campée au pied de leurs murailles , ils étaient incapables de s'occuper d'autre chose que de leur sûreté commune. Dans les conseils tumultueux qui furent tenus pour délibérer sur cet objet, un avis prévalut sur tous les autres; c'était celui de faire alliance avec le seigneur de Marie qui , moyennant une somme d'argent , pourrait mettre au service de la ville bon nombre de chevaliers et d'archers expérimentés*.
Thomas de Marie, fils d'Enguerrand de Coucy, était le seigneur le plus redouté de la contrée, non-seulement par sa grande puissance , mais encore par son caractère violent jusqu'à la férocité. Le nom de son château de Crécy figurait dans une foule de récits populaires, où l'on parlait de marchands et de pèlerins mis aux fers, retenus
* Perpensa igitur... cives perpetraU quantilate facinoris , magno extahuere metu, regium pertimegcentei judicium. (Guiberli de Novigenlo, de Vila sua, lib. m, apud ejusdem opéra omnia, éd. Dachery, p. 509.)
^ TÉtomam Godiciaceneis fliium oui erat casiellum Ifarna, praesidium ad Bui contra régis impelus defensionem accercire dispoount. (Ibid.)
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dans des cachots humides et torturés de mille manières*. Que ces bruits fussent vrais ou faux, les bourgeois de Laon, dans la situation critique où ils se trouvaient , n'avaient pas le loisir de se décider d'après leur opinion sur ce point, n leur fallait , à tout prix^ un secours contre la puissance royale ; et, parmi les seigneurs du pays, il n'y avait guère que Thomas de Marie sur lequel ils pussent compter, car ce seigneur était Tennemi personnel de Louis le Gros. Il s'était ligué en 1108 avec Guy de Rochefort , et plusieurs autres , pour empêcher le roi d'être sacré à Reims. Les bourgeois de Laon envoyèrent donc des députés au château de Crécy pour parler au seigneur de Marie, et l'inviter à venir, dans la ville, conclure un traité d'alliance avec les magistrats de la commune*. Son entrée à cheval, et en armure complète, au milieu de ses chevaliers et de ses sergents d'armes, fut, pour les citoyens de Laon, un grand sujet de joie et d'espoir.
Lorsque les chefs de la commune eurent adressé leurs propositions à Thomas de Marie , celui-ci demanda à en délibérer séparément avec les siens; tous furent d'avis que ses troupes n'étaient pas assez nombreuses pour tenir dans la place contre la puissance du roi. Cette réponse était dure à donner. Thomas craignit qu'elle n'excitât le ressentiment des bourgeois et qu'ils ne voulussent le retenir de force pour lui faire partager, bon gré mal gré , les chances de leur rébellion'. Il s'arrangea donc pour ne rien dire de positif tant qu'il demeurerait dans la ville;
I Dici ab ullo non potest quoi iii ejus car-ceribus famé, tabo , cruciatibus, et iii ejus vinculis expiriirunl. (GuiberU de Novigento, de Vila sua, lib. III, apud ejusdcm opéra omnia , éd. Dachery, p. 510.)
^ Ad bunc... dirigentes ut ad se veniret, seque contra regem tueretur orantes. ( Ibid.)
^ Quod oraculum insanis hominibus, quandiu in sua ipsorum urbe erat , propalare non ausus. ( Ibid. ) - -
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LETTRE XYII. 233
et, de retour à son château , il donna un rendez-vous aux principaux bourgeois y dans une grande plaine , à quelque distance de Laon. Lorsqu'ils y furent réunis, Thomas de Marie prit la parole en ces termes : « Laon est la tête du « royaume ; c'est une ville que je ne puis tenir contre le roi. « Si vous redoutez la puissance royale, suivez-moi dans ma « seigneurie; je vous y défendrai selon mon pouvoir, comme « un patron et un ami. Voyez donc si vous voulez m'y sui- (( vre*. » Ces paroles jetèrent la consternation parmi les bourgeois de Laon ; mais comme ils désespéraient de leurs seules forces, et n'apercevaient aucun moyen de salut, le plus grand nombre abandonna la ville, et se rendit soit au château de Crécy , soit au bourg de Nogent près de Coucy. Le bruit se répandit bientôt parmi les habitants et les serfs des campagnes voisines, que les citoyens de Laon s'étaient enfuis hors de leur ville et l'avaient laissée sans défense. C'en fut assez pour les attirer en masse par l'espoir du butin^. Durant plusieurs jours , les gens de Montaigu, de Pierrepont et de la Fère, vinrent par bandes piller les maisons désertes et enlever tout ce qui s'y trouvait. Le sire de Coucy amena lui-même à ce pillage ses paysans et ses vassaux : « Bien qu'arrivés les derniers, a dit un contemporain , ils trouvèrent presque autant de « choses à prendre que si personne ne fût venu avant «eux^. »
Pendant que ces étrangers dévastaient la ville, les par* tisans de l'évêque , sortis de prison , ou revenus des lieux où ils s'étaient réfugiés, commencèrent à exercer leur
< u Givilas hœc, quum caput regni sit, non potest contra regem a me teneri... » (Guiberti de Novigenlo, de Vila Bua, lib. m, apudejusdem opéra orania, éd. Daclicry, p. 510. )
' Quique pagenses ad solilariam proruunt civitalem. ( Ibid.).
3 Gum... recenUores lurdius advenissent, munda omniael quasi illibâta se reperisse jactaverint. ( Ibid.)
vengeance «up les bourgeois qui n'avaient pas eu le temps ou la volonté de s'enfuir. Les nobles, à leur tour, commirent contre les gens du peuple des cruautés semblables à celles que ces derniers avaient commises contre eux. Ils les assaillirent dans leurs maisons , les massacrèrent dans les rues, et les poursuivirent jusque dans les couvents et les églises* L'abbaye de Saint- Vincent servit alors de refuge à plusieurs bourgeois qui y portèrent leur argent. Les religieux les accueillirent comme ils avaient accueilli les ennemis de la commune durant la première révolution ; mais cet asile ne fut point respecté : les nobles forcèrent les porles de l'abbaye , et tirèrent même Tépée contre les moines, pour les contraindre de livrer, jusqu'au dernier, tous ceux qu'ils tenaient cachés*. L'un des plus riches et des plus honnêtes gens de la ville, nommé Robert le Mangeur, ayant reçu d'un noble, qui était son compère, sûreté pour sa vie et ses membres , fut , malgré cette garantie , attaché à la queue d'un cheval qu'on lança au galop*. Plusieurs autres périrent par le même supplice ou furent pendus à des gibets'. Les partisans de cette réaction n'oubliaient pas non plus le soin et les moyens de s'enrichir; ils prenaient tout dans les maisons et les ateliers des bourgeois, jusqu'aux plus gros meubles et aux ferrements des portes^.
Pour avoir recueilli sur ses terres les meurtriers de l'évêque de Laon, et les avoir pris sous sa défense , Thomas
^ Ad Sanctum Yincentium sontes insontesqiie cum peculio multo coierant. Quid, domino Deus, gladiorum cxerlum est super monachos! (Guiberti de Novigento , de Yita 8ua, lib. m, apud ejusdem opéra omnia , éd. Dachery, p. 5<0. )
> Ad equi caudam pedibus alligatus... vocabntur aulem is Robertus CO' gnomenlo Manducans , virdives et probus. ( Ibid., p. 5H.)
' His generibus morliuni et alii sunl exacli. (Ibid.)
* At modo residui proceres , profugarum domos usque ad confosceras
t pcssulos omni substantia atque ustcnsilibus ademnabant. (Ibid.)
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de Marie fut mis au ban du royaume et frappé d'exoom^ muniqalion par le haut clergé de la province rémoise assemblé en concile. Cette sentence , prononcée avec toute la solennité possible, au son des cloches et à la luenr des cierges , était lue chaque dimanche à l'issue de la messe dans toutes les églises éplscopales et paroissiales ^ Plusieurs seigneurs du voisinage, et entre autres Enguerrand de Coucy, le propre père de Thomas, s'armèrent contre lui, au nom de l'autorité du roi et de l'église. Tous les environs de Laon furent dévastés par cette guerre, et le sire de Marie, irrité surtout contre le clergé qui T avait excommunié, n'épargnait ni les couvents ni les lieux saints. Les plaintes de^ prêtres et des religieux déterminèrent enfin Louis VI à mettre une armée en campagne^. Le château de Crécy, qui était très-fort, fut assiégé par le roi en personne, et fit une longue résistance. Il ne fut réduit à la fin qu'au moyen d'une levée en masse ordonnée dans les campagnes voisines, sous promesse d'absolution de tout péché par les archevêques et les évêques. Les défenseurs du château se rendirent à discrétion ; et Thomas de Marie , mis à forte rançon, fut obligé de prêter serment et de donner des sûretés au roi^. Mais, pour les émigrés de Laon, il n*y eut ni rançon ni merci ^ et la plupart furent pendus , afin de servir d'exemple à ceux qui tenaient encore dans un bourg
* Thomas qui nefarios iUos... occiBores cum ilU communia maligna susceperat... non solum in conciliis, synodis, ac regiis curiis, sed et poslmodum ubique parochiarum ac sedium per omnes dominicas... creberrimo passim anatliemate pulsabatur. (Guiberli deNovigento, de Vitasua, llb. III, apud ejusdem opéra omnia, éd. Dachery, p. 515.)
> De bis... ecclesiarum doloribus apud regias cum impeterentur au* res... colieclo rex adversus cum exercitu , prœsidia... aggreditur. ( Ibid., p. 517.)
' Thomas autem... facta peouniarla redemptione apud regem el regios, (Ibid.)
236 LETTRE XVIL
voisin appelé Nogent^ Après la]iNrise de Crécy^ Tannée royale marcha sur ce bourg , qui ne fit pas une grande résistance, parce que la défaite du seigneur de Marie avait découragé ses alliés. Tous les émigrés de Laon trouvés dans ce lieu furent mis à mort comme criminels de lèse* majesté divine et humaine; et leurs corps , laissés sans sépulture, devinrent la proie des chiens et des oiseaux '• Ensuite le roi entra dans la ville, où les deux partis op* posés continuaient , quoique avec un succès inégal , à se faire une guerre d'assassinats et de brigandage. Sa présence donnant tout pouvoir aux adversaires de la commune, leur inspira aussi, pour un moment, plus de calme et de modération. Il y eut un intervalle de paix diu*ant lequel on s'occupa de cérémonies expiatoires et de la réparation des églises ruinées par l'incendie. L'archevêque de Reims, venu exprès, célébra une messe solennelle pour le repos des ftmes de ceux qui avaient péri durant les troubles. Entre les deux parties de la messe, il prononça un sermon approprié à la circonstance , et capable, à ce que l'on croyait, de calmer les esprits. Il prit pour texte ce verset de saint Pierre : « Servi » subditi eslote in omni il timoré dominis f Serfs y dit-il, soyez soumis en toute « crainte à vos seigneurs ; et si vous êtes tentés de vous a prévaloir contre eux de leur dureté et de leur avarice , « écoutez ces autres paroles de l'Apôtre : Obéissez nona seulement à ceux qui sont bons et doux , mais même à (c ceux qui sont rudes et fâcheux. Aussi les canons frap- « pent-ils d'anathème quiconque , sous prétexte de reli-
* FurciA appensi sunt ad terrorem defensorum. (Guibcrti de Novigento« de Vita sua, lib. m, apud ejusdem opéra omnia , éd. Dachery, p. 547.)
* Miivorum, corvorum at vuUurum rapacitaU pastum gcncralem exhibens.etpaUbuloamgiprœcipiens (Sugerii Vita Ludovici-Grossi , apud Bcript.rer. gallic. et francic., t. Xll, p. 42.)
LETTRE XVIL 237
« gîon, engagerait des serfs à désobéir à leurs mattres, et « à plus forte raison à leur résister par force *... »
Malgré ces autorités et ces raisonnements, la bourgeoisie de Laon ne se résigna point à son ancienne servitude, et les partisans de ces exécrables cammunes, comme s'exprime un narrateur contemporain^, ne restèrent point en repos. Il y eut une nouvelle série de troubles dont rhîstoire nous manque, mais durant lesquels, selon toute apparence , le parti de la bourgeoisie reprit le de^us. En Tannée li28, seize ans après le meurtre de l'évêque Gaudri, la crainte d'une seconde explosion de la fureur populaire engagea son successeur à consentir à l'institution d'une nouvelle commune, sur les bases anciennement établies. Le roi Louis le Gros en ratifia la charte dans une assemblée tenue à Gompiègne. Une particularité remarquable, c'est qu'on évita avec soin d'écrire dans cette charte le nom de commune y et que ce mot devenu trop offensif, à cause des derniers événements, fut remplacé par ceux d'établissement de paix : institutio pacis. Les bornes territoriales de la commune furent appelées bornes de la paix; et, pour en désigner les membres, on se servit de la formule : tous ceux gui ont juré cette paix '. Voici le préambule de cet acte qui fixa, d'une manière définitive , les droits civils et politiques des habitants de la ville de Laon et du territoire au pied de ses murailles, depuis TAr-
^ Plane in authenUcis canonibus damnantur anathemate qui serves doniini8,religi08is causa , docuerint inobedire, aut quovis sublerfugerc , ncdum resistere. (Guiberli de Novigenlo, de Yita sua, lib. m, apud ejusdem opéra omnia, éd. Dacliefy, p. 509.)
» De execrabilibus communiis illis. (Ibid.)
3 Termini pacis... omnes qui banc pacem juraverunt. (Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI.) La même cbose arriva pour la commune de Cambrai : détruite en Tannée 1480 par l'empereur Fredeiik, eileoblint, à prix d'argent, son rétablissement sous le nom de paix; parce que, dit un auteur contemporain, le nom de commune fut toujours
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don joâqu'aii Breuil, en y comprenant le village de Luilly avec ses coteaux et ses vignobles :
« Au nom de la sainte et indivisible Trinité^ ainsi soit-il. « Louis, par la grâce de Dieu roi des Français, faisons « savoir à tous nos féaux , présents et à venir, que , du € consentement des barons de notre royaume et des habia tants de la cité de Laon, nous avons institué ^n ladite « cité un établissement de paix. »
Les articles suivants énoncent les limites de la juridic^ tion municipale hors des murs de la ville, les différentâ cas: de procédure et la fixation des tailles sur les bases du premier établissement ^ ensuite vient un décret d'amnistie conçu en ces termes :
or Toutes les anciennes forfaitures et oflenses commises « avant la ratification du présent traité sont entièrement « pardonnées. Si quelque homme banni pour avoir forfait « par le passé, veut rentrer dans la ville, il y sera reçu et « recouvrera la possession de ses biens; sont néanmoins c( exceptés du pardon les treize dont les noms suivent : « Foulque, fils de Bomart; Raoul de Gabrisson; Ancelle, « gendre de Lebert; Haymott, homme de Lebertj Payen « Seille, Robert, Remy Bute, Maynard Dray, Raimbault « de Soîssons , Payen Osteloup , Ancelle Quatre-Mains , ^ Raoul Gastines et Jean de Molrain *. î>
Je ne sais d vous partagerez Timi^ession que J^éjMXKive en transcrivant ici les noms obscurs de ces proscrits du xn* siècle. Je ne puis m'empêcher de les relire et de les
abominable. Voici le passage entier : « Cives ad imperatorem.., eum u multa pecunia récurrentes, eliminato communise nomine, quod semper <c abominabile exstitit, sub nomine pacis, cum Umen pux non essct, con- « tra episcopum et clericorum libcrlaiem... privilegium sua voluntale et « seditione plénum reportaverunU » (Baidcrict Ghroo. continuât., apud script, rer. gallic. et francic, t. XIII, p. 541.) ' Recueil des Ordoonanoes des rois do France, U XI, p. 186.
prononcer plusieurs fois , comme s'ils devaient me révéler le secret de ce qu'ont senti et voulu les hommes qui les portaient il y a sept cents ans. Une passion ardente pour la justice, et la conviction qu'ils valaient mieux que leur fortune, avaient arraché ces hommes à leurs métiers, à leur commerce, à la vie paisible mais sans dignité que des serfs dociles pouvaient mener sous la protection de leurs seigneurs. Jetés, sans lumières et sans expérience, au milieu des troubles politiques, ils y portèrent cet instinct d'énergie qui est le même dans tous les temps , généreux dans son principe, mms irritable à l'excès, et sujet à pousser les hommes hors des voies de l'humanité. Peut-être ces treize bannis, exclus à jamais de leur ville natale, au moment où elle devenait libre , s'étaient-ils signalés, entre tous les bourgeois de Laon , par leur opposition contre le pouvoir seigneuriat; peut-être avaient-ils souillé par des violences cette opposition patriotique^ peut-être enfm furent-ils pris au hasard, pour être seuls chargés du crime de leurs con* citoyens. Quoi qu'il en soit, je ne puis regarder avec indifférence ce peu de noms et cette courte histoire, seul mo<» nument d'une révolution qui est loin de nous, il est vrai, mais .qui fit battre de nobles coeurs et excita ces grandes émotions que nous avons tous^ depuis quarante ans, ressenties ou partagées.
Fin de l'histoire de ia eonmone de Laoa.
Les quarante-cinq années qui suivirent la révolution de Laon furent des années de paix et de prospérité pour la nouvelle commune. Le souvenir de la guerre civile inspi-
tiO LETTRE XVIIf.
raît une sorte de crainte aux successeurs de Tévêque Gaudri; mais, à mesure qu*on s'éloigna de ces temps, le pouvoir épiscopal s'enhardit par degrés, et forma le dessein de reprendre tout ce qu'il avait abandonné. Ces projets se révélèrent tout à coup, en Tannée ii75, à l'avènement de Roger de Rosoy. C'était un homme de grande naissance, parent des seigneurs de Pierrepont et d'Avesnes , et allié du comte de Hainaut. Â l'aide de ses puissants amis , l'é* vêque Roger se mit à travailler par intrigues et par menaces à la ruine du gouvernement communal. Comme c'était principalement à cause de ses nombreuses alliances qu'il inquiétait les bourgeois, ceux-ci de leur côté cherchèrent un appui au dehors. Ils conclurent des traités d'amitié avec les communes de Soissons, de Crespy et de Velly, et entrèrent en négociation avec le roi de France, Louis VH surnommé le Jeune. Ils lui demandaient, moyennant une somme d'argent , de confirmer et de jurer la charte donnée par son père*. Leurs propositions furent acceptées malgré les instances de Tévéque, qui suppliait le roi de ne point soutenir des serfs révoltés et d'avoir merci de son église ^
En l'année li77, Louis le Jeune donna aux bourgeois de Laon une nouvelle charte portant confirmation de leur établissement de paix. Loin de reculer pour cela, l'évêque prit la résolution de pousser vivement son entreprise. II avertit son frère Renaud, sire de Rosoy, et ses autres amis , de venir le trouver avec autant de gens d'armes qu'ils pourraient en rassembler. Ce fut le commencement d'une seconde guerre civile. Les bourgeois, préparant leurs
* Data régi Ludovico asftlimaUone pecuniœ. . (Anonymi canonici laudun. Chron., apud script, rer. gaUic. et francic , t. XIII, p. 682.)
' Et ut ecclesiœ suœ misereretur, communiam servorum suorum de* leiido , modis omnibus exoravit. ( Ibid.)
moyens de défense , envoyèrent des messages aux communes avec lesquelles ils avaient fait alliance. Celles-ci tinrent leurs engagements; et le prévôt du roi leva quelques troupes dans les bourgs de sa juridiction *. A la première nouvelle de l'approche des ennemis, les bourgeois , au lieu de les attendre derrière les murs de la ville, se portèrent à leur rencontre. Chemin faisant, dans leur effervescence démocratique , ils détruisaient les maisons des nobles qu'ils soupçonnaient de malveillance à leur égard. Arrivés près d'un lieu appelé Saint-Martin de Comporte, ils trouvèrent une troupe nombreuse de chevaliers rangés en bataille. Ils les attaquèrent imprudemment, et, ne pouvant réussir à les entamer, reculèrent bientôt en désordre. Poursuivis à course de cheval , ils regagnèrent la ville à grand'peine, en laissant derrière eux beaucoup de morts ^.
Comme l'évêque et ses partisans tenaient la ville en état de siège, le roi fit marcher ses troupes et, se mettant luimême à leur tête , ravagea les terres du sire de Rosoy et de ses complices. Incapables de résister seuls à la puissance royale, les principaux d'entre eux adressèrent alors une demande de secours au comte de Hainaut, leur parent., et l'un des grands vassaux de l'Empire : ainsi la guerre civile de Laon fit éclore une guerre nationale. Le comte de Hainaut rassembla sept cents chevaliers, et plusieurs milliers de gens de pied , à la tête desquels il arriva sans coup férir jusqu'à peu de distance de Soissons. Obligé , par cette diversion, de rétrograder pour défendre ses domaines , le roi consentit à un traité de paix dans lequel furent compris tous les ennemis de la commune de
> Vénérant cis in auxilium ex aliis communiis pîurimi, Galfrido Silva- ^Bcctensi , tune Laudunensi prœposito, procurante. (Anonymi canonici laudun. Chron., apud script, rer. gallic. et francic, t. XIII, p. 682.) Mbid.
m LETTRE XVIII.
Laon, à Texception de Tévêque Roger, dont les biens restèrent en séquestre. On Taccusait de s'être trouvé en armes à la bataille de Ck)mporte, et d'avoir tué de sa propre niain plusieurs bourgeois. Il se justifia sur ce dernier point par un serment public y et le i*oi lui pardonna à l'intercession du pape ; il reprit ses biens et son évéché, à condition de laisser en paix la commune * .
Roger de Rosoy renonça dès lors à toute entreprise violente contre la liberté des bourgeois de Laon; mais il n'en fut pas moins attentif à saisir toutes les occasions qui semblaient favorables à ses projets. Après la mort de Louis le Jeune, arrivée en 1180» il adressa au nouveau roi Philippe-Auguste les mêmes plaintes qu'à son prédécesseur. Ces doléances firent peu d'effet sur Fesprit du roi, jusqu'à ce que l'évéque eût proposé de reconnais d'une manière convenable l'assistance qu'il réclamait. Il possédait par droit héréditaire la seigneurie de la Fère-sur- Oise^ et ne crut point faire un marché désavantageux en donnant cette seigneurie pour une charte d'abolition de la commune de Laon ^. Voici les termes de l'ordonnance royale rendue en 1190.
« Désirant éviter pour notre âme toute espèce de péa ril , nous cassons entièrement la commune établie en la tf ville de Laon, comme contraire aux droits et libertés de a l'église métropolitaine de Sainte-Marie. Nous nous som- « mes déterminé à agir ainsi par amour de Dieu et de la « bienheureuse vierge Marie , en vue de la justice et pour a l'heureuse issue du pèlerinage que nous devons faire à « Jérusalem ^. »
> GialeberU montensis Hannoniae Chron., apud script, rer. gallic. et fraiicic, t. XIII, p. 578.
2 Histoire du diocèse de Laon , par Nicolas Le Long, p. 275.
® Amore Dei et beatse Virginis, et respeelu jusUtiffî et peregiinationîs Tiostrae ierosolymitanœ. (Gallia chrisliana, l. IX, col. 535.)
Dès l'année suivante , le roi Philippe changea entièrement de dispositions à Tégard de la commune de Laon , et uti traité d'argent, conclu , cette fois, avec les citoyens, lui fit oublier ce qu'il appelait le péril de son âme :
c( Philippe , par la grâce de Dieu , roi des Français , «faisons savoir à tous, présents et à venir, que notre ft aïeul, de bonne mémoire, le roi Louis, ayant octroyé « une paix aux habitants de Laon; que notre père aussi, c( de pieuse mémoire , le roi Louis, leur ayant octroyé la a même paix et l'ayant confirmée par serment, comme il « est contenu dans sa charte authentique que nous avons «vue; avec l'assentiment des citoyens, nous avons fait a casser ladite charte, par suite d'une nouvelle conven- « tion, dont voici la teneur : En vertu de leur établisse- « ment de paix, lesdits citoyens nous devaient trois droits « de gîte chaque année, si nous venions dans la ville, ou a vingt livres si nous n'y venions pas. Nous leur remet- « tons à tout jamais tant les trois gîtes que les vingt livres, « et les en tenons quittes , sous cette condition , que , c< chaque année , à la fête de tous les Saints , ils payeront « à nous et à nos successeurs deux cents livres parisis. c< Moyennant la présente convention , nous garantissons a et confirmons à perpétuité le susdit établissement de « paix * . »
Les successeurs moins belliqueux de Tévéque Roger n'employèrent contre la commune de Laon d'autres armes que les armes spirituelles. Le maire et les jurés, qu'on nommait aussi échevins , furent plusieurs fois excommuniés par eux durant le cours du xni® siècle. Le prétexte ordinaire de ces excommunications était l'emprisonnement de quelque clerc ou serviteur de l'Église, coupable
• Recueil des Ordonnances des rois de France , t. XI , p. 287.
244 LETTRE XVIIL
d'injures ou de violence envers un bourgeois. En effet rhostilité du chapitre épiscopal de Laon contre la commune nourrissait une foule de querelles particulières et donnait lieu à de fréquents désordres que le chapitre négligeait de punir sur ses justiciables , mais que la commune, réduite à se faire justice elle-même, réprimait avec sévérité ^ Alors Tévêque de Laon écrivait au légat du pape, au roi et aux prélats de France , pour se plaindre des empiétements de l'autorité municipale; le ban de Dieu était mis sur la ville, et n'était levé que quand les magistrats communaux avaient donné satisfaction à TÉglise. Obéissant à la nécessité, ils payaient les amendes pécuniaires et subissaient patiemment les cérémonies humiliantes que leur imposait l'autorité pontificale ; mais leur fermeté politique n'en était nullement ébranlée.
En Tannée 1294., deux chevaliers , parents de l'un des clercs du chapitre, se prirent de querelle avec hn bourgeois, et la dispute s'échauffa au point qu'ils le maltraitèrent dans sa propre maison. Cette injure était de celles qu'on ne pouvait faire à un membre de la commune sans exciter le ressentiment de tous. Aussi les voisins, qui accoururent au bruit, voyant ce dont il s'agissait, s'armèrent de bâtons et de pierres et poursuivirent les deux chevaliers à travers les rues ^. Ceux-ci , craignant de ne trouver de refuge dans aucune maison , coururent à l'église épiscopale , dont les portes leur furent ouvertes par le clerc, qui était leur parent. Le bruit se répandit aussitôt que le chapitre avait pris parti pour ceux qui avaient violé le domicile d'un bourgeois. Il y eut grande rumeur dans tous les quartiers ; on sonna la cloche du beffroi ;
1 Gullia christiana , t. IX, col. 537.
2 Tiim lapidibuâ et baculis armuti, tanto furore équités perscquunlur ul... (Galiia christiaua, t. IX, col. 543.)
LETTRE XVllI. 246
on ferma les portes de la ville; et les magistrats s'assemblèrent. La foule se portait vers Téglise où les deux chevaliers et leur parent s'étaient barricadés; on leur criait d'ouvrir et de se remettre entre les mains de la justice. Mais ils n'en firent rien ; et le chapitre refusa de^ les y contraindre, alléguant ses privilèges et la sainteté du droit d'asile. Ce refus poussa au dernier point l'exaspération populaire ; les portes de l'église furent forcées par les bourgeois, qui s'y précipitèrent malgré les remontrances du trésorier et des chanoines, saisirent le clerc et les chevaliers, les maltraitèrent et les frappèrent jusqu'au sang *.
Regardant l'église comme profanée , le chapitre cessa d'y célébrer aucun oflSce et transporta ailleurs les vases sacrés. L'official prononça l'excommunication contre les auteurs du sacrilège; enfin Tévêque mit l'interdit sur toute la ville et excommunia les magistrats municipaux , d'abord comme gardiens et représentants de la commune, et ensuite parce qu'ils avaient été témoins du désordre sans rien faire pour l'empêcher. Le chapitre en corps adressa ses plaintes au pape Boniface VIII , qui écrivit au roi Philippe le Bel pour l'exhorter à punir les coupables, à soutenir en tout point la cause du clergé de Laon , enfin à casser la commune contraire aux droits et à la tranquillité de l'Église^. Le roi envoya deux conmiissaires, nommés Pien'e de Sargine et Jean Choîsel, pour faire une enquête exacte sur ce qui s'était passé. Les procès-verbaux dressés par eux furent soumis au parlement , qui prononça contre la commune de Laon un arrêt dont voici quelques passages :
<( Attendu que les citoyens de^ Laon , réunis en grand
1 Eosque verberlbus cœduQt ad sanguinem usquo. (Galliachristiana,
t. IX, col. 543.)
' Communiamabroget,£ccle&iœ dudum injuriosam ac juri eccIesiasUco
inimicam. ( Ibid.)
a nombre / après avoir sonné la cloche de la commune , a fermé les portes de la ville y et fait des proclamations ce publiques 9 se sont rués en sacrilèges dans la mèrea église, sans respect pour les immunités ecclésiastiques; & qu'ils ont arraché par force de ladite église un clerc et " a plusieurs nobles chevaliers, réfugiés dans cet asile sacré a pour sauver leur vie et échapper à la poursuite de leurs a ennemis qui les ont blessés cruellement, au point qu'un a des chevaliers est mort par suite de ses blessures ; « qu'ainsi ils ont violé les libertés de ladite église, et cela (c en présence de plusieurs officiers de la commune, des « échevins, jurés et autres magistrats, qui, loin de s'optt poser à ce crime comme ils pouvaient et devaient le faire, a ont prêté secours, conseil et protection aux auteurs du (c mal ) vu Tenquéte sur ce faite , d'après le témoignage a de toutes les personnes qui devaient être entendues ) « nous déclarons les susdits citoyens, maire, jurés, éche* « vins, et tous autres magistrats de la ville de Laon, cou- « pablesdes faits énumérés ci-dessus, et les privons, par a le présent arrêt, de tout droit de commune et de colii lége, sous quelque nom que ce soit, leur ôtant à tout a jamais et entièrement leurs cloche , sceau, coffre coma mun, charte, privilèges, tout état de justice, juridiction, «jugement, échevinage, office de jurés et tous autres « droits de commune * . »
Une constitution municipale qui comptait près de deux cents ans d'existence ne pouvait être détruite d'un seul coup : aussi l'arrêt du parlement ne fut-il point exécuté à la lettre. Pour ne pas renouveler à Laon les scènes de tumulte qui avaient signalé, au xn* siècle, l'établissement
» Cet arrêt se trouve répété dans le préambule d'une charte postérieure de Charles IV. (Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XII, p. 465 et suiv.)
de la commune, le roi fut obligé de révoquer presque aussitôt la sentence portée contre les bourgeois , par une charte qui les maintenait provisoirement dans la jouis* sance de leurs droits politiques. Cette charte portait que la commune de Laon serait rétablie sous la réserve de demeurer en la main du roi ; et la principale clause était conçue en ces termes : a Ne seront, ladite commune et «ledit échevinage, en vigueur qu'autant qu'il nous « plaira *. » De son côté , le chapitre de Laon fut obligé de capituler avec les bourgeois sur les satisfactions qu'il exigeait. Les deux parties nommèrent des arbitres qui s'accordèrent, moyennant une rente payée à l'église par la commune et certaines cérémonies expiatoires. A la première fête solennelle, cent des bourgeois excommuniés, nu-pieds, sans robe ni ceinture , marchèrent processionnellement, la croix en tête, depuis le bas de la montagne de Laon jusqu'à la cathédrale. Trois d'entre eux portaient dans leurs bras des figures d'hommes en cire, du poids de vingt livres, qu'ils remirent au doyen et aux chanoines, en signe de restitution. Ensuite la sentence et rinterdit furent levés par mandement du pape ^.
A une époque où les décisions législatives des rois de France prenaient plus de force qu'elles n'en avaient jamais eu depuis l'établissement des communes, la situation de celle de Laon devenait singulièrement précaire. Son existence dépendait entièrement de la volonté ou de l'intérêt de Philippe IV et de ses successeurs. Ce roi lui fut favorable durant tout son règne , parce que les ennemis des libertés de Laon avaient pris parti pour le pape dans ses démêlés avec la cour de France. Boniface VIII avait même récompensé leur zèle par une bulle, où, de son
• Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XII, p. 465 et suiv. ' Hisloirc du diocèse de Laon , p. 308 et 309.
autorité pontificale , il abolissait à perpétuité la commune; mais le roi fit brûler celte bulle •. Philippe V, qui, en Tannée 1316, succéda à son frère Louis X, ne fut pas plus favorable aux adversaires de la commune de Laon. Soit qu'il cédât à un sentiment de respect pour des droits consacrés par le temps, soit que les bourgeois eussent offert de Pargent pour qu'il les maintint dans leur liberté provi-^ soire, il ratifia là charte de Philippe le Bel et confirma aux citoyens l'exercice de leurs droits, a pour autant de temps c< qu^il plairait à la volonté royale^. » D'un côté les bourgeois, et de l'autre l'évéque et le chapitre de Laon, étaient en instance perpétuelle auprès de la cour du roi, et adressaient requêtes sur requêtes , les premiers pour obtenir une confirmation définitive, les seconds pour faire remettre en vigueur l'ordonnance de Philippe le Bel. Ces derniers réussirent auprès de Charles FV, qui, dès l'année de son avènement, en 1322, rendit contre la commtme de Laon une ordonnance dont voici quelques articles :
a Eu sur ce délibération et conseil, nous statuons et or- « donnons , en vertu de notre autorité royale , qu'en la (( ville, cité et faubourgs de Laon , il ne puisse y avoir, à «l'avenir, commune, corps, université, échevinage, « maire, jurés, coffre commun, beffroi , cloche, sceau, (( ni aucune autre chose appartenant à l'état de commune. « De notre certaine science et autorité royale , nous met- « tons à néant, dans ladite ville, cité et faubourgs, le susa dit état de commune et tous les droits qui en dépendent, « les déclarons annulés à perpétuité, et imposons* perpétuel « silence aux citoyens et habitants, présents et à venir, sur « toute demande et réclamation relatives auxdits privilèges « de commune, corps, université, mairie, échevinage, clo-
1 Histoire du diocèse de Laon, p. 311.
3 Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XH.
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« che , sceau et coffre commun. Nous statuons en outre « qu'ils ne pourront être ouïs sur ces choses, ni par voie c( de supplique, ni par aucune autre, décrétant que toutes « lettres qu'ils pourraient avoir en confirmation des susce dits droits sont nulles et de nulle valeur, et réunissons, « pour toujours , à notre prévôté de Laon, la juridiction « qui autrefois appartenait à la commune \ »
Malgré les termes impératifs de cette ordonnance , les bourgeois de Laon ne désespérèrent pas tout à fait de leur cause, et, ne reculant devant aucun sacrifice , ils entamèrent une négociation d'argent avec les oflSciers du roi. Quoiqu'il eût été décrété qu'ils ne seraient ouïs par aucune voie, leurs offres ne furent point repoussées; mais la partie adverse, admise à plaider contre eux, prolongea celte affaire, qui n'était point encore terminée à la mort de Charles le Bel, arrivée en i328. La discussion s'engagea de nouveau et plus vivement encore devant son successeur Philippe VL L'évêque et son chapitre soutenaient que le roi , en sa qualité de défenseur et spécial gardien des églises, devait fah*e exécuter rigoureusement la sentence rendue contre la commune de Laon , en punition de ses méfaits notoires , détestables et scandaleux. Ils disaient que si l'on ne tenait la main à cet arrêt , beaucoup de maux et griefs pourraient s'ensuivre, et ils ajoutaient que bien des gens dans la ville pensaient que ce ne serait pas profit qu'il y eût commune ^. Pour réfuter ces arguments, les fondés de pouvoir de la bourgeoisie remontraient que la sentence rendue en 1294 était sans application, puisque le délit avait été amendé par des réparations de tout genre; que d'ailleurs tous ceux qui l'avaient commis
» Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XII , p. 465 et suiv. ' Ibid., p. 3 et suiv.
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étaient morts ^ Leurs raisons et peut-être leurs offres prévalurent. La cour décida que le roi, a en vertu de son cr autorité, avait droit de mettre et d'établir commune en « la ville de Laon, toutes fois qu'il lui plairait et qu'il lui « semblerait profitable de le faire. » L'ordonnance rendue à cet égard imposait perpétuel silence au doyen, à l'évêque et à son chapitre. Mais il ne fallut pas plus de deux ans à l'évêque Albert de Royê pour faire écouter ses réclamations, et convaincre de la bonté de sa cause le même roi qui avait reconnu dans sa plaidoirie contre les bourgeois plus de haine que d'amour de justice *, Les nouveaux moyens de persuasion employés parce prélat consistaient en une grosse somme d'argent qui fut remise entre les mains du trésorier de France, le 29 avril de l'année 1330'. Enfin, au commencement de Tannée 1331, fut rendue l'ordonnance qui devait abolir, après deux siècles révolus, la commune ou paix de Laon :
« Philippe, par la grâce de Dieu , roi de France, savoir a faisons à tous présents et à venir , que comme nous , a considérant que la commune jadis de Laon, pour cerc< tains méfaits et excès notoires , énormes et détestables, c( avait été ôtée et abattue à toujours par arrêt de la cour c( de notre très-cher seigneur et oncle le roi Philippe le « Bel, confirmé et approuvé par nos très-chers seigneurs « les rois Philippe et Charles, dont Dieu ait les âmesj par « grande délibération de notre conseil, avons ordonné que « jamais commune , corps , collège , échevinage , maire , « jurés ou aucun autre état ou signe à ce appartenant ne c( soient institués ou établis *à Laon 3 Nous, considéré le
1 Recueil des Ordonnances des rois de Fiance, t. XII, p. 3 et suiv.
2 Ibid.
3 Mullam contulit pecuniam... (GaUia chrisUana, t. IX, col. 546.)
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LETTRE XVIIÏ. Î54
c( bon gouvernement qui a été en ladite ville j par nos a gens , depuis que la commune fut abattue et qui est a aussi et a été es autres cités et bonnes villes de notre « royaume, esquelles il n'y a nul état de commune, ni a d'échevinage, eu sur ce grande et mûre délibération et « conseil , audit gouvernement avons pourvu et pour-- « voyons en la manière qui s'ensuit :
c( Le bailly de Vermandois, ou son lieutenant pour lui , « connaîtra de toutes affaires, tant en assises à Laon que il hors d'assises.
« Il y aura à Laon un prévôt de la cité, à gages, qui cr exercera pour le roi la justice haute, moyenne et basse, « et dans tous les lieux qui étaient de la commune, ou de « la paix.
« Le prévôt établira à Laon le maître de tous les métiers.
« Les sommes dont les habitants de Laon auront besoin « pour la défense de leurs pâturages, de leurs droitures c( et de leurs franchises, pour la conservation des puits, « des fontaines, et pour le payement de leurs renies à vie « ou à perpétuité, seront levées par six personnes que le « prévôt fera élire par le peuple.
« Il n'y aura plus à Laon de tour du beflroî ; et les deux « cloches qui y étaient en seront ôtées et confisquées au « roi. Les deux autres cloches qui sont en la tour de c( Porte-Martel y resteront, dont la grande servira à sonce ner le couvre-feu au soir, le point du jour au matin, et « le tocsin^ et la petite, pour feire assembler le guet *. »
Comme il n'y a guère de révolution sans changement de noms pour les édifices publics, une ordonnance postérieure défendit que la tour dont on avait enlevé les deux
« Recueil dca Ordonnances des rois de France, t. II, p. 77 et suiy.
grosses cloches de la commune fût appelée tour du beffroi *. Il semble qu'on voulût, par là, effacer les souvenirs démocratiques attachés à ces vieux murs d'où partait autrefois le signal qui annonçait aux bourgeois libres l'ouverture de l'assemblée populaire ou les dangers de leur cité. Le beffi'oi ou la grande tour communale bâtie au centre de la ville était un sujet d'orgueil et d'émulation pour les petites républiques du moyen âge. Elles employaient des sommes considérables à la construire et à Torner, afin qu'aperçue de loin , elle donnât une grande idée de leur puissance. C'était surtout parmi les communes du Midi que régnait cette espèce d'émulation ; elles cherchaient à se surpasser l'une l'autre en magnificence, et quelquefois en bizarrerie, dans la construction de leurs tours. On donnait à ces édifices des noms sonores et recherchés, comme celui de Miranda ou la Merveille ^\ et il parait que la fameuse tour de Pise doit à une vanité dé ce genre son architecture singulière.
Sur les communes d'Atoiens , de Soissons et de Sens.
L'histoire de la commune d'Amiens remonte jusqu'à l'année 11 i 3, année qui suivit la catastrophe de la révolution de Laon. Il paraît que l'exemple de cette dernière ville avait inspiré aux habitants leur premier désir de liberté. Amiens n'était point à cet égard dans une situa-
< c... Et dérendons quo ladite tour soit jamais appelée belTroi. » Recueil des Ordonnances des rois ds Franco, t. XII, et préface du t. XI.)
« Voyei le Recueil des poésies des Troubadours , publié par M. Ruynouard.
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tion aussi simple que Laon : cette grande et antique cité n'avait pas moins de quatre seigneurs. L'évêque exerçait les droits de la seigneurie sur une partie de la ville, le comte sur une autre, le vidame sur une troisième, et enfin le châtelain d'une grosse tour, qu'on nommait le Castillon\ prétendait aux mêmes droits sur le quartier voisin de sa forteresse. De ces quatre puissances, la plus généralement reconnue, mais la plus faible de fait, était celle de révêque, qui , n'ayant point de soldats, tremblait devant le comte et recevait de ses autres coseigneurs des injures^ qu'il ne pouvait rendre. Par intérêt, sinon par esprit de justice, Tévêque d'Amiens devait donc être favorable à la formation d'une commune, qui, au prix de quelques concessions, lui assurerait un appui contre ses trois rivaux dont elle ébranlerait ou détruirait le pouvoir. Le hasard voulut que la dignité épiscopale fût alors possédée par un homme d'une vertu exemplaire, d'un esprit aussi éclairé que le comportait son siècle, et plein de zèle pour le bien général. Sans se laisser épouvanter par les terribles scènes qui venaient d'avoir lieu à Laon, l'évêque Geoffroi comprit ce qu'avait de légitime le désir d'indépendance et de garanties pour les personnes et pour h s biens. Il céda sans efforts et gratuitement aux requêtes des bourgeois, et concourut avec eux à l'érection d'un gouvernement municipal*. Ce gouvernement, composé de vingt-quatre écheyins sous la présidence d'un majeur, fut installé sans aucun trouble au milieu de la joie populaire ; et la nouvelle commune promulgua ses lois dans la forme suivante :
* Pro muro Castellionis, sic enim vocaiur. (Guiberli de Novigento , de Vila sua, Ub. m, apud ejusdem opéra omnia, éd. Dachery, p. 517.)
2 Cui episcopus, nulla vi ex:ictus, dçbuissel praeslare favorem, prœserlim cum et ncmo eum urgeret, cl corpiscopi siii eum miserabile cxilium el infauslorum civium eonfligium non laleret. (Ibid., p. 515.)
«Chacun gardera fidélité à son juré et lui prêtera « secours et conseil en tout ce qui est juste.
« Si quelqu'un viole sciemment les constitutions de la commune et qu'il en soit convaincu , la commune, si « si elle le peut, démolira sa maison et ne lui permettra « point d'habiter dans ses limites jusqu'à ce qu'il ait « donné satisfaction.
a Quiconque aura sciemment reçu dans sa tnaison utl « ennemi de la commune et aura communiqué avec lui, « soit' en vendant et achetant, soit en buvant et man> « géant, soit en lui prêtant un secours quelconque, où lui a aura donné aide et conseil contre la Commune , sera a coupable de lèse-commune, et, à moins qti'il ne donne « promptement satisfticlion en justice, la commune, si « elle le peut, démolira sa maison.
« Quiconque aura tenu devant témoin des propos injua rieux pour la commune, si la commune en est informée , et que l'inculpé refuse de répondre en justice, la commune, si elle le peut, démolira sa maison, et ne lui permettra pas d'habiter dans ses limites jusqu'à ce qu'il « ait donné satisfaction.
Si quelqu'un attaque de paroles injurieuses le maire dans l'exercice de sa juridiction , sa maison sera démolie, ou il payera rançon pour sa maison en la miséricorde des juges.
Que nul n'ait la hardiesse de vexer au passage, dans la banlieue de la cité, les personnes domiciliées dans la commune, ou les marchands qui viennent à la ville pour y vendre leurs denrées. Si quelqu'un ose le faire, il sera réputé violateur de la commune, et justice sera faite sur sa personne ou sur ses biens.
Si un monibrc de la commune enlève quelque chose h l'un de ses jurés, il sera sommé par le maire et les
LETTRE XlX. 235
(( échevins de comparaître en présence de la commune, a et fera réparation Suivant Tarrôt des échevins.
« Si le vol a été commis par quelqu'un qui ne soit pas « de la commune, et que cet homme ait refusé de compa- « raître en justice dans les limites dé la banlieue, la comte mune, après l'avoir notifié aux gens du château où le « coupable a son domicile, le saisira^ si elle le peut, lui « ou quelque chose qui lui appartienne, et le retiendra a jusqu'à ce qu'il ait fait réparation.
a Quiconque aura blessé avec armes un de ses jurés, à a moins qu'il ne se justifie par témoins et par le serment, « perdra le poing ou payera neuf livres, six pour les fora tifications de la ville et de la commune, et trois pour la a rançon de son poing; mais s'il est incapable de payer, il « abandonnera son poing â la miséricorde de la commune.
a Si un homme, qui n'est pas de la comtnune, frappe a ou blesse quelqu'un de la coiiimuncj et refuse de com« « paraître en jugement, la commune, si elle le peut, déa molira sa maison ; et si elle parvient à le saisir, justice a sera faite de lui par- devant le maire et les échevins.
« Quiconque aura donné à l'un de ses jurés les noms a de serf, récréant, traître ou fripon^ payera vingt sous «d'amende*.
a Si quelque membre de la commune a sciemment et acheté ou vendu quelque objet provenant de pillage, il a le perdra et sera tenu de le restituer aux dépouillés, à « moins qu'eux-mêmes ou leurs seigneurs n'aient forfait « en quelque chose contre la commune.
« Dans les limites de la commune, on n'admettra aucun a champion gagé au combat contre l'un de ses membres.
a En toute espèce de cause, l'accusateur, l'accusé et
* Qui vero juratum suum servum , recredentem , traditorem , elc. — * En vieux français récréant signifle renégat.
c( les témoins s'expliqueront, s'ils le veulent, par avocat.
« Tous ces droits, ainsi que les ordonnances du maire c< et de la commune, n'ont force que de juré à juré : il n'y « a pas égalité en justice entre le juré et le non-juré *. »
La constitution, établie de commun accord par l'évéque et les bourgeois d'Amiens, fut soumise à l'agrément des trois autres seigneurs, comme parties intéressées. Le vidarae, le moins puissant des trois, y donna son approbation moyennant garantie pour quelques-uns de ses droits et une bonne rançon pour le reste. Mais le comte ne voulut entendre à rien ; il dit qu'il maintiendrait jusqu'au dernier tous les privilèges de son titre, et entraîna dans son parti le châtelain de la grosse tour. Dès lors il y eut guerre déclarée entre ce parti et celui de la commune. Le comte d'Amiens était Ënguerrand de Boves ou de Coucy, père de ce Thomas de Marie qu'on a vu figurer dans l'histoire de la commune de Laon. Afin de s'assurer un appui contre ce puissant adversaire, la bourgeoisie d'Amiens eut recours au roi, et par l'entremise de son évêque elle obtint de Louis VI, à prix d'argent, l'approbation, ou, suivant le style officiel, l'octroi de sa constitution municipale ^. Ënguerrand de Boves n'en tint nul compte, et, faisant marcher sur la ville tout ce qu'il avait de chevaliers et d'archers, il entreprit d'en rester maître. Menacés par des forces qui avaient sur eux la supériorité de la discipline, les bourgeois n'eurent d'autre ressource
» Recueil des Ordonnances des rois de France , t. XI , p. 264 et suiv. — La charte originale , telle qu'on la retrouve dans une charte de PhilippeAuguste qui la reproduit, n'a pas moins de cinquante articles. J'ai traduit les plus importants, et j'en ai interverU l'ordre afin d'y mettre plus de suite.
2 Post funcstum excidii Laudunensis eventum , Ambiant, rege illecto pecuniiâ, fecere communiam. (Guibertl de Novigento, de Vila sua, lib. m , apud ejusdem opéra omnia, éd. Dachery, p. ttis.j
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que de se recommander, comme ceux de Laon^ au fameux Thomas de Marie, qui alors était en guerre avec son père*.
A Taide de ce secours, ils parvinrent à chasser le comte de la ville et à le contraindre de se renfermer dans la grosse tour, dont le châtelain , nommé Adam, lui ouvrit les portes. Cette tour , qui était d*une telle force qu'on la jugeait imprenable, fut attaquée avec vigueur; mais un incident vint tout à coup changer la face des affaires et ruiner l'espérance de la commune. Enguerrand de Boves, que son âge empêchait de monter à cheval et de prendre part aux fréquentes sorties qui se faisaient contre les bourgeois, ne put supporter, comme il le disait, que des cabareliers et des bouchers se moquassent de sa lourdeur^. La haine qui l'animait contre les bourgeois d'Amiens lui fit sacrifier ses ressentiments contre son fils; ils se réconcilièrent et conclurent ensemble un traité d'alliance contre la commune, le vidame et l'évêque. Les terres de ce dernier, soit qu'elles lui appartinssent en propre, soit que ce fussent des domaines de TÉglise , commencèrent alors à être dévastées par le pillage et Hncendie. L'impitoyable Thomas de Marie, dès le premier jour qu'il entra en campagne contre ses anciens alUés, tua trente hommes de sa main et brûla plusieurs églises; mais bientôt sa fougue le fit tomber dans une embuscade où il reçut de graves blessures qui l'obligèrent à quitter les environs d'Amiens et à se tenir en repos chez lui'.
* ElThomam, quasi amanliorem suum dominum, ad communiae illius sacrameuta vocanles, contra parentcm, ul putalur, 8uum fllium suscitarunt. (GuiberU de Novigento , de Vita sua, lib. m , apud ejusdem opéra omnia, éd. Dachery» p. 5i5.)
^ Perpendrns intcrea Ingeirannus quia au! œvi gravilatem caupones et mncellarii irrideronl. (Ibid.)
3 Tiioma itaqucad sua translnlo, el ex vulnere praelibatojam irapotenter agcnte. ( Ibid., p. 5<6.)
95â LETTRE XIX.
En partant, il laissa ses meilleures troupes dans la tour du Castillon , qui, bfttie, à ce qu'il paraît, h l'un des angles du mur de ville , pouvait être ravitaillée et recevoir garnison par l'extérieur. Les soldats renfermés dans cette forteresse faisaient , de jour et de nuit, dans la ville des sorties meurtrières, massacraient femmes et enfants , pillaient et brûlaient à plaisir. Dépourvus des moyens de conduire un siège, les bourgeois ne pouvaient opposer à ces agressions qu'une résistance purement passive*. Le découragement les gagna ; et à la vue de tout ce qu'ils souffraient, révêque Geoffroi , qui les aimait, fut saisi d'une vive af&iction ; il désespéra de la cause à laquelle il s'était lié, et sentit même s'ébranler la confiance qu'il avait dans la bonté de ses intentions. Cédant aux clameurs des gens de son ordre , qui l'accusaient d'avoir excité des troubles qu'il était incapable d'apaiser ^, il se suspendit lui-même des fonctions épiscopales. Il renvoya à l'évêque de Reims son bâton et son anneau , et se retira d'abord au monastère de Cluny, ensuite à la Grande-Chartreuse, près de Grenoble '. Il n'en revint qu'à la sommation de l'archevêque de Reims, et lorsque Louis le Gros, déterminé par les plaintes du clergé à faire la guerre à Thomas de Marie , marcha en personne sur Crécy et sur Nogent , et rendit ainsi quelque espérance aux ennemis de ce terrible ba-r ron*.
' Referri non possunt ab aliquo, ne ab eis quidem quorum pare pericHtabatur, faclae neces de burgensibus per turrenses, cum ante obsidionem, tum poslea crebriores. Nullus cuim apud urbanos acius erat, sed passio sola. (Guiberti de Novigento, de Vita sua, lib. m, apud cjusdem opéra omnia, éd. Dacbery, p. 5!6.)
» Turbam moveral quam sedare non poterat. ( Ibid.)
3 Archiepiscopo rcmensi annulum sandaliaqueremisit, et se in exilium iturum numquamque deinccps episcopum futurum, ulrobique mandavit, (Ibid.)
* Voyez plus haut , Lettre xvii.
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LETTRE XIX. âô9
Cette guerre présentât 4e singuliers contrastes : d'un côté, }0 sire 4e M^vXe^ ennemi de la commune d'Amiens , était ami de celle de Laon, dont les membres les plus compromis s'étaient réfugiés sur ses terres; de l'autre, le rpiy en s'ayançant contre ce seigneur, venait par le fait sauver la première de ces communes et accabler la seconde, Api*és la soumission de Thomas de Marie , Louis le Gros dirigea ses forces contre Enguerrand de Boves , comme allié et complice de son fils. Son entrée dans Amiens ranima le courage et les espérances populaires. L'évéque, associé de cœur aux intérêts et aux passions de la multitude, le dimanche des Rameaui: de Tannée 1115 , prêcha, devant le yoi et tout le peuple assemblé, un sermon sur les événements du jour. Il prononça de grandes invectives et tous les anathèmes de rÉcriture Sainte contre la garnison de la grosse tour, promettant de la part de Dieu le royaume du ciel à quiconque périrait à l'attaque de cette forteresse*. Il fut décidé que les soldats royaux , réunis aux mieux armés d'entre les bourgeois, et conduits par le roi en personne, livreraient un assaut général. L'éyêque se rendit nu-pieds au tond)eau de saint Acheul , et y pria avec ferveur pour le succès de l'entreprise *. Au jour fixé, les ingénieurs du roi firent avancer contre le Castillon plusieurs des machines au moyen desquelles on s'approchait alors des places fortes : c'étaient des tours de bois cl^argées de combattants et garnies de ponts-levis qu'on agissait contre les parapets de la muraille. Malgré la discipline des troupes royales et le dévouement de la bourgeoisie, la grosse tour du Castillon garda sa réputation
* Spondens régna cœlorum hia qui turrim exupgnando perierinl. (6uiberti de Novigenio, de Vita sua, lib. m, apud ejusdem opéra omnia , éd. Dachery, p. 5*7.)
> Episcopus... nudipes ad S. Aceo)uni, non tune pro hoc exaudiendus abieral. ( Ibid.)
d'imprenable. Les assaillants furent repoussés; leurs machines furent démontées par les pierriers qui tiraient dessus. Beaucoup de soldats et de bourgeois périrent, soit au pied des murailles, soit sur les tours dressées pour l'attaque, et le roi lui-même fut blessé à la poitrine d'une flèche qui traversa son haubert *•
Louis VI qui, en obligeant Thomas de Merle à rester en repos et à se faire absoudre par TÉglise, avait accompli Fobjet de son expédition, ne jugea pas à propos de s'exposer aux dangers et aux fatigues d'un nouvel assaut. Il partit laissant quelques troupes qui , avec la coopération des bourgeois, tournèrent en blocus le siège de la grosse tour 2. Ce fut seulement au bout de deux ans que les assiégés rendirent le Gastillon, qui fut aussitôt démoli et rasé. L'évêque Geoffroi ne démentit point son caractère d'ami des libertés du peuple. Il avait encouru le blâme des adversaires des communes, qui étaient nombreux parmi la noblesse et le clergé; mais ses mœurs étaient si pures, et son zèle religieux si éclatant, qu'après sa mort l'Église l'honora du nom de saint. Si le mérite d'avbir fondé une commune ne lui fut pas compté, il y a sept siècles, parmi ceux qui lui valurent ce titre, c'est à nous de Ty ajouter comme un motif de plus pour vénérer sa mémoire.
Pendant que ces événements se passaient , et que la commune d'Amiens luttait avec tant de peines contre ses anciens seigneurs , la ville de Soissons s'affranchit et se
> Mifisis ex tormento lapidibus, utrasque (machinas) confregerunt. Et fervente jactu missilium, quater vicenis, ut relalum est, Tulneratis, etiam regem jaculo in pectore ioricato Iseserunt... At milites qui de machinispendebant, obrui se vidantes, fugam ineunt, nec mora caeleri... (GuiberU deNovigenlo, de Vita sua, 11b. m , apud ejusdem opéra omnia, éd. Dachery, p. B<7.)
2 Videns... re\ inexpugnabilem locum, cessit; obsideri jubens dum famé coacli se redderenl. (Ibid.)
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constitua en commune , sans qu'elle eût besoin pour cela d'entrer en rébellion ouverte. L'évêque et le comte, inlimidés par les exemples de violence et d'obstination que venaient de donner deux villes voisines, consentirent, pour le maintien de la paix, à l'établissement d'un gouvernement municipal, sauf à disputer ensuite sur l'étendue des privilèges que s'attribuerait ce gouvernement. Voici les principaux articles de la charte , qui , avec l'approbation du roi, et pour la paix du pays , établissait, dans la ville de Soissons, une commune, entre tous les hommes possédant une maison ou un terrain , soit dans la ville , soit dans les faubourgs*.
a Tous les hommes habitant dans l'enceinte des murs « de la ville de Soissons et en dehors dans le faubourg , « sur quelque seigneurie qu'ils demeurent , jureront la c( commune : si quelqu'un s'y refuse, ceux qui l'auront « jurée feront justice de sa maison et de son argent.
c< Dans les limites de la commune , tous les hommes « s'aideront mutuellement, selon leur pouvoir, et ne souf- « friront en nulle manière que qui que ce soit enlève qnel- « que chose ou fasse payer des tailles à l'un d'entre eux.
« Quand la cloche sonnera pour assembler la com- « mune , si quelqu'un ne se rend pas à l'assemblée , il a payera douze deniers d'amende.
« Si quelqu'un de la commune a forfait en quelque a chose et refuse de donner satisfaction devant les jurés , a les hommes de la commune en feront justice.
« Les membres de cette commune prendront pour épou-
ç Gontigit ob pacem palriae nos in civitate Suessionensi communiam conslituiss^e de hominibus illis qui ea die domum aut plateani habebant infra termines urbis et suburbiorum ejus, eisque qusedam gravamina dimisimus quse a dominis suis patiebanlur : unde et ipsis chartam fecimus. (Charta Ludovici VI, apud script, rer. gallic, et francic, t. XIV, p. lxxu praefaUonis.)
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a ses les femmes qu'ils voudront, après en avoir demandé (( la permission aux seigneurs dont ils relèvent ; mais , si c( les seigneurs s'y refusaient, et que, sans T^^veu du sien, « quelqu'un prît une femme relevant d'une autre seigneu- « rie , l'amende qu'il payerait dans ce cas , sur la plainte <c de son seigneur, serait de cinq sols seulement.
« Si un étranger apporte son pain et son vin dans la « ville pour les y mettre en sûreté, et qu'ensuite un diffé- « rend survienne entre son seigneur et les hommes de « cette commune , il aura quinze jours; pour vendre son ce pain et son vin dans la ville et emporter l'argent , à a moins qu'il n'ait forfait ou ne soit complice de quelque « forfaiture.
a Si l'évêque de Soissons amène par mégarde dans la a ville un homme qui ait forfait envers un membre de c( cette commune, après qu'on lui aura remontré que c'est « l'un des ennemis de la commune , il pourra l'emmener « cette fois , mais ne le ramènera en aucune manière, si c( ce n'est avec l'aveu de ceux qui ont charge de maintece nir la commune.
« Toute forfaiture , hormis l'infraction de commune et « la vieille haine,sera punie d'une amende de cinq sous * . »
Si la promulgation de cette nouvelle loi eut lieu sans éprouver d'obstacle, lorsqu'il s'agit de l'exécuter les embarras commencèrent. Tous les intérêts qu'elle froissait se soulevèrent en même temps contre elle. Les seigneurs laïques s'irritèrent de ne plus recevoir que cinq sous d'amende pour toute espèce de délit. Ceux dont les terres étaient voisines des limites de la commune se plaignirent
1 La charte originale bVsI perdue; mais on en retrouve tout le dispo- BiUC dans une charte de confirmation donnée par Phi lippe -Auguste. Plusieurs artictes sont empruntés à la charte de Beauvais; je les ai supprimés, et j'ai interverU l'ordre des autres. Voyez le Recueil des Ordonnances des rois do France , t. XI , p. Si 9.
de ce que leurs serfs, enhardis par l'exemple et les encouragements des bourgeois, refusaient ou ajournaient le payement du cens et des tailles. D'autres ne voulaient pas se contenter de l'arpeade fi^ée powr le mariage d'un membre de la commune ^vec une fpmme étrangère , et réclan^aient, comme leur appartenant de corps et de biens, les fenimes qui avaient passé de \euvs seigneuries dans la comniune, Qne}ques-uns revenejiquîli^nt au même titre les habitants de leurs tépr^is qni étaient allés , sans leur aveu, s'établir à Soissons, Il y en avait qui accusaient la commune de leur faire violence , en les empêchant de saisir les meubles de ceux qui avaient çon^mis des forfaitures ou qui n'exécutaient point le§ corvées, On imputait à crime aux bourgeois de leveç un droit de péage ou d'entrepôt sur les marchandises et les denrée^ qui entraient dans la ville, Pnfin Tévêque reprochait à la commune de s'être approprié son promenoir pour y tenir le§ assemblées délibérantes, et d'avoir transforn^é en prison publique la grande salle de son palais *.
Tous ces griefs adressés à plusieurs reprises h Louis le Gros dans les vingt années qui suivirent l'établissement de la commune, le déterminèrent à y faire droit. En li36, il cita devant sa cour, tenue à Saint-Germain-en-Laye, le maire et les jurés de Soissons. L'évêque de la vijle, appelé Joscelin, y comparut, comme partie adverse, en son nom et au nom des autres plaignants. La (jour décida que la commune avait usurpé sur les seigneurs, tant de )a ville que de la banlieue , des droits qui ne lui appartenaient point, qu'elle avait grandement outre-passé la teneur de
1 Tallias et corvadas... violentiam dominis terrarum inferente communia, persolvere negtigebant... In pervaturla episcopi et infra domos ejus eonyentus suos faciebat, et in magna curia captos suos, nolente episcopo incarcerabat. (Charta Ludovici VI, apud script, rer. gallic. et fraucic. , t. XIV, p. Lxxui prœfalionis.)
sa charte, et qu'il lui serait enjoint de s'y renfermer à l'avenir. Les magistrats furent sommés de jurer en présence du roi qu'ils obéiraient à cette sentence, et le sénéchal du royaume alla recevoir le serment de toute la commune. Dans cet accord forcé, il n'y eut qu'une seule victime , ce fut un nommé Simon que la cour du roi ordonna d'expulser de la ville, comme agitateur du peuple *.
La charte de la commune de Soissons devint celle de plusieurs villes, non-seulement en Picardie, mais en Champagne et jusqu'en Bourgogne. Dans Tannée 1146, les bourgeois de Sens ayant formé entre eux une association de défense mutuelle, l'adoptèrent avec l'agrément du roi Louis VIL Mais à peine le gouvernement communal fut-il établi à Sens, que le clergé des églises, et surtout les religieux de Saint-Pierre-le-Vif, élevèrent un cri d'alarme sur l'abolition de leurs justices. Le pape Eugène IIÏ, chassé de Rome, venait de passer en France, et le roi l'avait reçu à Dijon avec toute sorte de respects. Ce fut à lui que les clercs de Sens adressèrent leur réclamation par l'entremise d'Herbert, abbé de Saint-Pierre-le-Vif. Cette ambassade eut un plein succès ; et le roi, à la requête du pape , ordonna que la nouvelle commune fût incontinent dissoute *.
Pendant que cet ordre s'exécutait dans toute sa rigueur, l'abbé Herbert revint dans la ville jouir des remercîments de son ordre et se préparer pour le voyage à la Terre- Sainte, où il devait suivre le roi. Son arrivée, dans do
* Hoc iamen pro pace uiriusque concessum est, quod Simone de communia ejeclo, qui lolius mail exliterat... (Charta Ludovici VI, apud script, rcr. gallic. et francic, t. XIV, p. lxiiii priefationis.)
* Destrucla est Senonum communia ab Eugenio papa romane et a Ludovico rege Francorum, per deprecalionem Herberti abbatisS. Pelri-Vivi. (Ghroii. S. Petri-Vivi senon., apud script, rer. gallic. et francic, t. XII, p.iM.)
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telles circonstances , exaspéra les esprits au point qu'un rassemblement de bourgeois armés se forma aussitôt pour attaquer Tabbaye de Saint-Pierre. Ils enfoncèrent les portes et massacrèrent l'abbé , ainsi que son neveu, jeune chevalier plein de courage , qui périt en essayant de le défendre. Ce crime, excité par la frénésie du désespoir , fut puni avec une grande rigueur. Des troupes eîivoyées par le roi investirent la ville de Sens, et arrêtèrent en grand nombre les auteurs et/les complices de Témeute ; plusieurs furent mis à mort sans forme de procès , et par une sorte de raffinement on les fit monter au haut de la tour de Saint-Pierre , d'où ils furent précipités; les autres, emmenés et jugés à Paris, eui*ent la tète tranchée par la main du bourreau*.
Il y avait trop de vie dans Tinstitution des communes , pour que celle de Sens pérît par ce seul échec. Elle se rétablit spontanément sous le règne de Philippe-Auguste , qui la toléra d'abord et, plus tard, la sanctionna par un acte solennel. Celte confirmation détinitive eut lieu en 1189, c'est-à-dire après quarante-trois ans , durant lesquels , si Ton en juge par le préambule de la charte royale, la guerre n'avait point cessé entre les bourgeois et le clergé de la ville. c( Dans l'intention de conserver la paix dorénavant , « nous avons octroyé que, sauf notre fidélité , une com- « mune fût établie à Sens. Elle sera jugée par tous ceux c( qui habitent soit dans l'enceinte des murs , soit dans le c( faubourg, et par ceux qui entreront dans la commune, c( à Texception des hommes et des femmes que nous « avons rendus à Tarchevêque, aux églises et aux clercs
« de Sens^... »
' Ob cujus ultionem rex quosdam... iUonim de lurrc senonensi praecipitari fecit, quosdam aulem Parisiis dntruncari. ( Hisl. régis Ludovici VU, apud script, rer. gallic. elfrancic, t. XII, p. 126.)
' RecueU des Ordonnances des rois de France, t XI , p. 262.
L'existence de la commupe de Soissops, malgré la haute réputation de sa charte municipale , fut peu tranquille et assez malheureuse. Son histoire n'est qu'une série de quereller entre la magistrature bourgeoise et les dignitaires des églises et du chapitre épiscopal. Ces derniers étaient sans cesse en réclamation auprès du roi , et menaçaient de suspendre la célébration des offices, soit parce que la commune usurpait leur juridiction, soit parce qu'elle leur déniait justice. Une fojs, c'était un prévenu arrêté par la comn^Mue dans une maison bâtie sur remplacement d'un ancien cloître; une autre fois, c'était un clerc turbulent emprisonné au beffroi, malgré les franchises de son ordre. Tantôt les bourgeois avaient maltraité ou injurié des membres ou des officiers du chapitre ; tantôt ils avaient refusé de les secourir contre ceux qui les maltraitaient , et n'avaient point voulu sonner la cloche ni crier dans les rues haye! baye! comme il était d'usage en cas de mêlées. Sur toutes ces plaintes , portées , dans la dernière moitié du xui^" siècle, devant le parlement de Paris, le clergé eut gain de cause, et la commune fut condamnée à payer non* seulement de fortes amendes envers le roi et les églises, mais encore tous les dépens des procès intentés contre elle *. Ces frais et ces amendes s'accumulèrent tellement , que la ville se trouva chargée d'une dette qu'elle était boys d'état de payer sans ruiner les bourgeois par des impôts énormes. Dans cette extrémité, les habitants , ne sachant plus que faire , proposèrent au roi Charles IV de lui vendre l'abolition de leur commune et de se soumettre au régime prévôtal , à condition que la dette publique tomberait à la charge du roi. Cette proposition fut agréée et le traité conclu en l'année 1325:
I Hist. de Soissons, par Claude Dormay, U 11 , p. aoo et suiv.
« Charles, par la grâce de Dieu, etc., faisons savoir h « tous, présents et à venir, que, comme nous, ayant reçu « de la commune de Soissons supplications des bourgeois ce et habitants d'illec, pour certaines causes tendantes aux (( fins qu'ils fussent ci-après gouvernés à perpétuité , en c( prévôté en notre nom, par up prévôt que nous y établi- « rons désormais , sans qu'ils aient maire ni jurés en la a commune, nous, ^ la supplication desdits habitants, la « commune avec les juridictions, droitures et émoluments, a avons reçu et recevons dès maintenant par la teneur de « ces présentes lettres, et gouvernerons en notre nom do- « rénavant par un prévôt que nous y députerons; et vou- « Ions que le prévôt qui de par nous sera député en ladite « ville pour la gouverner en notre nom, gouverne en prête voté les habitants, aux lois et coutumes, avec les libertés « et franchises qu'ils avaient au temps qu'ils étaient goua vernés en commune, excepté que dorénavant maire x\\ « jurés n'y seront mis ni établis *. »
Ce passage de l'état de commune à un régime analogue en beaucoup de points à Tadministration actuelle des villes de France^ n'eut pas lieu sans rfegret du passé, sans que les bourgeois de Soissons jetassent un regard en arrière sur le temps où ils avaient une existence par eux-mêmes, une bannière, un trésor, un sceau, un beffroi, une juridiction, des élections et des assemblées publiques. Déchargés du poids de leur dette , ils ne sentirent plus que l'humiliation d'avoir perdu leurs vieilles lois et leurs libertés héréditaires. Aussi, moins de dix ans après leur abdication entre les mains de Charles le Bel , ils entamèrent avec son successeur, Philippe de Valois, de nouvelles négociations pour obtenir qu'on leur rendît tout ce qu'ils
t Recueil des Ordonnances des rois de France , t. XI , p. 500. » Écrit em 828.
avaient aliéné. Leurs députés remontrèrent « que , n'y « ayant point de corps de ville à Soissons, personne n'y a prenait soin des affaires publiques, et que, toutes choses « étant négligées , on devait s'attendre à une perte totale c( des édifices et du revenu ; que d'ailleurs il était pitoya- « ble qu'une si noble et antique cité fût non-seulement « inférieure aux autres en droits et en privilèges , mais <f encore privée de tout ce qu'elle avait conservé de son « ancien état*. » Le roi écouta ces doléances, mais ne consentit point au rétablissement de la commune telle qu'elle avait été fondée au xii« siècle, dans Tâge d'or des libertés bourgeoises. Il maintint dans la ville de Soissons le gouvernement en son nom et Toffice de prévôt royal ; seulement il permit aux bourgeois d'élire chaque année quatre personnes qui, sous le titre d'échevins, assisteraient le prévôt dans sa justice et prendraient soin des affaires municipales^.
La commune d'Amiens eut de plus longs jours; elle ne perdit que lentement et une à une ses anciennes prérogatives. Suspendue par ordonnance de Philippe IV, elle fut rétablie pîir le même roi en Tannée 1307, et, selon toute probabilité, ce fut sa grande richesse qui la sauva. Dès lors, elle parcourut en paix le cercle entier de la destinée des vieilles constitutions municipales. L'élection du mayei^* et des vingt<îuatre échevins subsista jusqu'en l'année 1597, où un édit du roi Henri IV réduisit à la fois le nombre et les privilèges de ces magistrats populaires. Les anciens droits des comtes , dont la commune avait hérité , lui furent enlevés avec la plus grande partie de ses revenus; et la juridiction de l'échevinage fut bornée an petit criminel^ aux disputes entre bourgeois , aux procès concernant la
I Histoire de Soissons , par Dormay, t. Il , p. 316. « Ibid., p. 310.
police des rues, les métiers, le service du guet et le logement des gens de guerre *.
Toutefois, dans les cérémonies publiques, les insignes de la haute justice, du droit de vie et de mort continuèrent d'accompagner, comme dans Tancien temps , le maire et les échevins d'Amiens. Ces attributs d'une puissance qui n'était plus consistaient en deux glaives d'une forme antique, portés à la main par deux officiers de ville, qu'on désignait, à cause de leur emploi, par le terme provincial d*espadrons ^. Une coutume semblable régnait dans presque toutes les grandes communes. On montre aujourd'hui à Toulouse, dans la salle gothique où délibéraient les capitouls, le large sabre qui jadis fut , pour ces magistrats, l'équivalent des haches consulaires. C'est un cimeterre échancré vers la pointe, à poignée d'acier, sans garde, et d'un aspect vraiment imposant. La croyance populaire veut que cet instrument ait été fabriqué exprès pour le supplice du maréchal de Montmorency, en l'année 1632; mais quiconque l'examine avec un peu d'attention reconnaît que c'est une arme de parade, incapable d'avoir jamais tranché une tête, à cause d'un cordon en saillie qui garnit et décore le dos de la lame. Ainsi les traditions s'interrompent et succèdent l'une à l'autre. Une nouvelle célébrité, de nouveaux noms s'attachent faussement aux mêmes objets; et il faut que l'historien, démêlant cette confusion, se prononce contre la voix publique et lui fasse avouer Terreur.
« Hist. d'Amiens, par le père Daire, 1. 1 , p. 60 et suiv. » Ibid.
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Histoire de la eaflimuoe de Reims.
La ville de Reims , eélèbre dès les temps les plus reçu-? lés par sa grandeur et son importance, fut, parmi les cilés du nord de la Gaqle, celle qui conserva le mieux, après la conquête franke, l'organisation municipale qu'elle avait reçue des Romains. C'était, durant le moyen âge, une tra-r dition populaire à Reims que le privilège d'être jugé par des magistrats de leur choix remontait, pour les habitants de cette ville, jusqu'à une époque antérieure à saint Rémi, qui convertit et baptisa l'armée des Franks. Cette vieille institution n'avait pu, sans s'altérer beaucoup, traverser un si long espace de temps ; les magistrats municipaux , réduits quant au nombre, avaient perdu leurs attributions politiques; il ne leur était demeuré qpe le droit de justice dans les causes qui n'entraînaient pas de peine capitale. Enfin, au lieu de l'ancien titre collectif de euries que. leur donnaient les lois romaines , ils avaient reçu , sous la seconde race , un nom germanique , celui de skepene ou juges, devenu scabini dans le latin des actes officiels, et dont s'est formé le mot échevins dans le dialecte roman du nord.
Le pouvoir, dont les empiétements successifs diminuèrent, à Reims, les prérogatives des magistrats civils élus par les citoyens , fut celui des archevêques. D'abord magistrats eux-mêmes et défenseurs de la cité * , ils transfor-
• Voyez, sur l'office de défenseur ( defensor) dans les villes romaines, et sur les pouvoirs municipaux aUribués aux évêques, les Essais de M. Guizot sur mistoire de France; premier Essai.
LPTTRE XX. 274
mërent; h la longue, cet office de pî^tronage légal en uqe domination absolue, convoie celle des seigneurs féodaux. A mesure que ce changement se prononça, la justice municipale ou Véchevinagey seule garantie des citoyens contre la puissance des archevêques , entra en lutte avec eux et avec leurs officiers de police administrative ou judiciaire. Cette longue querelle est obscure et de peu d'importance jusqu'à l'époque où le mouvement imprimé par la révolution communale se fit sentir dans le voisinage de Reims, à Noyon, à Beauvais, à Laon, à Amiens et h Soissons. L'exemple de ces villes inspira aux citoyens de Reims de nouvelles idées politiques et un plus haut degré d'énergie, Ils résoluient de reconstituer, par un eflbrt commun, et de rendre , à l'avenir, inattaquables les garanties de liberté dont les débris s'étaient conservés chez eux pendant plusieurs siècles *,
Ce fut dans l'année 1138, dix ans après la promulgation de la charte de Laon, qu'une association politique se forma, pour la première fois, parmi la bourgeoisie de Reims. Cette association prit le nom de compagnie^ alors synonyme de celui de commune. La vacance du siège épiscopal, causée par la mort de l'archevêque Renaud, avait facilité ce mouvement, sur lequel il reste trop peu de détails. Tout ce qu'apprennent les courtes notes éparses dans les anciens registres des églises, c'eat que les bourgeois se conjurèrent pour établir une république. Par ce mot, l'on n'entendait point désigner une tentative différente de celle qu'avaient faite, avec plus ou moins de succès, les habitants des villes voisines. A Reims, on ne connaissait pas mieux qu'ailleurs et l'on ne regrettait pas davantage les formes de gouvernement de l'antiquité j
< Bfarlot, MetropoUs RemensiB Hist* , t. II, p. 337.
mais sans rapporter ce qu'ils voulaient établir à aucune théorie politique, les conjurés aspiraient à s'organiser en société indépendante non de l'autorité spirituelle, mais de la puissance temporelle des archevêques.
Durant la vacance du siège de Reims, l'église métropolitaine était sous le patronage du roi, qui en percevait les revenus et en exerçait la seigneurie. Louis VIÏ, qui régnait alors depuis près d'un an, était en querelle avec le pape Innocent II, et leur mésintelligence retardait réiection d'un nouvel archevêque. Cette circonstance diminua beaucoup les obstacles que les bourgeois de Reims devaient rencontrer dans l'établissement de leur commune. Le roi n'avait aucun intérêt à dissoudre cette association et à les ramener malgré eux sous la dépendance de l'Église. Tout l'espoir du chapitre métropolitain, pour le rétablissement de ses droits seigneuriaux, était dans une prompte élection, acte qui ne pouvait s'accomplir sans le congé du pape et l'agrément du roi. Bernard, fondateur et premier abbé du monastère de Clairvaux, près de Bar-sur-Aube, homme que l'Église vénère aujourd'hui comme saint, et qui, de son temps, jouissait d'un immense crédit, à cause de son zèle religieux, de son éloquence et de son activité politique,, s'entremit dans cette affaire, et écrivit soit au roi, soit au pape, un grand nombre de lettres, dont je ne citerai que la suivante :
c( A son très-aimé père et seigneur Innocent, souverain a pontife, le frère Bernard de Clairvaux, appelé abbé, ce c< qui est peu de chose.
« L'église de Reims tombe à sa perte ; une cité glo- « rieuse est livrée aux opprobres : elle crie à ceux qui pasce sent par le chemin qu'il n'y a pas de douleur semblable c( à sa douleur, car au dehors est la guerre, au dedans la « crainte, et de plus, au dedans la guerre, car ses fils
c( combaltent contre elle, et elle n*a pas de père qui puisse a la délivrer. Son unique espérance est dans Innocent, c( qui essuiera les larmes de ses joues. Mais jusqu'à quand, « Seigneur, tarderez-vous à étendre sur elle le bouclier « de votre protection ? Jusqu'à quand sera-t-elle foulée (( aux pieds et ne trouvera-t-elle personne qui la relève? « Voici que le roi s'est humilié, et que sa colère contre « vous s*est apaisée : que reste-t-il donc, sinon que la a main apostolique vienne soutenir l'affligée, apportant c< des soins et un appareil pour ses blessures? La prec( mière chose à faire, c'est de presser l'élection, de c< crainte que l'insolence du peuple rémois ne ruine le « peu qui subsiste encore, à moins qu'on ne résiste, le « bras levé , à sa fureur. Si l'élection était solennisée a avec les cérémonies d'usage, nous avons confiance que, ce dans tout le reste, le Seigneur nous donnerait faveur et «succès*.»
La cour de Rome commençait à prendre l'alarme sur les progrès de cette révolution communale, qui, gagnant l'une après l'autre les villes épiscopales, tendait à ruiner partout la puissance temporelle des évêques. Aussi le pape mit-il en oubli ses griefs contre le roi de France, pour ne plus songer qu'à TÉglise de Reims et au péril dont elle était menacée ^. Afin d'engager Louis le Jeune à détruire ce qu'avaient fait les bourgeois, et à les châtier de leur rébellion, il lui adressa une lettre pleine de paroles affectueuses et qui se terminait de la manière suivante : c< Puisque Dieu a voulu que tu fusses élu et sacré a roi pour défendre son épouse , c'est-à-dire la sainte
» Epist. S. Bernardi, apud script, rer. gallic. et francic, t. XV, p. 394, in nota c , ad cale. pag.
2 Episl. Innocenli 11 papœ, apud script, rer. gallic. et francic. , 1. XV, p. 394.
fi74 LETTRE XX.
« Église pachefée de son propre sang, et maintenir ses « libertés sans atteinte, nous te mandons par cette lettre (ï apostolique et t'enjoignons, pou^ la rémission de tes « péchés, de dissiper par ta puissance royale les coupa- « blés associations des Rémois, qu*ilà nomment compa- « gnies, et de ramener tant Féglisë que la ville en l'état a et liberté où elles étaient au temps de ton père d'excel- « lente mémoire*. »
Selon toute probabilité, cette lettre arriva trop tard, et trouva la commune de Reiitis déjà légitimée, en quelque sorte^ par le consentement du roi. Ce fut en Tannée 113Ô que Louis Vïï fit sceller de son grand sceau une charte par laquelle il accordait aux habitants de Reims la constitution municipale de Laon t « Acquiesçant à voire « humble requête et à vos supplications, nous vous avons « octroyé une commune sur le modèle de la commune de « Laon, sauf le droit et les coutumes de Tarchevêché et
«des antres églises^ i> Ces réserves, énoncées en
termes vagues et qui ne fixaient point d'une manière précise les bornes où devait s'arrêter la puissance bourgeoise, ne pouvaient manquer de produire bientôt de nouvelles disputes et de nouveaux troubles. La passion d'indépendance qui animait les habitants de la cité de Reims, c'est-à-dire de la partie de la ville renfermée dans l'çnceinte des murs, avait gagné ceux des quartiers éxlé-
1 fipist. Innocenti II papee, apud Bcript. rer. gallie. et francic, t. XV, p. 394.
* Cette phrase est extraite d'une lettre écrite par Louis VII postérieurement à la rédacUon de la charte de commune qui ne s'est point conservée jusqu'à nous. V. Epist. Ludovici VU ad majorem et communiam Remensem, apud script, rer. gallie. et francic, t. XVI, p. 5. — Les douze échevins qui existaient à Reims depuis un temps immémorial, devinrent alors le gouvernement de la commune, et ainsi la constitution municipale se composa de deux éléments : l'un traditionnel , et l'autre révolutionnaire.
LETTUE XX. 275
rieurs et de quelques paroisses riirales* Ces gens> Vassaux ou serfs de corpsj soit du capitre métropolitain, soit de Tabbaye de Saint-Remy, soit des autres églises, désiraient entrer dans la commune^ c'est-ànlire obtenir pour eux-mêmes les franchises garanties par la charte royale* Mais le chapitre et les églises soutenaient que la concession du roi n'avait de valeur que potir les habitants dé la cité; et Ces derniers, pensant que leur commune gagnel^ait en force si elle devenait plus tiombreuse, travaillaient, de , tout leur pouvoir, à étehdre sa juridiction hors des murs. De là naquirent beaucoup de débats et Une seconde guerre civile entre les partisans des libertés bourgeoises et ceux de la seigneurie épiscôpale*
Les chefs du parti populaire se nommaient Aubri et Simon; malheureusement les documents originaux ne fournissent aucun détail sur leur compte, si ce n'est qu'ils avaient avec eux un prêtre condamné par les tribunaux ecclésiastiques, auquel ils firent célébrer la messe, un jour de la Toussaint, dans l'église Saint-Symphorien *• Cette messe, qui fut regardée par le clergé comme un acte de sacrilège, et à cause de laquelle l'église fut de nouveau consacrée, eut lieu, probablement, à l'ouverture d'une assemblée générale de tous les membres de la commune. La cloche de Saint-Symphorien servait à Reims de beffroi communal; et cette circonstance semble prouver que le grand conseil des bourgeois tenait ses séances dans l'église même. D'autres villes. offraient, à la même époque, l'exemple de cet usage introduit par nécessité, faute de locaux assez vastes pour mettre à couvert une assemblée nombreuse. Aussi, l'un des moyens que la puissance ecclésiastique employait pour gêner l'exercice
' Necrolog. S. Syraphoriani, apud script, rer. gallic. et ffancic, t. XVf, p. 5 , in nota a ad cale. pag.
du droit de commune était de Taire défense de se réunir dans les églises pour un autre motif que la prière et de sonner les cloches à une autre heure que celle des ofdces*. Les différents corps du clergé de Reims, alarmés des progrès rapides que Tesprit d'insurrection faisait hors des murs de la ville, adressèrent de grandes plaintes à cet égard aux évéques suffragants du diocèse, aux légats du saint-siége et au roi. La commune n'avait encore qu'une seule année d'existence -, mais l'ardeur et l'opiniâtreté de ses membres en rendaient la destruction impossible sans beaucoup de violence et une grande effusion de sang. Ixrtiis VII n'essaya point de revenir sur ce qu'il avait accordé ; mais il adressa au maire et à toute la commune de Reims une lettre où il se plaignait qu'on eût excédé les bornes posées par la charte de Laon : a Prétendant, « disait-il, que le droit des églises n'est point un droit, et a que les coutumes établies en leur faveur, dès les temps a anciens, ne sont pas des coutumes, vous envahissez par « violence les prérogatives et les possessions des églises, d Le roi enjoignait aux magistrats et aux bourgeois de laisser en paix toutes les églises, et spécialement celles de la Bienheureuse Marie et de Saint-Remi, les avertissant que • si, à l'avenir, ces églises lui criaient merci, il ne voudrait ni ne pourrait leur dénier justice ^. Cette lettre, conçue en termes vagues et assez doux, ne fut suivie d'aucun effet. Menacée par la ligue de tous les petits seigneurs ecclésiastiques qui l'entouraient, la commune avait besoin d'én-
I ConnrmaUon par Louis Vf des règlements faits pour la commune de Saint-Riquier; Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 484.
^ « Alioquin ilii ecclesiœ, et aliis post nos miserabiliter clamantibus, a «justilia déesse nec volumus, ncc debeuius, nec eliam possumus. » (Epist. Ludovic! VU ad majorem et communiam remenscm, apud script, rcr. gallic. et francic, t. XVI, p. 5.)
vahir sur eux pour n'être point écrasée; les bourgeois le sentaient, et ce sentiment les poussait à l'obstination et à Taudace, quelque péril qu'il y eût pour eux. Les plaintes réitérées du clergé contraignirent donc bientôt le roi d'adresser aux habitants de Reims un avertissement plus sévère :
« Au maire et à la commune de Reims, Louis, par la « grâce de Dieu, roi des Français et duc des Aquitains, « salpt ^t faveur.
. a II nous est très-pénible de voir que vous faites ce « qu'aucune autre commune n'a osé faire. Vous excédez « en tout point les bornes de la commune de Laon qui « vous a été donnée pour modèle, et ce que nommément « nous vous avons défendu, savoir, de faire entrer dans « votre commune les quartiers et les villages du dehors, « vous le faites, avec audace et assurance. Les revenus c( coutumiers des églises, possédés par elles depuis plu- « sieurs siècles, ou vous les leur enlevez vous-mêmes, c( ou vous défendez aux sujets de les payer par l'autorité « de votre commune. Vous détruisez entièrement ou « vous diminuez les libertés, coutumes et justices appar- « tenant aux églises de Reims, et spécialement celles des « chanoines de l'église de Sainte-Marie, qui maintenant « est en notre main, et n'a d'autre défenseur que nous. a En outre, vous avez contraint à rançon les sergents des « chanoines qui sont sous la même liberté que leurs c( maîtres; vous en avez emprisonné plusieurs, et quelquesce uns même n'osent sortir de l'église, par la peur qu'ils « ont de vous. Pour tous ces excès, nous vous avons déjà ce mandé, et maintenant vous mandons et ordonnons c( de les laisser aller en paix, de leur restituer ce que vous c( leur avez pris, et de conserver entièrement aux églises
« et aux chanoiftôs leurs justices, coutumes et franchises. « Adieu*. »
En l'année lliO, le siège vacant fut rempli par la consécration d'un nouvel archevêque, nommé Sanson de Malvoisin. Ni cet événement, ni les menaces du roi, ti*arrétèrent la fermentation des esprits, et, sept ans après, une insurt^ction éclata hors des murs de la ville, dans le quartier populeux qu'on appelait le bàn de Saint-Ristni. Le mot ban, qui, dans la langue du moyen ftgé, signifiait proclamation ou ordonnance , s'appliquait aussi à rétendue respective de chaque juridiction sfeigneuHale. C'est dans ce sens qu'on donnait à la cité de Reims le nom de ban de Tarchevéque, tandis que le faubourg, sur lequel l'abbé de Saint-Remi exerçait le droit de justice^ se nommait ban de Saint-Remi. Ce faubourg, réuni depuis à la ville par une même enceinte de murs, en était séparé, au xn^ siècle , par des prairies et des jardins. Les habitants, trop peu nombreux pour espérer de former une commune capable de se défendre, souhaitaient vivement de se réunir en un seul corps avec ceux du ban de Tarchevéque. Ils commencèrent par chasser de leur quartier les officiers et les partisans de la juridiction abbatiale, et descendirent tumultueusement dans la cité, où tous ceux qui désiraient la réunion s'armèrent et se joignirent à leur troupe. Tous ensemble marchèrent vers le palais épiscopal, pour présenter leur requête à l'archevêque et le contraindre d'y faire droit. Sanson les harangua d'Une fenêtre, et tâcha de leur persuader de renoncer à ce qu'ils demandaient; mais, loin de céder, ils devinrent plus audacieux, maltraitèrent les officiers de l'archevêque, pillèrent leurs
> Altéra epist. Ludovic! VII ad majorem et communiam remensem , apud script, ter, gallic. et francic, t. XVI, p. 8.
meubles et démolirent leurs maisons. Obligé (}e se renfermer dans son palais et d'y rester comme en prison par crainte des ressentiments populaires, TarcKevêque Sanson écrivit à Suger, abbé de Saint-Denis, alors régent du royaume à cause du départ du roi pour la Terre-Sainte , le priant de lui envoyer du secours, En effet, des troupes furent dirigées sur Reims; et en même temps Joscelin , évêque de Soissons , accompagné du célèbre saint Bernard, partit pour être médiateur entre les bourgeois et Farchevêque. A l'approche des troupes Témeute cessa, et le ban de saint-Remi demeura séparé de la commune, mais toujours prêt à se soulever pour la réunion , quand un nouvel incident causait du trouble dans la ville *.
Durant les treize années qui s'écoulèrent entre cette révolte et la mor(; de Sanson, cet archevêque ne cessa de lutter contre la commune de Reims, et de travailler, quoique sans succès, à sa rpine. Dans les petits combats auxquels ces discordes donnaient lieu, soit dans les rues, soit hors des murs, les bourgeois eurent toujours l'avantage. Mais en Tannée 1160 les événements changèrent de face. Sanson de Malvoisin eut pour successeur le propre frère du roi, Henri de France, ci-devant évêque de Beauvais , qui avait déjà signalé dans cette ville sa haine coptre les communes. Attaquant dans leur essence même les droits de celle de Beauvais , ij avait voulu faire rentrer tous les habitants sous sa juridiction absolue, et restreindre celle des magistrats municipaux au seul cas de déni de justice. Pour mieux réussir dans son entreprise et imposer silence aux boiirgeois, il avait invité son frère à se rendre dans la ville, et, durant son séjour, il avait obtenu de lui le décret suivant :
* Anquetii , Hist. de Reims, 1. 1, p. 291 et suiv.
« Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français et duc « d'Aquitaine, à tous nos fidèles à perpétuité.
c( Il convient à l'excellence de notre sceptre de protéger « les droits de tous ceux qui sont sous notre sujétion , et « spécialement des Églises, qui deviendront la proie de la « violence des nnéchants si le glaive matériel et royal ne c( se porte à leur secours. Sachent tous nos fidèles pré- « sents et à venir, que Henri, notre frère, nous a porté «plainte contre les citoyens de Beauvais, ses hommes, « qui, à l'occasion de leur commune, prenant une audace <( nouvelle et illicite, ont usurpé les droits de Févêque et « de l'église de Beauvais, ainsi que la justice possédée « par révêque sur chacun et sur tous. Pour cette cause « ledit évêque nous a fait venir à Beauvais , et , en notre c( présence , la plainte ayant été débattue , et la charte de « la commune lue en public , les citoyens ont reconnu « enfin que la justice sur toute la ville appartenait à l'é- « vêque seul ; qu'en cas d'excès ou de forfaiture , c'est à « l'évêque ou à son officiai que la réclamation doit être « portée. Nous statuons donc, d'après l'excellence de noce tre autorité, que les plaintes seront toujours adressées à « l'évêque , et ordonnons que nul ne soit assez présomp- « tueux pour s'entremettre à Beauvais .dans le droit de c( faire justice, qui appartient à l'évêque et à l'église, tant c< que ce droit sera en effet exercé par l'évêque. Mais « si , ce qu'à Dieu ne plaise, il reste en demeure à cet « égard , alors les habitants auront licence de rendre la « justice à leurs concitoyens , parce qu'il vaut mieux que « justice soit faite par eux, que de ne pas l'être du tout*. »
Le nouvel archevêque entreprit d'arracher aux bourgeois de Reims un pareil aveu de ses droits absolus de justice
' Recueil dts Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 198.
et de seigneurie ; mais cela devait être plus difficile qu'à Beauvais, à cause des traditions populaires sur l'antiquité de réchevinage. Les Rémois adressèrent d'abord au prélat des remontrances respectueuses, le suppliant de les traiter avec justice , et de les laisser vivre sous la loi par laquelle la ville avait été régie depuis le temps de saint Rémi, apôtre des Franks *. Ils négocièrent môme avec lui, et offrirent de payer une somme de deux mille livres, s'il voulait renoncer à ses projets. L'archevêque refusa tout , et mit tant de dureté dans son obstination, qu'une partie du clergé métropolitain et plusieurs de ses vassaux nobles ne purent s'empêcher de le condamner et de prendre parti pour les bourgeois. On disait qu'il voulait imposer à la ville une servitude nouvelle et insupportable ; et il se forma, pour lui résister , une association sous le serment, dans laquelle entrèrent des clercs et des chevaliers*.
Les membres de cette ligue prirent les armes, et, s'emparant des maisons fortes et des tours des églises, ils contraignirent les partisans de Tarchevêque à sortir de la ville. Dans le péril où il se trouvait , Henri de France eut recours à son frère ; il le supplia de venir en grande hâte dissiper la conjuration formée contre lui et tirer vengeance des coupables. Le roi vint en effet à Reims avec des troupes. Une députation des citoyens se présenta devant lui pour lui exposer le véritable état des choses. Il paraît qu'au fond du cœur Louis VII donnait tort à son frère; mais comme celui-ci , emporté par la passion, ne voulut consentir à aucun arrangement, le roi prononça, quoiqu'à
• Legibus vivere pateretur, quibus civitas conUnue usa est, a tempore Sancli Remegii Francorum aposloli. (Epist. Joannis Sarisberiensis, apud Marlot, Hist. Metropol. Remensis, t. II, p. 392 et seq.)
' Conspiraveranl... cives de clericorum concilio et auxilio mllitum... Novas quasdam indebitas et intolerabiles servitutes volebat imponere. (Ibid., p.391.)
regret, )§ condamnation du parti populaire \ La plupart des bourgeois s'enfuirent à cette nouvelle, et ceux qui ne purent trouver d'asile au dehors se cachèrent dans les bois, sur la montagne entre Reims et Épernay. Le roi fit démolh* une cinquantaine de maisons appartenant au^ plus opiniâtres, et après cette exécution il se retira. Quand les bourgeois rentrèrent et qu'ils virent les n^aisoqs abattues, leqr haine et leur emportement redoublèrent. Ils démolirent par représailles les hôtels des chevaliers qui tenaient pour l'archevêque, et le contraignirent lui-mên^e à $e renfermer dans une forteresse vpisine de son palais. Menacé pqur la seconde fois d'être assiégé par les révoltés, Heqri de France ne s'adressa pas à son frère qu'il tropvait trop tiède, mais à un souverain étranger, le pomte de Flandre. Il l'invita à venir à Reines avec une troupe de mille chevaliers, ce qui, en comptant les sergents d'armes dont chaque chevalier était accompagné, devait faire environ six mille hommes. Les membres de la commune , n'ayant point de forces suflSsantes pour résister à cette armée, prirent une seconde fois le parti de sortir de la ville^ qui fut occupée par les Flan^ands^. Alors rarchevéque se conduisit en adroit politique; il fit porter aux émigrés des paroles d^ conciliation, promettant d'ouWier toutes les offenses et de réduire k quatre cent cinquante livres la sonime due en réparation des dommages qu'il avait soufferts dans ses biens. Ruinés eux-mêmes par deux occupations militaires, et désespérant de leur cause, les émigrés acceptèrent qn traité qui, an prix des droits qu'ils ne pouvaient plus défendre , leur garantissait du moins le
* Rex autem dolens, sed tamen fratris satisfaciens voluntati... (Episl. Joann. SarisbM apud. Marlol, Hist. Meiropot. Remensis, t. 11, p. 391.)
^ Sed ijli praedentioDles advcntum comitis iterato cesserunt... (Ibid., p. 393.)
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retour en paix dans leurs foyers et de grandes décharges pécuniaires. Ce traité , dont le détail ne nous est point parvenu, enleva aux habitants de Reims leur juridiction immémoriale ; Téchevinage fut supprimé, ou, cessant d'être à la nomination de? citoyens , il n'appartint plus dès lors au gouvernement municipal ; on ne peut dire ce qu'up pareil changement laissa subsister de la commune.
Henri de France, pour rendre moins sensible aux bourgeois de Reims le coup d'État qui les iivait frappés dans leurs franchises héréditaires, donna tous ses soins à la prospérité matérielle de la ville. Tl établit une foire annuelle et assura par des postes armés la sécurité des routes; mais il ne put habituer les esprits au régime de la seigneurie absolue , et , dès qu'il fut mort, les citoyens revendiquèrent comme un droit leur magistrature élective. Son successeur, Guillaume de Champagne, homme d'une conscience rigide et d'un caractère généreux, ne crut pas qu'il lui fût permis de conserver un surcroît de pouvoir qui était ie fruit de ,1a violence. Avant que les réclamations des Rémois eussent dégénéré en menaces , il leur rendit Téchevinage, et il en fixa les droits par une charte dont le préambule est extrêmement remarquable :
(c De même que les princes de la terre, en respectant « les droits et la liberté de leurs sujets, peuvent acquérir « l'amour de Dieu et du prochain, de même aussi, en vioa lant ou altérant des privilèges obtenus depuis longues c< années, ils peuvent encourir l'indignation du Très-Haut, « perdre la faveur du peuple, et charger leurs âmes d'un « fardeau éternel. Nous donc , déterminé par ces motifs , a et considérant la soumission et le dévouement que vous, <c nos chers fils et nos fidèles bourgeois , vous nous avez a témoignés jusqu'à ce jour, nous avons jugé à propos de « restituer et de confirmer pour toujours, par la garantie
« de notre autorité , à vous et à vos descendants, les cou- « tnmes octroyées il y a longtemps, mais mal gardées, à « cause des changements de seigneurs.
« Nous voulons que les échevins soient restitués à la c< ville , qu'ils soient élus au nombre de douze , entre les a habitants de notre han , par votre consentement com- « mun, qu'ils nous soient ensuite présentés, et soient re- « nouvelés chaque année, le jour du vendredi-saint : enfin « qu'ils prêtent serment de vous juger selon la justice, et « de garder fidèlement nos droits en tant qu'il leur appar- <c tiendra*... »
En même temps que les citoyens de Reims réclamèrent le rétablissement de la partie ancienne de leur constitution municipale , ils sollicitèrent pour la nouvelle, c'est-àdire pour la commune qui n'avait jamais été reconnue par les archevêques, un acte d'autorisation. Tout porte à croire que Guillaume de Champagne inclinait à cette condescendance qui eût complété son ouvrage et prévenu de nouveaux conflits entre la bourgeoisie et l'Église, mais l'opposition du chapitre métropolitain qu'il devait consulter l'arrêta. Il ne fit dans sa charte aucune mention de la commune, qui, toujours désavouée par les dignitaires ecclésiastiques , se maintint d'elle-même et n'en fut que plus ombrageuse et plus hostile^. Un autre défaut de cet acte libéral ce fut qu'en élevant peut-être d'un degré l'ancienne juridiction de l'échevinage, en lui reconnaissant toute justice, haute, moyenne et basse , il attribua, sans
• Marlot , Hi8t. Metropol. Remensis , t. Il , p. 417.
^ La charte de Guillaume de Champagne fut donnée en 1182; seize ans plus lard, les chanoines de son Église, soupçonnant loujours ses dispositions bienveillantes, tirèrent de lui la promesse écrite de n'autoriser entre les bourgeois de Reims ni commune, ni association jurée, ni aucun lien de fraternité, sans le consentement du chapitre. Voyez les Archives administratives de la ville de Beims , publiées par M. Varin , t. I, p. 435.
jugement, aux oflSciers de l'archevêque la punition des crimes manifestes, réserve qui ouvrit la porte à de grands abus et à des violences colorées de prétextes judiciaires*. En rétablissant Téchevinage sans donner son adhésion au nouveau principe populaire du régime municipal, Guillaume de Champagne n'avait qu'en partie répondu aux désirs et à l'espérance des bourgeois de Reims ; ce n'était pas assez pour eux et c'était beaucoup trop pour les partisans immodérés de la seigneurie ecclésiastique. Voulant tout accommoder, il ne contenta personne, et il eut à souffrir de la désaffection du peuple et des défiances du chapitre métropolitain. Le chapitre, qui avait une autorité indépendante et une juridiction distincte de celle des archevêques , leur faisait une opposition quelquefois aussi incommode pour eux que Thostilité du corps municipal. Attristé de voir ses bonnes intentions et ses mesures conciliantes produire peu de bien, Guillaume de Champagne s'en plaignait, à ce qu'il semble, dans les lettres qu'il écrivait à ses amis. On peut croire que de telles confidences furent la cause de cette curieuse plaisanterie que lui adressa l'un d'entre eux, Etienne, évêque de Tournai : « Il y a en ce monde trois choses criardes et une qua- « trième qui ne s'apaise pas facilement; c'est une cora- <c mune de vilains qui font les maîtres, une assemblée de « femmes en dispute, un troupeau de porcs grognant de c< concert et un chapitre divisé d'opinions. Nous combatce tons la première, nous rions de la seconde, nous méc( prisons la troisième et nous supportons la quatrième. « De celle-ci et de la première délivrez-nous. Seigneur^.»
< Ad hsec si quis bannalium iiostrorum furtum, vel murlram, yoI proditionem commiserit, et lorisfactum manifeslum fuerit; ipse et res ipsius in voluntate iiostra erunt... (Marlot, Hist. Melropol. Remeiisis, t. 11, p. 418.
' Tria sunt murmuranUa super terram; et quartum quod facile non
C'était un singulier état pour les habitants de Reims que la coexistence de ces deux gouvernemepts, dont chacun tendait sans relâche à sntyuguep et à ruiner TaMtre. On ne levait h proprement parler^ à qui appartenait la ville î car tantôt la commune y paraissait maîtresse , nommait les contmandants du guet et de la garde, et avait en son pouvoir les clefs des portes; tantôt l'archevêque reppenait la garde des clefs et l'exercice de l'autorité militaire. Il s'élevait h ce si^et de violents débats , où chacune des deux parties, avant de recourir à la force, tâchait de faire valoir ses raisons. Les archevêques s'appuyaient sur l'ancienneté de leur seigneurie, et les bourgeois disaient que 1{| garde de la ville appartenait naturellement à c^ux qui y avaient le plua d'intérêts ^n l'année 1211, dans une contestation de ce genre, les échevins s'obstinèrent à soutenir leurs droits contre l'archevêque Aubry de IJumberl. L'archevêque, x\e se sentant pas assex fort pour user de contrainte, adressa ses réclamations an roi Philippe-Auguste, qui se prononça contre les bourgeois, conune on le voit par la lettre suivante :
a Philippe, par la grâce de Dieu, roi deç Français, à a ses amés )e^ échevins pt citoyens de Reims , salut et
c( amitié.
a Nous vous mandons et ordonnons strictement de rendre , s^ns cputradiction ni retard, à notre amé et féal « Tarchevêque Anbry, les clefs des portes de la ville de c( Reims qu'il tient de nous, d'obéir à ses bans de la même <c manière qu'ils ont été observés au temps de ses prédé-
qniescit, communia rusticorum dominanUum .. capilulum diversa vota sectantium. Cum primo pugnamus, secundum irridcmus, terlium contemnimuB, quartum sustînemus : à primo et quarto ]it)era nos, Domine. (Stcphani Tornacensis episcopi Epislolae, cd. Du Molinet, 1679, p. 397.)
* Dictitanteg urbium custodiam pênes esse eos debere, quorum maxime interesset (Marlot, Uist. Metropol. Remensis, t. Il, p. 478.)
LETTRE XX. ni
s cesseurB; enfin dé ne point recevoir dans la Ville, sans « sa permission^ les personnes qu'il aura bannies, mais dé « vous conduire , envers Tarchevêque votre seigneur, de « telle sorte qu'il n'ait plus lieU de nous adresser des plain-' « tes sur votre compte; car nous ne pouvons lui manqlier « et ne pas lui garamlr la t)ôssession de ce qu'il tient de «nous*.»
L'antiée suivante, de nouvelles doléances ftireht adressées au roi par l'archevêque de Reims. Il se plaigtlait de ce que les bourgeois refusaient d'obéir à ses ordonnances , à moins qu'il ne les eût rendues d'après l'avis et le consèiitement des magistrats municit)aux. Aubry de Humberl s'Irrita de ce refus et des prétentions de la commune , qiii , selon lui, faisaient autant de tort au roi qu*à lui-même, ^puisqu'elles tendaient à diminuer les privilèges d'Un Ûeé grands fiefs de la couronne. Philippe-Auguste jugea dans le même sens , et adressa aux bourgeois de Reims des injonctions plus impératives : a Nous vous ordonnons , leur « disait-il , d'observer avec humilité les bans de Tarche- « vêque; que si vous les trouvez déraisonnables, remon- « trez-le-lui paisiblement, comme à voire seigneur, et re- « quérez-le d'amender ce qui devra être amendé, ne vous « mettant point en contradiction avec ses ordres ; mais a l'avertissant et le requérant comme un seigneur, afin « qu'il pourvoie comme il le doit au péril qui pourrait « advenir 5 que si, en ayant été rëquiè, il refuse de le « faire, et que vous nous adressiez , sur ce point, vos rea montrances, nous ferons avec plaisir, à cet égard, tout ff ce qui est de notre devoir *. »
Cette promesse vague d'une protection (|ui jusqu'alors ne s'était guère étendue que sur leurs adversaires ne pou-
1 Harlot, fiist. Metropol. Itemensis, t. II, p. 478. » Ibid.
vait décider les bourgeois de Reims à s'abandonner à la merci du pouvoir épiscopal. Ce qui se passait journellement entre eux et les agents de ce pouvoir était bien autrement grave que ne le ferait croire le style doucereux des dépèches oflScielles. Les archevêques de Reims possédaient , à l'extrémité septentrionale de la ville, une forteresse bâtie, à ce que Ton croit, par Henri de France. Ils y entretenaient une garnison nombreuse de chevaliers et d'archers. Du côté de la campagne , les fortifications consistaient en quelques tours élevées sur le fossé même de la ville et communiquant avec le dehors par un pont-levis; mais le côté opposé présentait des défenses formidables. Les murailles étaient plus épaisses , les fossés plus larges et plus profonds, et les remparts, bien terrassés, étaient garnis de machines; tout indiquait que cette citadelle avait pour destination, non de protéger la ville contre des attaques extérieures, mais de contenir et d'effrayer les habitants. On l'appelait le château de Porte- Mars , parce qu'un ancien arc de triomphe consacré, au dieu Mars, et qui autrefois servait de porte à la ville, se trouvait enclos dans ces nouvelles constructions. Au pied des murs , dans la campagne , les archevêques avaient un hôtel orné de jardins : ils l'occupaient ordinairement ; mais à la moindre alarme , ils le quittaient pour se renfermer dans le fort.
C'était au château de Porte-Mars que se tenaient les plaids de la cour épiscopale. On tremblait d'être cité devant elle , car, une fois entré dans la forteresse , personne n'était sûr d'en sortir. Abusant des dispositions de la charte de Guillaume de Champagne pour le cas de délit manifeste , les officiers de l'archevêque enlevaient au jugement des échevins la plupart des causes criminelles * ,
* Voyez plus haut , p. 283.
el ils multipliaient ces causes en qualifiant de félonie la moindre plainte contre leurs sentences ou leurs excès d'autorité. Quiconque obéissait à leur mandat de comparution n'avait que deux alternatives , ou une amende exorbitante , ou un emprisonnement illimité. Si quelqu'un refusait de se rendre au j sommations de leurs sergents , ils fondaient sur la ville à la tête d'une troupe armée, parcouraient les rues , fouillaient les maisons, et, s'ils ne trouvaient pas le défaillant , s'emparaient du premier venu et le retenaient prisonnier jusqu'à ce qu'on leur remît en échange Thomme qu'ils demandaient. Le sort tombait ordinairement sur un bourgeois riche, ayant des parents considérables, qui, afin de le sauver, se faisaient persécuteurs de l'accusé pour lequel on le gardait comme otage. Acharnés contre ce malheureux, ils le cherchaient, le poursuivaient de retraite en retraite , l'enlevaient des bras de sa femme et de ses enfants, et le livraient aux oflSciers de l'archevêque*.
Ceux-ci, maîtres du fugitif, aussitôt condamné, lui infligeaient sous le nom d'amende le paiement d'une rançon. Pour Tobtenir de lui ou de sa famille , ils le soumettaient aux épreuves du cachot, des fers, et quelquefois même de la faim. Si la famille, instruite de l'état du prisonnier, ne se tenait pas pour avertie, ils avaient recours aux tortures, et souvent la rançon venait trop tard. Telles furent les plaintes adressées à Louis ES, par les habitants de Reims, sous un archevêque dont le nom va bientôt figurer dans celte histoire^. Comme remède à de si étranges violences, ils demandèrent, mais inutilement , que l'ancien palais des archevêques redevînt le chef-lieu de leur seigneurie
> Anquetil, Histoire de Reims, I. II, p. 22 ctsuiv. ^ Henri de Braine; voyez ci -après p. 29t el suiv. — Histoire de Reims par Anquetil , t. Il , p. 27.
290 LETTBE XXI.
temporelle ^ et que personne cité en justice, ne fût obligé de comparaître au château de Porte-Mars *.
De pareils faits suffisent pour expliquer Texistence ora* geuse des communes et l'ardeur avec laquelle une population de marchands et d'artisan$ i^ jetait dans 1^ gqerre civile. Accoutumés par les habitudes paisibles de notre civilisation à voir dans le nom de bourgeois Topposé de celui de soldat, nous avons peine k ccApprendre ces héros de Vindustrie naissantCi qui manit^ient les $|rme$ presque aussi souvent que les outils de leurs inétiers, et faisaiei^t trembler jusque dans leurs doqjons les fils des nobles et des preux, quand le son du beffroi pini)onçait au loin que la commune allait se lever pour la défense d3 ses franchises.
Fin de l'histDire de la commune de Reims.
En Fannée 1232, durant la minorité ^e Louis P^, le corps des bourgeois de Beauvais s'assembla selon la coutume de la ville, dans la halle ou salle de la commune, pour procéder à l'élection annuelle des magistrats municipaux. La pomination des treize pairs eut lieu sans aucun trouble ; mais lorsqu'il s'agit de désigner le maire ^, les
> Prccipimus eciam quod cives remenses vocati sive citati a dicio arclnepiscopo, vel ejus mandato, veniant ad domum suam que dicitur Porta-Martis, cl ibidem placilenl; ol jura audiant, et alia facianl quecumquc facerent in palacio remensi. (Sentence portée par Louis IX en 1236, Archives mlmmixtraihes de la ville de lieims , t. I, p. 608 el suiv.)
2 Voyez plus haut page 2i0, note. — Tresdecim pares in communia eligentur, de quibus si parei et illi quicommuniam juraveruntconsilium
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opinions furent partagées, et une grande dispute s'éleva, à ce sujet, entre la classe des riches marchands, qu'on appelait changeurs \ et celle des gens de métier. Ces divisions intestines étaient toujours funestes aux communes, parce qu'elles fournissaient aux puissances du temps un prétexte pour s'immiscer dans leurs affaires et envahir leurs droits politiques. D'un côté, Tévèque de Beauvais prétendait que c'était à lui de nommer le maire, sur la présentaticm de deux candidats; de Tautre, le conseil de régence, qui gouvernait au nom du roi, élevait déjà, contre les libertés des villes, les prétentions absolues qui, plus tard, se sont réalisées.
Le roi, ou ceux qui gouvernaient en son nom, créèrent de leur chef un maire, et envoyèrent à Beauvais, pour remplir cet office, un nommé Robert de Moret, étranger à la ville, ce qui était contraire aux usages de toutes les communes. Néanmoins la haute bourgeoisie, entraînée par l'esprit de parti, accepta sans répugriauce l'élu du roi ; piais il n'en fut pas de même des bourgeois de la classe inférieure : ceux-ci protestèrent, en disant que cette intrusion d'un homme né hors de la ville était une violation du droit de commune; et, après avoir souffert quelque temps Robert de Moret, ils s'insurgèrent pour faire élire un autre maire. Les pairs, et en général les principaux de la ville, résistèrent aux demandes des séditieux; mais leur opposition ne servit qu'à augmenter Teffervescence populaire. La révolte éclata conti'e toutes les autorités
dederint, unus major flet, vel duo. (Charte djB confirmation de la commune de Beauvais donnée par Philippe-Auguste en H82, L*Ôisel , Mémoires de Beauvais y titres justificatifs, p. 2S2.)
' Ce mot s'appliquait proprement aux marchands qui faisaient la banque, mais il était souvent pris dans une acception plus étendue, et servait à désigner ce que nous appelons le haut commerce. Dans presque toutes les anciennes ville», la principale rue se nommait le Change.
communales; le maire et les autres magistrats, chassés de leur salle de conseil, furent contraints de se réfugier dans la maison d'un armurier, où le peuple les assiégea, et dont il les contraignit de sortir en mettant le feu à la maison voisine. Les insurgés se saisirent de Robert de Moret, et lui déchirèrent sur le dos la longue robe fourrée d'hermine, qui était l'insigne de son office. Ils le promenèrent, en cet état, à travers les rues, le maltraitant et lui criant : a Voilà que nous te faisons maire *. »
Le parti contraire à TinsuiTection envoya aussitôt avertir le conseil du roi de ce qui s'était passé; et en même temps le bailli de Tévéché dépécha un exprès à l'évêque Milon de Nanteuil, qui était absent. A son arrivée, les révoltés, loin de rien faire contre sa personne, lui témoignèrent beaucoup de respect, et, pour le gagner à leur cause, ils dirent qu'ils avaient soutenu son droit en même temps que le droit de la commune. Quatre-vingts des plus compromis vinrent le requérir de les prendre sous sa sauvegarde ; mais l'évêque, attentif par-dessus tout à faire valoir ses privilèges comme seigneur haut justicier, leur signifia qu'ils eussent à se remettre entre les mains de ses officiaux pour répondre sur leur conduite. Ils se retirèrent fort mécontents et faisant grand bruit. Mais, malgré leur victoire apparente, ils ne réussirent à rien, parce qu'ils ne pouvaient procéder à aucune élection régulière. Le parti de la haute bourgeoisie commença même à reprendre le dessus ; et plusieurs des complices de l'émeute furent arrêtés et enfermés dans les prisons de l'évêque. Celuici, en attendant l'arrivée du jeune roi, qui s'avançait avec un corps de troupes, tâchait de profiter des circonstances pour jouer le rôle d'arbitre dans la dispute des bourgeois;
* Hist. de Beauvais, par Levasscur, t. Il) p. 366 et suin
et dès que le roi fut enlré dans la ville, après l'avoir salué : a Très-redouté sire, lui dit-il, je vous demande conseil, c( comme à mon seigneur, sur ce qu'il me convient de « faire en cette fâcheuse occurrence. » Le roi dit qu'il prenait sur lui le soin de faire prompte et bonne justice. — c( Mais, très-cher sire, reprit l'évêque, c'est moi qui ai « dans la ville toute justice haute, moyenne et basse ; » et, comme le roi ne répondait rien, il répéta jusqu'à trois fois la même remontrance \
Le lendemain le roi se rendit à la halle, où les pairs étaient réunis en conseil, et dit au peuple assemblé qu'il voulait connaître de l'affaire. Les magistrats municipaux, moins hardis que l'évêque, n'objectèrent rien relativement à leur droit de juridiction ; et aussitôt les parents de ceux qui avaient été tués ou blessés dans l'émeute se mirent à genoux devant le roi, en criant : ce Sire, faites-nous jusce tice. » Sur l'ordre du roi, ses officiers ouvrirent les prisons de l'évêque, où plusieurs des accusés étaient détenus ; ils en arrêtèrent ensuite un grand nombre dans leurs mai* sons et les amenèrent avec les autres à la halle, où ils furent enfermés jusqu'à ce qu'on eût statué sur leur sort. Tous furent bannis, au nombre de quinze cents, et quinze maisons appartenant aux plus coupables furent démolies. Le maire frappait un premier coup de marteau, et ensuite les gens de son parti et des ouvriers payés faisaient le reste. L'évêque Milon ne manqua pas de protester contre cette sentence, au nom du privilège de juridiction appariant à son Église. Il demanda que les officiers du roi lui rendissent les bannis comme jugés illégalement; mais le roi n'eut aucun égard à sa requête, et n'y répondit qu'en faisant à l'évêque la demande de quatre-vingts livres pour
^ Hlât. de Beau vais, par Levasseur, t. Il, p. see.
294 LETTRE XXl.
son droit de gîte * : Pévêque dit qu'il en délibérerait. Sur cette réponse, le roi mit garnison d^s le palais épiscopaly et en fit saisir le mobilier, qui fut vendu à Tenchère.
La nouvelle de cette violence exercée contre un de leurs collègues irrita les évêques sufiragants du diocèse de Reims, alors assemblés en concile provincial sous la présidence de leur chef, l'archevêque Henri de Braine. Ce prélat, dont les bourgeois de Reims et jusqu'aux membres de son chapitre craignaient le caractère ambitieux et l'activité politique, fit décréter par le concile que trois évêques seraient envoyés au roi pour lui enjoindre de restituter à celui de Beauvais l'exercice de la justice criminelle, de l'indemniser des dégâts faits dans son palais, et de lui remettre les bourgeois bannis. Cette injonction n'ayant eu aucune suite, les suifragants du siège de Reims s'assemblèrent de nouveau, et décidèrent qu'on enverrait des députés à Rome, et que, si le roi ne donnait point satisfaction, on lancerait, après un délai fixé, l'interdit sur toute là province. Plusieurs évêques, et notamment ceiix de Noyon et de Châlons, reculèrent lorsqu'il fallut en venir à cet acte d'hostilité contre la puissance royale. Mais le fougueux archevêque de Reims n'en persista pas moins dans ses résolutions; et, au mois de novembre 4233, il , décréta, pour tout son diocèse, l'interdiction des sacrements de l'Église*.
Ce grand débat occupait toutes les conversations et
' On a vu dans la charte de la commune de Laon une explication de ce mot. L'ancien droit qu'avaient les roiB franks d'être logés et nourris dans toutes les villes où ils passaient s'était transformé en une redevance pécuniaire. Celte redevance fut d'abord payée par les évêques ou les seigneurs des villes, qui s'indemnisaient en levant une taxe sur Jes bourgeois ; mais, dans presque tous les lieux où il s'établit des communes, le droit de gîte tomba d'une manière immédiate à la charge des habitants.
* Gallia cliristiana, 1. IX, p. 109.
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LETTRE XXL 29S
remuait fortement les espritsi II n'y avait guère que les membres du dergé qui fussent du parti des évêques. Quoiqu'il y eût eu de la t>art de la cour Une violation flagrante du droit de commune^ les villes^ instruites par expérience à redouter principalement la puissance ecclésiastique, et ne regardant Taffaire de Beauvais que comme uil cas particulier, sans application ailleurs, se rangèrent du côté du roi. Les corps de magistrature élective, dont la tendance constante était d'anéantir les droits seigneuriaux des évêques^ des chapitres et des abbayeô, espérèrent que la lutte des deux puissances leur faciliterait les moyerts de paivvenir à leur but, et ils reprirent presque partout Toffensive *. A Noyon, de fréquentes émeutes avaient lieu contre les chanoines, aux cris de commune t commune/ A Soissons, poiir la moindre dispute survenue entre les bourgeois et des membres du clergé, on criait : Haro as clercs ! et la commune prenait les armes*. Mais à Reimà, qui était la plus grande ville du diocèse, l'effervescedce fut au comble. Les alarmés qii'inspirait d'ailleurs le caractère de l'archevêque contribuèrent à rendre Tagitation encore plus grande. Les habitants du ban de Saint-Remi^ qui n*avaient pour toute fotlification < autour de leur quartier, que des chaînes tendues la nuit au bout des rues, deniandèrent au roi, par l'entremise de leur abbé, la permission de s'enclore de murs, afin de mettre leur liberté à couvert contre les entreprises de Henri de Braine. Dans la cité, les échevins étaient sans tresse en alerte, et, s'autdrisant du bom du roi , ils ai*rétaient et jugeaient comme coupables
* Magistratus popuiaree nacti occaslontitti penitus èxcutiendi jiigum ceclesiasticœ juriâdictionis in tantam per aliquot urbes... prorupere audaciam. (Atarlol, liist. Meiropol. Bemensis , t. H, p. 5t8.)
> Annales de l'église cathédrale de Noyon, par Jacques Levasseur, t. II, p. 932. — Hist. de Soissons, par Claude Dormay, 1. 11, p. 299.
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de sédition tous ceux qui agissaient ou parlaient en faveur du parti épiscopal. Sans tenir aucun compte des privilèges ecclésiastiques, ils citèrent à leur tribunal et condamnèrent au bannissement un certain Thomas de Beaumetz, chanoine et prévôt de l'archevêque. Cette sentence, exécutée malgré les réclamations du chapitré, devint l'un des principaux griefs des évéques ligués, comme ils le disaient eux-mêmes, pour maintenir l'honneur de Dieu et les libertés de son Église *.
Au commencement de Tannée 4235, pendant que la plus grande fermentation régnait de part et d'autre, les magistrats de la commune de Reims statuèrent qu'il serait fait un emprunt pour couvrir certaines dépenses municipales, et aifectèrent au payement des intérêts une portion du revenu fourni par la levée des impôts. Les historiens ne disent pas si l'argent de cet emprunt était avancé par les changeurs de la ville 3 on peut néanmoins le penser, car dans la même année, trois bourgeois de Reims, Hélisand d'Écry, Etienne son fils, et Guichard , fils de Jeanle-Nain, souscrivirent un prêt considérable fait à la commune d'Auxerre moyennant des rentes viagères *. Quoi qu'il en soit, l'archevêque prétendit qu'on lui devait une part de l'emprunt, comme de toute taxe levée par les bourgeois de son ban, et il en réclama le dixième. T^s échevins ne répondant point à sa demande, il la fit publier au prône, dans toutes les paroisses de la ville; et comme cette lecture ne fut suivie d'aucun effet, Henri de Braine, pour montrer qu'il allait recourir à d'autres voies, ajouta de nouveaux ouvrages de défense au formidable château de Porte-Mars. Mais le commencement des travaux fut le signal d'une insurrection générale. Tous les bourgeois
' Marlol, Uist. Melropol. Remensis, t II, p. 518. ' Hisi. d'Auxerre, par Tubbé Lebœuf , t. Il , p. 162.
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réunis en amies, au son de la cloche, attaquèrent les ouvriers qui creusaient des fossés ou plantaient des palissades, et transportèrent ailleurs les matériaux destinés aux fortifications. La garnison du château, composée des vassaux nobles de l'archevêque et d'archers bien disciplinés, fit une sortie contre les insurgés, qui se pressaient sans ordre autour des murs ; mais, malgré l'avantage des armes et de la tactique, elle fyi repoussée presque aussitôt. Le maréchal ou lieutenant militaire de l'archevêque reçut, dans la retraite, un coup de flèche qui le blessa mortellement; la troupe se mit en sûreté en levant derrière elle le pont de la forteresse '.
C'était alors l'usage de garder dans les églises les grosses machines de guerre qu'on appellait pierriers et mangonneaux. Les insurgés y coururent; et, s'emparant des machines, ils les traînèrent jusqu'à la citadelle, dont ils commencèrent à battre les murailles. La maison des frères mineurs, située de manière à dominer quelques ouvrages du château, fut crénelée par eux afin d'y loger des arbaléliers qui tirèrent jour et nuit sur les soldats de la garnison. Mais, malgré l'impétuosité des attaques, la place résista, grâce à la force de ses murs et au courage des assiégés. Les bourgeois, renonçant à l'emporter d'assaut, tournèrent le siège en blocus. Pour resserrer le plus possible la garnison, et Tempêcher de tenter aucune sortie, ils élevèrent sur le rebord extérieur du fossé une ligne de redoutes revêtues en pierres. Afin de se procurer des matériaux en quantité sufBsante, ils dépavaient toutes les mes et enlevaient jusqu'aux tombes des cimetières. Us s'emparèrent aussi des pierres de taille de toute grandeur
AnqueUl , HÎBt. de Reims, t. II, p. 41.
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destinées à la construction de la cathédralci qui n'était pas encore achevée *.
Pendant ce temps, Farchevêque Henri de Braine, toujours en voyage , redoublait d'activité auprès de ses suffragants pour les engager à ne point faiblir dans la défense des privilèges ecclésiastiques. Le chapitre dé Reims, resté sans chef au milieu des troubles, n'osait se déclarer ouvertement pour le parti qu'il soutenait en secret, et, ménageant dans ses discours les membres de la commune, il tâchait d'énerver leur opposition , en leur inspirant des doutes sur la validité de leurs droits. Les chanoines se répandaient dans les groupes formés, à toute heure , sur les places et dans les rues. Gomme ils avaient en général de la facilité à s'exprimer, ils se faisaient écouter volontiers, et, lorsque quelque orateur populaire avait terminé ses invectives : « Prenez garde, disaient-ils aux assistants, c( vos privilèges ne sont pas aussi clairs que vous le pente sez; peut-être vous abusez- vous sur vos intérêts, et auc( riez-vous dû réfléchir mûrement avant d'entreprendre « ce que vous faites*. » Ces paroles ne restaient pas sans répliqufe. Mais bientôt l'aigreur s'en mêlait de part et d'autre, et les chanoines, perdant toute mesure , affirmaient que la ville n'avait pas le droit de commune, et alléguaient en preuve l'absence de ce mot dans la charte de l'archevêque Guillaume '. De semblables propos fermèrent toutes les voies de conciliation entre les bourgeois et le chapitre, et les hostilités commencèrent. Le doyen et les chanoines en corps s'adressèrent au pape Grégoire IX, l'un des plus zélés défenseurs de la suprématie ecclésiastique, lui de-
« Assum'pserunt pro munilione... pubticarum pavimenta vlarum, tumbas cœmelerioruin et lapides ad fabricam majoris ecclesiœ depulatos. (Marlot, Hist. Metropol. Remensis, t. Il, p. 519.)
3 Anquetil, Hist. de Reims, t. II , p. 44.
3 Voyez plus haut , p. 284.
mandant oonseil et appuj.^>.e pape n'hésita pas à déclarer que la soi-disant comtiiune de Reims était nulle de plein droit , et il envoya aux chanoines une commission qui les autorisait à prononcer comme arbitres sur ce point, et à faire comparaître devant eux les magistrats municipaux *. Ceux-ci n'eurent garde d'obéir à la sommation qui leur était faite; et aussitôt une sentence d'excommunication fut lancée contre eux par l'ofiicial au nom de l'archevêque. Usant de représailles j ils firent proclamer que tout membre de la commune de Reims était tenu de ne rien vendre, à quelque prix que ce fût, ni aux chanoines, ni à leurs sergents, ni à leurs domestiques; et cette invitation, observée à la rigueur, comme il arrive toujours dans les temps d'effervescence politique, obligea les chanoines à quitter la ville , de crainte d'y mourir de faim. La plupart s'évadèrent secrètement, et, dès qu'ils furent partis, le peuple pilla leurs maisons et dévasta leurs propriétés. Ceux qui firent moins de diligence coururent risque d'être massacrés, tant la fureur des bourgeois était grande. Ils s'en allèrent de différents côtés; mais, s'étant réunis ensuite dans la petite ville de Cormicy , à quatre lieues au nord de Reims, ils prirent les uns envers les autres l'engagement do ne point rentrer dans la ville avant qu'on eût fait au chapitre une satisfaction convenable. Lorsque les derniers liens d'amitié entre la commune et le clergé de Reims eurent été ainsi rompus, une sentence d'excommunication, fulminée par le souverain pontife contre les bourgeois en masae , fut publiée dans toutes les églises du diocèse. Voici quelques passages de la bulle destinée à notifier cette sentence.
1 Capitulum, obtenta à sancla sede apostolica commissione, quœ scubinorum judicia rescinderel, diem Ulis denunciat. (Uarlot, Hist, Meiropol. Bemensiâ, t- II, p. 518.)
« Une plainte grave , et de nature à nous surprendre , « nous est parvenue. Notre frère l'archevêque de Reims <( étant seigneur temporel , et ses bourgeois devant être a ses fidèles sujets en môme temps que ses fils spirituels, « ce que nous ne pouvons rapporter sans amertume de a cœur, ils ont dégénéré, et, cessant d'être fils, ils n'ont « point rougi de s^insurger en ennemi contre leurs paa rents, travaillant méchamment à la perte de leur père, « à la ruine de leur mère, et au détriment de leur propre « salut, foulant aux pieds d'une manière damnable l'église ce de Reims leur mère , et après avoir chassé leur père , <( s'appropriant son héritage, en quoi ils ont outre-passé la a férocité des vipères... De peur que l'exemple d'une telle « perversité ne soit imité par d'autres, et pour que les ce auteurs de ces excès né se réjouissent point dans leurs « œuvres , mais que la vue du châtiment retienne ceux « qui seraient tentés de faire comme eux, nous mandons « et enjoignons à votre discrétion, par cette lettre apostoa lique, de publier solennellement , les jours de dimanche a et de fête, cloches sonnantes, et flambeaux allumés, la « sentence d'excommunication déjà prononcée , et de la a faire proclamer dans l'église de Reims, les diocèses voi- « sins , et les autres lieux où vous le jugerez convenable. « Que si, de la sorte , ils ne songent pas à revenir loyale- « ment sous la sujétion de Tarchevêque, faites retenir, tant a qu'ils persisteront à demeurer sous l'excommunication, « leurs revenus, créances et autres biens, dans les foires a et partout où ils seront trouvés, nonobstant toute foi « donnée et tout engagement pris sous serment par leurs c( débiteurs. S'il est besoin, vous requerrez, pour réprimer « leur obstination, le secours du bras séculier *. »
I Facialis reditus ac débita etaliabona ipsorum in nundinis et ubicumque reperla fuerint, quamdiu in excommunicatioue persUterint, de>
Conformément à cette bulle du pape, Tanathème contre les bourgeois de Reims fut prononcé dans toutes les églises cathédrales de la province rémoise, avec les cérémonies graves et sombres qui s'observaient en pareil cas. Pendant que toutes les cloches sonnaient en branle , comme aux plus grandes solennités , Tévêque , revêtu de ses ornements pontificaux , debout et ayant autour de lui douze prêtres dont chacun tenait à la main une torche de cire allumée, récitait en latin les paroles suivantes: « D'après l'autorité des lois canoniques et l'exemple des « saints pères, au nom du Père et du Fils, et par la vertu « du Saint-Esprit, nous les séparons du giron de la sainte « mère Église, comme persécuteurs des Églises de Dieu, <f ravisseurs et homicides , et nous les condamnons par « Tanathème d'une malédiction perpétuelle. Qu'ils soient « maudits à la ville , maudits à la campagne. Que leurs « biens soient maudits, et que leurs corps soient maudits. « Que les fruits de leurs entrailles et les fruits de leurs a terres soient maudits. Que sur eux tombent toutes les et malédictions que le Seigneur a lancées par la bouche c( de Mcnse contre le peuple violateur de sa loi. Qu'ils « soient anathèmes, Maranalha, c'est-à-dire qu'ils péris- « sent à la seconde venue de Jésus-Christ. Que nul chré- « tien ne leur dise salut. Que nul prêtre ne célèbre pour « eux la messe , et ne leur donne la sainte communion. «Qu'ils soient ensevelis dans la sépulture de l'âne, et c( qu'ils soient comme un fumier sur la face de la terre. « Et à moins qu'ils ne viennent à résipiscence, et ne don- « nent satisfaction , par amende ou pénitence , à l'Église c( de Dieu qu'ils ont lésée , que leur lumière s'éteigne
tinerl, juramento de interpositione ftdei, si qua forte debitorrs pro debiliâ sol vendis tenentur, aliquatenus non obstante^.. (Murlot> Hist. Metropol. Bemensis, 1. 11, p. 519.)
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a comme vont s'éteindre les flambeaux que nous tenons « dans nos mains... » Alors tous les prêtres jetaient leurs torches par terre, et les éteignaient en marchant dessus^ Ensuite l'évéque donnait au peuple , en langue française , l'explication de la cérémonie : a Sachez tous, disait-il, que a dorénavant vous devez les traiter , non en chrétiens , a mais en païens. Quiconque aura communiqué avec l'un a d'entre eux, aura bu, mangé, conversé ou prié avec lui, a ou l'aura reçu dans sa maison , à moins que ce ne soit a pour l'engagera se repentir et à faire réparation, sera a excommunié comme lui. d II ajoutait que, par l'autorité du souverain pontife, leurs débiteurs étaient déchargés de toute dette envers eux, et que les contrats passés à leur profit étaient nuls et de nulle valeur.
Les évéques sufFragants du diocèse de Reims, réunis pour la troisième fois en concile provincial, siégeaient alors à Saint-Quentin. Cette assemblée, délibérant sous la présidence de Henri de Braine , prit un grand nombre de résolutions dont voici les plus importantes : <x Si le sei- « gneur archevêque de Reims requiert le roi de lui prêter « secours pour avoir satisfaction des excès commis par les a bourgeois , le roi sera tenu de venir à son aide , sans c( faire sur ce aucune enquête. Quant aux sentences proa noncées contre les bourgeois par l'autorité apostolique, a le roi devra pareillement s'en rapporter au seigneur de a Reims, et ne faire aucune enquête sur les faits qui ont « donné lieu à l'excommunication. En outre, le seigneur a de Reims ne sera tenu de répondre à aucune accusaa tion d'homicide ou autre intentée contre lui par les « bourgeois ses justiciables, ni de plaider avec eux devant c< la cour du roi, attendu qu'ils sont excommuniés'. »
» Script rer. gallic et francic, l. IV, p. 642.
* Decretum concilii provincialis apud Sanclum Quintinutn pro multi-
L'archevêque de Reims, accompagné de six de ses suffragants et de plusieurs députés des chapitres, diocésains, vint à Mehm présenter au jeune roi la requête, ou pour mieux dire la sommation du concile . « Seigneur , dirent ce les évêques, nous vous supplions de prêter secours â 4i rÉglise de Reims contre ses bourgeois qui Toppriment. » Le roi répondit qu'il en délibérerait mûrement avec les gens de son conseil ^ et fixa le déUi d'un mois pour faire connaître ses intentions. Mais les plaignants , peu satisfaits de cette réponse , se réunirent en concile à Compiègne, et décidèrent qu'on ferait au roi des injonctions plus pressantes. Ce fut à Saint-Denis qu'eut lieu la seconde entrevue de Louis IX avec les évêques de la province rémoise ; mais comme il ne fit aucune réponse définitive^ le concile, transféré à Senlis, prit la résolution suivante : <c Attendu que le seigneur roi n'a pas obéi aux monitions c( qui lui ont été faites , nous mettons l'interdit sur toutes « les terres de son domaine situées dans la province, per- « mettant toutefois qu'on y administre le baptême et le « viatique. Nous excommunions en outre toiis les évêques a qui n'observeront pas le présent interdit et manqueront « à le faire publier et observer dans leurs diocèses*. »,
Le roi Louis IX entrait alors dans sa majorité; devenu maître de sa conduite, il se montra beaucoup plus disposé à céder aux demandes des évêques. Pour s'entendre avec eux et conclure la paix , il n'attendit point de nouveaux messages ou des visites de leur part j et lui-même , à plusieurs reprises, se rendit dans la province qui venait d'être mise en interdit. Le bon accord fut bientôt rétabli
plici lesione Remensig ecclesiœ. (Murloi, Hist. MetropoL Remensis» t. II, p. 520.)
« Cùm dominus rex non parueril moniUonibuB 8ibi faelis, nos inlerdicimus totum dominium ejussitum in provincia Remensî. (Ibid., p. 522.)
304 LETTRE XXL
entre le pouvoir royal et le pouvoir ecclésiastique ; mais les suites de cette réconciliation ne furent rien moins que favorables à la liberté des bourgeois de Reims. Tout ce qu'ils avaient gagné en fait, durant leur insurrection, leur fut enlevé. Tous les dommages causés par la guerre civile retombèrent sur eux, leurs griefs les plus évidents furent écartés , et les droits du pouvoir municipal restreints par la décision du roi , qui résolut au profit de Tarchevéque presque toutes les questions en litige. Aux termes d'un rescrit donné sous forme de sentence , la forteresse de Porle-Mars devait être rétablie dans son ancien état , et les défenses élevées contre elle entièrement détruites. Il était enjoint désormais aux bourgeois , cités par l'archevêque ou ses officiers, de se rendre à l'hôtel de Porte- Mars pour y plaider, être jugés et faire tout ce qui autrement se serait fait dans le palais de Reims. Enfin, il était interdit aux magistrats municipaux de vendre des renies viagères et de lever drs taxes pour les besoins de la ville sans Taveu et le contrôle de l'archevêque •.
Saint Louis, si renommé dans son temps pour son équité, ne mettait point sur la même ligne les privilèges des communes et ceux des seigneurs, surtout des seigneurs ecclésiastiques. Il agit donc selon sa conscience en plaçant les bourgeois de Reims dans une condition pire que celle où ils se trouvaient au moment où la discorde avait éclaté entre la cour et les évêqnes. Mais comme il était doux pour les personnes , en même temps qu'inflexible dans ses idées d'ordre et de légitimité, il voulut que Tarchevéque s'engageât par écrit à traiter humaineipent les bourgeois , et à ne point user à la rigueur des droits que lui assurait la sanction royale. Cet écrit fut envoyé aux
< ArchiTea adminislratives de la ville de Reims, 1. 1 , p. 608 et 8uiv. — Voyez plus haut, p. 389.
LETTRE XXL 305
échevins pour être conservé, comme pièce authentique, dans les archives de la commune; mais l'archevêque montra presque aussitôt le peu de compte qu'il faisait d'une promesse vague et sans garantie. Deux commissaires royaux s'étaient rendus à Reims pour terminer, par arbitrage, tous les différends nés de la querelle qu'on cherchait à éteindre. Avant toute autre discussion , l'archevêque se mit à contester aux bourgeois de Reims le droit d'avoir un sceau , ce qui revenait à leur refuser tout droit de juridiction et toute existence légale comme corps politique. Les commissaires craignirent de renouveler les troubles si de pareilles questions étaient débattues, et, pour éluder la difficulté, ils insérèrent ces mots dans leur sentence : « Quant au sceau, nous en connaîtrons, en faic( sant appeler les parties dès qu'il nous sera loisible de le a faire *. » Us repartirent après quelques jours, et l'affaire resta indécise, c'est-à-dire abandonnée , comme autrefois, aux chances de l'énergie populaire et de Tambition seigneuriale.
L'excommunication portée contre les habitants de Reims fut levée avec les cérémonies d'usage. On. rouvrit les cimetières , et Ton y transporta les corps des personnes mortes sous l'anathème, qui, avant d'expirer, avaient donné quelques signes de repentir et de soumission à l'Église. Une absolution générale fut prononcée pour ceux qui , étrangers à la ville , avaient aidé les bourgeois dans leur révolte, travaillé à leurs gages, commercé avec eux ou acquitté à leur profit des engagements et des créances ^. La ville, si agitée durant trois ans, rentra dans le calme, mais dans ce calme triste qui suit les révolutions dont Pis-
' De sigUio autem, cùm vacare potuerimue, vocalis parlibus cognosccmu5. (Marlot« HisU Metropol. Bemensis, t. Il, p. 525.) » Ibid., p. 524.
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sue n'a pas été héurewse. Les marchands et les artisans travaillaient à réparer les pertes que leur avaient causées les agitations politiques, rinterruptioii du commercé, et en dernier lieu la sentence arbitrale qui les chargeait d'une indemnité de dix mille livres au proQt de l'archevêque pour ses dommages de tout genre. Cette somme devait être payée en plusieurs termes. Les premiers furent acquittés sans débat ; mats en l'année 1238, l'archevêque Henri, se Sentant pressé d'argent, voulut avoiren un seul coup le complément de sa créance. Il mit sur la ville un impôt équivalent, et institua des commissaires chargés d'en faire, dans chaque quartier, la répartition et là levée. Ces officiers se conduisirent avec une rigueur excessive , refusant d'accorder aucun délai et faisant des tnënaces d'emprisonnement. Leur dureté occasionna une émeute parmi les boiirgeois de la classe inférieure , qui maltraitèrent les collecteurs et le bailli de l'archevêque. Celui-ci somma les échevins, par un message iinpérieux, de lui faire promptement justice. Mais les magistrats de la commune ayant répondu à cette sommation par des remontraqces, Tarchevêque assembla au château de Porte- Mars tous les chevaliers qui tenaient des fiefe relevant du comté de Reims et descendit à leur tête dans la ville. Après avoir posé des gardes à toutes les portes j il fit arrêter, dans leurs maisons , les échevins et un certain nombre des bourgeois les plus considérés. On les traduisit devant la cour épiscopale, qui, sans information et sans enquête , emprisonna les uns, bannit les autres, et fit démolir de fond en comble les maisons des plus opiniâtres*. Un arrêt d'excommunication fut de nouveau
1 Miillonim nobilium el militum Btipatus cohorte , urbem ingredilur.. In scabinos urbisque primores manus injicere, quorum nonnuili in exilium missi, alii in vincuia conjecli, quorumdam domus eYer8ae.(Harlot, Hist. Melropol. Remensis, t. II, p. 526.)
laiicé contre la ville , et toutes les églises fiirent mises en interdit; Les bourgeois de Heims demeurèrent sous le poids de cette sentence et des désordres qu'elle entraînaitj jusqu'à la mort de Henri de Brainé, arrivée en 1240. Alors il y eut une vacance de quatre années, durant laquelle la commune reprit le dessus , comme il arrivait toujorirs , et obtint du chapitre métropolitain non-seulement la révocation des sentences ecclésiastiques, mais la remise des indemnités qui restaient à payer *.
Dans cette lutte perpétuelle de deux puissances rivales, au sein de la même ville , la moindre concession faite de gré ou de force par l'une d'elles amenait toujours une réaction en faveur de Tautre. Ainsi^ à fchaque instant, les grandes questions , résolues dans tm sens , pouvaient se débattre de nouveau et se résoudre en iâens contraire. Reprenant par degré son ancienne énergie , la commune de Reims ne tarda pas à inquiéter le successeur de Henri de Braine^ La principale source de ëes inquiétudes était l'organisation des compagnies dé milice bourgeoise que les magistrats municipaux s'occupaient à régulariser. Ces compagnies, commandées par des officiers appelés connétables, faisaient la garde de jour et de nuit aux portes de la ville et dans les différents quartiers, s'exerçaient fréquemment au maniement des armes, et quelquefois en venaient aux mains, par une sorte de bravade militaire, avec les soldats de l'archevêque, lorsque la bantiiëre seigneuriale passait devant celle de la commune» Sous le prétexte d'établir, d'une manière plus complète, la sûreté et la tranquillité dans la ville, les bourgeois plaçaient à Textrémité de chaque rue des chaînes de fer et des barricades, dont l'objet réel était d'empêcher la garnison du
< Anquetil, Uist. de Reims, t. il, p. 67.
château épiscopal de se répandre dans la cité sans la la permission des échevins. Ces nouvelles tentatives de la commune pour se fortifier et préparer une complète restauration de ses privilèges donnèrent lieu, en 1257, à une seconde intervention du roi Louis IX *.
Le siège épiscopal était occupé alors par ce même Tho-. mas de Beaumetz dont il a été fait mention plus haut , homme moins audacieux que Henri de Braine, mais aussi peu favorable aux libertés de la bourgeoisie. Encouragé par la conduite du roi dans la grande querelle de 1235, il le supplia de venir à son secours, et de se rendre à Reims pour écouter ses griefs contre la commune. Le roi, cédant aux prières de Tarchevéque, alla à Reims, et , après avoir écouté les plaintes des deux parties, il prononça, comme arbitre, un jugement analogue à celui qu'il avait rendu vingt- deux ans auparavant. Les échevins eurent beau représenter que la ville de Reims était ville de loi et de commune, que les boui^eois y étaient associés en corps et en collège, qu'à ce titre ils avaient le droit de lever des compagnies, de leur donner des capitaines, d'avoir en garde les clefs et les fortifications de la ville , le roi donna sur tous ces points gain de cause à Parchevêque. Les compagnies de milice furent placées sous son autorité , les clefs des portes \m furent remises , et l'enlèvement des chaînes et des barricades fut ordonné *.
L'histoire de la commune de Reims, durant la dernière moitié du xiii' siècle et la plus grande partie du xiv«, offre la répétition de mêmes querelles, mais avec des scènes moins variées , parce que l'autorité royale y intervient , d'une manière uniforme , par les appels au parlement. Cette lutte du privilège seigneurial contre les libertés
' Anquelil, Hist. de Reims, 1. 11, p. 90.
2 Ibid., p. M.
bourgeoises, si énergique dans son origine et si pleine de mouvement, paraît ainsi transformée en un procès entre parties, où les rôles de demandeur et de défendeur sont remplis tour à tour par l'archevêque et par les magistrats de la commune. Plaideurs inconciliables et toujours en instance , ils portaient dans cette guerre d'un nouveau genre un acharnement qui rappelait, sous d'autres formes, le temps des hostilités à main armée. L'archevêque ou ses fondés de pouvoir qualifiaient leurs adversaires de chétives gens y de gens de néant ; et lorsque ceux-ci présentaient leur requête scellée du sceau de la commune . c<c c'est une pièce fausse, disaient les premiers, et de nulle *c< valeur en justice; car les échevins de Reims n'ont pas le « droit d'avoir un sceau * . »
En l'année 136^, les avocats de l'église métropolitaine prirent les conclusions suivantes : « Que l'échevinage soit « déclaré aboli et que toute juridiction civile et criminelle « soit remise en la main de l'archevêque ; que le roi dé- «truise la commune, comme une association illicite, c( dangereuse et non autorisée par ses prédécesseurs; que c< l'archevêque puisse régler à sa volonté le gouvernement « de la ville , armer ou désarmer les habitants , lever des « compagnies, nommer des connétables et des comman- « dants , sans rendre compte à qui que ce soit. » L'arrêt du parlement ne fît droit ni à ces demandes ni aux plaintes de la commune sur les tyrannies et les usurpations du clergé; mais il consacra les prétentions d'une troisième puissance qui s'élevait alors au détriment des deux autres. « La garde et le gouvernement de la ville , disait la sen-
* Missi ab archiepiscopo scabinorum procuralionem ac sigillum impugnant, dicuntque nec jus communiaB habere nec sigillum. (Marlot, Hist. Melropol. Remensis, t 11, p. K72.} — Anqaetil, Hist. de Reims, t. Il, p. 255.
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a tence y appartiennent au roi seul , et à ceux qu'il lui a plaira d'y commettre '. o
Au XV* siècle, la commune de Reims cesse entièrement de jouer un rôle politique. Elle ne fut point abolie, mais elle s'amortit en quelque sorte sous la pression de l'autorité royale. Dans les temps de subordination paisible, qui succédèrent aux tunuiltes du moyen âge, l'oubli éleva conune i|ne barrière eptre la bourgeoisie moderne et l'antique bourgeoisie, $i fière et si indépendante. Le seul gr^d événement local , pour un habitant de Reims , fut la cérémonie du sacre; et les enfants jouèrent au pied du vieux château des archevêques , sans se douter que ces murs efi ruines eussent été maudits par leurs aïeux. Toii^ tes les villes de France sont tombées, depuis quatre siècles , dans la même nullité politique ; mais on se figure trop aisément qu'il en a toujours été ainsi. Pour chercher des exemples de courage civique, nous remontons jusqu'à l'antiquité, tandis que nous n'aurions besoin que d'étudier à fond notre histoire : parmi nos villes les plus obscures , il n'en est peut-être pas une qui n'ait eu ses jours d'énergie. Yézelay, dans le département de l'Yonne, n^est pas même un cheMieu de sbus-préfecture , et cette simple bourgade eut, il y a près de sept cents ans , l'audace de faire une révolution pour son compte.
* Anquelil , Bi»t. âe.Beims, t. lî, p. 257.
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Histoire de la conimane de Yézeiay.
A luiit lieues au sud d'Auxerre, pi à vingt-ti^ois au nordest de Nevers, se trouve la ville dci Vézelay, qui, au moyen âge, n'avait que le titre ^e l)oi)rg2 n^^is ét^it, selon toute apparence, plus grande ^i plus peuplée qu'aujourd'hui. La principale cause de sa prospérité était une église bâtie en l'honneur de sainte Marie-Madeleine , et vers laquelle , on se rendait de fort loin , pour ^quitter des vœux ou faire des pèlerinages. Cette église dépendait d'une abbaye fondée, au ix* siècle, par Je cpnite Gherhard,si célèbre dans les romans de chevalerie sous le nom (Je Gérard de Roussillon. En transportant à l'abbaye de Vézelay tous ses droits de propriété et de seigneurie sur le bourg et sur les habitants, le comte Gherhard avait voulu qu'elle en jouît en toute franchise et liberté, c'est-à-dire qu'elle fût à jamais exempte 4e toute juridiction temporelle ou ecclésiastique, excepté celle de TÉglise de Rome. Il obtint, à cet égard, un diplôme de l'empereur Karle le Chauve, affranchissant TÉglise de Vézelay et ses hommes, tant libres que serfs, de la juridiction de tout empereur, roi, comte, vicomte, ou évéque présent et à venir. Pu outre, le pape régnant prononça solennellement l'anathème contre tout seigneur ecclésiastique ou laïque qui oserait enfreindre les libertés d'une Église fille de celle de Rome, et faisant partie des domaines du bienheureux apôtre Pierre.
Malgré la charte impériale et 1^ menace d'excommunication contenues dans la bulle du souverain pontife , les héritiers des droits du comte Gherhard, dans l'Auxerrois
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et le Nivernais y essayèrent, à plusieurs reprises, de faire rentrer le bourg de Vézelay sous leur autorité seigneuriale. Les richesses des habitants et la célébrité du lieu excitaient leur ambition et la rendaient plus active. Os ne pouvaient voir sans envie les grands profits que l'abbé de Yézelay tirait de l'affluence des étrangers de tout rang et de tout état, ainsi que des foires qui se tenaient dans le bourg, particulièrement à l'époque de la fête de sainte Marie-Madeleine. Cette foire attirait, durant plusieurs jours, un concours nombreux de marchands, venus soit du royaume de France , soit des communes du Midi , et donnait à un bourg de quelques milliers d'âmes une importance presque égale à celle des grandes villes du temps. Tout serfs qu'ils étaient de l'abbaye de Sainte- Marie, les habitants de Vézelay avaient graduellement acquis la propriété de plusieurs domaines situés dans le voisinage ; et leur servitude, diminuant par le cours naturel des choses, s'était peu à peu réduite au payement des tailles et des aides , et à l'obligation de porter leur pain , leur blé et leur vendange au four, au moulin et au pressoir publics, tenus ou affermés par l'abbaye. Une longue querelle souvent apaisée par l'intervention des papes , mais toujours renouvelée sous différents prétextes, s'éleva ainsi entre les comtes de Nevers et les abbés de Sainte-Marie de Vézelay. Cette querelle devint extrêmement vive dans les premières années du xii* siècle. Le comte Guillaume, plusieurs fois sommé par l'autorité pontificale de renoncer à ses prétentions, les fit valoir avec plus d'acharnement que jamais, et légua en mourant à son fils, du même nom que lui, toute son inimitié contre l'abbaye.
La dignité d'abbé et de seigneur de Vézelay appartenait alors à Pons de Montboissier , originaire de l'Auvergne , homme d'un caractère décidé, mais aussi calme que celui
LETTRE XXn. 313
du jeune comte de Nevers était fougueux et violent. La guerre entre ces deux antagonistes , d'une humeur si différente, ne fut suspendue que par le départ du comte pour la croisade. Son séjour à la Terre-Sainte ne changea rien à ses dispositions; mais au retour, durant la traversée, surpris par une tempête violente, et se croyant en péril de mort, il promit à Dieu et à sainte Marie-Madeleine de ne plus inquiéter Tabbé de Vézelay , s'il revenait chez lui sain et sauf. Ce voeu, prononcé dans un moment de crainte , ne fut pas longtemps gardé, et sa rupture fut accompagnée de circonstances toutes nouvelles.
Il y avait à Vézelay un étranger, selon toute apparence, originaire du Midi , et nommé Hugues de Saint-Pierre. Cet homme avait apporté dans le bourg peu de richesses, mais une grande industrie, à l'aide de laquelle il avait fait promptemeut fortune*. L'étendue de son commerce le mettait en relation d'affaires avec les barons de la contrée, et même avec le comte de Nevers, qui l'accueillait toujours bien et recevait de lui des présents. Obligé de vivre dans un pays de servitude , Hugues de Saint-Pierre supportait impatiemment sa nouvelle condition , et il aspirait à établir dans la bourgade de Vézelay un gouvernement libre sur le modèle de ces grandes communes qui jetaient alors tant d'éclat en Provence , dans le comté de Toulouse et sur la côte de la Méditerranée. Cette pensée généreuse n'était pas exempte d'ambition personnelle ; et peut-être, dans ses rêves politiques, le marchand de Vézelay se voyait-il d'avance revêtu de la robe rouge y qui était, dans les communes du Midi, la marque de la haute
< Erat aulem Vixeliaco quidam qui dicebatur Hugo de S. Petro ad- Yena... quem natura inopem protulerat, sed matius arle docla mechanica locupletem effeceral. (Hugonis Pictaviensis Hist. Yczeliac. monaaterli, lib. m, apud d'Achery Spicilegium , t. H, p. 53e.)
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digniié de magistrat municipal. Quoi qu'il en soit , Hugues de Saint-Pierre était habile à saisir toutes les occasions capables de secpnder ses projets. Témoîli des démêlés du comte de Nevers avec Tabbé de Sainte-Marie, il (voyait cette lutte favprable à ses desseins , et faisait de son mieux pour engager le conUe à reprendre Toffensiv^. Il lui conseillait de s'emparer du droit de juridiction sur les habitants de Yézelay , soit en jugeant les procès pendants devant la cour abbatiale , soit m faisant saisir par ses o^ciers quelques criminels justiciables de l'abbaye, et il lui assurait que les habitants, si leur choi$ était libre, n'hésiteraient pas un seul instant entre les deux juridictions. En même temps il cherchait à inspirer à ses concitoyens le désir et l'espérance d'être libres comme Tétaient les bourgeois des communes. II réunissait les pl|is éclairés et les plus courageux dans des assemblées secrètes , où Ton s'entretenait de l'état présent des choses , des différents partis à prendre pour l'avantage commun, et peutêtre de considérations politiques d'un ordre plus élevé , comme l'état de la classe bourgeoise, ses relations avec les seigneurs^ les droits dont elle jouissait dans un lieu, et qu'on lui refusait dans un autre. Ces assemblées, tenues mystérieusement sous prétexte d'exercices de piété , causèrent une violente fermentation dans les esprits ; l'ancien respect pour la puissance de l'abbé et des moines de Sainte-Marie fut ébranlé , et même il y eut, pour la première fois, plusieurs actes de rébellion contre leur autorité seigneuriale.
L'un des religieux, passant à cheval près d'une forêt de l'abbaye, trouva un homme occupé à couper du bois, quoique cela fût défendu; il courut sur lui et voulut lui enlever sa cognée; mais cet homme l'en frappa rudement et le renversa de cheval. Le coupable fut saisi et eut les
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yeux crevés, par sentence de la cour abbatiale. A la nouvelle de cet arrêt, le comte de Nevers éprouva, ou feignit d'éprouver beaucoup d'indignation; il s'emporta avec violence contre les moines, les accusant à la fois de cruauté , d'iniquité et d'usurpation de ses propres droits comme seigneur haut justicier. Ne se bornant point aux invectives, il somma judiciairement l'abbé Pons de comparaître devant sa cour, pour y répondre sur diverses interpellations qui lui seraient faites; mais celui ci n'obéit point , et adressa au comte des remontrances sur la nouveauté dé ses prétentions. Alors tonte trêve fut rompue; le comte entra en hostilité ouverte avec l'abbaye et en fit dévaster les domaines. Il mit en état de blocus le bourg de Vézelay, et, après avoir fait publier par un héraut d'armes la défense d'y entrer ou d'en sortir , il envoya des cavaliers et des archers pour garder les routes. Par suite de ces mesures; lés marchands et les artisans de Vézelay, retenus de force dans leurs maisons et ne pouvant plus rien vendre ni rien acheter au dehors , furent réduits à une grande gène. Ils éclatèrent en plaintes contre l'abbé, qu'ils accusaient d'avoir causé tout le mal par son obstination ; ils allaient même jusqu'à dire qu'ils ne le voulaient plus pour seigneur , et tenaient publiquement ce propos et d'autres du même genre * .
• Lorsque le comte de Nevers apprit dans quel état de fermentation les esprits étaient à Vézelay , il en eut beaucoup de joie, et en conçut de grandes espérances pour la réussite de ses projets. Il y avait entre lui et les habitants une sorte de communauté d'intérêts dans leur haine con-
> nicentes ftactorem simul cl causam malonim omnium esse abbatem... felices dcmum se ac beatos fore... si, r^eclo ecclesia;Jugo, sese manciparent comilis àrbilrio. (Uug. Piclav. Uist. Vezeliac. moiiasl., iib. m, apud d'Achcry SbicUtegium, I. Il, p. 527.)
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tre l'abbaye , quoique leurs vues fussent bien différentes ; car les uns tendaient à faire du bourg de Vézelay une ville entièrement libre, et l'autre à remplacer comme seigneur Tabbé de Sainte Marie-Madeleine. Une alliance pouvait donc se conclure entre les ennemis de l'abbaye , quoiqu'il y eût peu de chance pour sa durée. Le comte se rendit à Vézelay afin de parler lui-même aux bourgeois et de traiter avec eux; mais, à son arrivée, les moines , adroits politiques, l'accueillirent si respectueusement , et lui promirent tant de déférence à l'avenir, qu'ils le gagnèrent, et l'obligèrent, malgré lui, de leur accorder une trêve. Pour le mieux lier encore , Fabbé , qui devmt se rendre à Rome , lui remit tous ses droits seigneuriaux et le soin de ses intérêts durant son absence. Il s'engagea même envers lui à demander au pape que les hommes de réglise de Vézelay fussent dorénavant soumis à la juridiction des comtes de Nevers; mais il savait bien que le pape n'accorderait jamais une pareille demande.
En effet, l'abbé Pons de Monlboissier rapporta de Rome un monitoire apostolique qui lui faisait un ^ devoir sacré de la défense de ses droits seigneuriaux. Cette nouvelle excita plus violemment que jamais la colère du comte de Nevers, qui voyait qu*on s'était joué de lui. N'osant cependant attaquer en personne les moines sans provocation de leur part, il engagea les petits seigneurs des envi- . rons, qui étaient ses vassaux, à faire des incursions armées sur les terres de l'abbaye. Plusieurs barons du Nivernais et de l'Auxerrois profitèrent de cette occasion pour s'emparer impunément des biens de l'Église. Ils rançonnèrent les moines, dévastèrent les métairies, et enlevèrent partout les provisions, les serfs et le bétail. N'ayant point de troupes à opposer aux hommes d'armes de ses ennemis, 'abbé de Vézelay suppoita quelque temps le mal qu'ils
LETTRE XXIÏ, 317
lui faisaient, avec cette patience qui était alors la vertu des gqns d'église. Puis, voyant qu'il ne gagnait rien, il résolut de tenter d'autres voies et sollicita la protection du roi de France. Ce fut environ dans la quinzième année de son règne, c'est-à-dire en 1152, que le roi Louis le Jeune reçut à Paris une requête où l'abbé de Vézelay lui exposait, dans le style mystique du temps, les afflictions de son Église. Il y fit droit, en citant à comparaître, devant la cour des barons de France, le plaignant et son adversaire le comte de Nevers. Tous deux firent valoir leurs prétentions; mais ce débat n'eut aucune suite, parce que l'abbé déclina le jugement de la cour, craignant que la décision du procès ne lui fût pas entièrement favorable *.
Au retour du voyage qu'il avait fait pour se rendre à la cour du roi, le comte, enhardi par l'hésitation de son adversaire, renoua ses intelligences avec les mécontents de Vézelay. Il leur donna rendez-vous, pour une conférence politique, dans une plaine voisine du bourg ; et, quand ils y furent réunis, il leur parla en ces termes :
c( Hommes très-illustres, renommés au loin pour votre « prudence, forts de votre courage et riches du bien que « vous avez acquis par votre mérite, je suis affligé au fond « du cœur de la misérable condition où vous vous trouvez a réduits ; car, possesseurs en apparence de beaucoup de « choses, réellement vous n'êtes maîtres de rien'. En son- <( géant à l'état où vous êtes et à ce que vous pourriez decr venir avec un peu de résolution, je me demande où est
1 Perpendens... abbas infensam sîbi curiam partibus favere adversis , timuit sese commiltere dubio judicio. ( Hug. Pictav. Hist. Yezeliae. monast., lib. m, apud d'Achery Spicilegium, t. U, p. 528.)
' « O Yiri illustrissimi multaque prudentia famosissimi ac forliludine « strenuissimi , sed et propria \irtute acquisitis opibus locupletissimi , « doleo satis admodum miserrimam conditionem status veslri» quoniam « multarum rerum possessores quidem specie , rêvera autem DuUarum « domini effeçU estis... » (Ibid., p. 529.)
348 LETTRE XXlI.
tt cette énergie avec laquelle autrefois vou^ mîtes h moH it votre f^eigneur l'abbé Artaud. C'était un horiîme qui ne a manquait ni de sagesse, ni d'autres bonnes qualités, et « tout le mal qu'il voulait vous faire consistait en une iion- « Telle taille imposée k deux tnaisons. Aujourd'hui vous « souffrez sans mbt dire l'excessive dureté de cet étranger, « de cet Ativet^nat si arrogant dans ses proposj et si bas « dans sa conduite, qui se permet non^seulementdes exac- » tions sur vos biens, mais encore des violences fcontre « vous. Séparet-vousde cet homme et liez-vbuâ à moi par a un pacte réciproque; si vous y consentez^ je prends l'entt gagement de vous affranchir désormais de toute exaca tion et même de toute redevance. »
Il y a, dans les grandes réunions d'hommfes, uil instinct de prudeijce qui les feit toujours hésiter à prendre des résolutions hasardeuses. Les habitants de Vézelay, d'abord disposes à la révolte , parurent un moment reculer, et , Jirertant une attitude plus calme que le comte ne s'y attendait , ils lui dirent que trahir sa foi envers son seigneur était une chose très-grave et qui demandait réflexion, qu'ils tiendraient conseil là-dessus et lui répondraient sous peu de jours. Quaild l'assetnblée se fut séparée, plusieurs des habitants les plus considérables par leur âge, et les plus modérés en foit d'opinions politiques, se rendirent auprès de l'abbé, pour essayer, s'il était eiicore possible, de prévenir une rupture ouverte : « Nous vous rapportons « fidèlement, dirent-Ils, les paroles du comte de Nevers, « vous priant de nous donner aide et conseil en cette ren- « contre, comme notre seigneur et notre père spirituel. »
L'abbé ne montra aucune émotion à cette confidence peu rassurante ; et ^oit qu'il eût naturellement , soit qu'il affectât alors une grande impassibilité : « Mes fidèles et ^ amis, répondit-il , votre prudence ne peut manquer de
LETTRE XXU. 319
« voir que si le comte est devenu mon ennemi, e'est afin c( de vous circonvenir et de vous faire tomber, par ses (( ruseà, dans une complète servitude, après qu'il vous a aura sousti*aits à une sujétion sous laquelle vous vivez « en hommes libres. J'ai combattu jusqu'ici avec persévé- « rance pour vos franchises; mais si , en retour, vous me « payeK d'ingratitude, si vous devenez traîtres envers moi c< et envers l'Église, quelque affligé que j'en puisse élrcj « je saurai m'y résigner, tandis que la peine de votre a trahison retombera sur vous et sur vos enfants. Que si, a vous rendant à de meilleurs conseils, vous résistez avec c< fermeté, si vous demeurez inébranlables dans la fol et jurée à votre seigneut* et à l'Église qui vous a nourris de a son lait, je me sacrifierai volontiers pour votre liberté^ a ne doutant pas que de meilleurs jours ne succèdent a bientôt à ces tristes circonstances *. — Nous le croyons c< et l'espérons, reprirent les gens de Vézelay; mais il « nous semble qu'il serait prudent de renoncer au procès « avec le comte, de céder à votre adversaire et de con- « dure la paix avec lui ^. — Mol, dit l'abbé, je n'ai de a procès avec personne; mais je suis prêt à défendre mes a droits contre quiconque les attaque. Céder à des pré- « tentions injustes, serait un acte d'insigne lâcheté. J'ai a souvent demandé la paix, tant par prières qu'à prix a d'argent, et jamais je n'ai pu l'obtenir de cet enfant de a discorde '. » Ce Airent les derniers mots de l'abbé : et les députés des bourgeois retournèrent sans qu'il leur eût fait aucune espèce de concession.
* Minime, inquit, fidèles me! , vestram latet prudenUam quod... prospéra secundis succèdent casibus- ( Hug. Piclav. Uist. Vezeliac. inonast., lib. m , apud d'Achery Spicilegiiun, t. II. p. Ki9.)
* At illi dixerunt..., credimus et speramus... ( Ibid.)
3 Lis equidem nuUa mihi est penitus... afUio discordiœ non polui pucem impetrare. ( Ibid.)
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3i0 LETTUE XXIL
Dès ce jour; les partisans des mesures conciliatoires perdirent toute influence sur l'esprit de leurs concitoyens. L'obstination de Tabbé devint la cause ou le prétexte d'un soulèvement populaire, à la tète duquel on vit, comme dans des révolutions plus récentes, figurer la plupart des jeunes gens^ Alors se passèrent, dans le bourg de Yézelay, toutes les scènes de tumulte et d'enthousiasme qui signalaient, au moyen âge, rétablissement d'une commune contre la volonté du seigneur. Les habitants s'assemblèrent, et, renonçant à leur foi envers l'abbé et l'église de Sainte-Marie, ils jurèrent tous de se défendre l'un l'autre, et de n'avoir qu'une seule volonté. On ignore quels articles de lois formèrent les bases du nouveau pacte social , et comment furent oi^anisés les difiërents pouvoirs municipaux. Tout ce qu'apprend le seul historien de cette curieuse révolution, c'est que les magistrats, choisis parmi les plus âgés, reçurent le titre de consuls^ comme ceux des communes du IVf idi ^. C'est un fait d'autant plus remarquable que, dans les plus grandes villes de la Bourgogne, comme dans celles du nord de la France, on ne connaissait que les noms de jurés et d'échevins. Cette influence particulière des idées méridionales sur la petite ville de Vézelay ne peut guère s'expliquer que par la présence de Hugues de Saint-Pierre, cçt étranger qui était venu s'y établir avec une industrie et des lumières supérieures à celles de ses nouveaux concitoyens.
Le comte de Nevers entra dans la commune, c'est-àdire qu'il jura solennellement fidélité aux bourgeois, et promit de n'avoir d'amis ou d'ennemis que les leurs, de
< Et ecce affluxerunt viri nequam... aggregataque sibi... juvenum multitudine... (Hug. Pictav. Hist. Yezeliac. mODa8t.,lib. m, apud d*Achery Spicilegium , p. 529.)
* .... Principes vel Judices quos et consules appellari cen&uerunl. (Ibid.)
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ne conclure ni paix ni trêve avec qui que ce fût sans les y comprendre; eux, en retour, lui firent serment de foi et de service de leurs corps et de leurs biens, à la vie et à la mort. Ainsi élevés de la triste condition de sujets taillables d'une abbaye au rang d'alliés politiques d'un des plus puissants seigneurs, les habitants de Vézelay cherchèrent à s'entourer des signes extérieurs qui annonçaient ce changement d'état. Ils élevèrent autour de leurs maisons, chacun selon sa richesse, des murailles crénelées, ce qui élait la marque et la garantie du privilège de liberté. L'un des plus considérables parmi eux, nommé Simon, jeta les fondements d'une grosse tour carrée, comme celles dont les restes se voient à Toulouse, à Arles et dans plusieui's villes d'Italie*. Ces tours, auxquelles la tradition joint encore le nom de leur premier possesseur, donnent une grande idée de l'importance individuelle des riches bourgeois du moyen âge, importance bien autre que la petite considération dont ils jouirent plus tard, sous le régime purement monarchique. Cet appareil seigneurial n'était pas, dans les grandes villes de commune, le privilège exclusif d'un petit nombre d'hommes, seuls puissants au milieu d'une multitude pauvre : Avignon, au commencement du xni« siècle^ ne comptait pas moins de trois cents maisons garnies de tours ^. Sans doute les bourgeois de A^ézelay, après leur insurrection, n'en élevèrent pas un pareil nombre : et cependant, si l'un des témoins du mouvement politique qui anima cette petite ville, au milieu du xu® siècle, pouvait la revoir aujourd'hui, ne serait- il pas bien étonné? Ne se demanderait-il pas où est la vie, où sont les hommes du vieux temps ?
* Hug. Piclav. Hist. Vezeliac. monast. , llb. m, apud d'Achery Spicilegium , t. II , p. 533 et 535.
» Trecentas domus lurrales quae in villa eranl. ( Mathsei Parisiensis Historia Angliœ major.)
3i2 LETTRE XXUi.
LETTRE XXHI.
Suite de Tbistoire de la commone de Vézelay.
Lorsque la commune de Vézelay eut été définitivement constituée par le serment de tous les bourgeois, Télection des consuls et la formation du conseil, les magistrats municipaux s'occupèrent de traiter avec Tabbé, leur cidevant seigneur, pour la reconnaissance du nouvel ordre de choses. Les principaux d'entre eux se rendirent en députation auprès de lui , pour le prier d'entrer dans la commune et de renoncer volontairement à tout ce qu'il y avait d'arbitraire et de tyrannique dans ses^ privilèges seigneuriaux *. On ne sait précisément quelle réduction ils proposaient pour le cens et les tailles , s'ils voulaient une abolition complète ou simplement une diminution des re^ devances. Mais Tabbé fut inébranlable dans son refus de rien accorder tant que subsisterait la commune. Il répondît que , si les sujets de son Église voulaient renoncer à leur mauvaise association, il leur ferait une remise entière de toutes rentes, et donnerait ^ de plus, un pardon général ; mais que , dans le cas où ils persisteraient dans leur trahison, toute voie d'accommodement était fermée entre eux et leiu* légitime seigneur. Ces paroles déplurent fort aux députés, qui, élevant la voix beaucoup plus haut qu'ils n'avaient coutume de le faire en présence de l'abbé de Sainte-Marie, déclarèrent qu'ils ne rentreraient point
* Postulabant remilli sibi quasdain consueludines quns novitaUs et tyrani^idis esse dicebant... (Uug. Pictav. Uisl. Vezeliac. uionasl., lib. m , apiid d'Àchery SpicUegiuiii , t. U , p. 529.)
lEfTRB XXin. 323
sous)a servitude de FÉglise^ A leur retour auprès de leurs concitoyens , il y eut une grande agitation dans la ville ; les plus exaltés d'entre les bourgeois disaient qu'il était temps d'en finir, de vider le différend par la force; et plusieurs, en effet, se conjurèrent pour tuer Tabbé*. .
Pendant qi|e ces phoses se passaient, le bruit du renouvellement (Jp la querelle eptre le comte de Nevers et Fabbé de Vézelay avait mis en mouvement Ijbs nombreux agents de la diplqmatip papale. Un p^irdinal vint tout exprès de Rome , en mission extraordinaire , pour mettre fin à ces démêlés, qui inquiétaient beaucoup le saint-siége ; et peu de jours après son arrivép, un autre cardinal, nommé Jordan, légat du pape dans les Gaules, se rendit aussi à Vézelay pour la fêtp djB sainte Marie-Madeleine. Tous deux conseillèrent à l'abbé de sortir de la ville, et se tinrent à ses côtés durant la route pour lui servir de sauvegarde^. Ils allèrent ensemble à Chablis, auprès du comte de Nevers, qui reproduisit ses anciens griefs et refusa toute espèce d'arrangement , malgré les menaces d'excommunication que lui faisaient les cardinaux. A l'issue de cette conférence inutile, Fabbé Pons ne retourna point à Vézelay ; mais l'évêque de Nevers lui ayant procuré les moyens de voyager sûrement, il se rendit au monastère de Cluny, où il reçut Thospitalité , à la recommandation des cardinaux. Dans cette retraite , il continua de travailler avec activité contre la commune de Vézelay. Il écrivit au roi de France, aux archevêques et aux principaux évêques, pour solliciter leur appui en faveur de son Église. Il invita
I At illi concinmanles, non ita 8e facturo8 dixerunt, sed polius rebellioncm ecclesiîE illaturos se dixerunt. (Hug. Piclav. Uiat. Y zeliae. monast. , lib. ui , apud d'Achciy Spicilegium , t. Il , p. 530.)
* ... Mortem illius devoverant. (Ibid.)
3 Médium abbatem deducentcs. (Ibid.)
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32i LETTRE XXIII.
le pape lui-même à écrire sur ce sujet au roi de France, et n'eut point de repos que le cardinal-légat n'eût prononcé Texcommunication contre les bourgeois de Yézelay.
L'arrêt d'excommunication fut apporté dans la ville par une personne dévouée, qui, trompant la vigilance des autorités municipales, trouva moyen de le faire lire, en place puUique, par un prêtre. Selon la teneur de cette sentence, la plus rigoureuse qu'il fût possible de prononcer, la ville entière et sa banlieue étaient mises sous l'interdit. Il était défendu d'y célébrer aucun ofRce et d'y administrer aucun sacrement de l'Église, excepté le baptême des enfants nouveau-nés et la confession des mourants. Il parait que le prêtre prit, pour faire sa lecture, un moment où la place publique était déserte. Mais les premiers bourgeois qui arrivèrent et l'entendirent, ne lui donnant pas le temps d'achever , coururent sur lui pour le battre. Un nommé Eudes du Marais, quittant son manteau, ramassa des pierres, afin de les lui jeter à la tête. Deux autres habitants se joignirent à lui; mais des personnes plus calmes étant survenues, le prêtre s'échappa et chercha un refuge dans la grande église, au pied de l'autel *. Le lendemain, de grand matin, tout menacé qu'il était, il eut le courage , aidé de quelques-uns des moines, d'enlever les deux battants des portes de l'église et d'obstruer le passage avec des ronces, ce qui était alors un signe d'interdiction des ofSces. Mais Hugues de Saint-Pierre et d'autres bourgeois, probablement consuls de la commune, firent ôter les ronces et rétablir les portes ^.
Ce jour-là il s'éleva dans la ville de grandes clameurs
I ... Qui fugiens ad allare vix evasit manus impiorum..... (Hug. Pietav. Hist. Vezeliac. monuBt, lib. m, upud d'Achery Spicilegium, t. II, p.îWl.)
> Abstulerunt spinas cl vulvas restituerunt. (Ibid.)
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LETTRE XXIIK 325
contre les moines de sainte Marie-Madeleine, restés, en Tabsence de leur abbé, sous le gouvernement d'un prieur. Plusieurs bourgeois pénétrèrent, malgré la règle, dans rintérieur du monastère, et, entrant avec bruit dans l'appartement du prieur, ils l'accablèrent d'invectives, s'en prenant à lui de leur excommunication et le sommant de leur accorder une trêve. Le prieur répondit qu'il n'avait pas qualité pour les absoitdre d'une condamnation portée par le légat du siège apostolique , et que d'ailleure il lui était impossible de rien conclure avec eux sans l'ordre exprès de l'abbé Pons, son légitime supérieur. Les bourgeois devinrent furieux et s'écrièrent: «Puisque vous nous c( excommuniez contre toute justice , nous agirons en « excommuniés, et dorénavant nous ne vous payerons « plus ni cens ni dîmes ^. »
Malgré la véhémence de leurs sentiments politiques, les habitants de Vézelay n'étaient point inaccessibles aux scrupules et aux craintes religieuses. Profondément affectés de se voir sous le poids de la plus grave des sentences ecclésiastiques, et d'être privés, sans aucun recours, des sacrements et des grâces de l'Église, ils envoyèrent au comte de Nevers pour se plaindre, et lui degiander s'il ne pourrait pas les faire relever de l'arrêt d'excommunication. Mais le comte, qui commençait à être lui-même inquiété par les menaces et les messages des évêques et des cardinaux, répondit avec brusquerie : « Je n'y puis abso- (( lument rien, et s'il leur plaît, ils en feront tout autant « contre moi ^. » Les bourgeois, déconcertés par cette ré-
^ Quia, inquiunt, nos excommunicalis immeritos, faciemus ut excommunicati videamur : décimas itaque, et censum scu alios reditus consue< tos Jam aniplius vobis non persolvemus. ( Hug. Pictav. Qist. Yezeliac. monast., lib. m, apud d'Achery Spicilcgium , t. II, p. 531.)
' Quibus ille : Non possuni , ioquit, aliud; ita etiam de me facient , si voluerint. (Ibid.)
ponse, gardèrent un moment le silence^ puis reprenant la parole : « Où donc moudrons-nous notre grain, dirent-ils, a où donc ferons-nous cuire notre pain, si les meuniers a et les foumiers de Fabbaye ne veulent plus communi- « quer avec des excommuniés? — Eh bien! reprit vivec< ment le comte, allez au four banal, chaufifez-le B\èe a votre bois, et si quelqu'un veut s'y opposer, jetez-le tout a vivant dans le four. Quant au meunier, s'il fait résls^ a tance j écras^-le vif sous sa meule *. »
En eflPet, les membres de la nouvelle commune, tout affranchis qu'ils étaient par leur constitution républicaine^ se trouvaient encore sous la dépendance de Tancien ma-* noir seigneurial, à cause de leur longue habitude de n'a** voir ni moulins , ni fours, ni pressoirs particuliers. Toutes ces différentes industries avaient été jusque-là exercées ae profit de l'abbaye, par ses serviteurs, clercs ou laïques; et, comme il fallait du temps pour qu'un changement total eût lieu à cet égard, les bourgeois furent obligés d'entre en gu^res journalières avec les moines et leurs gens». Dans ces disputes où ils ne pouvaient manquer d'avoir l'avantage, ils s'exaspérèrent de plus ^n plus contre les religieux leurs anciens maîtres, et jurèrent « de leur faire a mener si rude vie, et d'en faire tant, que tout leur corps, «jusqu'à la plante des pieds, aurait besoin de recevoir « l'absolution ^. »
Après avoir maltraité les serviteurs laïques et en avoir chassé plusieurs de leurs maisons et de leurs fermes , ils s'attaquèrent aux moines eux-mêmes, qu'ils arrêtaient et rançonnaient. Le prieur alarmé envoya quelques-uns des
* Siquisobstilerit, vivum iiicendlte, sed et si molinarias obstat , vi- Yum similiter mola comminuite. (Hug. Pictav. Uist. Vezeliac. monast., lib. m , apud d'Achery Spicilegium , t. Il, p. 531.)
' Cum magna jactunlia se adeo afllicluros monachos devoverent quod absolulionem ipsorum pedes rcquirerent. ( Ibid.)
LETTRE XXIII. m
frères, sous escorte, au comte de Ne?ers, pour lui dematvder de s'interposer entre la commune et l'abbftye, et d'engager les bourgeois à user de modération. Mais la réponse que le comte donna aux envoyés fut loin de leur être agréable : € Je voudrais, leur dit-il^ que vous fusdez tous a partis et qu'il n'y eût plus de monastère à Yézelay I a Pourquoi votre abbé les a4-il fait excommunier?» Paîs^ arrachant un poil de la fourrure qui doublait son justau-^ corps, il continua en ces termes i et Quand toute la monc( tagne de Yézelay devrait être abîmée dans un gouffre , a je ne donnerais pas cela pour Tempécher *. m
Dans le même temps , un des bourgeois étant mort sous le poids de Timathème f^rononcé contre toute la ville, se^ concitoyens Tenterrèrent sans l'assistanee d'audun j^tre , et suivirent le corps jusqu'au cimetière , portant eux-mêmes la croix et chantant Toffice des trépassés ^i Familiarisés avec cette excommunication qd leur avait d'abord paru si redoutaUe, ils s'emparèrent de l'égSse de Sainte-Marie , et ^i firent leur citadelle et leur arsenal , plaçant dans les deux tours tout ce qu'ils avaient d' armes et de provisions, et y mettant une garde suffisante ^. De cé poste, ils surveillaient les moines et les tenaient comme assiégés dans les bâtiments de l'abbaye, d'où personne ne pouvait sortir sans leur permission et sans être accompagné. Ils ne se contentèrent bientôt plus de ces simples précautions ; et pour empêcher, disaient-ils, les moines de se fortifier contre eux dans le monastère, ils en rasèrent
< Et abstracto pilo vestis qua operiebatur, addidit : Si mon s Yezeliaci
in abjuum totui foret prœcipitatus , pilum Isium non darem. (llug.
Pielav. HiBt. Vexeliac. monast., llb. m, apud d'Achery Spicitegium.
t.II,p. 531.) > .. Ipsi absqoe tacerdote , signa puisantes , sepelirent. ( Ibid.) 3 Sacrosanelo Yiolato templo , oecapavertint tnrres ejus , ponentes in
eis custodes, et escas et arma. (Ibid., p. 550.)
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les clôtures et les murailles extérieures*. Tous ces faits, extrêmement graves dans un temps où le respect pour les choses religieuses était poussé si loin, s'aggravaient encore par les récits inexacts et exagérés qu'on en faisait dans les villes voisines et à la cour du roi de France. On disait que les moines, attaqués à main armée par les bourgeois, avaient soutenu un siège en forme dans les tours de leur église ; que, durant ce long siège, le pain leur ayant manqué, ils avaient été contraints de manger de la viande, et de violer ainsi la règle de leur ordre \
Ces nouvelles faisaient grand bruit , et l'on en parlait dans différents sens. Chacun, selon son état ou ses affections personnelles, prenait parti soit pour Tabbé Pons, soit pour le comte de Nevers et la conunune de Vézelay. Le comte avait pour amis et pour soutiens de sa cause plusieurs évéques, qui n'aimaient pas les établissements re* ligieux affiranchis de leur juridiction et soumis immédiatement au saint-siège^ il était même favorisé en secret par l'abbé de Cluny, jaloux, à ce qu'il paraît, pour son couvent , de la céiébrilé de celui de Vézelay. Cette circonstance détermina Tabbé Pons à quitter Cluny pour se rendre à la cour du roi Louis Vil, qui alors résidait à Corbeil. L'abbé se présenta devant le roi et lui parla des injustes tourments que lui suscitait la commune de Vézelay, avec la même confiance dans sa cause qu'il avait montrée jusque-là. a C'est un devoir, dit- il, pour la maa jesté royale, de défendre les Églises de Dieu contre tous « ceux qui les persécutent. 9 Déjà sollicité par les cardi-
* Mœnia Tel clausuras monasterii boIo tenus confregerunt (Hug. Picfar. Hist. Yczeliac. monaat. , lib. m , apud d'Achery Spicilegiuin , t. Il , p. 550.)
' Ul carentcs panis edulio , tantummodo carnibus vitam suam sustentarent. (Hist. Ludov. VU, apud script* rer. gallic. et francic, t. XII, p. 132.)
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naux à prendre parti dans cette affaire , le roi envoya révoque de Langres au comte de Nevers le sommer par sa foi , comme vassal , de conclure aussitôt la pa,ix avec rÉglise de Vézelay, d'abandonner les bourgeois et de dissoudre leur commune ^ Le comte ne fit à cette sommation que des réponses évasives. Il ne changea rien à sa conduite , comptant sur le crédit de ses amis auprès des conseillers du roi ; et peut-être eût-il réussi à traîner les choses en longueur et à sauver la commune y sans l'arrivée d'une lettre apostolique adressée au roi par le pape Adrien IV, et conçue en ces termes :
a Adrien , évéque, serviteur des serviteurs de Dieu, à a son très-cher fils en Jésus-Christ , Louis , illustre roi des a Français , salut et bénédiction apostolique.
a II serait superflu de l'entretenir longuement du resa pect et de Tappui que les hommes religieux doivent aux a lieux saints. En eifet , tu n'as pas besoin de conseils , toi dont le cœur est embrasé de ce feu divin que le Seia gneur est venu répandre sur la terre ; toi qui , parmi a tous les princes de l'univers , es le plus recommandable a aux yeux de TÉglise. Bien que tu étendes , ainsi que tu « le dois , Fappui de ton pouvoir royal sur toutes les Églia ses établies dans ton royaume , nous désirons cependant « que tu te montres d'autant plus zélé pour celle de Vézea lay, qu'elle appartient plus spécialement au bienheua reux Pierre , et que la perfidie de ses bourgeois lui fait « souffrir de plus grands maux. Ta prudence n'ignore pas a comment, il y a quelques années, ces bourgeois , avec a l'aide du comte de Nevers, ont conspiré contre notre a très-cher fils Pons , abbé de Vézelay; comment ils ont « osé piller les biens de l'église , et chasser l'abbé lui-
I ... El communiam dissipari faeeret (Hlst Ludov. VII, apud script, rer. gallicet francic, t XII, p. isa.)
ddO LËTtHB XXIII.
fx même : par quoi, ils ont mérité d'être séparés du ecH^s « de Jésus-Christ, c'est-à-dire de la communion de TÉ* « glise. Récemment encore, se jetant sur Féglise même , a ils en ont forcé les portes ainsi que celles du monastère, a enlevé les habite des moines, répandu leurs vins et pillé fi les ornements du sanctuaire ; enfin , par un dernier « excès d'audace , ils ont porté la main sur les moines u eux-mêmes et les serviteurs du monastère. Puisque leur a coupable entreprise n'a point été arrêtée par la sévérité « du jugement de l'Église , la répression en est réservée à a tes mains , et c'est à ta force royale qu'il appartiendra de (V corriger ce que la justice des censures canoniques n'a M pu amender jusqu'à ce jour. Nous prions donc ta magni- « ftcence, nous t'exhortons et t'avertissons, au nom du a Seigneur, nous t'enjoignons, pour l'absolution de tes pétf chés, que te laissant gagner par nos prières et les mala heurs du monastère susnommé , et animé du saint zèle a de la justice , tu t'avances avec une forte armée vers « Vézelay, et contraignes les bourgeois d'abjurer la com- « mune qu'ils ont établie, de rentrer sous la sujétion de « notre cher fils l'abbé Pons , leur légitime seigneur, de a restituer pleinement tout ce qu'ils ont pris, et derépa- « ver les dommages qu'ils ont causés. Nous t'enjoignons , a enfin, d'exercer sur les auteurs de ces troubles une telle u vindicte, que leur postérité n'ose plus dorénavant lever ^ la tète contre son seigneur, ni commettre un semblable a attentat contre le sanctuaire de Dieu ^ »
Les conseillers du roi Louis VII , qui probablement n'eussent pas été fâchés de voir le débat se prolonger, fl(în que leur médiation fût plus chèrement achetée par le comte , par l'abbé , et même par les bourgeois de Véze-
^ )Sp|8t. Adriwii IV papae, »pud script, rer. gallie.el franeie., t. IV, p. 670.
LETTRE XXUI. 334
lay, ci'aigniront de résister à une demande expresse faite par le chef de l'Église. On rassembla donc une armée à la léte de laquelle se mit le roi en personne, accompagné de Tarclievêque de Reims et de plusieurs autres prélats. ^ Les troupes s(«*tirent de Paris en Tannée 1155 et se dirigèrent sur le comté de Nevers par la route de Fontainebleau '* he comte , qui ne se croyait point assez fort pour soutenir la guerre contre le roi , envoya en grande hâte Tévêque d'Auxerre dire qu'il était prêt à exécuter tout ce que spn seigneur déciderait au sujet de la commune de Vézelay, après l'avoir entendu , lui et les principaux de cette commune, Le roi reçut ce message dans le bourg de Moret, àdeux lieues de Fontainebleau, et il s'y arrêta pour attendre le comte de Nevers , qui ne tarda pas à venir. Plusieurs des bourgeois de Yézelay , autorisés par leurs concitoyens , se rendirent aussi au même lieu. Quand les débats furent ouverts devant le roi et sa cour, composée des barons et des évoques du royaume , Tabbé de Vézelay parla le premier. Il fit un long récit de tous les mauvais traitements que les bourgeois avaient fait subir à lui , à ses.moines et à ses serviteurs , et peignit la désolation et la captivité de son Ëglise , avec beaucoup de figures empruntées aux livres saints. Le comte de Nevers s'exprima ainsi ;
a Le bourg de Yézelay est peuplé de plusieurs milliers a d'hommes ne menant pas le même genre de vie, n'ayark « point les mêmes habitudes, et dont un grand nombre a sont des étrangers venus de difi'érents pays : \l serait « donc injuste d'imputer aux bourgeois, établis de père « en fils dans la ville , tous les excès auxquels la multitude
< Exerciliim congregant, quo adiinato, adversus prœdiotum comilem equitabal. (Hist. Ludov. Vil, apud script, rer. gallic. et francic, t. XII, p. «3?.)
a a pu se porter dans sa révolte K » Ces paroles, qui indiquaient dans Tesprit du comte, comme allié des bourgeois , un dernier combat entre sa conscience et son intérêt personnel, furent aisément réfutées par les avocats de la partie adverse, a Ces gens domiciliés, dirent-ils,, a sont aussi coupables que les autres, car leur devoir était a de prendre en main la défense de leur seigneur ; ils « sont complices de la rébellion , puisqu'ils n'ont rien fait a ni pour l'empêcher ni pour la combattre. » Cette opinion prévalut, et la cour rendit son arrêt dans les termes suivants :
a Tout habitant du bourg de Vézelay, de quelque état « et condition qu'il soit , qui , au départ de son seigneur a Tabbé Pons de Montboissier, n'est point sorti avec lui , « ou ne s'est point réuni loyalement aux frères renfermés a dans le monastère , et ne leur a point prêté secours « selon son pouvoir, demeure convaincu de trahison, de « parjure , de sacrilège et d'homicide ; en conséquence , c< il sera passible de toutes les peines prononcées contre « ces attentats par les lois divines et humaines *. »
Après ce jugement, qui était une sorte de mise hors la loi pour toute la ville de Vézelay , la cause fut ajournée à une prochaine audience , pour entendre l'estimation que l'abbé devait présenter de ses pertes et dommages pécuniaires. Mais les députés de la commune n'attendirent pas ce jour, et , frappés de terreur à la vue du sort qui menaçait leur ville , livrés sans appui à toutes les rigueurs de la vengeance royale , ils partirent de nuit , à l'insu du roi , et allèrent jeter l'alarme parmi leurs concitoyens. .Malgré
* Cum constet Vezeliaci oppidum multorum millium promiscui vulgus esse refertum, nec... ( Hug. Picta?. Hist. Vezeliac. monast. , lib. m , apud d'Achery Spicilegium , t. II, p. 532.)
> Omnes pariter qui cum abbate non exierunl, Tel... (Ibid.)
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leur absence et rimpossibilité où Tabbé se trouvait de fournir des preuves juridiques , on admit dans toute son étendue sa demande de dommages -intérêts montant à 160^000 sous , non compris les dégâts causés dans les. forêts et les cours d'eau , et les amendes exigibles pour chaque meurtre qui aurait été commis. Ces différentes condamnations ayant été portées contre les habitants de Yézelay, le comte reçut sa sentence dans les termes suivants, de la bouche de l'archevêque de Reims, parlant au nom du roi : « Nous ordonnons que le comte de Nevers, « ici présent, comme fidèle serviteur du roi notre sei-* a gneur, ait à se saisir, de vive force, des traitres et des a profanateurs , soi-disant bourgeois de la commune de a Vézelay, et à les amener par-devant le roi , au lieu qui « lui sera assigné , pour qu'ils y soient punis comme il a convient pour l'énormité de leurs crimes. En outre, ledit « comte de Nevers livrera à Tabbé Pons de Monlboissier a tous les biens des coupables sans exception , tant meu- « blés qu'immeubles , en indemnité de ses perles ' . » L'archevêque demanda au comte s'il acceptait cette sentence; eelm-ci répondit : a Je l'accepte ; » puis il pria la cour de lui octroyer les délais nécessaires pour l'exécution des ordres du roi , et on lui accorda une semaine.
Fin de lliistoire «le la commune do V^zelay.
Dans la route qu'il fit, en grande compagnie, pour retourner de Moret à Auxerre , le comte de Nevers se montra fort troublé de sa nouvelle situation et des engagements
» Des... eorum lam mobiles quam immobile» ex Integro pro reslitutione illatidamnl abbali tradat. (Hug. Pictav. Hi«t. Vezeliac. monast , lib. III, apud d'Achery Spicilegium, t II, p. 533.)
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qu'il venait de prendre. D'un côté , il ne voyait aucun moyen de résister aux ordres du roi , surtout s^près Fadhésion que lui«même avait donnée au jogmnent prononcé par la oour; de l'autre , il ge rappelait les serments qu'il avait prêtés à la commune , les grandes sommes d'argent qu'il avait reçues des bourgeois ^ et son espérance $i'ob* tenir la seigneurie dé Vézelay, lorsque Tenthousiasme de la liberté se serait un peu calmé par la difficulté des eirconstances*. H prit un parti moyen, celui de trainer les choses en longueur et d'éluder la commission dont il s'était chargé contre les auteurs et les complices de la révolte. Plusieurs de ses affidés se rendirent à Yézelay, y firent publier dans les rues , à son de trompe , que le jour qui suivrait le changement de lune, en exécution des ordres du roi , le seigneur comte de Nevers devrait faire sairir par ses gens d'armes tous les hommes qu'on trouverait dans le bourg, et les faire conduire, bien malgré lui , à Paris; qu'il invitait, en conséquence^ les bourgeois à quitter la ville , et à chercher refuge partout où ils pourraient^.
Cette proclamation causa parmi les habitants de Vézelay une sorte de terreur panique. Comptant, pour leur défense, sur les forces militaires du comte j ils n'avaient rien préparé pour se protéger eux-mêmes si cet appui venait à leur manquer ; et d'ailleurs ils ne pouvaient se voir sans effroi en butte à l'hostilité de tous les pouvoirs civils et ecclésiastiques du temps. Tout pe qu'il y avait d'hommes dans la ville se mirent en devoir de sortir, abandonnant leurs marchandises et leurs propriétés ; de
' Quos ad facinus provocarat, quorum juratus erat , quorum opes ob flduciam sui exhauserat, quorum eliam auxilio dominium monasteril vo zelîacensls aese obtinere sperabat.CHug. Pjctav. Uist. Vezeliac monast. , lib. m, apud d'Achery Spicilegium, t. Il, p. 5i3.)
' Jussit clamare ut oiQQes pariliBr qua^iua possent cQBfugerent.<Ibid.)
sorte que le lendemain il ne restait plos à Vézeiay que des femmes et des enfants ^ Le comte de Nevers avait donné l'ordre de recevoir les émigrés dans ses villes et daps les ebâteaux de ses hommes liges , pourvu toutefois qu'ils ne vinssent pas au lieu de sa résidence. Ils se distribuèrent ainsi dans quelque^ forteresses; et, comme ils étaient trop nombreux pour y être tous admis, plusieurs s'établirent dans des positions fortes , et y campèrent , entourés de palissades; d'autres se réunirent en bandes dans les forêts des environs ^.
Le comte de Nevers s'imaginait que l'abbé Pons, qui n'avait ni chevaliers ni arbalétriers à son service, n'oserait faire sa rentrée dans la ville, si lui-même ne l'accompagnait; et, pour lui susciter un nouvel embarras et retarder la conclusion des affaires , il fit seipblant d'être malade. MaisT^bbé, intrépide jusqu'au bout, rentra seul, un dimanche, sur le soir. Cette hardiesse obligea le comte à ne pas rester en arrière, et à prouver, du moins en apparence, qu'il obéissait au jugement de la cour du roi. Il envoya quelques homnies armés à Yézelay avec ordre d'arrêter tous les auteurs de la révolte. Ces gens se présentèrent devant ra})bé, et, avec une feinte courtoisie, lui exprimèrent leur étonnement de le voir ainsi revenu à ^improviste, malgré le danger qu'il y avait pour lui ; puis ils lui dirent : a Nous avons commission pour exécuter le u jugement prononcé contre vos ennemis, — Si le comte a vous a donné des ordres, répondit l'abbé, c'est votre a affaire de les exécuter ou non ; pour moi, je n'ai rien à
1 Et fugerunt quotquot erant de adversariis omnes a minimo usque ad maximum ; domos, uxores , liberos , possessiones et mercimonia sua relinquentes, ita ut peniius nemo ex lot millil)us summo mane apparerel. (Hug. Pictav. Hisl. Vezeliac. monast. , lib. m, apud d'Achery Spicilegium , t. II , p. 523.)
* Inopes et vagi contiguam sylvam cccupaverunt. ( Ibid. , p. 533 et 534.)
a VOUS dire, si ce n'est que j'attendrai patiemment l'issue « de tout ce que vous ferez. — La besogne serait déjà a faite , reprirent les employés du comte , si nous avions a trouvé dans le bourg autre chose que des femmes et des ce enfants. — Oui , répliqua l'abbé avec ironie , vous êtes « venus ici quatre personnes pour en arrêter plusieurs « milliers*. » Ils ne répondirent rien ; mais l'un des clercs qui étaient présents dit qu'il leur indiquerait, s'ils le voulaient, un lieu où se tenaient cachés quatre-vingts des fugitifs. Les gens du comte de Nevers n'eurent garde d'accepter cette proposition. « Nous avons un autre chemin à « suivre, dirent-ils; nous ne pouvons aller de ce côté*. » Les moines de Sainte-Marie, réduits par la mauvaise volonté du comte à la nécessité de se faire justice euxmêmes, voyant qu'ils étaient maîtres du bourg par la fuite de tous les pères de famille , prirent avec eux quelques jeunes gens , Bis des serfs qui habitaient les domaines ruraux de Tabbaye , et se répandirent en armes dans les rues, proclamant , avec grand bruit, la fin de la rébellion et le rétablissement du pouvoir légitime^. En passant devant la maison neuve que Simon, l'un des chefs de la commune, faisait bâtir, et qui n'était pas encore achevée, ils trouvèrent une proclamation politique aflSchée contre le mur , et la déchirèrent. S'animant par degrés , ils démolirent le mur contre lequel cette affiche avait été mise et une partie de la maison, bâtie, à ce qu'ils disaient, contre tout droit et pour faire injure à l'abbaye*. Ensuite ils entrèrent dans les maisons de deux autres bourgeois, Hu-
» Sicci ne quatuor hominea lot millia comprehendere venistis? (Hug. Piclav. Hist. Vezeliac. monast., lib. m, apud d'Achery Spicilegium, t. II, p. 533.)
> Aliud , inquiunl, iter nobis confecluris. (Ibid.)
3 Ibid.
* Et fregerunt tabulam impii Simonis el vestibulum domus ipsius quîB contra jus ob contumcliam contradlcenlium fratrum aedificaverat. ( Ibid. p. 523.) ^ T
gués de Saint-Paul et Hugues Gratte-Pain, et y détruisirent des pressoirs nouvellement établis dans les caves, au détriment du pressoir banal , qui était Tun des droits du monastère*.
Pendant ce temps, les bourgeois émigrés, et surtout ceux qui n'avaient point trouvé d'asile dans quelque bourg ou château du comte de Nevers, menaient une assez triste vie. Beaucoup d'entre eux campaient en plein air, sous des cabanes de branchages , en danger continuel d'être arrêtés ou pillés. En outre, on les accusait de to^îgandage sur les routes, ce qui leur faisait des ennemis parmi les personnes indifférentes à leur querelle avec Tabbaye. Ils étaient tourmentés d'une inquiétude journalière sur ce qui se passait dans la ville, où ils avaient laissé leurs familles dans l'abandon , et leurs biens exposés au pillage. Ils envoyaient fréquemment des espions déguisés en pèlerins , pour apprendre ce qu'il y avait de nouveau. Mais cette situation pénible ne pouvait longtemps se soutenir ; ils résolurent d'en sortir par un effort décisif, et de tenter un coup de main contre la ville , qui n'était gardée que par des paysans de l'abbaye , mal commandés et mal armés. Le rendez-vous des émigrés devait être au village de Corbigny, à cinq lieues au sud de Vézelay*; mais l'abbé, averti de ces préparatifs, prit à sa solde, dit un narrateur contemporain, un grand nombre d'étrangers experts dans le maniement de la lance et de l'arbalète'.
Il est probable que, sous cette désignation vague, l'historien du xn« siècle voulait parler de ces troupes merce-
» Hug. Pictav. Hisl. Vezeliac. monast., lib. m, apud d'Achery Spicilegium, 1. II, p. 523.
* CongrcgaU sunt profugi apud Corbiniacum et cogilaverunl irrupUonpm facere. ( Ibid., p. 534.)
3 Tune coUcgit abbas... exercitum, manum forlissimam et homines doctos arcu et tmlista. ( Ibid )
33B LBTTRB XXIV.
nairet de cavaliers et de fantassins qui portaient alors le nom de routiers. C'étaient des bandes d'aventuriers bien disciplinées , sous des chefs qui les louaient et se louaient eux-mêmes aux princes et aux seigneurs qui leur offraient la meilleure paye. Dans les temps où ces événements se passèrent y les rois de France et d'Angleterre se disputaient à main armée la possession de plusieurs villes de la Touraine et du Berry; et leurs querelles attiraient de ce côté les capitaines de bandes et leurs soldats. Ceux qui venaient du Midi^ par la route de Lyon , devaient passer près de Vézelay. Il fut donc facile à l'abbé Pons d'en en* gager pour quelque temps un certain nombra à son service. Il cantonna les chevaliers, c'est-à-dire les gens complètement armés , dans l'intérieur de la ville , et distribua les gens de trait, avec ses paysans et ses serviteurs, dans les différentes fortifications que les bourgeois avaient élevées durant l'existence de la commune ^ La ville se trouva ainsi gardée contre toute attaque , et de nombreuses patrouilles circulèrent de jour et de nuit autour des murs et des propriétés rurales du monastère. Il y eut, à ce qu'il parait, de petits engagements entre les soldats et les bourgeois émigrés; plusieurs de ces derniers furent pris et mis aux fers ou livrés à différents genres de supplices^.
Hugues de Saint-Pierre, cet^étranger qui, selon toute apparence, avait dressé le plan de la constitution com* munale de Yézelay, étant regardé comme le principal instigateur de la révolte, fut le premier contre lequel procéda la cour abbatiale. Sommé de comparaître en jugement , il n'eut garde de se présenter, et après les délais
1 Et militibus infra castrum retenlis , cœteros divisit cum pueris suis , et posuil in munitionibus pessiniorum. (Uuk- Piclav. Hist. Vezeliac. monast, lib. m , apud d'Achcry Spicilegium, t. U , p. 534.)
3 Quicumque... de fugitivis compreheudebatur aut capUvUaUs miseria aul membrorum muleta puniebantur. ( ibid.)
d'usage y on «évit eontre ses biens, à défaut de sa pev* jwpne. « jS« maisoD construite avec grand luxe, dit l'hisa torian contemporain, et des moulins qu'il venait d'étaa blir fiirent i^nvepsés de fond en comble; » on détruisit jusqu'à des étangs qu'il avait fait creusep sur sa propriété pour des améliorations agricoles ^ D'autres bourgeois, les plus riches et les plus considérables, jugés aussi par oon* tumace, furent punis de même par la dévastation de leurs biens. Leurs maisons et leurs métairies furent pillées, et Ton enleva les provisions, les meubles, et surtout les ar^ mes qui s*y trouvaient. L'historien auquel nous devons ces détails cite le nom des bourgeois qui eurent le plus à souffrir de ces mesures violentes, et qui, selon toute probabilité, étaient membres du gouvernement électif de la commune de Véielay, Voici ces noms , qu'aucune tradition populaire n'a sauvés de l'oubli : Aimon de 8aint- Christophe, Pierre de Saint-Pierre, Aimon de Phalèse, Robert du Four, Renaud Daudet, Qautier le Normand, Gautier du Champ -Pierreux , Durand le Goulu, Allard Claude, Pierre Galimar, Eustache, Durand, Aubourne, David et Félix 2.
Cependant le comte de Nevers ne voyait pas sans chagrin l'issue de la révolution que lui-même avait provoquée. Son intérêt et sa conscience l'excitaient également à tout faire pour sauver les bourgeois de la violence d^une réaction dont les ministres étaient des soldats mercenaires , espèce d'hommes alors célèbre pour sa cruauté , et plusieurs fois excommuniée par des décrets des conciles et des papes. La grande puissance de l'abbé, depuis
1 El subverterentur omnia aedificia ipsius domus et molendina, slagnaque aquaruip , quoB multo fastu e&truxerat. (flug* Pictav. HU(- Yezpliac. monasi., lit), m , apu4 d'Acbery Spicilegimn , t. Il, p, m)
» Ibid.
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qu'elle élait soutenue par de semblables auxiliaires , ne permettait plus aucun recours contre lui, si ce n'est dans une nouvelle intervention de l'autorité royale en faveur de la clémence et de la paix. Le comte résolut d'aller luimême à Paris pour la solliciter; mais comme il craignait que son voyage ne devint inutile si le but en était divulgué, il feignit d'avoir un voeu à acquitter au tombeau de Saint-Denis, et partit en habit de pèlerin avec le bourdon et l'escarcelle •. Arrivé à Paris , il quitta ce vêtement, reprit ses habits de cour , et fut admis à l'hôtel du roi, auquel il représenta la misérable situation des exilés de Vézelay, le suppliant d'avoir merci d'eux, et promettant d'amener sans retard, en sa présence, les principaux bourgeois, pour leur faire conclure, avec l'abbé de Sainte- Marie, un traité de paix perpétuelle. Le roi , déterminé par ces discours et peut-être par les offres d'argent que le comte avait faites en son nom et au nom des émigrés , dit qu'il se transporterait à Auxerre, et donna rendez-vous dans cette ville au comte, à l'abbé et à ceux des bourgeois qui seraient chargés de traiter comme représentants de toute la ville. Quand vint le jour indiqué, et que les parties eurent pris place , l'abbé et le comte sur des sièges , les bourgeois debout et la tête nue, le roi, de sa propre bouche, demanda à ces derniers ce qu'il leur convenait de proposer et ce qu'ils avaient résolu de faire. Fatigués de tant de traverses, n'espérant plus rien du comte de Nevers et désirant une paix quelconque, afin de retourner dans leurs foyei*s, les bourgeois répondirent humblement qu'ils se remettaient de leurs personnes et de leurs biens en la merci du roi leur sire, et feraient toutes choses se-
1 Assumpto baculo et pera quasi beati Dionysli petiturus oracula , prorectus est ad regem. (Hug. Pictav. Hist. Yezeliac. monast., lib. m , apud d'Achery Spicilegium , t. II , p. 534.)
k)n son bon plaisir. Après avoir délibéré avec son conseil ^ le roi prononça la sentence suivante :
a Premièrement, les habitants du bourg et de la banlieue a de Vézelay abjureront solennellement la conjuration et a la confédération formées entre eux et avec le comte de a Nevers. Ils livreront, selon leur pouvoir, tous les coua pables de meurtres sur la personne des frères ou des a serviteurs de Fabbaye.
(( Secondement, ils jureront sur l'autel et les reliques <( des saints de demeurera tout jamais fidèles à Tabbé Pons a et à ses successeurs; ils payeront loyalement à l'église de a Sainte Marie-Madeleine, à titre d'indemnité, une somme a de 40,000 sous, et détruiront, dans un délai fixé à la i fête de saint André (30 novembre), les tours, murailles a et enceintes dont ils ont fortifié leurs maisons.
« Troisièmement, ils s'engageront, par le même sera ment, à exécuter les présentes conditions, entièrement « et de bonne foi, sans aucune fraude ni réserve •. »
Cet arrêt fut rendu en T-année 1155, la dix-huitième du règne de Louis le Jeune. Tous les fondés de pouvoir des émigrés de Vézelay, au nombre de plus de quarante, prêtèrent le serment exigé. Ils partirent d*Auxerre avec Tabbé Pons, leur ancien ennemi, dans une concorde apparente. Tout entiers au désir de revoir leur famille et de reprendre leurs occupations habituelles, oubliant cette liberté qu'ils n'avaient pu acquérir au prix de tant d'efforts et de souffrances, ils éprouvèrent, en rentrant dans le bourg, la même joie qu'à un retour d'exil. Ils s'embrassaient les uns les autres, et plusieurs d'entre eux, dans une sorte d'ivresse, chantaient et dansaient comme des fous*. Ce
< Muniliones et antemuralia domorum dato termino ad festum usquo S. Andreœ diraerent; et hœc omnia bonaflde, etc. (Bug. Pictav. Hist. Vezeliac. monast., lib. m, apud d'Achery Spicilegium , t. II , p. 534.)
' Audita pacis condilione gavisi sunt, et rovertentes coDflaebant qaotidio calervaUm ad jusjurandam et ditionem. ( Ibid.) ^^ ,
,jiiizedbyCjOOgle
jour-là et les jours suivants, on vit. arriver par toutes les routes de nombreuses bandes d'émigrés qui venaient jouir de la pacification , et prêter entre les mains de Fabbë le serment, de fidélité perpétuelle. La ville de Yézelay présentait ce spectacle de gatté qui accompagne toujours les premiers moments d'une restauration ^ lorsque les esprits s'abandonnent au besoin du repos après de longs troubles.
Le premier soin de Tabbé de Vézelay, rétabli dans la plénitude de son pouvoir seigneurial, fut de s'indemniser largement par des contributions extraordinaires, de toutes les pertes qu'il avait ou croyait avoir éprouvées. Ne se contentant pas de la somme de 40,000 sous, qui lui avait été allouée par le jugement, il fit dresser un nouvel état de tous les dommages, et fit payer à chaque habitant le dixième de ses biens, d'après l'estimation qui en fut faite, «c Parmi tant d'hommes, dit le narrateur contemporain, il a n'y en eut pas un seul qui fit la moindre résistance ni a en action, ni en parole'. » Mais il y eut un point sur lequel les bourgeois de Yézelay se montrèrent moins dociles; et quand l'ordre fut publié dans les rues que chacun eÀt à démolir l'enceinte fortifiée de sa maison, nul ne se mit en devoir d'obéir. Ces signes de liberté leur étaient plus cbers que leur argent; et peut-être n'avaient-ils pas entièrement abandonné l'espoir de rétablir la commune *.
L'abbé, qui avait déjà congédié ses soldats auxiliaires, se trouvait dépourvu de moyens efficaces pour contraindre les habitants à exécuter ses derniers ordres. Il convoqua plusieurs fois les principaux d'entre eux, les somma à plusieurs reprises, leur assigna des termes de rigueur; mais le temps venait, et personne n'obéissait. La destruction de
t Nec fuit lo his omnibuB qui resisteret vel aperirel os contradicendo. IlMg. Pictav. Hi»t. Veseliac. monast. , lib. m , apud d'Aohery Spioilelum,tïhp.«3ft.)
» Ibid.
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quelques mura crénelés, bâtis par des marchands et des artisans, dans une ville de quelques milliers d'Ames, devint une affaire en quelque sorte européenne. Les légats du saint-siége s'en occupèrent avec autant d'activité qu'ils s'étaient occupés de la commune ; et le pape lui-même écrivit au roi de France, sur cet important objet, une lettre conçue en ces termes :
a Nous félicitons ta Magnificence de son empressement a à accomplir les œuvres saintes, et nous sommes pénétré a de gratitude envers toi, de ce que, selon le devoir ima posé à ta dignité, par amour du Seigneur et par respect a pour nos précédentes lettres, tu as prêté secours à notre a très-cher fils l'abbé Pons, et l'as soutenu de ton aide et a de tes conseils, contre ses persécuteurs et ceux de son a monastère. Mais, attendu que la fréquence des avertis- « sements entretient d'une manière plus efficace la disposition aux bonnes œuvres, nous prenons l'occasion de a prier ta grandem* et de t'enjoindre, pour la rémission de « tes péchés, de chérir et d'honorer le susdit abbé, de déa fendre son monastère contre les tentatives, soit de notre a ch/^r fils le comte de Nevers, soit de tous autres, afin a que les frères qui l'habitent puissent intercéder auprès du Seigneur pour ton salut et celui de ton royaume ; et « qqe nous aussi, nous ayons à rendre grâces à ta royale a noblesse. Attendu aussi que les bourgeois de Vézelay, a se confiant dans les fortifications de pierre qu'ils ont a élevées au-devant de leurs maisons, sont devenus telle- « ment insolents envers le susdit abbé et l'Église de Véze- « lay, qu'il est désormais impossible à ce même abbé de a rester dans son monastère, à cause de leurs persécute tions, nous prions ta Magnificence de faire détruire ces a maisons fortifiées, de rabaisser ainsi l'orgueil d^ oe^
a bourgeois, et de délivrer l'Église de Vézelay des soufa frances qu'elle endure *.
Lorsque cette lettre apostolique arriva en France, Tabbé Poas en était venu aux menaces avec les habitants de Vézelay; il parlait de leur faire santir à tous le poids de sa colère. Mais ce langage n'avait encore produit aucun effet. Loin de démanteler leurs maisons fortes, quelques bourgeois s'occupaient même à en continuer les travaux. Simon, déjà nommé plus haut, faisait achever la grosse tour dont il avait jeté les fondements le jour de rétablissement de la commune. 11 entretenait des liaisons d'amitié avec plusieurs barons de la province, dont le crédit le rendait plus fier devant le pouvoir abbatial, et qui avertissaient l'abbé, par lettres et par messages, de ménager un homme si digne de considération. La perspective d'une nouvelle intervention du roi de France, qui ne pouvait manquer d'être tout à fait défavorable aux bourgeois de Yézelay, les découragea, en même temps qu'elle enhardit l'abbé à tenter un coup décisif. Il fit venir des domaines de son Église, une troupe nombreuse de jeunes paysans serfs, qu'il arma aussi bien qu'il put, et auxquels il donna pour commandants les plus détenninés de ses moines. Cette troupe marcha droit à la maison de Simon , et , ne trouvant aucune résistance, se mit à démolir la tour et les murailles crénelées, tandis que le maître de la maison, calme et fier comme uu Romain du temps de la république, était assis au coin du feu avec sa femme et ses enfants K Ce succès, obtenu sans combat, décida la vie-
1 Epist. Adriani IV papœ, apud script rer. gaUic. et nrancic, t. XV p. 671.
^ PrfficipitaTerunlque funditus antemuralia ipsius , propugnacula et liirrim, sedente ipso Simone ad ignem in ipsa domo, cum uxore et liberis suis. (Hug. Pictav.HistVezeiiac. monast., lib. m, apud d'Achery Spicilegium.t. II,p. 535.)
toire en faveur de la puissance seigneuriale, et ceux d'entre les bourgeois qui avaient des maisons fortifiées donnèrent à l'abbé des otages, pour garantie de la destruction de tous leurs ouvrages de défense, n Alors, dit le narrateur « ecclésiastique, toute querelle fut terminée, et l'abbaye « de Vézelay recouvra le libre exercice de son droit de a juridiction sur ses vassaux rebelles ^ »
Il est douteux que ce droit seigneurial ait pu s'exercer, dans la suite, avec la même plénitude qu'avant l'insurrection des bourgeois et rétablissement de la commune. Un désir de liberté, assez énergique pour soulever deux ou trois milliers d'hommes contre ce qu'il y avait, dans leur temps, de plus fort et de plus redouté, ne pouvait passer dans le cœur de ces hommes sans y laisser au moins quelque trace. Les habitants de Vézelay redevinrent serfs de l'église de Sainte-Marie, mais non pas, sans doute, avec la même rigueur qu'auparavant ; car, alors comme toujours, la servitude avait ses limites dans la volonté et le courage de ceux qui devaient la subir*. Si leurs jours d'indépendance pleine et entière furent de courte durée, ne nous hâtons pas de les accuser de peu de constance, et ne portons pas sur eux l'arrêt prononcé contre de grandes
< Data est requies Tezeliacensi ecclesiœ.... et obtinuit... integerrimam atque liberrimam liberlalcm suam, tam in privato, quam in forensi negoUo. (Hug. Pictav. Hist. Vezeliac. monast., lib. m, apud d'Achery Spicilegium, t. II, p. 535.)
* Ce qui n'élait de ma part qu'une conjecture lorsque j'ai écrit ces lignes, se trouve pleinement confirmé par la découverte récente d'une charte de transaction entre Tabbaye et les bourgeois de Vézelay. Cet accord est reproduit textuellement dans une charte de libertés donnée, en 1222, par Guillaume, seigneur de Mont-Saint-Jean , aux habitants de ce lieu. En voici les principaux articles :
« Ego... quitlavi et dimisi omnibus hominibus meis... eam consuetu- 4c dinem que vocatur manus morlua vel caducum ; et pro bac consuetu- « dine dimissa, sicut poteram taiilare dictes burgenses ad voluntatem « meam, taiilabo eos usque ad quindecim solides.
« De captis hominibus conventum et concordatum fuit quod ego non
nations qui n'ont su vouloir qu'un moment. Qu'était-ce qu'une poignée de marchands, en présence de Fautorité royale et papale au xii« siècle? Qu'étaient-ce que ces petites sociétés bourgeoises jetées çà et là, comme les oasis du désert, au milieu d'une population de paysatis, trop ignorante encore pour sympathiser avec ceux qui répudiaient l'esclavage? Plutôt que de blâmer légèrement ceux qui nous ^out devancés dans le grand travail que nous poursuivons avec plus de fruit que nos ancêtres, et que cependant nous n'achèverons point, regardons avec admiration à travers quels obstacles la pensée de la liberté s'est fait jour pour arriver jusqu'à nousj reeonnaissona qu'elle n'a jamais cessé de faire naître, comme de nos jours, de grandes joies et de profonds regrets; et que cette conviction nous aide à supporter en hommes de cœur les épreuves qui nous sont réservées.
Sur rhistoi^e des assemblées natioiialea.
L'on s'est trop exagéré le tort qu'a fait à l'histoire de France la réserve politique des écrivains. Ce qui , dans
« debeo capere eos, neque res eorum dam habeanl rem hereditatis in « illa ut possim meum foreraclum levare, excepUs hominibus qui in «( maouria, vel in aduUerio, velin homicidio, V4l in lalrocinio deprebensi « fuerint, hi capientur quousque dent ûdcyussores tencndae juslitie.
« De servis et de llberis diclum est et concordaium fuit quod in eift « nullam habeo insecutionem , sed quocumque Yoluerint , de rébus suif I iibere possunt vendcre et i ibère discedere.
• De eis qui nummulariorum tabulas conducunt, nullaest controversia» « de bis qui non conducunt concordatum est quod cambient ut debeni et « ul cambierunt in tempore Alberici et Poncii abbaium virziliaceDsium. » (Archives départementales de l'Yonne, titrts de l'abbaye de Yézelay; copie envoyée au ministre de l'inslruction publique par U. QuanUo.)
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tous le temps et dans tous les pays, nuit le plus à la vérité historique , c'est Tiuâuence exercée par le spectacle des choses présentes et par les opinions contemporaine* sur l'imagination de celui qui veut décrire les scèaes du passé. Que ces opinions soient vraies ou fausses, serviled ou généreuses, l'altération qu'elles font subir aux faits a toujours le même résultat, celui de transformer l'histoire en un véritable roman , roman monarchique dans un siè* de, philosophique ou républicain dans l'autre. Les erreur» et les inconséquences reprochées à nos historiens du xtu« et du xvui® siècle dérivent, pour la plupart, de Tempirô qu'avaient sur eux les habitudes sociales et la politique de leur temps. Prémunis par nos moeurs modernes contre les prestiges de la royauté absolue , il en est d'autres donft nous devons nous garder, ceux de l'ordre légal et du régime constitutionnel. Il est impossible que le plaisir de voir nos idées libérales Consacrées, en quelque sorte, par la prescription de l'ancienneté , n'égare pas des esprits ,. justes d'ailleurs , hors des véritables voies de l'histoire» ^ Ces erreurs seront d'autant plus difficiles à relever que la source en sera plus pure, et qu'en blâmant l'écrit, au nom de la science, il faudra rendre hommage au patriotii»iie de l'auteur.
Un point de notre histoire vers lequel l'attention publique se porte aujourd'hui avec {wréférence, c'est la question de l'origine et de la succession des assemblées nationales. Cette prédilection dont nous devons nous applaudir, parce qu'elle est un signe de faveur pour les principes constitutionnels, a peu servi jusqu'à présent le progrès des études historiques -, elle n'a guère enfanté que des rêves honnêtes , des rêves qui montrent réalisées au temps de Charlemagne, et même sous Clovis, toutes les espérances de la génération actuelle. Malgré l'autorité de Môntes-
quieu et le célèbre passage de Tacite S Thistoire de France ne commence pas plus par la monarchie représentative de nos jours que par la monarchie absolue du temps de LouisXV. La première de ces hypothèses, plus libérale que Fautre, si Ton veut, est aussi dénuée de fondement. Des deux côtés, même absence de véritable critique, même confusion entre des races d'hommes profondément distmctes, même défaut d'intelligence du véritable état de la Gaule après la conquête. S'il est absurde de transformer en cour galante et chevaleresque les leudes et les ghesels * des rois franks, il ne l'est pas moins de reporter au temps de l'invasion germanique les besoins et les passions qui ont soulevé le tiers-état sur la fin du xvin« siècle. De ce que cette nombreuse partie de la population , désignée aujourd'hui par le nom de classe moyenne , attache un très-haut prix au droit d'intervenir dans le gouvernement de l'État par la représentation nationale, il ne faut pas conclure qu'elle' a toujours pensé , voulu et senti de même. Il pouvait y avoir, et il y a eu réellement pour elle , dicns les siècles passés , une tout autre manière d'exercer des droits et d'obtenir des garanties politiques. II a fallu que toutes les constitutions particulières des villes de France eussent été successivement détruites ou énervées par l'invasion de l'autorité centrale, pour que le besoin d'une constitution générale, d'une constitution du pays, se fît sentir et ralliât tous les esprits vers un objet commun.
Si l'on voit , dès le xiv« siècle , des députés des principales villes convoqués aux États Généraux , il faut se garder de croire, sur les seules apparences, que la bourgeoisie d'alors eût le même goût que ses descendants
« Voyez TEspril des Lois, îiv. xi, chap. ti.
* Ce mot signiûe' compagnon; c'est probablement de là que dérive celui de vassal,
actuels pour les chambres législatives. En Angleterre môme , dans ce pays qui passe pour la terre classique du gouvernement représentatif, ce ne fut pas toujours une joyeuse nouvelle que Tannonce des élections pour le parlement dans les villes et dans les bourgs. On y était même si peu jaloux, auxiv® et auxv® siècle, d'exercer le droit électoral, que, si par hasard le shérif s'avisait de conférer ce droit à quelque ville qui n'en jouissait pas anciennement, les habitants s'en plaignaient comme d'une vexation. Ils demandaient au roi justice contre le magistrat qui malicieusement , c'est l'expression de ces sortes de requêtes, prétendait les contraindre à envoyer des hommes au parlement *. A la même époque, plusieurs villes du midi de la France , invitées à nommer des députés aux États Généraux , sollicitaient le roi d'Angleterre , maître de la Guyenne , de leur prêter un secours suffisant pour résister à cette sommation que le roi de France , disaient-elles , leur avait faite à mauvais dessein^. A la vérité, toutes les villes de France, et surtout celles qui anciennement avaient fait partie du royaume, ne montraient pas une répugnance aussi prononcée lorsqull s'agissait d'envoyer des députés aux États Généraux; mais rien ne prouve que, de leur part , cet envoi ait été autre chose qu'un acte de pure obéissance. Elles nommaient des députés , quand , selon le langage de l'époque , elles y étaient semonces ; puis, quand on ne leur en demandait plus, elles ne se plaignaient point de cette interruption comme de la violation d'un droit ; au contraire , les bourgeois se félicitaient de ne point voir revenir le temps de l'assemblée des trois États , qui était celui des grandes tailles et des maltôtes.
1 Malitiose constrictos ad miUendum homines ad parliamenta. (Gharla Edwardi 111, apud Rymer. Fœdera, convcntiones, litterœ, elc.) > Voyez la même coUeclioD, pafjim.
Deux opinions également faoases serveni de base à \é thème la plus accré<fitée tœehant l'histoire des assem-- Uées qu'on app^e nationales. D'abord on suppose quV vaut l'inrasion des peuples germaniques , persmrae, datls les promoes romaines , ne pouvait avoir l'idée de ees smtes d'institutions, on qu'une pareille idée devait être odieuse au pouvoir impérial. En second lieu , on s'imagine que du moment où les Barbares^ soit Goths, soit Franks , eurent établi en Gaule , suivant leurs eouCumes nationales , des Mdlê et des Champs de Mars ou de Mai ^ les habitants indigènes prirent part à ees réunions et s'en aj^audirent. La première hypothèse est formellement démentie par un rescrit des empereurs Honorius et Théo- (k)se le Jeune ^ adressé, en l'année 41B, au préfet des Gaules, siégeant dans la ville d'Arles. En voici la traduction î
€ Honorius et Tbéodose , Augustes , à Agricola , pféfol tf des Gaules.
« Sur le très-salutaire exposé que nous a fait ta Magni- « ficence , entre autres informations évidemment avanta-^ a geuses à la république , nous décrétons, pour qu'elles a aient force de loi à perpétuité , les dispositions suitana tes , auxquelles devront obéir les habitants de nos sept « provinces % et qui sont telles qu'eux-mêmes auraient pti « les souhaiter et les demander. Attendu que , pour éeê ■ a motifs d'utilité publique ou privée, non-seulement de « chacune des {nrorinces , mais encore de chaque ville, se «rendent fréquemment auprès de ta Magnificence les (i personnes en charge , ou des députés spéciaux , soit ce pour rendre des comptes, soit pour traiter des choses
1 La Viennoise, la première Aquitaine, la seconde Aquitaine, la No« vempopulanie, la première Narbonnaise, la seconde Narbonnaise , et la province des Alpes-Maritimes.
(( relatives à Tintérêt des propriétaires , nous avons jugé a que ce serait chose opportune et grandement profitable , fi qu'à dater de la présente année il y eùt^ tous les ans , a k une époque fï%B j pour les habitants des sept province ces, une assemblée tenue dans la métropole, c'est-à-dire fi dans la ville d'Arles. Par cette institution , nous avons « en vuft de pourvoir également aux intérêts généraux et fi particuliers. D'abord, parla réunion des habitants les plus notables en la présence illustre du préfet , si toutefois des motifo d'ordre public ne l'ont pas appelé ailleurs, fk ox\ pourrai obtenir sur chaque sujet en délibération les a meilleurs avis possibles. Rien de ce qui aura été traité « et arrêté après une mûre discussion ne pourra échapper <r à la connaissance d'aucune des provinces ; et ceux qui « n'auront point assisté à l'assemblée seront tenus de suiu vre les mêmes règles de justice et d'équité. De plus , en a ordonnant qu'il se tienne tous les ans une assemblée Si dans la cité Constantine *, nous croyons faire une chose 4i non-seul0nient avantageuse au bien public, mais encore ji propre à multiplier les relations sociales. En effet , la a ville est si avantageusement située , les étrangers y vien- <i nent en si grand nambre , elle jouit d'un commerce si a étendu , qu'on y voit arriver tout ce qui naît ou se fabri- Si que ailleurs. Tout ce que le riche Orient, l'Arabie par- « fuipée, la délicate Assyrie, la fertile Afrique , la belle <{ Espagne et la Gaule courageuse, produisent de renommé , abonde dans ces lieux avec une telle profufi sioUy que toutes las choses admirées comme magnifiques dans les diverses parties du monde y semblent des pro- (< duits du sol. D'ailleurs la réunion du Rhône à la mer de
' Constantin le Grand aimait singulièrement la ville d'Arles ; ce fut lui qui y établit le siège de la prérecture des Gaules. W voulut aussi qu'elle portât son nom ; malt TuMge prévalut contre Ba volonté.
Zht LETTRE XXV.
« Toscane rapproche et rend presque voisins les pays que a le premier traverse et que la seconde baigne dans ses a sinuosités. Ainsi lorsque la terre entière met au service a de cette ville tout ce qu'elle a de plus eslimé , lorsque a les productions particulières de toutes les contrées y a sont transportées par terre , par mer, par le cours des a fleuves, à l'aide des voiles, des rames et des charrois , « comment notre Gaule ne verrait-elle pas un bienfait a dans Tordre que nous donnons de convoquer une assem- « blée publique au sein de celte ville , où se trouvent réu- « niés en quelque sorte, par un don de Dieu , toutes les « jouissances de la vie et toutes les facilités du corn- « merce?
a Déjà rillustre préfet, Pétronius, par un dessein louable a et plein de raison , avait ordonné qu'on observât cette (c coutume * ; mais comme la pratique en fut interrompue (cpar l'incurie des temps et le règne des usurpateurs, a nous avons résolu de la remettre en vigueur par Tauto- « rite de notre prudence. Ainsi donc , cher et bien-aimé « parent , Agricola , ton illustre Magnificence , se confora mant à notre présente ordonnance et à la coutume « établie par tes prédécesseurs, fera observer dans les c( sept provinces les dispositions suivantes :-
« On fera savoir à toutes les personnes honorées de foncm lions publiques, ou propriétaires de domaines, et à tous «les juges des provinces, qu'ils doivent se réunir en « conseil, chaque année , dans la ville d'Arles, dans Tin- « tervalle des ides d'août à celles de septembre, les jours « de convocation et de session pouvant être fixés à voce lonté.
a La Novempopulanie et la seconde Aquitaine, comme
I Pétronius fut préfet des Gaules entre les années 402 et 406.
a les provinces les plus éloignées, pourront, si leurs juges c( sont retenus par des occupations indispensables, en- « voyer à leur place des députés, selon la coutume.
c( Ceux qui auront négligé de se rendre au lieu désigné, a dans un temps prescrit, payeront une amende, qui sera a pour les juges de cinq livres d'or, et de trois livres pour c( les membres des curies et les autres dignitaires *.
« Nous croyons, par cette mesure, accorder de grands a avantages et une grande faveur aux habitants de nos «provinces; nous avons aussi la certitude d'ajouter à a l'ornement de la ville d'Arles, à la fidélité de laquelle a nous devons beaucoup , selon l'opinion et le témoignage « de notre père et patrice *. Donné le xv des kaleudes de « mai, reçu à Arles, le x des kalendes de juin. »
Certes cette ordonnance impériale , où les intérêts publics et ceux de la civilisation et du commerce jouent un si grand rôle, offre plus de conformité avec nos mœurs constitutionnelles que les banns ^, ou proclamations par lesquelles les rois et les comtes franks convoquaient à leurs mais tous les leudes du royaume ou de la province. Cependant l'institution de l'assemblée d'Arles fut loin d'être aussi agréable aux Gaulois méridionaux que nous le sup^ poserions aujourd'hui , en jugeant leur esprit d'après le nôtre. Profondément dégoûtés d'un empire dont plusieurs
* Ab idibus augusli , quibuscumque mediis diebus, in idus septembris, in Arelatensi urbe noverint honorait, vel possessores, judices singularum pjcovinciarnm , annis singulis , concilium esse servandum... Quinis auri ' libri8 judicem esse multandum, ternis honoratos vel curiales, qui ad constitutum locum intra deûnitum tempus venire distulerint (Codex Théodos., apud script, rer. gallic. et francic.t. I, p. 767.) —On appelait Curiœ les corps municipaux des villes romaines, et Curiales les membres de ces corps qui étaient très-nombroux.
2 Constantin, second mari de Placidie, qu'Honorius avail pris pour collègue en 421.
3 Ce mot, dans la langue des Franks, signifiait à la fois publication , édit , sentence et interdiction,
fois , mais vainement, Us avaient essayé de se détacher, les habitants des cités gaulcMses tendaient alors de toutes leuFB t&tee% à l'isolement municipal ; toute espèce d'insti» tolîoA, même libérale, qui avait poup but de les rallier à TadmiriistratioB des grands officiers impériaux ne pouvait maqquer de leur déplaire ou d'être reçue froidement par eux. Ce sentiment général de désaifection est exprimé avec énergie par le poëte Sidonius Apellinaris, déjà cité plusieurs fois. « Sur la parole de nos pères , dit-il , nous (c respectons des lois sans vigueur; nous regardons comme a un devoir de suivre de chute en chute une fortune dé- <r crépite; nous soutenons comme un fardeau Tombre de a l'empire; supportant par habitude plutôt que par cona science les vices d'une race vieillie, de la race qui « ^'habille de pourpi^ K »
Les empereurs romains n'étaient donc point aussi déterminés qu'on le pense à priver les habitants des provinces de toute part à Tadministration publique. Ils songeaient même à employer les institutions représentatives comme un moyen pour arrêter le grand mouvement de dissolution qui entraînait en même temps toutes les provinces, et jusqu'aux villes, dont les citoyens voulaient s'en tenir à leurs affaires intérieures , et n'avoir plus rien à démêler avec celles de l'empire, Si l'autorité centrale était impopulaire, • ce n'était pas parce qu'elle refusait obstinément ce que nous appelons aujourd'hui des garanties politiques. L'oflfre
« Sed dum , per verba parentqm ,
Ignavas colimus leges, eanctumque putamuâ
Rem veterera per damna sequi, portavimus umbram
Imperii , generis conlenli ferre vetustl
El vilia, et solilam vestirl murice gentem
More magis quam jure pati...
(Sidoqii ApoIlHiaris Panegyric AvUi iipp., apwd wript. rer. gallic. cl francic, t. \ , p.SIQ.)
LETTRE KXV. 355
même de oes garanties augmentait son impopularité, dont la cause était un besoin profond d'indépendance nationale. L'ordonnance qui instituait l'assemblée d'Arles aceordait à ceux qui devaient y être convoqués les droits les plus étendus de discussion et de délibération ; et cepen- 4ant la forte amende prononcée contre les personnes qui négligeraient de s'y rendre, l'emphase même avec laquelle le resorit développe les agréments de toute espèce qu'offrait alors le séjour d'Arles, décèlent la crainte d'une grande répugnance de la part des propriétaires et des corps municipaux. C'était pourtant un privilège tout nouveau , octroyé à une classe nombreuse de citoyens ; mais les membres des cités gauloises mettaient au-dessus de tous les privilèges politiques celui d'être séparés d'un empire qui les fatiguait depuis si longtemps. A la vérité, l'invasion des Barbares le leur procura de gré ou de forcer mais les guerriers habillés de peaux ', qui émigraient de la Germanie, n'apportaient aux provinciaux romains chez lesquels ils venaient camper aucune espèce d'institution. Dans les diflBârents États qu'ils fondèrent, ils maintinrent, mais pour eux seuls, leur gouvernement national ; et cette forme de gouvernement par assemblée, en dehors de laquelle demeuraient les anciens sujets de l'empire , ne fiit regardée par cette immense majorité de la population ni comme un bien ni comme un mal.
Dès leur premier établissement sur le territoire gaulois, les Golhs, les Burgondes et les Franks tinrent des assemblées politiques où ils délibéraient dans leur langue , sans le concours des indigènes , qui regardaient tout au plus comme un spectacle curieux ces réunions militaires , où les rois et les guerriers de race germanique assistaient en
1 Pellilse turmse, satelliles peliiti. (Sidon. Apollinar. Garmina, apud script, rer. gallic. et francic, 1. 1, p. 807.)
armes. Sidonius Apollinaris nous a transmis quelques détails sur Fune de ces assemblées tenue à Toulouse par Theoderik, roi des Visigoths. Ce poëte décrit d'une manière assez pittoresque la figure et Taccoutrement des Barbares qui se rendaient à ce qu'il appelle le conseil des anciens ^ Il nous représente ces conquérants du Midi siégeant dans leur conseil souverain, ceints de leurs épées, vêtus d'habits de toile pour la plupart sales et gras, et chaussés de mauvaises guêtres de peau de cheval ^. Getle description et les paroles même de l'auteur prouvent qu'alors le titre d'ancien, senior y était pris à la lettre, et ne signifiait point, comme cela est arrivé dans la suite, un homme riche et puissant, un seigneur.
Selon toute probabilité, il en fut de même des premières assemblées tenues par les rois des Fraoks au nord de la Loire. S'il s'agissait d'objets difficiles à débattre, les chefs et les hommes d'un certain âge étaient convoqués à*part ; mais les affaires de guerre se discutaient en présence de toute l'armée. Quand Chlodowig I eut résolu d'envahir le territoire des Goths , il assembla sous les murs de Paris tous les Franks en état de porter les armes, pour leur soumettre son projet. Le discours du roi barbare , prononcé en langue germanique , fut bref et significatif : « Je supa porte avec peine que ces Ariens occupent une partie des a Gaules; allons avec l'aide de Dieu, et les ayant vaincus, « réduisons leurs terres en notre pouvoir ^. » L'assemblée
* Postquam in concilium seniorum vcnit honora
Pauperies...
(SidoDii Apollinaris Panegyric. Avili imp., apud script, rer. gallic. et francic, 1. 1 , p. 809.)
Squalent vestes, ac sordida macro
Lintea puinguescunt tergo, nec tangere possunt Altatœ suram pelles , ac poplite nudo Peronem pauper nodus suspendit equinum. ( Ibid.)
3 Greg. Turon., apud script, rer. gallic. et rrancic.^t. il, p. 181.
manifesta son adhésion par des acclamations bruyantes ^ et Ton se mit en marche vers FAquilaine.
Les assemblées tenues par les successeurs de Clovis eurent à peu près le même caractèi'e. C'était toujours le conseil de la race conquérante et de la population militaire. Les habitants des villes et tout ce qui conservait la civilisation et les mœurs romaines formaient un peuple à part. Ce peuple, dont les Barbares ne s'occupaient guère, pourvu qu'il demeurât en repos , avait , à côté de leur gouvernement, des institutions qui lui étaient propres, des corps municipaux ou curies, des magistratures électives et des assemblées de notables, ancien privilège des cités romaines, que Tanéantissement de Tautorité impériale avait même accru dans certains lieux ^ C'était dans le maintien de leur régime municipal que les fils des vaincus cherchaient quelque garantie contre l'oppression et la violence des temps. Car, si les chefs germains ne mettaient aucun prix à ce que la constitution politique dès villes gauloises prît une autre forme , ils n'épargnaient point les habitants, soit dans la levée des tributs, soit dans les guerres où ils se disputaient les uns aux autres la possession du territoire. Aucun habitant des villes n'avait de relation directe avec le gouvernement central, si ce n'est révêque, qui se rendait quelquefois à la cour des rois franks , afin d'intercéder pour que ses concitoyens , remplissant dans ce cas, d'une manière bénévole, l'office du magistrat que les Romains appelaient défenseur ^. Ses do-
1 Par exemple, dans la partie méridionale des Gaules. On en trouve la preuve dans le Breviarium Aniani , espèce de code compilé par Tordre des rois Gotlis. ( Voyez THist. du Droit romain , par M. de Savigny , t. II.)
3 La mission primitive de ce magistrat était de défendre le peuple des villes contre l'oppression et les injustices des officiers impériaux et de leurs employés.
dbyGoOgk
m LETTRE XXV.
jéancas sqr Yérmmiié des taxes et la rigueur des ofScters du fisc étaient soqvent écoutées ; et alors l'évéque s'en retournait avec une précepiion royale que les habitants de la cité recevaient avec joie , mais dont les collecteurs d'impôts et le^ commandants mHitaires tenaient oirdinair pement peu de compte.
Les évoques d^meu^^èrept dans cet état de soliieiteurs officieux miprès des rois jusqu'au temps où un grand nom* ))re d'hommes d'origine barbare ayant été promus h Vé^ piscopat, l'ordre entier fut admis à siéger, d'une manière constante et régulière , d^ns les as^emblpes politiques : p'est ce qui arriva sous la seconde race* A|ais glors l^s évêques perdirent leur premier rôle de défenseurs des yilles, et figupèient seulement comme représentants de Tordre ecclésiastique h côté des cbefis et des seigneurs ret pirés^ntant la pppulation militaire. Les habitants des cités pe comprenant point la langue parlée à la cour des rois et dans les champs de mai, oh Ton discutait soit en langue tudesque les affaires militaires , soit en latin littéral les affaires ecclésiastiques , n'avaient aucune connexion directe ou indirecte avec ces assemblées, et ne souffraient iU ne se plaignaient de n'en pas avoir.
Ainsi , sous les deux premières races , qui marquent , à prop^ment parier, la durée de la période franke, la par-^ tie laïque de^ assemblées , que nos historiens appellent aatinnales, ne fut guère composée que d'hommes franks jd'origine, et dont l'idiome teutonique était la langue ma^ ternelle. Jusqu'à la fin du ix« siècle, les documents orîginau;;^ ne présentent que deux occasions où les rois, dans leurs allocutions publiques, aient employé upe autre langue. C'est d'abord en 842, à l'assemblée de Strasbourg ',
1 Plitharâl H{si, iib. m, apud script, rer. gallie. et ft^ancie., t. VII, p. 36. — Voyez plus haut, leUre xi.
ou Charles te Ghauvè et Lcfuiâ le Geltiiànicjtte se jitrërent amitié et alliance contre Lother; puh eil 860, dans nne cotiférence qui eut lieu à Coblentz pour le nîaihtlen de la paix entre les trois frères.- Dans ces deux assemblées, Louis le Germanique et Charles le Chauve prirent la pàv<Ae en langue romane. Mais cette langue romane, comme je Fai déjà remarqué, n'était point celle dont s*est formé le français actuel : C'était le dialecte méHdional. Le texift même des serments s'accorde pour lé prouter avec les motifs qui donnèrent lieu à l^assemblée dé Goblentz; En effet il s'agissait de prononcer une amnistie défiltiitive pour les seigneurs de Provence qtri , peu de temps auparavant, s'étaient révoltés contre Charles le Chauve : « Le « seigneur Karle prononça ces articles en langue romane^ « et pilis les récapitula en langue tudesque. Ensuite le 9 seigneur Lodevrig dit, en langue romane, au seignetii' « Karle son frère : et Or, s'il vous plaît, je veux avoir votive a parole touchant les hommes qui ont passé sous ma foi. ^ « Et le seigneur Karle, élevant la voix, dit en là même « langue : « Les hommes qui ont agi contre moi , ainsi < que vous le savez, et ont passé à mon frère, je leur a pardonne tout ce qu'ils ont méfait contl*e moi , pour « Dieu , pour son amour et pour sa grâce... x) Et le seî- « gneur Lother dit en langue tudesque , qu'il consentait « aux susdits articles , et promit de les observer*. » Il n'y avait alors que la partie méridionale de la France actuelle où l'idiome des indigènes eût entièrenient prévalii sur celui des anciens conquérants. Cela n'arriva, pour lès provinces du Nord, qu'après la déposition de Charles le Gros et la formation d'un nouveau royaume de France, borné par la Meuse et la Loire. C'est de cette révolution qui ,
1 Nilhardi Hist. , lib. ui, apud script, rer. galLie. et franeic, t. VII ^ p. 27.
après un siècle de flux et de reflux, se termina par Tavénement delà troisième race, que date l'existence du français, c'est-à-dire du dialecte roman de la Gaule septentrionale, non comme langage rustique ou bourgeois, mais comme langue de la cour et des assemblées délibérantes.
Sous la troisième race, qui est véritablement la première dynastie française, il n'y a plus qu'un seul langage pour les rois, les nobles et les serfs; et à Tancienne division des races succède celle des rangs, des classes et des états. Par un reste de la distinction primitive entre les familles d'origine barbare et la masse des habitants indigènes, on conserva le nom Ae franc comme une sorte de titre honorifique pour les hommes qui unissaient la richesse à la liberté entière de leur personne et de leurs biens. On les appelait aussi bers ou barons j mot qui dans l'idiome tudesque signifiait simplement un homme*. Le conseil des barons de France fut assemblé par tous les rois de la troisième race d'une manière constante, mais sans régularité quant aux époques de la convocation et au nombre des personnes convoquées. Ce conseil prit dans la langue d'aloi*s le nom de cour ou de parlement. 11 n'y eut entre ceux qui y siégeaient d'autres distinctions que celles de leurs différents titres féodaux, jusqu'au règne de Louis le Jeune, qui, pour donner à sa cour quelque chose de l'éclat que les romanciers du temps prêtaient à celle de Charlemagne, fit prendre à ses douze plus grands vassaux le nom de pairs de France. Dès lors on s'habitua à regarder ceux qui portaient ce titre comme les conseillers naturels, et,
< Le mot teutonique de bar n'avait originairement d'autre signification que celle du mot latin vir. On trouve dans les lois des Franks : « Tarn « baronem quem fœminam , » et dans celles des Lombards : « Si quis « homicidium perpetraverit in barone libero vel servo... Si quelqu'un a « commis un homicide sur un baron, soil libre, soit serf.». » (Lib. i, tit. IX.)
en quelque sorte, les lieutenants des rois. Quoique placés dans une classe supérieure, les pairs n'en continuèrent pas moins à siéger en parlement avec le reste des barons et tous les évêques de France. Toujours composé de militaires et d'ecclésiastiques, le grand conseil des rois conserva son ancienne forme jusqu'à la fin du xni* siècle , où des gens de loi y entrèrent en grand nombre , en même temps que les évéques en sortirent, à l'exception de ceux qui étaient pairs de France par le droit de leur siège métropolitain. De là date la révolution qui transforma par degrés le parlement en une simple cour de justice, ayant le privilège d'enregistrer les édits et les ordonnances. De là vint enfin que, dans les circonstances diflSciles, le concours du parlement ne suffit plus, et que les rois, pour s'entourer d'une autorité plus imposante, imaginèrent de convoquer à leur cour des représentants des trois principales classes de la nation, la noblesse, le clergé et les membres des communes, qui plus tard furent appelés tiers état. Au commencement du xiv* siècle , lorsque les députés de la bourgeoisie furent pour la première fois convoqués aux états généraux du royaume, ce ne fut point, comme on l'a écrit, une restauration d'anciens droits politiques , éteints depuis l'avènement de la troisième race. Ce n'était point non plus pour la classe bourgeoise le signe d'une émancipation récente ; car il y avait plus de deux siècles que cette classe nombreuse avait reconquis sa liberté et qu'elle en jouissait pleinement. Elle avait le droit de tenir des assemblées publiques, d'élire ses magistrats, d'être jugée par ses pairs. C'était un axiome du temps, que, dans les villes d'échevinage, c'est-à-dire de commune , il n'y avait point de tailles à lever ' 5 et voilà pourquoi les
> Prapsertim cum scabinatus censu careat. (Remontrances des habifanis
rois qui voulaient imposer des tailles aux villes furent obligés de traiter avec des mandataires spéciaux de ces petites sociétés libres.
La convocation des députés du tiers État ne fut donc point une faveur politique, mais la simple reconnaissance du vieux privilège communal, reconnaissance qui malheureusement coïncide avec les premières violations de ce privilège et le projet de ravir aux conmiunes leur organisation indépendante, de les mettre en la main du roi, comme s'expriment les actes du temps. Au sortir d'une longue période de monarchie absolue sans liberté municipale, lorsque Ton commença en France à désirer des garanties contre une autorité sans limites, les yeux se reportèrent avec intérêt, dans le passé, sur ces états généraux qui semblaient répondre au nouveau besoin qu'on éprouvait. Par un entraînement involontaire, les écrivains prêtèrent à cette époque de notre histoire des couleurs trop brillantes, à côté desquelles pâlit l'époque des communes, véritable époque des libertés bourgeoises, mais dont Taustère et rude indépendance avait perdu son ancien attrait. La vérité sur ce point a été mieux connue et mieux respectée par les historiens du xvi** et du xvji« siècle, à qui leur temps ne faisait point illusion sur ce qui s'était passé sous le règne de Philippe le Bel. Voici de quelle manière Etienne Pasquier, dans ses Recherches, parle des États Généraux :
c( Le premier qui mit cette innovation en avant fut Phi- « lippe le Bel. Il avait innové certain tribut qui était poiu- « la première fois le centième , pour la seconde le cin- « quantième de tout notre bien. Cet impôt fut cause que (( les manants et habitants de Paris, Rouen, Orléans, se
de Reims à Philippe de Valois; Maiioti Hist. Metropol. Bemensis, t. il, p. 619.)
« révoltèrent et mirent à mort tous ceux qui furent dépua tés pour la levée de ces deniers. Et lui encore, à son a retour d'une expédition contre les Flamands , voulut a imposer une autre charge de six deniers pour livre de a chaque denrée vendue ; toutefois on ne lui voulut obéir, a Au moyen de quoi, par Tavis d*Engnerrand de Marigny, a grand superintendant de ses finances, pour obvier à ces a émeutes, il poufpensa d'obtenir cela de son peuple avec « plus de douceur. Voulant faire un autre nouvel impôt, « il fit ériger un grand échafaud dedans la ville de Paris; « et là, par Torgane d'Enguerrand , après avoir haut loué « la ville, rappelant Chambre royale , en laquelle les rois a anciennement prenaient leur première nourriture, il re- « montra aux syndics des trois États les m'gentes affaires a qui tenaient le roi assiégé pour subvenir aux guerres de a Flandre , les exhortant de le vouloir secourir en cette a nécessité publique où il allait du fait de tous. Auquel a lieu on lui présenta corps et biens; levant, par le moyen a des offres libérales qui lui furent faites, une imposition a fort griève par tout le royaume. Uheureux succès de ce « premier coup d'essai se tourna depuis en coutume, non «tant sous Louis Hutin, Philippe le Long et Charles le « Bel, que sous la lignée des Valois. »
Mézerai qui, du point de vue de son siècle, juge les choses avec un grand sens et ime indépendance remarquable, n'est guère plus qu'Etienne Pasquier enthousiaste de ces assemblées d'États. On trouve dans son histoire les phrases suivantes, au règne de Henri II : « Il ne manquait plus « que de l'argent au roi : il assembla pour cela les États à a Paris, le 6 janvier de Tannée 1558. Depuis le roi Jean , « ils n'ont guère servi qu'à augmenter les subsides... »
Si les XIV* et xv« siècles n'ont rien ajouté aux franchises dont jouissaient les habitants des villes; si, au contraire,
durant ces siècles d'agrandissement pour Tautorité royale, les communes ont perdu leur existence républicaine , et sont tombées , pour la plupart, sous le gouvernement des prévôts, le mouvement qui poussait la masse de la nation vers Tanéantissement de toute servitude ne s'arrêta pas pour cela. Une classe nombreuse demeurée jusqu'alors en arrière, celle des serfs de la glèbe ou hommes de corps ^ entra en action, au moment même où parut s'affaiblir l'énergie de la classe bourgeoise. Cette révolution, dont il est plus aisé d'apercevoir les résultats que de suivre la marche et les progrès, n'a point encore eu d'historien. Ce serait un beau travail que de la décrire et d'en retrouver les véritables traits sous le récit vague et incomplet des narrateurs du temps. On rétablirait ainsi , dans l'histoire de la société, en France, le point intermédiaire entre la révolution communale du xn® siècle et la révolution nationale du dix-huitième.
La société civilisée , vivant de travail et de liberté , à laquelle se rallie aujourd'hui tout ami du bien et des hoihmes, eut pour berceau dans notre pays les municipalités romaines. Retranchée dans ces asiles fortifiés, elle résista au choc de la conquête et à l'invasion de la barbarie. Elle fut la force vivante qui mina par degrés le pouvoir des conquérants et fit disparaître du sol gaulois la domination germanique. D'abord éparse sur un vaste territoire , environnée de gens de guerre turbulents et de laboureurs esclaves, elle ouvrit dans son sein un refuge au noble qui souhaitait de jouir en paix et au serf qui ne voulait plus avoir de maître. Alors le nom de bourgeois n'était pas seulement un signe de liberté, mais un titre d'honneur; car il exprimait à la fois les idées de franchises personnelles et de participation active à la souveraineté munici-
paIe^ Lorsque ce vieux titre eut perdu ses privilèges et son prestige, l'esclavage, par une sorte de compensation, fut aboli pour les campagnes; et ainsi se trouva formée cette immense réunion d'hommes civilement libres, mais sans droits politiques, qui en 1789 entreprit, pour la France entière, ce qu'avaient exécuté, dans de simples villes , ses ancêtres du moyen âge. Nous qui la voyons encore , cette société des temps modernes, en lutte avec les débris du passé, débris de conquête, de seigneurie féodale et de royauté absolue , soyons sans inquiétude sur elle; son histoire nous répond de l'avenir : elle a vaincu Tune après l'autre toutes les puissances dont on évoque en vain les ombres.
' On trouve fréquemment danB les actes du moyen âge les mots milei burgensis, chevalier bourgeois; mots qui, dans la langue actuelle, semblent s'exclure l'un l'autre.