‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 4)Chapitre 5 sur 8 · SUITE DE LA PRECEDENTE · texte numérisé non relu

SUITE DE LA PRECEDENTE

Mission d'Arcadins. — Ayentares d'Attale. (533-534.)

Le petit-fUs de Sidonius Appollinaris n'avait pas attendu à Clermont Farrivée du roi Theoderik. Au bruit de la marche des Franks , il avait quitté la ville en grande hftte et s'était réfugié à Bourges , sur les terres de son patron Hildebert. Obligé par crainte des habitants à tenir sa fuite secrète , Arcadius partit seul, abandonnant à la merci des événements Placidina, sa mère, et Alcyma, soeur de son père : toutes deux, après Toccupation du pays, furent dépouillées de leurs biens et condamnées à Texil *. Depuis lors Arcadius devint l'agent de confiance de Hildebert. Instrument passif des volontés du roi barbare , il les exécutait sans discussion et sans scrupule. L'une de ses ambassades eut pour résultat un crime fameux dans notre histoire , mais dont le récit, vague et mal détaillé chez les écrivains modernes, a besoin , si l'on peut parler ainsi, d'être restitué d'après les textes : c'est le meurtre des enfants de Chlodomir.

Depuis la mort de ce roi, qui avait péri dans une guerre

1 Placidina vero mater ejus, et Alchima, soror patris cjus, coinprehensœ, apud Cadurcum urbem rébus ablatis exsilio condemnatœ auiit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. m, cap. xii, apud script, rer. gallic. et francic, t.Il,p. 1930

9g LETTRE VIII. •

contre les Burgondes, son héritage était demeuré vacant et paraissait réservé à ses trois fils , Theodewald, Gonther et Chlodoald. La reine Chlothiide, leur aïeule, les faisait élever auprès d'elle, et attendait que Tun d*entre eux parvînt à l'âge d'homme pourle présenter aux Franks du royaume de Chlodomir, et le faire élever sur un bouclier, suivant la coutume natiomde. CUotfiilde, qui avait aimé autrefois Chlodomir plus que ses autres fils , conservait pour ses enfants l'affection la plus tendre , ne les quittant jamais et les menant avec elle dans les voyages qu'elle faisait. Un jour qu'elle était venue à Paris pour y demeurer quelque temps, IiiUebert,i voyam ses neveux en sa puiflea&ce, envoya seerètemant à CUother, qui résidait à Soiâsen^ , ha msuage conçu en ces termes ; « Noire mère garde auprès d'elle ks « ealants de ftotre isèce et veut qu'ils aiesC son r0jaiime> « vieR» donc promptement à Paris, afin que nous pienioiM « enseittble eonaeil sur e& qu'il fiaut faire d'eux : savoir « s'ils auront les cheveux coupés pour être coname le reste a du peuple^ ou si nous les tuerons,, et parlageroos entre m nous le royaume de notre frère*. »

CUother ne se fit pa» attendre et vint trouver Hii<lebert dans Tancien pakûs romnn qu'il habitait sur la rive méridionale de la Seine. Des agents affidés répandirent dans la ville que le but de l'entrevue des deux rois était de naettre les trois enfants en possession de l'héritage de leur père. Apre» avoir conféré enseoible et pris leur parti, les rois députèrent vers Chlodnlde un messager chargé de dire en leur nom ces paroles : n Envoie-nous les enfants pour que nous les élevkois à la royauté. » La râoe, ne se doutant

1 Utnim iDciw enarie ut rettqm. plebt babeanlor, «nrcerte, ftU iiitferfediB, regmim gomiaDi nostri i«ter mninetipsos sequalitate habita éïwhéatur. (Greg. Turon., Bfet. Franc, lib. m, cap. xinm, apud seripL rer. gallic. et francic, t. Il, p. 496.)

LETTRE Vlil. %9

point qu'il y eût là-de^ous quelque artifice , fui lonte joyeuse; et après avoir donoé aux trois enfaûte à boire et à manger, eUe les fit partir ^i leur<lisant : « Je croirM a n'avoir pas perdu mon fils, si je vous vois régn^ à sa « place. » Theodewald, Gonther et ChlodoaU, le premier âgé de dix ans, et les deux autres plus ,^unes que lui, arrivèrent au palais de leur oncle , accompagnés de leurs gouverneurs , qu'on appelait alors nourriciers, et de quelques esclaves* Ils furent aussitôt saisis et enlevés aux gens de leur suite , qu'on enferma séparément*.

Alors le roi Hildebert, appelant son confident Arcadius, lui dit d'aller trouver la reine afin d'apprendre d'elle ce qu'on devait faire des enfants ; et , pour joindre à cette demande l'éloquence des signes, que les Barbares aimaient à employer, il lui ordonna de prendre avec lui une paire de ciseaux et une épée. Le Romain obéit; et dès qu'il fut en présence de la veuve de Chlodowig, il lui présenta les ciseaux et l'épée nue en disant : a TVès-glorieuse reine, nos « seigneurs tes fils te font demander conseil sur ce qu^on fi doit faire de ees enfants : vcux-tu qu'ils vivent la clw- « velure coupée, ou veux-tu qu'ils soient égorgés? » Stupéfaite de ces paroles et de l'envoi qui donnait au message quelque chose de plus sinistre, Chlothilde, hors d'ellemême , sans trop savok* ce qu'elle disait , répondit : « Si a l'on ne veut pas qu'ils deviennent rois, j'aime mieux les fi voir morts que tondus. » L'ambassadeur intelligent se retira aussitôt, sans attendre d'autres paroles, et porta cette réponse aux deux rois, leur disant : « Vous avez <t l'aveu de la reine pour achever l'œuvre commencée '. »

' Greg. Turon., Hist. Franc, lib. m, cap. xtiii, apud scHpt. rer. gallio. etfrancic, t H, p. 196.) ' Favente regina, opuB coepium perûcite... ( Ibiû.)

Les deux rois entrèrent dans le lieu où les enfants étaient gardés, et aussitôt Chlother, saisissant Tainé par le bras , le jeta par terre et lui enfonça un couteau sous Taisselle. Aux cris de douleur qu'il jetait, son frère Gonther courut à Hildebert , et s'attachant à lui de toutes ses forces : « Mon père , dit/-il , mon bon père , viens à mon secours : a fais que je ne sois pas tué comme mon frère. » En dépit de ses résolutions, le roi Hildebert fut ému, les larmes lui vinrent aux yeux; il dit à son complice : « Mon cher frère, a je t'en prie, accorde-moi la vie de cet enfant : je te don- « nerai tout ce que tu voudras; je te demande seulement (( de ne pas le tuer. » Mais Chlother, saisi d'une espèce de rage à la vue du sang, accabla son frère d'injures : « Rea pousse-le loin de toi, cria-t-il, ou tu vas mourir à sa a place : c'est toi qui ni*a mis dans cette affaire, et voilà a que tu manques de parole *. » Hildebert eut peur : il se débarrassa de l'enfant , et le poussa vers Chlother, qui l'atteignit d'un coup de couteau entre les côtes. Il paraît qu'au moment où se terminait cette horrible scène , des seigneurs franks, suivis d'une troupe de braves , forcèrent les portes, et, sans tenir compte , comme il arrivait souvent , de ce que diraient ou feraient les rois, enlevèrent le plus jeune des enfants , Chlodoald, et le mirent en sûreté hors du palais^. Les nourriciers et les esclaves, qui n'excitaient pas le même intérêt, furent tous mis à mort, de crainte que l'envie ne leur prît de se dévouer pour venger leurs jeunes maîtres. Après ces meurtres, le roi Chlother, sans paraître aucunement troublé, monta à cheval et s'en

> Tu , inquit, es incestator hujus causœ , et tam yelociter de flde résilia. Greg.Turon. Hist. Franc, lib. m, cap. xyiii, apud scrlpUrer. galiic. et francic, t. II, p. 196 et 197.)

> Terlium vero Clilodovaldum compréliendere non potuerunt, quia per auxllium virorum fortium liberatus est. (Ibid.)

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LETTRE VIII. m

alla vers Soissons; Hildebert sortit aussi de Paris et se retira dans un de ses domaines voisin de la ville.

Soit par prudence, soit par une sorte de justice barbare, les deux meurtriers appelèrent leur frère aîné, Theoderik, au partage du royaume de Chlodomir. Il reçut le Maine et FAnjou , à condition d'oublier l'injure que Hildebert lui avait faite en s'eraparant de l'Auvergne. Les deux rois se jurèrent amitié , et , pour garantie de leurs serments , se donnèrent mutuellement des otages. Ds les prirent , non dans les familles des Franks, trop fiers pour subir de bonne grâce cette espèce de captivité , mais parmi les fils des nobles gaulois. Beaucoup déjeunes gens de race sénatoriale furent ainsi déportés d'un royaume dans l'autre, et donnés en garde par chacun des deux rois à ceux des capitaines franks dans lesquels il avait le plus de confiance. Ce ne fut qu'un exil tant que la paix dura; mais, à la première mésintelligence, tous les otages, sans exception, furent réduits en servitude; les uns, devenant la propriété du fisc; les autres, celle des chefs qui les avaient reçus en garde. Assujettis soit aux travaux publics, soit à un service domestique dans la maison de leurs maîtres, ils employèrent pour sortir d'esclavage toutes les ruses d'un esprit plus adroit et plus inventif que celui des Franks. Beaucoup réussirent à s'évader : c'était probablement ceux qui étaient retenus à peu de distance du centre de la Gaule. Mais les otages du roi Theoderik, disséminés dans les environs de Trêves et de Metz, furent moins heureux *.

Au nombre de ces derniers se trouvait un jeune homme appelé Attale, neveu de Grégoire, alors évéque de Langres et anciennement comte d'Autun. Issu d'une des premières

< MuUi tamen ex eis per fugam elapsi, in patriam redierunt, nonnulli in BerviUo sunt retenU. (Greg. Turon. Hisl. Franc, lib. m, cap. xv, apud script, rer. gallic. et francic, t. II. p. \9l.)

familles sénatoriales de la Gaule, il était devenu l'esclave d'un Frank qui habitait le voisinage de Trêves ; et son emploi était de garder au champ les nombreux chevaux de son maître. Dès que la discorde eut éclaté entre les rois Hildebert et Theoderik, Tévêque de Langres se hâta d'envoyer dans le Nord à la recherche de son neveu , afin de savoir exactement en quel étal il se trouvait. Au retour des gens chargés de cette commission, Tévêque les envoya de nouveau avec des présents pour le Barbare dont Attale gardait les chevaux ; mais celui-ci refusa tout en disant : a Un homme de si grande famille ne peut se racheter à a moins de dix livres d'or *. » On rapporta cette réponse à l'évêque, et en un moment toute sa maison en fut instruite. Les esclaves s'apitoyaient sur le sort du jeune homme. L'un d'eux, nommé Léon, qui avait l'office de cuisinier, dans un élan de dévouement, courut vers son maître, et lui dit : « Si tu voulais me permettre d'y aller, je suis sûr que c< je parviendrais à le tirer de sa captivité. » L'évêque répondit qu'il le voulait bien; et Léon, tout joyeux, partît en grande hâte pour le lieu qu'on lui avait indiqué*.

A son arrivée , il épia d'abord l'occasion d'enlever le jeune homme ; mais la chose était trop difficile , et il fut contraint d'y renoncer. Alors il confia son projet à un homme probablement romain de naissance , et lui dit : (( Viens avec moi à la maison de ce Barbare, et là , vends- « moi comme esclave ; l'argent sera pour toi : tout ce que « je demande, c'est que tu me facilites les moyens d'ac- « complir ce que j'ai résolu '. » Cet arrangement fait, tous

> Hic de tali generatione decem auri libris redimi débet. (Greg. Turon. Ilist. Franc, lib. m, cap. xv, apud script, rer. gallic. et francic, t. H, p. 194.)

» Ibid.

3 Veni mpcum et venunda me in domo Barbari illiu8,8itque tibilucrum prelium meum... (Ibid.)

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LETTRE VII!. 40a

deux entrèrent dans la maison 4u Frank, et le cuisinier fut vendu par son compagnon pour la somme de douze pièces d'or. Avant de payer, le maître demanda à l'esclave quel genre d'ouvrage il savait faire, a Moi, répondit a Léon, je suis en état de préparer tout ce qui se mange à a la table des maîtres,* et je ne crains pas que pour ce tact lent on trouve mon pareil. Je te le dis en vérité, quand a tu voudrais donner un festin au roi. je me ferais fort de « tout apprêter de la manière la plus convenable. — Eh a bien , reprit le Frank , voici le jour du soleil qui appro- « che; ce jour-là , j'inviterai chez moi mes voisins et mes a parents: il faut que tu me fasses un dîner qui les étonne a et dont ils disent : Nous n'avons rien vu de mieux dans a la maison du roi. — Que mon maître donne Tordre de a me fournir un bon nombre de volailles , et j'exécuterai « ce qu'il me commande ^ » Le dimanche venu, le repas fut servi à la grande satisfaction des convives , qui ne cessèrent de complimenter leur hôte jusqu'au moment de se séparer.

Depuis ce jour, l'habile cuisinier devint le favori de son maître ; il avait l'intendance de la maison et le commandement sur les autres esclaves , auxquels il distribuait à son gré les rations de potage et de viande. Il employa un an à s'assurer les bonnes grâces de son maître et à lui inspirer une entière confiance. Puis, croyant le moment venu, il songea à se mettre en relation avec Attale, auquel il avait affecté jusque4à de paraître absolument étranger, n se rendit , comme par passe-temps , dans le pré où le

* Bcce enim dies solis adest (tie enim barbaries vocitare diem dominicum. consueta esl), in hac die Ticini atque parentes mei invitabuntur in domo mea; rogo ut faciaa mihi prandium quod adinirentur, el dicant .- Quia in domo régis melius non adspeiimus. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. III, cap. XY, apiid script rer. gallîc el francic, t. II, p. I9é )

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jeune homme gardait ses chevaux , et s'assît par terre à quelques pas de lui, pour qu'on ne les vît point causer ensemble. Dans cette position, il lui dit : a Voici le temps de « songer au pays : cette nuit , quand tu auras ramené les c( chevaux à leur étable , je t'avertis que tu ne dois point a céder au sommeil, mais te tenir prêt au premier appel; a car nous nous mettrons en route *. » Le jour où cet entretien eut lieu, le Frank avait chez lui à dîner plusieurs de ses parents, parmi lesquels se trouvait le mari de sa fille. C'était un homme d'un caractère jovial et qui ne dédaignait pas de plaisanter avec les esclaves de son beau-père. Vers minuit, tous les convives ayant quitté la table pour aller se coucher, le gendre, qui craignait d'avoir soif, se fit suivre à son lit par Léon portant une cruche de bière ou d'hydromel. Pendant que l'esclave posait le vase , le Frank se mit à le regarder entre les yeux , et lui parla ainsi d'un ton railleur: «Dis-moi donc, toi l'homme de c( confiance , est-ce que bientôt l'envie ne te prendra pas « de voler les chevaux de mon beau-père pour retourner « dans ton pays! — Cette nuit même je compte le faire , « s'il plaît à Dieu , répondit le Romain sur le même ton, « — S'il en est ainsi, repartit le Frank, je ferai faire a bonne garde autour de moi , afin que tu ne m'emportes « rien. » Là-dessus il rit aux éclats d'avoir trouvé cette bonne plaisanterie, et Léon le quitta en riant *.

Quand tout le monde fut endormi, le cuisinier sortit de sa chambre, courut àl'établedes chevaux et appela Attale.

' Decubans in terra cum co a longe, aversîB dorsis, ul non cognoscerelur quod loquerentur simul, dicit puero : « Tempus est enim ut jam cogiture de patria debeamus... »(Greg. Turon. flist. Franc, lib. m, cap. XT,apud Bcript. rer. gallic. et francic, t. II, p. 194.)

' « Die tu , creditor soceri mei , si valeas, quando voluntat^m adhi- (f bebis , ut, adsumptis equitibus ejus, eas in patriam tuam ? » Hoc quasi joco delectans diiit... et ridentes discesscrunt. (Ibid.)

Le jeune homme fut debout en un instant , et sella deux chevaux. Quand ils furent prêts , son compagnon lui demanda s'il avait une épée. a Je n'ai, répondit-il , d'autre « arme qu'une petite lance. » Alors Léon, entrant hardiment dans le corps de logis qu'habitait le maître, lui prit son bouclier et sa framée *. Au bruit qu'il fit, le Frank s'éveilla et demanda qui c'était, ce qu'on voulait. L'esclave répondit : a C'est moi , Léon ton serviteur ; je viens « de réveiller Attale pour qu'il se lève en diligence et c( mène les chevaux au pré : il a le sommeil aussi dur qu'un « ivrogne. — Fais comme il te plaira, répondit le maître ; » et aussitôt il se rendormit. Léon donna les armes au jeune homme ; et tous deux , prenant sur leurs chevaux un paquet d'habits , passèrent la porte extérieure sans être vus jde personne. Ils suivirent la grande route de Reims depuis Trêves jusqu'à la Meuse; mais , quand il fallut traverser la rivière , ils trouvèrent sur le pont des gardes qui ne voulurent point les laisser passer outre , à moins de savoir qui ils étaient , et s'ils ne prenaient pas de faux noms. Obligés de passer le fleuve à la nage, ils attendirent la chute du jour, et, abandonnant leurs chevaux, ils nagèrent en s' aidant avec des planches jusqu'à l'autre bord. A la faveur de l'obscurité , ils gagnèrent un bois et y passèrent la nuit ^.

Cette nuit était la seconde depuis celle de leur évasion, et ils n'avaient encore pris aucune nourriture ; par bonheur ils trouvèrent un prunier couvert de fruits dont ils man-

' Apprehendit scutum eju» ac frameam. Greg. Turon., Hisl. Franc, lib. III, cap. XT, apud script, rer. gallic. et franclc. t. II. p. 194.) — Fram, dans Tancienne langue germanique, voulait dire en avant, et framen, lancer; ainsi la framée devait être une arme de jet : cependant ce mol a ici , et dans plusieurs autres passages des écrivains latins, le sens d'épée.

3 Ibid., p. 194 et 193.

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406 LETTRE Vlil.

gèrent, et qui soutiiiiteirt un peu leurs forces. lis eontinuèrent de se diriger sur Reims à travers les plaÎDes de la Qiampa^c^e, observant soigneusement si quelqu'un ne \enaît pas derrière eux. Pendant qu'ils marchaient ainsi avec précaution, ils entendirent le trot de plusieurs che* vaux. Aussitôt ils quittèrent la route, et trouvant près de là un buissson , ils se mirent derrière, couchés par terre , avec leurs épées nues devant eux. Le hasard fit que les cavaliers s'arrêtèrent près de ce buisson. L'un d'eux, pendant que les chevaux urinaient, se mit à dire : a Quel mal- « heur que ces maudits coquins aient pris la fuite sans que « j'aie pu encore les retrouver, mais, je le dis par mon a salut, à je mets la main sur eux, je ferai pendre l'un et « hacher l'autre par morceaux *. » Les fugitifs entendirent ces paroles, et aus»t6t après le pas des chevaux qui s'é* loignaient. La nuit même ils arrivèrent à Reims, sains et saufs, mais accablés de fatigue. Ils demandèrent à la première personne qu'ils virent dans les rues la demeure d'un prêtre de la ville, nommé Paul. Ayant trouvé la maison de leur ami, ils frappèrent à sa porte au moment où l'on sonnait matines. Léon nomma son jeune maître et c^nta en peu de mots leurs aventures , sur quoi le prêtre s'écria : a Voilà mon songe vérifié : cette nuit j'ai vu deux c( pigeons, l'un blanc et l'autre noir, qui sont venus en a volant se poser sur ma main '. »

C'était le dimanche ; et, ce jour-là, l'église, dans sa ri-

1 Dixitque unus, dum equi urinam projicereut : « Vae , mihi, quia fu- « giunt hi detestabiles , nec reperiri possunt; verum dico per salutem « meam , quia si invenirentur, unum palibulo condemnaii , et alium gla- « diorum ictibu» in frusta discerpi juberem. » (Greg. Turon. Hist. Franc.« )ib. III, cap. XT, apud BCript. rer. gallic. et francic., t. Il, p. 495.)

3 Vera est enim visio mea : nam videbara duas in bac nocte columbas advolnre, et consedere in manu inca , ex quibus uiia alba , alia aulem ligra erat. (Il)id.)

LETTRE VUI. 4d7

gidité {H^imitWe; ne permettait aux fidèles de prendre aueune nourriture avant la messe. Mais les voyageurs, qui mouraient de faim^ dirent à leur hôte : a Dieu nous partf donne, et sauf le respeet dû à son saint jour^ il faut que « BOUS mangions quelque chose; car voici le quatrième « jour que nous n'avons tmiché Ei pait> ni viande* » Le ptètre, foisant cacher les deifx jeunes gens ^ leur ctoima du pain et du vin^ et sortit pour aller à matines. Le nudtre des fu^fg élail arrivé avant eux k LVeims ; il y eherebak des informations ei dottnaii partout le sigaalemeni et les noms ck ses deux eselave»^ On lui dit qœ le pvèlre Paul était un ancien ami d^Pévèque dé Laâ^s; et eêst de vœr s'il nepcRurait pais* tirer de loi quelques reiiséignements^ il se rendit de grand matiof à son église^ Mais îi eut beau qHesticHmer ; msdgré la sévérité des loi» portées eotttre les receleurs d'esclaves, le prêtre fut impertarbable^ Léon et Attale passèrent deux joiws dans sa maison* Ensuite , en ineiUeur éqnq^e qu'à leur arrivée^ ils prirent la route de Langres* L'évéque^ en les revoyant, éprouva une grande joie,^ et^ selon ^expression de Thistorien anqnel nous devons ce réeit, pleura sur le cou de son neveu *.

L'esetove qui, à force d'adresse, de persévérance et de eourage, était parveim à délivrer scm jeune matire , reçut en récompense la liberté dans les fermes prescrite par la loi romaine. H fot conduit en cérémonie à Téglise ; et là , toutes les portes étant ouvertes en signe du droit que devait avoir Taffnmdii d'aller partout où ii voudrait , l'évéque Grégoire déclara devant Tarchidiacre, gardien des rôles

* Secutus est BarbaruB inquirens pueros; sed inlusus a presbytero régressas est. (Greg. Turon. HisL Franc., lib. m , cap. xv, apud script, rer. gallic. et francic , t. II, p. 195.)

> Gavisus autem pontifex Yisis pueris, flevit super collum Attair^ nepotis sui. (Ibid.)

(l*affiranchissement, qu'eu égard aux bons services de son serviteur Léon , il lui plaisait de le rendre libre et de le faire citoyen romain. L'archidiacre dressa Tacte de manumission , suivant le protocole usité , avec les clauses suivantes : a Que ce qui a été fait selon la loi romaine soit à a jamais irrévocable. Aux termes de la constitution de a l'empereur Constantin, de bonne mémoire, et de la loi a dans laquelle il est dit que quiconque sera affranchi dans a réglise sous les yeux des évêques , des prêtres ou des « diacres , appartiendra dès lors à la cité romaine et sera a protégé par l'église , dès ce jour le nommé Léon sera « membre de la cité ; il ira partout où il voudra et du côté a qu'il lui plaira d'aller, comme s'il était né et procréé a de parents libres. Dès ce jour, il est exempt de toute a sujétion de servitude, de tout devoir d'affranchi, de « tout lien de patronage 5 il est et demeurera libre , d'une cr liberté pleine et entière , et ne cessera en aucun temps a d'appartenir au corps des citojens romains *. » L'évêque donna au nouveau citoyen des terres , sans la possession desquelles ce titre n'eût été qu'un vain nom. L'affranchi , ainsi élevé au rang de ceux que les lois barbares désignaient par le nom de Romains possesseurs y vécut libre avec sa famille, de cette liberté dont une famille gauloise pouvait jouir sous le régime de la conquête et dans le voisinage desFranks^

1 Marculû formula lyi, apud script rer. gallic. et ftancic, t. IV, p.S3i.

s Greg. Turon. Hist Franc, lib. m, cap. xt, apud script rer. gailic. et francic, t II, p. i95.

Sur la véritable époqae de rétablissemeol de la monarchie.

L'un des mots répétés le plus souvent et avec le plus d'emphase, dans les écrits et les discours politiques, c'est que la monarchie française avait, en 4789, quatorze siècles d'existence. Voilà encore une de ces formules qui, avec un air de vérité, faussent de tout point notre histoire. Si l'on veut simplement dire que la série des rois de France, jointe à celle des rois des Franks, depuis l'établissement de ces derniers en Gaule, remonte à près de quatorze siècles en arrière de nous, rien de plus vrai; mais si, confondant les époques de ces différents règnes, on reporte de siècle en siècle jusqu'au vi« tout ce que l'idée de monarchie renfermait pour nous vers 4789, on se trompe grossièrement. Il faut se garantir du prestige qu'exerce, par la vue du présent, non-seulement le mot de France, mais encore celui de royauté. Il faut que l'imagination dépouille les anciens rois des attributs de puissance dont se sont entourés leurs successeurs ; et quand on écrit, comme l'abbé Dubos, sur l'établissement de la monarchie française, ne pas laisser croire qu'il s'agit d'un gouvernement semblable à celui qui portait ce nom au jyiv et au ivin** siècle.

Nos historiens ont coutume de distinguer trois périodes principales dans la longue durée qu'ils accordent à l'existence de la nation française. D'abord ils posent la monarchie qui, étendue, selon eux , jusqu'aux limites de la France

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actuelle, est dissoute, vers le x"" siècle, par la révolte des gouverneurs des provinces, qu'ils appellent grands feudataires -, ensuite ils montrent la féodalité produite par cette révolte que le temps a légitimée; enfin ils présentent la monarchie renaissant, comme ils le disent, reprenant tous ses anciens droits, et devenant aussi absolue qu'au premier jour de son établissement. Le petit nombre de faits épars dans les Lettres précédentes suffit pour renverser l'absurde hypothèse qui attribue à Chlodowig, ou même à Karle le Grand , la royauté de Louis XTV ; et quant à la féodalité, loin qu'elle soit venue morceler un empire embrassant régulièrement toute la Gaule, c'est le système féodal qui a fourni le principe sur lequel s'est établie l'unité de territoire, élément essentiel de la monarchie dans le sens moderne de ce mot.

Il est certain que ni la conquête des Franks , ni même cette seconde conquête, opérée sous une couleur politique par les fondateurs de la dynastie Carolingienne * , ne purent opérer, entre les différentes parties de la Gaule, surtout entre le nord et le midi, une véritable réunion. Elles n'eurent d'autre effet que celui de rapprocher, malgré elles, des populations étrangères Tune à l'autre, et qui bientôt se séparèrent violemment. Avant le xu« siècle, les rois établis au nord de la Loire ne parvinrent jamais à faire reconnaître, seulement pour cinquante années, leur autorité au sud de ce fleuve^. Ainsi, quand bien même on supposerait que, dès la première invasion des Franks, une monarchie à la façon moderne s'établit dans la partie de la Gaule où ils

» Le mol de Carlovingien^ inrenté pour plus de conformité avec celui de Mérovingien , est un barbarisme absurde qu'on doit faire disparaître.

> Dans le xi« siècle, Tabbé d'un monastère français , voyageant dans le comté de Toulouse, disait en plaisantant : « Maintenant je suis aussi « puissant que mon seigneur le roi de France; car persomie ici ne fait « plus de cas de ses ordres que des miens. »

fixèrent leur habitation, ce serait encore une chose absurde que d'étendre cette monarchie à tous les pays qu'elle embrassa dans les siècles postérieurs, et à là suite d'une nouvelle conquête, plus lente et plus durable que les autres.

Cette conquête , à laquelle on pourrait donner le nom d'administrative, s'effectua dans l'intervalle du xir» siècle au xvii^, époque où elle parut accomplie, où il n^y eut ^us, dans toute l'étendue de la Gaule ^ qu'un rm et des magistrats révocables à sa volonté. Au temps des rois franks de la race de Clovis ou de celle de Charlemagne^ lorsque ces rois envoyaient des gouverneurs de leur nation dans les provinces, smlout dans les provinces méridionales, il n'était pas rare de voir ces chefs étrangers aider, contre leur [MTopre gouvernement, la rébellion des indigènes. La présence d'un intérêt national, toujours hostile envers l'autorité qu'ils avaient juré de servir, excitait leur ambition, et quelquefois exerçait sur eux un entraînement irrésistible. Os entraient dsms le parti des serfs romains contre la noble race des Franks, Edil Frankono liudij comme elle se qualifiait dans sa langue ; et, devenant le chef de ce parti, ils lui prêtaient l'autorjté de leur nom et de leur expérience militaire. Ces révoltes, qui offraient le double caractère d'une insurrection nationale et d'une trahison de vassaux, se terminèrent , après bien des fluctuations, par le complet affranchissement de la Gaule méridionale. De là naquit cette foule d'États indépendants qu'on vit s'élever, dans l'intervalle du n"" au xi® siècle, entre la Loire, les Pyrénées, les Alpes et les deux mers.

Mais , lorsque ces petits États se formèrent du démembrement de la conquête franke, une opinion contraire à la plénitude et à la durée de leur indépendance, celle du vasselage territorial, régnait d'un bout à l'autre de la Gaule. Fille des andennes mœurs germaniques appliquées à un

état nouveau, à la possession, par droit de conquête, d'une immense quantité de domaines , de villages , de villes entières, cette opinion avait, par une fiction bizarre, transporté à la terre elle-même toutes les obligations du guerrier qui l'avait reçue en partage. Les terres étaient en quelque sorte, suivant la condition de leur possesseur primitif, vassales et sujettes les unes des autres. Ce système, étendu aux provinces régies souverainement, comme aux simples domaines privés, établissait, entre toutes les parties du territoire, un lien d'une nature indécise, il est vrai, mais capable d'acquérir une grande force , quand la prépondérance politique viendrait s'ajouter pour suzerain à la suprématie féodale. Or, dans la hiérarchie des souverainetés , celle qui avait le titre de royaume, quelque faible qu'elle fût, devait prendre rang avant toutes les autres, et se trouvait la mieux placée pour faire valoir, dans la suite, à leur détriment, un droit effectif de supériorité. Telle fut la source de la fortune des petits souverains de l'Ile-de- France, que nous appelons rois de la troisième race. L'opinion qui, au temps de leur plus grande faiblesse, les faisait regarder comme supérieurs à leurs puissants voi- 'sins, les ducs et les comtes de Bretagne, d'Aquitaine, de Provence , de Bourgogne , conduisait également à l'idée d'une subordination universelle de tous les royaumes à l'empire d'Allemagne, comme décoré d'un titre anciennement supérieur au titre de roi. Cette idée, il est vrai, ne fut point réalisée politiquement par les empereurs ; mais les rois de France s'en prévalurent avec succès; pour eux, les prétentions de suzeraineté préparèrent les voies à la conquête, favorisées qu'elles étaient d'ailleurs par tous les avantages d'une position centrale et par le caractère belliqueux des habitants du nord de la Gaule.

C'est ainsi que le royaume de France, considéré comme

supérieur aux autres États gaulois, comme seul régi en toute puissance et en pleine liberté, devint le centre d'un système politique embrassant toutes les fractions de Fancienne Gaule. Les conquêtes réitérées de la nation franke n'avaient pu opérer, à Tégard de ces fractions diverses, qu'un rapprochement passager : elles furent ralliées alors d'une manière uniforme et stable. Le terre romaine s'unit à la terre franke par les liens de l'obligation féodale : les ducs ou comtes , d'abord indépendants , s'avouèrent successivement vassaux et hommes-liges des successeurs des rois franks. Aussitôt qu'ils se reconnurent astreints d'une manière générale , quoiqu'en termes vagues et mal définis, aux devoirs de Isiféautéy de ce moment naquit le germe encore informe de la France moderne et de la monarchie française.

Le lien d'obligation personnelle entre le vassal et le seigneur, entre le duc ou le comte et le roi, fut d'abord considéré comme réciproque. Les rois avaient envers leurs hommes-liges des devoirs stricts et déterminés. Mais peu à peu ils s'en affranchirent et exigèrent gratuitement la fidélité et la sujétion féodale. C'était de leur part une véritable usurpation : ils y réussirent cependant, parce que rhabitude du vasselage, enracinée de plus en plus, effaça par degrés l'ancien esprit d'indépendance locale, ou, pour mieux dire, nationale, qui durant cinq siècles avait maintenu les deux tiers méridionaux de la Gaule isolés de la domination franque. De cette rupture du contrat féodal résulta, dans tout son complément, la monarchie absolue.

Si l'unité monarchique en France dérive de la féodalité, de ce même système provient la succession héréditaire par droit de primogéniture. C'est la féodalité qui, transformant toutes les existences en des modes de possession territoriale, tous les offices en des tenureSy introduisit d'une ma-

lié LETTRE IX.

nière fixe, dans Tordre politique, Thérédité, règle naturelle des successions privées, à la place de Télection, règle naturelle de la transmission des oflSces publics. Le chef suprême des anciens Franks , Koning (en latin Rex)^ était un magistrat; commç magistrat il était élu, quoique toujours dans la même famille. Les chefs inférieurs , Heri-Zoghe , Graven^ Rakhen-Burgh* (en latin Duces, Comités, Judices) étaient aussi élus. Mais quand la féodalité futcomplète, quand ce ne furent plus les hommes qui régnent les hommes, mais les terres qui régirent les terres, et par cellesHîi les hommes eux-mêmes , chcique terre exerçant toujours ses droits par son représentant légitime, c'est-à-dire par le successeur légitime de son propriétaire antérieur, il n'y eut plus rien d'électif. Un domaine fit le roi , comme un autre faisait le duc, le comte, le vicomte ; et ainsi, fils de comte fut comte, fils de duc fut duc, fils de roi fut roi.

Et ce titre de roi, dont la signification actuelle est tellement fixe, tellement absolue, il est, dans le sens que nous lui donnons, entièrement étranger à la langue comme aux mœurs des Franks et des anciens peuples germaniques. Roi^ dans le dialecte usité par les conquérants du nord de la Gaule, se disait Koning, mot qui subsiste encore intact dans l'idiome des Pays-Bas. Il n'est pas sans importance historique de savoir ce que signifie proprement ce mot , s'il a plusieurs sens, et quelle en est l'étendue, non pas selon les dictionnaires actuels de la langue hollandaise y mais selon la force de l'ancien langage.

Outre quelques fragments de poésie nationale , il nous

1 Heri-Zoghe signifle proprement eondticteur d'armée^ du mot ff«re, armée, et du verbe lichen ^ conduire. Grave, Grafy Gheref expriment, dans touB les dialectes germaniques, l'autorité d'un magistrat secondaire. BakkeH'Burgh signifie gens importants ou notables : la communauté les choisissait pour faire l'office déjuges et veiller à l'ordre publie.

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reste dans Tidiome franco-tudesque plusieurs versions et imitations des Écritures , où ce mot est souvent employé. En rapprochant dans ces traductions le mot Koning du mot que l'écrivain germanique a voulu lui faire rendre, nous pourrons facilement démêler quelles idées les Franks eux-mêmes attachaient au titre dont ils décoraient leurs chefs. D'abord, à Tun des chapitres de l'Évangile où il est question d*Hérode , que le texte latin appelle Rex Judœorum, les traducteurs le nomment ludeono Koning; puis, dans d'autres endroits , au lieu du titre de Koning^ ils lui donnent celui de Heri-Zog, chef d'armée. Ces deux qualifications sont accordées indifféremment à Hérode, que le latin nomme toujours Rex, De là peut se conclure la synonymie primitive des deux mots franks Koning et Heri^ Zog^ synonymie précieuse, puisque le second de ces mots a un sens d'une clarté incontestable. De plus, quand le texte vient à parler de ce centurion célèbre par la naïveté de sa foi, la version franke Tappelie de ce même titre de Koning qu'elle avait donné à Hérode*. Koning renferme donc plus de sens que n'en renferme le root Rex.

La pauvreté des débris de la littérature des Franks établis en Gaule n'offre pas de quoi multiplier beaucoup les exemples pris exactement dans le dialecte qui leur était propre ; mais le dialecte anglo-saxon, frère du leur, peut suppléer à ce défaut. Dans la langue saxonne, Kyning, le Koning des Franks, et Heretogh, le Herizog des Franks, sont aussi des mots synonymes. Kyning, qui s'orthographie Cyning^ est le titre que le roi Alfred, dans ses écrits, donne à la fois à César comme dictateur, à Brutus, comme général, à Antoine comme consul. C'est, chez lui, le titre com-

» Voici le passage : Elu Koning gteiscot h in war, c^esl-à-dire en latin , mot p(^ir mot : Quidam centurio rescivii id certe, (Otfrid., Evaugelium theotice.)

mun de tout homme qui exerce, sous quelque forme que ce soit, une autorité supérieure '. Les mots latins Imperator, Dux, Consul, Prœfectus, se rendent tous également par Cyning^. Si du saxon nous passons maintenant au dialecte danois, nous retrouvons, avec une légère variation d'orthographe, le même mot employé dans les mômes sens. Un chef de pirates, en langue danoise, s'appelait du mot Konong et d'un autre mot qui signifie la mer, Sie-Konong; le conducteur d'une troupe de guerriers s'appelait Her- Konong; le chef d'une peuplade établie à demeure fixe s'appelait Fylkes-Konong^, Si nous remontons plus haut vers le nord, sur les côtes de la Baltique et dans l'Islande, la langue de ces contrées , plus brève que les autres dialectes teutoniques, nous offrira le mot de Kongr ou Ryngr, toujours employé dans le sens vague de Koningoxx Konong. Aujourd'hui même, en langue suédoise, un commandant de pêche est appelé ISoi-Kong. Un Français traduisant ce mot littéralement le rendrait par ceux de roi des filets, et croirait qu'il y a là quelque peu d'emphase poétique; cela se dit pourtant sans figure et doit être pris à la lettre. L'expression n'est poétique que dans notre langue, à cause du sens magnifique et absolu du mot roi, qui ne peut plus rendre celui de Kong.

Si l'on voulait porter dans le langage de l'histoire la rigueur des nomenclatures scientifiques, on pourrait dire que le mot Roi y mot spécial et défini pour avoir appartenu, au moment où s'est fixée notre langue, à une autorité souveraine et absolue, est incapable de rendre le sens indéfi-

1 n se sert quelquefois, pour désigner plus précisément la dignité consulaire, du mot composé Gear-Cyning , qui, traduit littéralement dans notre langue, voudrait dire, roi pour l'année,

> Hickesii Thésaurus linguarum septentrionalium.

3 Ihre glossarium Siiio Gothicum.

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LETTRE IX. m

niment large de l'ancien titre germanique. En effet, ce titre était susceptible d'extension et de restriction; on disait dans la langue des Saxons et probablement aussi dans celle desFranks, Ober-Cyning, Vnder-Cyning, Haff-Cyning ; ce qui voudrait dire Roi en chef, Sous-Roi , Demi-Roi, si une pareille gradation pouvait s'accommoder à la force actuelle du rpot français. Mais de môme qu'il n'y a qu'un soleil au monde, de même y selon notre langue, il n'y a qu'un roi dans l'État; et son existence , unique de sa nature , ne connaît point de degrés.

Cette idée moderne de la royauté , source de tous les pouvoirs sociaux , placée dans une sphère à part, n'étant jamais déléguée , et se perpétuant sans le concours même indirect de la volonté publique, est une création lente du temps et des circonstances. Il a fallu que le moyen âge passât tout entier, pour qu'elle naquît de la fusion de mœurs hétérogènes, de la réunion de souverainetés distinctes, de la formation d'un grand peuple ayant des souvenirs communs, un même nom, une même patrie. Si l'on veut assigner une époque fixe à l'établissement de la monarchie française , ce qui est fort difficile et peu nécessaire, car les classifications factices faussent l'histoire plutôt qu'elles ne l'éclairent, il faut reporter cette époque, non en avant, mais en arrière de la grande féodalité. La royauté regardée comme un droit personnel et non comme une fonction publique, le roi propriétaire par-dessus tous les propriétaires, le roi tenant de Dieu seul, ces maximes fondamentales de notre ancienne monarchie dérivent toutes de l'ordre de choses qui modelait la condition de chaque homme sur celle de son domaine, et sanctionnait l'asservissement de tous les domaines hors un seul. Une preuve que la royauté française, au xiv« siècle, se croyait fille de ce système de hiérarchie territoriale , c'est que l'article de

la succession aux biens ruraux, daiis la vieille loi des Franks saliens, fut invoqué alors comme une autorité capable de vider les querelles de succession. De là vint le préjugé vulgaire que la loi salique avait exclu à perpétuité les femmes de Texercice du pouvoir royal. La loi des Franks excluait, il est vrai, les femmes de la succession au domaine paternel * ; mais cette loi n'assimilait aucune magistrature à la propriété d'une terre, elle ne traitait en aucun article de la succession aux magistratures.

Ainsi, au moyen de la féodalité qu'ils trouvèrent établie d'un bout à l'autre de la Gaule, les rois de la troisième race, enveloppant, comme dans un vaste réseau, leurs acquisitions territoriales, se garantirent de ces démembrements qui avaient ruiné autrefois l'œuvre de la* force brutale dans les conquêtes de Chlodowig, et l'œuvre de la puissance éclairée dans celle de Karle le Grand. Ce prince, qui ne gagne rien à échanger son vrai nom germanique contre le nom bizarre que nous lui donnons , d'après les romans du moyen âge , croyait avoir assuré la durée de son empire à force de soins et d'habileté administrative ; mais cet empire, tout régulier qu'il paraissait, n'était que la domination militaire d'une race d'hommes sur d'autres races , étrangères d'origine, de mœurs et de langage. La ruine de l'édifice suivit de près la mort du fondateur. Alors tous les pays réunis de force à l'empire des Franks, et sur lesquels, par suite de cette réunion, s'était étendu le nom de France j firent des eiforts inouïs pour reconquérir l'in-

1 De terra... sulica..., in muiicrem nulla portio hœreditaUs transit; sed hoc viriliB scxus acquirit, hoc est, filii in ipsa haeredllale succedunt (Lex Balica, lit. lxii, apud script, rer. gallic. et francic, t. IV, p. 456.) La loi des FranlLs Ripewares (Ripuarii), en beaucoup d'autres points conforme à celle des Franlis Saliens, remplace les mots de Urra salica par ceux dO ''"rediiat aviaiica.

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dépendance politique et jusqu'à leurs anciens noms. De toutes les provinces gauloises, il n'y eut que celles du midi qui réussirent dans cette grande entreprise; et, après les guerres d'insurrection qui, sous les fils de Charlemagne, succédèrent aux guerres de conquête, on vit l'Aquitaine et la Provence devenir des États distincts; on vit môme reparaître, dans les provinces du sud-est, le vieux nom de Gaule , qui avait péri pour jamais au noixi de la Loire. Les chefs du nouveau royaume d'Arles, qui s'étendait jusqu'au Jura et aux Alpes, prirent le titre de rois de la Gaule par opposition aux rois de la France.

Le territoire dont la population conserva le nom de française avouant ainsi ou sa descendance des conquérants du v« siècle, ou sa sujétion à l'égard de leurs fils, ne s'étendait, au commencement du xiu* siècle, que jusqu'à la Vienne et à l'Isère. Là, se trouvaient les dernières limites de la suzeraineté des rois de France, ainsi que celles du dialecte roman septentrional. Au sud de ces rivières, le pays s'appelait Aquitaine et Provence; et l'on y parlait le dialecte, plus sonore et plus accentué, où l'on disait oc et no, au lieu de ouy et nenny. Les habitants de ce vaste et riche territoire se glorifiaient de leur indépendance politique et nourrissaient contre les Français, bien moins civilisés qu'eux , une antipathie qui rappelait celle des Romains et des Franks sous la première et la seconde race *. De leur côté, les nobles français, suivant l'instinct de leurs ancêtres, regardaient d'un œil de convoitise les grandes villes et les belles campagnes du Midi. Leurs rois ne renonçaient point à la prétention de devenir maîtres de toute la Gaule comme l'avait été Karle le Grand, et de planter la bannière aux fleurs de lis sur le sommet

* Voyez plus haut, note I de la page 39.

des Pyrénées*. La croisade, prêchée par l'Église contre les hérétiques albigeois , fournit à ces rois Toccasion de s'immiscer dans les affaires du Midi : ils la saisie rent avidement et surent la mettre à profit. Cette guerre dont les suites politiques furent immenses , rattacha pour jamais au royaume de France les rivages de la Méditerranée, où Philippe-Auguste s'embarquant pour la Terre- Sainte n'avait pu trouver un seul port qui le reçût en ami. Mais^ sans l'opinion de la suzeraineté royale et du vasselage seigneurial , opinion qui donnait à la conquête un caractère moins âpre et une couleur moins tranchée, peut-être les acquisitions de Louis VIII et de ses successeurs dans le Midi eussent-elles été perdues, après un peu dé temps. Peut-être aussi la civilisation de ces contrées, dernier reflet de la civilisation romaine , se fût-elle mieux conservée, au milieu de guerres inévitables, que sous une paix et des lois imposées d'une manière violente par des voisins moins éclairés. A Tépoque des invasions germaniques, la Gaule méridionale était le modèle de la prospérité et des lumières ; rien, dans tout le monde romain, ne surpassait alors ses villes, ses monuments, son industrie. Cinq siècles après la conquête, cette patrie de la civilisation gauloise n'avait point encore entièrement perdu sa richesse et son goût pour les arts ; ses flottes croisaient dans tous les sens sur la Méditerranée et trafiquaient avec les Orientaux, chez qui les Français d'outre-Loire ne savaient porter que le pillage. Les Gaulois, méridionaux avaient créé une seconde langue romaine aussi poUe et peut-être plus poétique que la première. Enfin, des opinions religieuses , plus hardies que celles des réformateurs

1 Id Pyrenœo figes tentoria monte.

(Guillelmi Britonis Philippaeis, apud script, rer. gallic. et francic, t. XVII.)

du xvi« siècle 9 circulaient, avant le xn«, des Alpes à rOcéan. Mais le vent du Nord se leva sur ce pays, du moment que la Gaule entière fut réunie sous un même pouvoir et sous un régime commun. Les ténèbres qui enveloppaient la Gaule franque descendirent sur la Gaule romaine; et ce Midi, qui, durant le moyen âge, était le pays de l'industrie et de la raison, est maintenant en arrière de ceux oii régnait alors Tignorance.

Sar les prétendas partages de la monarchie.

Nos historiens, .en général assez louangeurs envers les rois des Franks, s'accordent cependant à leur faire un reproche, selon eux, extrêmement grave ; c'est celui d'avoir manqué aux règles de la politique, en instituant plusieurs héritiers du royaume, en partageant, comme on dit, une couronne de sa nature indivisible. Quelques écrivains ont essayé de décharger de ce blâme la mémoire de Glovis et de Charlemagne. Pour y parvenir, ils établissent que, malgré les apparences, la dignité royale demeurait sans partage; que l'aîné des frères jouissait toujours de la prééminence sur les autres ; qu'en un mot, alors, comme depuis, il n'y avait qu'un seul roi de France. Une supposition aussi peu fondée n'était point nécessaire pour excuser les Chlodowig et les Karle de n'avoir point agi comme Louis XV. On pouvait, sans aucun danger pour l'honneur de ces rois

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d'un temps tout différent du nôtre , avouer qu'ils avaient méconnu les maximes de notre politique.

Et d'abord, qu'y a-t-il de moins conforme à l'idée d'un roi selon nos mœurs, que ces enfants de Merowig, à la longue chevelure bien graissée, non point avec du beurre rance, comme celle des simples soldats germains, mais avec de l'huile parfumée *? Véritables chefs de nomades dans un pays civilisé, ils campaient ou se promenaient à travers les villes de la Gaule, pillant partout, sans autre idée que celle d'amasser beaucoup de richesses en monnaie, en joyaux et en meubles; d'avoir de beaux habits, de beaux chevaux, de belles femmes ; et, enfin, ce qui procurait tout cela, des compagnons d'armes bien déterminés, gens de cœur et de ressource, comme s'expriment les anciennes chroniques*. Par droit de conquête, et comme les premiers de la nation conquérante, ils s'étaient approprié, dans toutes les parties de la Gaule, un très-grand nombre de maisons et de terres qui formaient leur domaine patrimonial, leur al-od, comme on disait en langue franke ^. Les villes mêmes étaient regardées par eux comme des portions de cet (U-ody comme matière de possession et d'héritage. Acquérir de nouvelles richesses, accroître le nombre de ces braves qui garantissaient à leur chef la possession de ses trésors et lui en gagnaient de nouveaux, tel était

* InfUndens acido comam butyro.

(Sidon. Apollinar. carmina, apud script, rer. gaUio. et francic, 1. 1.)

> Viri fortes, viri utiles, Franci utilioret,,. (Greg. Turon. Hisl. Fraftc, passim.) ^ NoYi utilUatem tuam quod sis valde strenuus. (Ibid., apud seript. rer. gallic et fraocic, t. II, p.^468.)— Les mots milit et utilitai paraissent êlre des germanismes, et la traduction des mots uU ou nid et nuize, que les Franks prenaient dans le sens de brave et de propre à tout. Le nom d'homme, NUhardy signifie utile et brave,

3 Od ou ot, dans les anciennes langues teutoniques, signifie rkhesse et propriété; al-^d veut dire littéralement toute propriété,

Tunique but de leur politique. Toujours occupés d'intérêts matériels, ils n'exerçaient leur habileté qu'à reprendre ce qu'ils avaient aliéné, et à dépouiller leurs compagnons des feh-ods *, ou soldes en terres, dont ils avaient payé d'anciens services. Il n'y avait trêve pour eux à cette passion d'amasser et de jouir, que dans les jours de maladie et aux approches de la mort. Alors les terreurs de la religion chrétienne se présentaient à leur esprit, redoublées par un souvenir confus des anciennes superstitions de leurs pères. Afin d'apaiser Dieu , ils le traitaient comme ils avaient voulu être traités eux-mêmes, et donnaient aux églises leur vaisselle d'or, leurs tuniques de pourpre, leurs chevaux, les terres de leur fisc. Enfin, d'avant d'expirer, ils divisaient paternellement entre tous leurs fils Val-od qu'ils avaient reçu de leurs ancêtres, et tout ce qu'ils y avaient ajouté *. Ces fils vivaient et mouraient comme eux ; et à chaque génération se renouvelait une semblable distribution de meubles, de champs et de villes, sans qu'il y eût là-dessous autre chose que le soin du père de famille occupé à concilier d'avance les intérêts et les prétentions de ses fils.

Soit qu'on désapprouve ou non les partages que les rois franks, avant de mourir, faisaient entre leurs enfants, c'est donc à tort qu'on les regarde comme de véritables démembrements du coips social et de la puissance publique. Il est impossible de saisir en Gaule, aux vi*, vu* et vni* siècles, rien de ce que nous entendons par ces mots d'une langue

< Feh ou Feo^ en langue franke, signiQait toute espèce de propriété mobilière, comme les troupeaux et l'argent, et, par extension, le rerenu, la solde militaire; feh-od veut dire littéralement propriéi€-4tolde. De là viennent les mots latins feodum et feudum, ainsi que notre mot de fief^ qui a donné matière à tant de dissertations inutiles.

> Tarn de alode parentum quam de comparato. (Formulœ veteres, apud script rer. gallic. et fraude, passim.)

toute moderne. Les partages de ce qu'on appelle la monarchie n'avaient point, dans le principe, le caractère d'actes politicjues; ce caractère ne s'y est introduit qu'à la longue et indirectement. Gomme les terres du domaine royal , distribuées sur toute la surface du pays conquis, se trouvaient en plus grand nombre dans les lieux où les tribus frankes s'étaient établies de préférence, les fils des rois, quand ils avaient reçu leur part d'héritage, étaient, par le fait, investis d'une prééminence naturelle sur les petits propriétaires et les guerriers cantonnés autour de leurs domaines ^

Ainsi, l'exercice du commandement était la conséquence mais non l'objet du partage , qui n'avait réellement lieu qu'à l'égard des propriétés personnelles, soit mobilières y soit immobilières. Rien ne le prouve mieux que le tirage au sort qui avait souvent lieu entre les enfants des rois« Aujourd'hui encore, dans certains cas, on tire au sort les différentes portions d'un héritage; jamais il n'est tombé dans l'esprit des hommes de diviser en lots l'administration sociale et les dignités politiques. La conduite des fils des rois franks vient à l'appui de cette manière de voir. Ils semblaient attacher moins d'importance aux domaines^ territoriaux qu'à l'argent et aux meubles précieux, dont ils s'emparaient premièrement, et qu'ils se disputaient avec fureur. Us jugeaient qu'une ample distribution d'or et de bijoux aux capitaines et aux braves était, pour eux, le plus sûr moyen de devenir rois comme leur père, c'està-dire d'être reconnus par un noinbre suffisant de soldats

I On a compté jusqu'à cent yingt-Urois grandes terres possédées par les rois de la seconde race, en Belgique et sur les bords du Rhin. M. Guizot, dans ses Essais sur ruistoire de France (p. 133-127), donne des détails curieux sur la nature, la source et retendue des domaines royaux. Je cite avec plaisir cet ouvrage remarquable, qu'on regrette de voir joint comme un simple commentaire à celui de Tabbé de Hably.

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bien déterminés à soutenir le chef qu'ils auraient proclamé. Quelquefois y au moment même où le père venait de fermer les yeux, les fils, sans se conformer à ses dernières volontés, pillaient ses trésors, enlevaient la plus grosse part qu'ils pouvaient , et remportaient sur les domaines qui leur étaient échus, pour acquérir de nouveaux compagnons et s'assurer de la fidélité des anciens. Ce qui eut lieu après les funérailles de Ghlother, I*' du nom, en 561 , et à la mort de Dagobert , en 638 , mérite d'être cité comme exemple. Voici les faits tels qu'ils -sont rapportés par deux historiens contemporains :

c< Le roi Ghlother étant à chasser dans la forêt de Cuise, a fut pris de la fièvre et transporté à Compiègne. Là, a cruellement tourmenté de la maladie, il disait souvent c( dans son langage : c( Wah ! que pensez-vous que soit ce a roi du ciel qui fait mourir ainsi de puissants rois * ? x> Il c< rendit Tâme, plein de tristesse. Ses quatre fils, Haribert, c< Gonthramn, Hilperik et Sighebert, le portèrent à Soisc( sons avec de grands honneurs, et Tensevelirent dans la c( basilique de Saint-Médard. Après les obsèques de son a père, Hilperik s'empara des trésors gardés au domaine « de Braine; et, s'adressant à ceux des Franks qui pouce vaient le plus, il les amena, à force de présents, à se « ranger sous son commandement ^. Aussitôt il se rendit c( à Paris et s'empara de cette ville; mais il ne put la pos- «séder longtemps, car ses frères se réunirent pour l'en « chasser. Ensuite ils partagèrent régulièrement et au sort « les terres et les villes. Haribert obtint le royaume de son

1 Wa ! quid putalis qualis est Ule rex cœlestis qui sic tam magnosreges interflcit? (Greg. Turon. Hisl. Franc, lib. iv, cap. xxi, apud script, rer. gallic. et francic, t. Il, p. 214.) Wha! ou Whe! dans tous les dialectes germaniques, est une exclamation de douleur.

3 Et ad Francos utiliores petiit ipsosque muneribus mollitos sibi subdidit. (Ibid.)

a oncle Hildebert, et Paris pour résidence; Gonthramn, le f royaume de son oncle Ghlodomir, dont le siège était « Orléans; Hîlperik eut le royaume de son père, et Sois- « sons fut sa ville principale ; enfin Sighebert reçut pour oson lot le royaume de son oncle Theoderik, et Reims a devint sa résidence. Peu de temps après, Sighebert « étant allé en gueiTe contre les Huns, qui faisaient des a invasions dans la Gaule, Hilperik profita de son absence « pour s'emparer de Reims et des autres villes qui lui ap- «partenaient;nl s'ensuivit entre eux une guerre civile. « Revenu vainqueur des Huns , Sighebert s'empara de la « ville de Soissons, et y ayant trouvé Theodebert, fils du « roi Hilperik, il le fit prisonnier; puis il marcha contre «Hilperik, lui livra bataille, fiit victorieux, et rentra en « possession de ses villes... »

« Après la mort de Dagobert, Pépin, majeur de la maison a royale , et les autres chefs des Franks orientaux, voulu- « rent et prirent pour roi Sighebert , Taîné de ses fils. Le « plus jeune, appelé Chlodowig, devint roi des Franks occi- « dentaux , sous la tutelle de sa mère Nanthilde. Sighebert «r ne tarda pas à envoyer des messagers demander à la reine a Nanthilde et au roi Ghlodowig la part qui lui revenait « des trésors de son père. Kunibert , évêque de Cologne , « Pépin, et quelques autres des principaux chefs de VOsa tefy se rendirent à Gompiègne, où, par Tordre de Ghlo- « dowig et d'après l'avis d'Ëga, majeur de sa maison , on « apporta le trésor de Dagobert, qui fut partagé égale- « ment ^ On fit transporter à Metz la part de Sighebert ; on a la lui présenta, et on en dressa Tinventabe... »

< Ghunibertup...cumanquibusprimatibiisAu3ter...(Freâegariichron., apud script, rer. galiic;, et francic, t. II, p. 445.). Auster ou Oster, en langue franke, signifie orient. Ce mot est quelquerois latinisé par ceux û*Àiuiria et Austrasla. Il est difficile de deviner quelle espèce de corruption de langage a donné naissance au dernier.

Quelquefois il arrivait que, de leur vivant, les poisfranks envoyaient leurs fils résider dans les parties du territoire où ils possédaient de grands domaines, soit pour en diriger Texploilation et en percevoir les revenus, soit pour siurveiller la conduite des propriétaires voisins, soit enfin pour consolider et étendre leurs établissements dans les pays où ils avaient fait des expéditions. Cette mission, plus domestique que politique , mais donnée quelquefois avec grand appareil, d'après le consentement des chefs du territoire où le fils du roi devait s'établir , est toujours présentée par nos historiens comme^une véritable association à la royauté, et un partage formel de l'État. C'est encore une illusion causée peut-être par l'abus que font les anciens chroniqueurs des formules politiques de la langue latine. Dans le fond, il ne s'agissait, pour les fils, que d'être associés avant l'âge à la jouissance des biens paternels; mais cette transaction toute privée entraînait ordinairement des conséquences d'une autre nature. Le fils, établi sur les domaines royaux , dans telle ou telle grande province, se faisait connaître des propriétaires voisins, gagnait facilement leurs bonnes grâces, et devenait leur chef de préférence à tout autre , au moment où la royauté était vacante : tous, selon l'expression des chroniques, le désiraient d'un commun accord ^ Cela se faisait naturellement, par le simple cours des choses, et sans qu'il se passât rien de ce qui aurait eu lieu, par exemple, après un partage politique de la monarchie de Louis XIV.

Quand les faits sont ainsi éclaircis, la question de savoir si les partages étaient réglés par les rois franks , de leur propre autorité, ou si le consentement de l'assemblée na-

1 Cùm ornnes eum unanimi conspiratione appetissent. (Fredegarii chron., apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 435.)

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tionale était nécessaire, devient claire à son tour. En tant qu'il distribuait entre ses enfants ses trésors ou ses terres, le roi n'avait besoin du consentement de personne : il ne faisait qu'un acte de propriétaire ou de père de famille. Mais, pour faire accepter comme chef, par les guerriers, le fils auquel il avait donné ses biens, dans telle ou telle portion du territoire, il lui devenait indispensable d'obtenir le consentement de ceux-ci, et l'usage était de le demander. De là le mélange apparent de pouvoir absolu et de délibération libre qui se présente dans les chroniques.

On se trompe beaucoup, lorsque, attribuant au titre de roi une signification ou trop ancienne ou trop moderne, on s'imagine que la conquête des Franks créa pour toute la Gaule un centre d'administration uniforme. Môme dans le temps où les fils de Ghlodowig assistaient à des jeux publics dans l'amphithéâtre d'Arles, et faisaient battre à Marseille de la monnaie d'or*, leur gouvernement, à proprement parler, n'existait qu'au nord de la Loire, où habitaient les tribus frankes. Hors de ces limites, toute l'administration consistait dans une occupation militaire. Des bandes de soldats parcouraient le pays comme des espèces de colonnes mobiles, afin d'entretenir la terreur, ou se cantonnaient dans les châteaux des villes, rançonnant les citoyens, mais ne les gouvernant point, et les abandonnant soit à leur régime municipal, soit à une sorte de despotisme exercé paternellement par les évoques*. Aussi,

1 Germanorum reges Hassiiiam... ac maritima loca omnia... obtinuerunt. Jamque Arelate ludis circensibuB prassident et nummos cadunt ex auro gallico, non imperatoris , ut fleri Bolet, sed sua impressos effigie. (ProcopiiHi8tor.de Francis, apud script, rer. gallic. et francic, t. II ,

3 Les lois des derniers empereurs romains accordaient aux évêques un grand pouvoir sur les municipalités. Ce pouvoir, accru de plus en plus depuis la ruine de l'empire, dégénéra presque partout en seigneurie féodale.

lorsqu'il y avait plusieurs rois ensemble, les voyait-on, au lieu de choisir des provinces distinctes, résider à quelques lieues Tun de Fautre. A Texception du territoire colonisé par la race conquérante, ils ne voyaient dans toute l'étendue de la Gaule qu'un objet de propriété et non de gouvernement. De là viennent ces quatre capitales dans un espace de soixante lieues *, ces partages dans lesquels on trouve réunis en un même lot le Vermandois et l'Albigeois, et qui s'étendent en longues bandes de terre, depuis le cours de la Meuse jusqu'aux Alpes et à la Méditerranée. De là enfin la division d'une même ville en plusieurs parts, et d'autres bizarreries, qui, si on les examine de près, montrent que, dans ces arrangements politiques, rintérét de propriété prévalait sur toute idée d'administration.

Les villes du Midi étaient alors bien plus grandes que celles du Nord, bien*plus propres à devenir des capitales, selon le sens actuel de ce mot; et pourtant les rois à qui elles appartenaient n'allaient point s'y établir. Ils les estimaient comme de riches possessions, mais comme des possessions étrangères où ils eussent été dépaysés. Un seul roi de la première race , Haribert , frère de Dagobert I , s'établit au midi de la Loire; mais ce fut après avoir tenté vainement d'obtenir la royauté au nord; et les termes mêmes du traité qu'il conclut avec son frère prouvent qu'alors, selon l'opinion des Franks, la possession du plus vaste territoire hors des frontières de leurs colonies ne donnait à celui qui en jouissait aucun caractère public*. Voici le récit

> Paris, Orléans, Soissons el Reims.

> Quoique, depuis le règne des âls de Clovis, la Gaule entière ait été appelée France, Francia, par les étrangers méridionaux, tels que les Grecs et les Italiens , et Frank-land, ou terre des Franks, par les Anglo- Soxons et les Scandinayes, ce dernier nom, dans la langue franke, ne

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des historiens : « Chlother (II* du nom) étant mort, Dago- « bert , son fils aîné, ordonna à tous les leudes de V Osier « dont il avait le commandement , de s'assembler en ar- « mée *. Il envoya des députés dans le Neoster et dans le « pays des Burgondes, pour s'y faire élire comme roi^. a Étant venu à Reims , et s'étant ap[H*oché de Soissons , a tous les évéques et tous les leudes du royaume des Bur- « gondes se soumirent à lui. Le plus grand nombre des « évéques et des chefs du Neoster manifestèrent aussi leur a désir de le voir. régner. Dans le même temps, Haribert « son frère faisait tous ses efforts pour parvenir à la « royauté ; mais il obtint peu de succès à cause de son <x manque d'habileté. Dagobert prit possession de tout le « royaume de Chlother, tant le Neosterrike que le pays des « Burgondes, et s'empara de tous ses trésors *» A la fin ^ « touché de compassion pour son frère Haribert, et sui- « vaut Tavis des sages , il transigea avec lui , et lui céda , a pour y vivre dans une condition privée, le pays situé au

B'appliquail spécialement qu'à la porUon du territoire divisée en Austrie etNeustrie.

> Uni versos Leudes quos regebat in Auster jubet In exercitu promovere. (Fredegarii cliron., apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 435.) Leudet leutCi liude, dans les anciennes langues teutoniques, signifiaient proprement, peuple, gens. Quelquefois ce mot s'appliquait d'une manière spéciale aux compagnons des rois. Il paraît pris dans un sens plus étendu. Nos historiens en ont fait mal à propos un titre de dignité, et ils écrivent au singulier un leude, ce qui est aussi absurde que si Ton donnait un singulier au mot gens, en supprimant Vs.

> Missos in Burgundia et Neuster direxit (Fredegarii chron., apud script, rer. gallic. et franeic, t. II, p. 435.) Neuster, qui, selon la prononciation romaine, avait le son de Neouster, paraît être un mot composé de la négation franque ni ou ne et d'o«(er, orient. Ainsi les Franks du temps de la conquête, pour est et ouest , disaient est et nonces t,

< Clotarii regnum tam Neptrico quam Burgundiae. (Ibid. ) Neptrieo paraît être ici une faute de copie pour Neustrico. Ce mot ainsi rétabli donne le mot frank Neosier'rike, qui signiflç royaume d* Occident, Son corrélatif Oster-rike se trouve dans plusieurs passages écrits sur la se conde race.

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LETTRE X. m

a delà de la Loire jusqu'aux monls Pyrénées, comprenant « les cantons de Toulouwse, de Cahors, d'Agen, de Saintes « et de Périgueux. Il confirma cette cession par un traité, « sous la condition que jamais Haribert ne lui redemana derait rien du royaume de leur père. Haribert donc , a choisissant Toulouse pour résidence, régiia dans la pro- « vince d'Aquitaine... »

Parmi les nombreux partages du territoire gaulois, opérés dans tous les [sens sous la dynastie des Merowings\ il n'y en a pas un qui dure ou se reproduise d'une manière fixe, excepté celui du pays au nord de la Loire en Oster et Neoster, ou Oster-rike et Neoster-rike. Cette division est aussi la seule qui, pendant cette période, offre le caractère d'une séparation politique, et paraisse véritablement créer deux États distincts. Mais ce fait ne provient point de ce que, à tort ou à raison, les premiers rois des Franks auraient eu la fantaisie de couper le royaume en deux ; il tient à des causes bien supérieures. Les simples dénominations de pays oriental et occidental , qui semblent ne marquer que des difTérences de positions géographiques , répondaient, pour les hommes de race franke, à des distinctions plus profondes. Le pays à Test de la forêt des Àrdennes et du cours de l'Escaut , formant la région orientale, était, sinon habité entièrement, du moins dominé par une tribu distincte de celle qui dominait à l'ouest et au sud , depuis la forêt des Ardennes jusqu'aux frontières des Bretons. Quoique membres de la même confédération , les Franks établis entre le Rhin et la Meuse , et qui s'intitulaient Ripewaresy c'est-à-dire hommes de la rive , nom composé, selon toute apparence, d'un mot latin et d'un mot germa-

< Enfants de Merowlg. Selon la rigueur du langage, il aurait fallu prononcer Merowig-ings, mais Ton contractait ce mot par euphonie.

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nique *, ne se confondaient point avec les Franks saliens, fixés entre la Meuse et la Loire. Ces derniers ayant formé Tavant-garde dans la grande invasion , étaient devenus, dès le commencement , la tribu prépondérante , celle qui imposait aux autres ses chefs et sa politique.

Après avoir porté ses conquêtes jusqu'au sud de la Gaule, Chlodowig , réagissant contre ses propres compagnons d'armes , détruisit Tun après l'autre les rois des Franks orientaux *. Sous ce chef redoutable et sous ses fils , toute la confédération franke parut ne former qu'un même peuple ; mais, malgré les apparences d'union , un vieil esprit de nationalité, et même de rivalité , divisait les deux principales tribus des conquérants de la Gaule , séparées d'ailleurs par quelques différences de loi, de mœurs et peut-être de langage; car le haut allemand (si Ton peut employer cette locution moderne) devait dominer dans le dialecte des Franks orientaux, et le bas allemand dans celui des Neustriens. Les premiers , placés à l'extrême limite de l'empire gallo-frank , servant de barrière à cet empire , contre les agressions réitérées des peuples païens de la Germanie, nourrissaient, au milieu d'occupations guerrières, le désir de l'indépendance, et même de la domination politique à l'égard de leurs frères du sud. Ils tendaient non-seulement à s'afiranchir, mais à former à leur tour la tête de la confédération. Pour parvenir à ce but, le premier moyen était d'avoir des rois à

* Ripa semble avoir été le nom proprement affecté, durant le it« et le T« siècle, à la ville romaine du Rhin. Quant à la liaison de cette dénomination géographique au mot tudesque waret qui signiAe homme t elle n'a rien qui doive surprendre ici , car il s'en trouve d'autres exemples. Le» Suèves, qui occupent l'ancien pays des Boïes, près des sources du Danube, prirent dès lors le nom de Boiowaresy hommes de Boles, aujourd'hui Bavarois. Les Saxons, établis dans le pays de Kent, en Angleterre, abandonnèrent leur nom national pour celui de Caniwares,

' Sighberl, roi à Cologne, et Raghenaher ou Raghenher, roi à Cambrai.

part; et de là vint Pempressement avec lequel les leudes de VOsteTy comme parlaient les Franks, se groupaient autour des fils des rois envoyés parmi eux , et leur décernaient une royauté effective , soit du consentement , soit contre le gré de leur père. Ils allaient même jusqu'à exciter ces fils à des révoltes qui flattaient leur vanité nationale et leur espérance de s'ériger en État indépendant '.'Cette rivalité produisit des guerres civiles qui se prolongèrent durant tout le vii« siècle, et enfin, au commencement du vin®, la réaction s'accomplit par un changement de dynastie , qui transporta la domination des Saliskes aux Ripewares, et la royauté des Merowings aux Karlings.

Dan^ cette lutte des tribus frankes de Torient et du nord contre celles de l'occident et du sud, il était impossible que les premières ne prévalussent pas à la longue , et que le siège du gouvernement ne fût pas transporté, un jour, des bords de la Seine ou de l'Aisne sur ceux de la Meuse ou du Rhin. En effet, la population orientale n'était point clair-semée, comme l'autre, au milieu des Gallo-Romains : incessamment grossie par des émigrés de la Germanie, par tous ceux que l'envie de chercher fortune ou l'altrait d'une religion nouvelle déterminaient à se ranger sous l'empire des rois chrétiens, elle formait une masse plus compacte , moins énervée par l'oisivelé , la richesse et l'exemple des mœurs romaines. L'énergie belliqueuse des anciens envahisseurs se changea bientôt, chez les Neustriens , en esprit de guerres privées, en fureur de se piller les uns les autres, de se disputer un à un tous les lambeaux de la conquête. Les familles riches, surtout la famille royale, s'abandonnèrent à un goût ei&éné pour les jouissances et les plaisirs sensuels. Ou peut dire, il est

Voy. tiesta Dagoberti régis, apud script, rer. gallic. et Arancic, t. IL

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vrai , que ceux des Mérovingiens que nos histoires nomment rois fainéants furent corrompus à dessein, et avec une sorte d'art, par les chefs qui s*étaient emparés de leur tutelle ; mais si cette disposition à la mollesse n*eùt pas^ existé chez les Franks occidentaux , la race des Pépin aurait fait d'inutiles efforts pour s'élever au rang de dynastie royale.

Le premier roi de cette seconde race partagea la Gaule entre ses deux fils, à la manière des anciens rois, par coupe longitudinale. Dans ce partage, les royaumes d'Oster et de Neoster furent seuls considérés comme des États, et l'immense territoire qui se trouvait en dehors leur fut ajouté comme annexe. Le royaume occidental, donné à.Karle, s'étendait jusqu'aux Pyrénées à travers l'Aquitaine, dont il ne renfermait qu'une partie. L'autre royaume , donné à Karloman, avait pour limites extrêmes le Rhin et la MéditeiTanée. Mais, après que la mort de ce dernier eut réuni sous un même sceptre les deux royaumes ,*ce mode de division de l'empire frank ne se reproduisit plus d'une manière fixe« La Neustrie, en perdant sa prépondérance ^ perdit son caractère national; tandis qu'une autre province gauloise, l'Aquitaine, qui, sous la première race, avait toujours figuré comme domaine, prit, dans les nouveaux partages, le rang d'un État distinct. Un si grand changement ne vint pas du hasard , mais d'une réaction énergique de l'esprit national des indigènes du midi contre le gouvernement fondé par la conquête. Ce pays, affranchi, mais non d'une manière absolue, malgré plusieurs insurrections, jouit alors du singulier privilège de communiquer aux fils des rois la royauté effective, et une puissance quelquefois dirigée d'une manière hostile contre leurs pères. Le fils de l'empereur Karle le Grand fut roi en Aquitaine tout autrement que ne l'avait été le frère de Dagobert I"; et

après que lui-même eut hérité de l'empire, les Aquitains élurent celui de ses fils qu'il ne voulait pas leur donner. Tel fut le commencement d'une révolution qui , après des guerres longues et sanglantes, s'accomplit par le démembrement définitif de Tempire des Franks, mais ce démembrement sous la seconde race ne doit pas plus être imputé aux fautes des rois que le partage du royaume en deux États sous la première. Tout fut l'œuvre de l'esprit national et de cette impulsion des grandes masses d'hommes à laquelle nulle puissance ne résiste.

Sar le démembremeut de l'empire de Karle le Grand.

Si vous voulez comprendre le véritable sens des troubles qui suivirent la mort du premier empereur de race franke , oubliez un instant vos lectures et reportez votre attention sur un événement récent, la chute de l'empire français. Lorsque vous avez vu la moitié de TEurope gouvernée par les membres d'une seule famille , et les villes de Rome, d'Amsterdam et de Hambourg devenir des chefs-lieux de département, avez-vous cru que cela pût durer? Quand ensuite la guerre a détruit ce que la guerre avait créé , quand les Italiens, les Illyriens, les Suisses, les Allemands, les Hollandais ont cessé d'être sujets du même empereur, cette séparation vous a-t-elle frappé comme un bouleversement de la société? Enfin, n'est-ce pas dans la nature même de la puissance impériale que vous avez reconnu les causes de sa ruine? Cette catastrophe, arrivée sous nos yeux, du vivant même du fondateur de l'empire, fait un

singulier contraste avec nos conjectures historiques sur la durée de la domination franke , si Charlemagne eût vécu plus longtemps, ou si son fils lui eût ressemblé.

Peut-être, avant la grande et triste expérience que lious avons faite il y a treize ans, et à Taide des seules iâées fournies par la vue. de Tancien régime , était-il impossible de discerner la véritable raison des mouvements politiques où fut entraînée la famille de Charlemagne. Le maintien de Tempire frank ne dépendait pas , comme tant d'historiens Tout dit, en copiant Montesquieu, du sage tempérament mis entre les ordres de l'État, de l'occupation donnée à la noblesse pour r empêcher déformer des desseins, et de la soumission filiale des enfants du prince. Il ne s'agissait ni d'ordres de l'État , ni de noblesse, ni des autres classifications sociales de la monarchie moderne; il s'agissait de retenir sous une sujétion forcée plusieurs peuples étrangers Tun à l'autre, et dont la plupart surpassaient le peuple conquérant en civilisation et en habileté pour les affaires. Nous savons aujourd'hui quels phénomènes moraux résultent nécessairement de toute domination établie par conquête. A Tenivrement de gloire militaire qu'éprouve , sous les drapeaux du conquérant , une armée composée d'hommes de races diverses, se joint une haine profonde de la domination étrangère, passion plus durable que l'autre, qui s'accroît en silence et finit par tout entraîner. Le moment fatal pour les grands empires n'arrive , le plus ordinairement, qu'à la mort de leur fondateur, parce que, en général , les peuples hésitent à s'aventurer, et attendent qu'un dérangement quelconque leur fournisse soit une occasion, soit un prétexte de révolte. Cette loi, source de tant de jugements défavorables prononcés contre les fils de ceux que l'histoire qualifie de grands princes, n'est cependant point absolue. Nous en avons eu la preuve dans

la destinée d'un homme à qui le titre d'empereur fut enlevé dans l'âge de la force , lorsqu'il n'avait encore rien perdu de ses talents militaires et de son énergie politique. Sans doute , il ne suit pas de cet exemple que les enfants de Charlemagne doivent être regardés comme de grands génies ; mais c'est un avertissement pour les historiens d'aller chercher les causes des révolutions de ce monde ailleurs que dans le plus ou le moins de mérite des tètes couronnées. C'est aussi une erreur de croire que toujours la chute d'une grande puissance produise l'anarchie sociale. Souvent le renversement du pouvoir n'est autre chose que la restauration de l'ordre et de l'indépendance naturelle des peuples 9 restauration laborieuse, à laquelle on n'arrive qu'après de longs essais, et lorsque plusieurs générations ont péri au milieu des troubles. Si , dans la réaction des puissances européennes contre la domination française, tout s'est terminé en peu de temps, si une paix générale a promptement suivi l'explosion , c'est que les nations détachées de l'empire n'ont fait que rentrer, pour ainsi dire, dans leurs anciens cadres et sous un régime auquel , pour la plupart, elles s'étaient habituées de longue main. Or, l'état des choses n'était pas le même, lorsque, vers le milieu du IX® siècle, la Gaule et l'Italie commencèrent à réagir comme puissances politiques contre l'empire des Teutskes * ou Teutons. Les indigènes de ces deux pays démembrés

* Ce nom, difléremment orthographié à cause du changement arbitraire du d eu I, est un adjectif dérivé du mot Teut , Theod ou Thiod, qui signifie peuple dans les anciens dialectes germaniques. Toutes les populations de cette race, quel que fût leur nom, FrankSf Alamans^ Goths^ Longobards, etc., donnaient à leur idiome originel le nom de Teutske, c'est-à-dire national ^ par opposition aux langues étrangères. Cette désignation, d'abord appliquée à la langue seule , fut adoptée ensuite comme nom de nation par toutes les tribus réunies au royaume des Franks. Le mot latin Teutones prouve qu'anciennement une partie au moins de la population germanique employait dans le même sens le substanUf Teut,

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depuis quatre siècles de Pempire romain, et depuis ce temps exploités plutôt que gouvernés par des conquérants de race étrangère, avaient perdu leurs traditions nationales. Ils ne voyaient dans le passé aucune situation politique à laquelle ils pussent revenir ; ils avaient tout à créer : et voilà pourquoi la lutte fut longue, pourquoi il fallut plus de cinquante ans de guerre avant que s'accomplît le démembrement définitif du nouvel empire en neuf États séparés Tun de l'autre soit par des limites naturelles et le souvenir non encore éteint d'une antique nationalité, soit par des différences de race, de langue ou de dialecte*.

Une chose digne de remarque , c'est l'espèce d'ordre avec lequel, au milieu d'une confusion apparente, les événements marchèrent vers ce grand but, comme s'il eût été aperçu d'avance. îl semble qu'à travers toutes les fluctuations causées par les chances de la guerre, un instinct de bon sens ramenait toujours les peuples au mode de démembrement le plus conforme à leur division naturelle. Dès le commencement des guerres civiles entre l'empereur Lodewig ou Louis I*'* et ses enfants, guerres où le père et les fils étaient poussés à leur insu par des mouvements nationaux, une grande divergence [d'opinion politique se laisse apercevoir entre les Franks vivant au milieu de la population gauloise, et ceux qui sont demeurés sur l'ancien

1 La Germanie, la Lorraine, la France, la Bretagne, l'Italie, la Bourgogne transjurane, la Bourgogne dsjurane, l'Aquitaine, el la Marche d'Espagne.

> n y a quelques fondements dans l'usage introduit par les premiers historiens en langue française, de faire succéder, à cette époque , le nom de Louis à celui de Clovls, Sous la seconde race, l'aspiration, que les anciens Franks plaçaient devant les lettres l et r, tomba en désuétude : ainsi les noms de Blodowigy Bloter^ Hrodebert, etc., se changèrent en Lodewig , Loiher, Rodebert , etc. On peut faire dater de la même époque la substitution de Ve muet aux autres voyelles dans les syllabes non accentuées.

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territoire germanique. Les premiers ralliés, malgré leur descendance , à Tintérét d;i peuple vaincu par leurs ancêtres, prirent en général parti contre l'empereur, c'est-àdire contre l'empire, qui était, pour les Gaulois indigènes, un gouvernement de conquête. Les autres s'unirent, dans le parti contraire , avec toutes les peuplades tudesques, même anciennement ennemies des Franks. Ainsi tous les peuples teutons, ligués en «apparence pour les droits d'un seul homme , défendaient leur cause nationale en soutenant, contre les Gallo-Franks et les Welskes% une puissance qui était le résultat des victoires germaniques. Selon le témoignage d'un contemporain, l'empereur Lodewig se défiait des Gallo-Franks, et n'avait de confiance que dans les Germains. Lorsqu'en l'année 830 les partisans de la réconciliation entre le père et le fils proposèrent, comme moyen d'y parvenir, une assemblée générale, les malintentionnés travaillèrent pour que cette assemblée eût lieu dans une ville de la France romane. « Mais l'empereur, « dit le même historien , n'était pas de cet avis ; et il ob- « tint, selon ses désirs, que le peuple fût convoqué à Nice mègue : toute la Germanie s'y rendit en grande affluence « afin de lui prêter secours*. »

Peu de temps après , la Germanie elle-même, jusqu'alors si fidèle à l'empire , sépara sa cause nationale de celle des nouveaux césars. Lorsque Lodewig I, en mourant,

< WeUke ou Welsche était le nom que les peuples germains donnaient à tous les Occidentaux, Bretons, Gaulois ou Italiens. Ils appelaient langue welsche la langue latine, et population welsche ^ les indigènes de la Gaule, au milieu desquels vivaient les Franks. On a tort d'employer aujourd'hui ce mot dans le sens de barbare; car, dans la langue d'où il provient, il servait à désigner des peuples dont la civilisation était fort avancée.

* Diffldens quidem Francis, roagisque se credens Germants... Omnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio futura. ( Vila LudovicI Pii, apud script, rer. gallic. et francic, t. Vf, p. 111. )

eut laissé la domination franke partagée entre ses trois fils, Lother, Lodewig et Karle , quoique le premier eût le tilre d'empereur, les nations teutoniques s'attachèrent davantage au second, qui n'était que roi. Bientôt la question de la prééminence de l'empire sur les royaumes se débattit à main armée entre les frères; et, dès le commencement de la guerre, les Franks orientaux, les Alamans, les Saxons et les Thuringiens prirent parti contre le Keisar *. Réduit en fait au gouvernement de l'Italie, de l'Helvétie, de la Provence et d'une petite portion de la Gaule- Belgique, l'empereur Lother eut aussi peu de partisans sur les bords du Rhin et de l'Elbe que sur ceux de la Seine et de la Loire. «Sachez, mandait-il à ses frères qui le « priaient de les laisser en paix chacun dans son royaume, « sachez que le titre d'empereur m'a été donné par une « autorité supérieure , et considérez quelle étendue de « pouvoir et quelle magnificence doivent accompagner un « pareil titre ^. » Cette réponse altière était, à proprement parler, un manifeste contre l'indépendance nationale dont les peuples sentaient le besoin; ils y répondirent d'une manière terrible par cette fameuse bataille de Fontanet, près d'Auxerre , où les fils des Welskes et des Teutskes combattirent sous les mêmes drapeaux , pour le renversement du système politique fondé par Karle le Grand. L'espèce de recueillement religieux avec lequel l'armée des confédérés se prépara à ce combat, comme au jugement de Dieu, prouve que, dans la conviction des contemporains, il devait s'y décider autre chose qu'une querelle domestique.

I C'est ainsi que les Franlis ortliograpbiaient le nom de césar ^ qu'iis employaient pour empereur. En allemand moderne on écrit Keiser.

> Mandat fralribus suis quoniam scirent illi imperuloris nomen magna auctoritate fuisse impositum. ( NiUiardi Hist., lib. ii, cap. xi, apud script, rer. gallic. et francic, t. VII, p. 22.)

<r Tout espoir de justice et de paix paraissant enlevé^ a Lodewig et Karle firent dire à Lother que, s'il ne troua vait rien de mieux , il eût à recevoir leurs propositions , ce sinon qu'il sût que le lendemain même , à la deuxième a heure du jour, ils en viendraient au jugement de Dieu a tout-puissant. Lother, selon sa coutume , traita inso- « lemment les envoyés, et répondit qu'on verrait bien ce a qu'il savait faire. Au point du jour, Lodewig et Rarle a levèrent leur camp , et occupèrent , avec le tiers de leur « armée , le sommet d'une hauteur voisine du camp de « Lother : ils attendirent son arrivée et la deuxième heure « du jour, comme les envoyés l'avaient juré. A cette heure, « en effet, un grand et rude combat s'engagea sur les a bords d'une petite rivière... Lother vaincu tourna le dos c< avec tous tes siens... Après l'action, Lodewig et Rarle « délibérèrent , sur le champ de bataille même , sur ce a qu'on devait faire des fuyards. Les uns, remplis de co- « 1ère, conseillaient de poursuivre l'ennemi; les autres, a et en particulier les deux rois, prenant pitié de leur

a frère et de son peuple étaient d'avis de leur témoi-

a gner en celte occasion la miséricorde de Dieu. Le reste a de l'armée y ayant consenti , tous cessèrent de combata tre et de faire du butin, et rentrèrent dans leur camp « vers le milieu du jour. Ils résolurent de passer le lendea main , qui était un dimanche , en cet endroit. Et ce a jour-là, après la célébration de la messe , ils enterrèrent a également amis et ennemis, fidèles et traîtres, et soia gnèrent également tous les blessés selon leur pouvoir, a Ils envoyèrent après ceux qui s'étaient enfuis leur dire « que , s'ils voulaient retourner à leur foi , toute offense a leur serait pardonnée. Ensuite les rois et l'armée, affligés a d'en être venus aux mains avec un frère et avec des a chrétiens , interrogèrent les évêques sur ce qu'ils de-

« valent faire à cause de cela. Tous les évoques se réunia rent en concile; et il fut déclaré dans cette assemblée a qu'on avait combattu pour la seule justice , que le juge- « ment de Dieu Tavait prouvé manifestement , et qu*ainsi « quiconque avait pris part à l'affaire , soit par conseil , a soit en action , comme instrument de la volonté de Dieu, a était exempt de tout reproche , mais que si quelqu'un , « au témoignage de sa propre conscience, avait conseillé a ou agi dans cette guerre par colère , ou haine , ou vaine cr gloire, ou quelque autre vice, il devait avouer sa faute a en confession, et faire la pénitence qui lui serait im- « posée*... »

Cette alliance formée entre deux grandes masses d'hommes, qui, par une circonstance bizarre, ne s'unissaient momentanément qu'afin d'être à l'avenir séparés d'une manière plus complète, fut confirmée l'année suivante (842) par des serments publics. Louis et Charles se réunirent à Strasbourg avec leurs armées , dont Tune était composée d'hommes de toutes les tribus teutoniques , l'autre de Gaulois septentrionaux, commandés par des seigneurs franks, et de méridionaux , sous des chefs indigènes. Afin de prouver au peuple que la guerre où ils étaient engagés ne serait pas un jeu politique , les deux rois se jurèrent mutuellement de maintenir, contre l'empereur, la séparation nationale, et de ne point faire de paix avec lui , au détriment l'un de l'autre. Louis, comme l'aîné, prit le premier la parole en présence des deux armées , et prononça en langue tudesque^ le discours suivant :

a Vous savez combien de fois, depuis la mort de notre « père , Lother s'est efforcé de poursuivre et de faire périr

< Nilharai Hist., lib. ii et m, apud script, rer. gallie. et francic, t. VII, p. 22 et 23.

3 Teudisca lingua. ( Ibid. )

LÈTTHE XI. 443

tf moi et mon frère ici présent. Puisque ni la fraternité, ni a la chrétienté , ni aucun moyen , n'ont pu faire qu'il y eût « paix entre nous sans blesser la justice, contraints enfin, u nous avons remis la chose au jugeoient de Dieu touta puissant, afin que chacun de nous se contentât de ce a que sa volonté lui attribuerait. Dans ce combat, comme « vous le savez , et par la miséricorde de Dieu, nous avons « été vainqueurs. Lui , vaincu , Vest réfugié avec les siens a où il a pu. Alors , émus d'amitié fraternelle et compaa tissant aux maux du peuple chrétien, nous n'avons pas s voulu les poursuivre et les détruire ^ mais, de même a qu'auparavant, nous avons demandé que chacun fût « assuré dans ses justes droits. Néanmoins, n'acceptant point Tarrét de Dieu, il ne cesse de poursuivre à main a armée mon frère et moi; il désole notre peuple par des a incendies, des rapines et des meurtres. C'est pourquoi , « forcés par la nécessité , nous nous réunissons aujour- <t d'hui ; et parce que nous craignons que vous ne doutiez a de la sincérité de notre foi et de la solidité de notre « union fraternelle, nous avons résolu de nous prêter serment Tun à l'autre en votre présence. Ce n'est point une a ambition injuste qui nous fait agir ainsi; mais nous vou- « Ions, si Dieu , par votre aide , nous donne enfin le repos, <t que l'avantage commun soit garanti. Si jamais, ce qu'à a Dieu ne plaise, je violais le serment que j'aïu'ais prêté a à mon frère , je délie chacun de vous de toute soumis- « sion envers moi, et de la foi que vous m'avez jurée*. » Après que Louis, tourné du côté de ceux dont la langue teutonique était Tidiome maternel , eut achevé cette harangue, Charles, se tournant vers Tarmée gauloise, la ré-

» Nilhardi Hist, lib. m, apud script, rcr. gallic. et francic, l. VII, p. 26.

Ui LETTRE Xf.

péta en langue romane*. Entre les différents dialectes qu'on désignait alors par ce nom, et qui, en Gaule, variaient , surtout du sud au nord , il choisit celui qu'on parlait au midi, parce que, dans ces contrées éloignées du centre de la domination franke, les plus grands seigneurs ignoraient l'idiome des conquérants et employaient celui du peuple. Il n'en était pas de même au nord de la Loire ; et il s'écoula encore plus d'un siècle avant que le roman usité dans ce pays et d'où provient notre langue actuelle fût élevé au rang de langue politique. Lorsque le roi des Gallo-Franks eut cessé de parler, celui des Teutons, élevant la voix , prononça le serment d'union contre Loiher, non dans l'idiome des peuples qu'il gouvernait , mais dans celui des Gaulois, qui avaient besoin de prendre confiance dans la bonne foi de leurs nouveaux alliés. Voici la formule de ce serment, dont le langage, pour ne pas être tout à fait barbare, doit être accentué à la manière des dialectes méridionaux :

« Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro comc< mun salvament, dHst di en avant , in quant Deus savir a et podir me dunat , si salvarai eo cist meofradre Karloy « et in ajuda et in cadhuna cosa^ si cum om per dreit a sonfradra salvar dist, in o quid il mi altresi fazet ; et a ah Ludher nul plaid nunquam prindraij qui y meon a vol y cist meon fradre Karle, in damno sit^. — Pour

< Romana Ifngua. (Nithardi Bist., lib. m, apud script, rer. gallic. et francic.,t. VU, p. S6.)

' En lisant ce serment dans Fauteur qui le rapporte, il faut se rappeler que cet auteur était Frank de naissance , et qu'il a appliqué à la langue romane, qu'on n'écrivait guère alors, l'orthographe de sa propre langue. De là vient le grand nombre de terminaisons en o et en us qui donnent à cet échantillon du langage parlé en Gaule au ixe siècle une physionomie antigrammalicale, celle d'un latin rempli de barbarismes et de solecismes. A l'époque de la seconde race, le son des voyelles germaniques, par une espèce d'adoucissement de la langue, avait cessé d'être aussi

dbyGoOgk

« l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre a commun salut , de ce jour en avant , en tant que Dieu a me donnera de savoir et de pouvoir, je soutiendrai a mon frère Karle ici présent, par aide et en toute chose, a comme il est juste qu'on soutienne son frère, tant qu'il a fera de même pour moi. Et jamais avec Lother je ne a ferai aucun accord qui de ma volonté soit au détriment « de mon frère. » Ensuite Charles , parlant aux hommes d'origine teutonique, répéta la même formule traduite littéralement dans leur langue : « In godes minna ind um a tes christianesyfolches ind unser heidero gehaltnissi^ a/on thesemo dage framwordes^ so fram so mir goi gea wissen inde mahd furgibit , so halde in tesan tninan a bruodefj soso man mit rehtu sinan bruoder scal *... » Les deux rois s'étant ainsi engagés solennellement Tun envers l'autre, les chefs dont Tidiome roman était la langue maternelle, ou l'un d'entre eux en leur nom, prononcèrent les paroles suivantes : « Si Loduuigs sagrament gtce son

fort, aussi netlement distinct que dans Tidiome primitif. Il y avait entre elles cette espèce d'affinité qui , dans l'anglais moderne, rend la prononciaUon si différente de Torthographe. En général , Vu avait le son de Vo fermé ; Vu et Vo sans accent se prononçaient eu; Vi avait le son û'e fermé, et Va s'écrivait pour Ve dans les syllabes non accentuées. C'est pour celte raison qu'on trouve dans le texte roman les variantes Deo et Deu, amor et amur, in avant et en avant y io et eo, Karlo et Karle, ciste et cest, non et nun. Je croisque la prononciation probable répond à la manière suivante d'orthograpliier : pro Deu amor et pro Christian poble et nostre commun salvament, d'est di en avant , en quant Deus saver el poder me donet, si salvarai-ieu, (fest meon fradre Karle, etc.

1 La preuve de l'irrégularité d'orthographe que j'ai remarquée dans le texte roman se trouve dans celui-ci , car il offre des permutations de voyelles et des variantes complètement analogues, indi et inde, fur el for, Lodhu,ig et Lodhuwig, dage et rehtu, oba et ob. Je pense que, quel qu'ait pu être le son de la langue teutonique à une époque anlérieure, la prononciation de ce passage, dans la bouche de l'écrivain du ixe siècle, devait répondre à l'orlbographe suivante : in godes minne end um tes christianes falches end unser beidere gehaltnisse , fon theseme dage framwerdes, so fram so mir got gewissen ende mahd fer gibet, so halde ih tesen minem hucderj etc.

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U6 LETTRE Xf.

^fradre Karlo jurât, conservât, et KarluSy meos sendra, a de suo part non lo stanit , si io reiurnar non Vint %poiSy ne io, ne neuls cui eo returnar int pois in nulla « ajuda contra Loduwig nun H fuer*... — Si Lodewig « garde le serment qu'il a prêté à son frère Rarle y et si a Karle^ mon seigneur^ de son côté, ne le tient pas, si je a ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui a donnerai nulle aide contre Lodewig. » Les Teutons répétèrent la même formule, en changeant seulement Tordre des noms : « Oba Karl then eid^ then er sinemo bruoder a Ludhuwige geswor^ geleistit, ind Ludhuwig min herro « then er imo geswor forbrichit ^. . »

Après la conclusion de ce traité d'alliance, il y eut des réjouissances et des fêtes militaires. On se plut surtout à mettre aux prises, dans un combat simulé, des guerriers qui appartenaient aux dilBférentes nations que Charlemagne avait le plus souvent fait combattre les unes contre les autres, comme les Franks orientaux et les Bretons, les habitants des bords du Weser et ceux du pied des Pyrénées. En dépit des ressentiments nationaux , produits d'un côté par les invasions et de Tautre par les révoltes, la volonté de maintenir ce bon accord , qui devait leur procurer Tindépendance, était si forte dans l'esprit des peuples

1 H. Raynouard, dans sa Grammaire romane, a fort bien expliqué pourquoi le nominatif, à Texclusion de tous les autres cas du singulier, se terminait par un e dans les anciennes langues provençale et française. C'est pour cette raison qu'on trouve ici Lodewigs et Karlus ou Karles au nominatif, Lodewig et Karle au datif. Quant au mot sendroy le seul moyen de se rendre compte d'une pareille altération, est de supposer que l'auteur frank, manquant de lettres dans son alphabet national pour rendre le son que les Français ont représenté par gn, et les Provençaux par nhf s'est servi par approximation de Vn suivi d'un d, et au lieu de tegnier, a écrit sendra^ mot que tout lecteur frank devait prononcer sendere. (Voyez Mémoires de l'Acad. des inscriptions et belles-lettres, t. XXVI, p. 638.)

» Nithardi Hist., lib. m, apud script, rer. gallic. et francic, t. VII , p. «7.

qu'on n'apercevait plus la moindre trace de leur ancienne hostilité. Ils paraissaient bien mieux unis par leur intérêt mutuel qu'ils ne l'avaient été durant leur soumission au même pouvoir. « C'était un spectacle digne d'être vu , dît a un contemporain y à cause de sa magnificence, et du bon « ordre qui y régnait. Car, dans une si grande foule et « parmi tant de gens de diverse origine , il n'y eut pera sonne de blessé ou d'insulté, comme il arrive si souvent « dans des réunions de gens de guerre peu nomlnreux et a qui se connaissent *. b

Pendant ce temps, l'empereur Lother était à Aix-la- Chapelle où il tenait sa cour en grande pompe, à la manière de Karle le Grand, pour essayer si l'appareil et l'ancien prestige de cette puissance ne lui gagneraient pas des partisans en Gaule et en Germanie. Il avait posté des corps de troupes pour arrêter les confédérés au passage de la Moselle; mais à l'approche de l'armée ennemie, tous ses soldats prirent la fuite ; et lui-même apprenant que ses deux frères marchaient sur la capitale de l'empire, il l'abandonna en grande bâté, après avoir enlevé le trésor et les ornements impériaux^. Suivi de peu de monde, il se rendit à Troyes, et de là à Lyon, pour se mettre en sûreté derrière le Rhône, et faire de nouvelles recrues d'Italiens et de Provençaux. Il ne tarda pas à sentir qu'aucune nation n'était disposée à se dévouer pour la cause de la prééminence impériale; et, résolu de ne point courir les chances d'une nouvelle bataille, il envoya vers ses deux frères des messagers pour traiter de la paix.

* Primum parti numéro Saxonorum, Wasconorum, Austrasiorum, Britannorum... aller in altenim veloci cursu ruebat... Non enim quispiam in tanla muUitudine ac diversitate generis... alicui aut IsesioniB aut vituperi quippiam inferre audebat. (Nitiiardi Hist., lib. m, apud script, rer. gallic. et franclc, t. VII, p. 37.)

* Annales Bertiniani, apud script, rer. gallic. et francic. t. Yll, p. M,

Les envoyés dirent : « Que le roi Lother, reconnaissant « son offense envers Dieu et envers ses frères, ne voulait a pas qu'il y eût de plus longues discordes entre les peua pies chrétiens; qu'il se contenterait à l'avenir du tiers « du royaume, si les rois Lodevv^ig et Rarle accordaient « seulement quelque chose en sus, à cause du nom d'ema pereur que lui avait donné leur père, et de la dignité im- « périale que leur aïeul avait ajoutée à la couronne des « Franks * ; qu'autrement , ils lui laissassent au moins le « tiers du royaume , en exceptant du partage le nord de « l'Italie qui devait lui rester, l'Aquitaine pour Rarle, et la « Bavière pour Lodewig; qu'alors, avec l'aide de Dieu, a chacun d'eux gouvernerait de son mieux sa part; qu'ils « se porteraient mutuellement secours et amitié , qu'ils a maintiendraient leurs lois , chacun dans ses États , et « qu'une paix étemelle serait conclue entre eux \ »

La réserve de la haute Italie, le seul pays où l'empereur eût des partisans liés à sa cause par une sorte d'esprit national, donna lieu, dans le traité définitif, à un partage assez bizarre sous le rapport géographique, mais qui remplit l'objet de la guerre, en séparant, d'une manière invariable, l'intérêt de la Gaule, comme puissance, de celui de la Germanie. Cent dix commissaires furent employés au démembrement de l'empire. Toute la partie de la Gaule située à l'ouest de l'Escaut , de la Meuse, de la Saône et du Rhône , avec le nord de l'Espagne jusqu'à l'Èbre, fut laissée au roi Charles surnommé le Chauve. Les pays de langue teutonique jusqu'au Rhin et aux Alpes furent don-

1 Si vellent ftliquid illi supra tertiam partem regni, propter nomen imperatoris quod iUi pater illorum conoesserat et propter dignitatem imperii quam avus regno Francorum adjecerat, augere facerent. ( Nitbardi Hist, lib. iy, apud script, rer. gallic. et flrancic, t. VII, p. 80.)

' Ibid.

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nés en partage à Louis. Lother réunit à l'Italie toute la partie orientale de la Gaule, comprise, au sud, entre le Rhône et les Alpes, au nord , entre le Rhin et la Meuse, et entre la Meuse et TEscaut Jusqu'à l'embouchure de ces fleuves. Cette longue bande de territoire comprenant quatre populations et quatre langues différentes, formait une division entièrement factice et de nature à ne pouvoir se perpétuer; tandis que les deux autres divisions, fondées sur la distinction réelle des races et des existences nationales, devaient se prononcer de plus en plus. Il est probable que c'est alors que s'introduisirent dans le langage les dénominations de nouvelle France, pour désigner le royaume de Karle, et d'ancienne France, pour désigner celui de Lodevrig *. Quant au royaume de Lother, trop morcelé pour prendre le titre d'aucune ancienne division politique, on le désigna simplement par le nom de famille de ses chefs. Ce nom resta dans la suite attaché à une partie des provinces septentrionales de l'ancienne Gaule , qu'on appelait en langue tudesque Lotheringhe-rike, royaume des enfants de Lother, et en latin Lotharingia, dont nous avons fait Lorraine.

Cette révolution, dont les historiens modernes ne parlent qu'avec le ton du regret , fut une cause de joie pour les peuples qui s'applaudissaient de leur ouvrage , mais affligea, comme il arrive toujours , ceux qui, par intérêt ou par système , tenaient au gouvernement établi. Quelques esprits assez éclairés pour l'époque, mais incapables de concevoir la nécessité des réactions politiques, et qui

1 Francia nova... Francia quse dicitur antiqua... (Monachus Sangallensis, apud script, rer. gallic. et francic, t. V, p. \\^ et 116. ) — Les Saxons établis en Angleterre donnaient pareillement le nom d'ancienne Saxe, Eld'Saxney au pays dont leurs aYeux avaient émigré. Il est probable qu'en langue franke, le mot Ali-^ranken remplaça dès lors celui d'Off-Franften, ou Franks orientaux.

croyaieut que les nations ne pouvaient survivre à la monarchie, furent saisis d'une profonde tristesse, et désespérèrent de tout, parce qu'il y avait trois royaumes au lieu d'un. Un diacre de Téglise métropolitaine de Lyon écrivit alors, sur le démembrement de l'empire, une complainte en vers latins, dont quelques passages offrent Texpression naïve des sentiments de ceux qui avaient rêvé l'éternité du système de Karle et de la soumission des peuples méridionaux au gouvernement tudesque :

a Un bel empire florissait sous un brillant diadème ; il a n'y avait qu'un prince et qu'un peuple -, toutes les villes a avaient des juges et des lois. Le zèle des prêtres était a entretenu par des conciles fréquents; les jeunes gens fit relisaient sans cesse les livres saints , et l'esprit des ena fants se formait à l'étude des lettres. L'amour d'un côté, a de l'autre la crainte , maintenaient partout le bon aca cord : aussi la nation franke brillait-elle aux yeux du « monde entier. Les royaumes étrangers , les Grecs , les a Barbares et le sénat du Latium lui adressaient des amc( bassades. La race de Romulus , Rome elle-même , la « mère des royaumes, s'était soumise à cette nation : c'éa tait là que son chef, soutenu de l'appui du Christ, avait « reçu le diadème par le don apostolique. Heureux s'il eût a connu son bonheur, l'empire qui avait Rome pour citau délie et le porte-clefs du Ciel poiir fondateur * ! Déchue a maintenant, cette grande puissance a perdu à la fois a son éclat et le nom d'empire 3 le royaume naguère si a bien uni est divisé en trois lots ; il n'y a plus personne a qu'on puisse regarder comme empereur; au lieu de roi

< fortunatum, nosset sua si bona, regnum,

CiuuB Roma arx est, et cœli claviger auctor ! (Flori diac. Lugdun., Querela de divisione imper. , apud script, rer. gallic. et francic, t. VU, p. 308.)

oc on voit un roitelet , et au lieu de royaume , un morceau a lie royaume. Le bien général est annulé; chacun s*oca cupe de ses intérêts : on songe à tout; Dieu seul est « oublié. Le^s pasteurs du Seigneur, habitués à se réunir, a ne peuvent plus tenir leurs synodes au milieu d'une telle a division. Il n'y a plus d'assemblée du peuple , plus de a loi ; c'est en vain qu'une ambassade arriverait là où il a n'y a point de cour. Que vont devenir les peuples voisins « du Danube, du Rhin, du Rhône, de la Loire et du Pô? a Tous , anciennement unis par les liens de la concorde , a maintenant que l'alliance est rompue, seront tourmentés « par de tristes dissensions. De quelle fin la colère de « Dieu fera-t-elle suivre tous ces maux? A peine est-il c( quelqu'un qui y songe avec eflfroi, qui médite sur ce qui « se passe , et s'en afiBiige : on se réjouit au milieu du dé- « chiremenl de l'empire , et l'on appelle paix un ordre de « choses qui n'offre aucun des biens de la paix *. »

I/impulsion une fois donnée pour la séparation des différents intérêts nationaux, le mouvement des masses ne s'arrêta pas; et quand il n'y eut plus d'empire, commença le démembrement des royaumes où se trouvaient associées ensemble des populations diverses d'origine et de langage. La nouvelle France était dans ce cas : elle comprenait trois grandes divisions, la France proprement dite, la Bretagne et l'Aquitaine , qui avaient pu se réunir ensemble pour secouer le joug de l'empire , mais qui n'en demeuraient pas moins séparées par d'anciennes distinctions nationales. Les Bretons, ennemis naturels des Gallo- Franks , et ne voulant pas plus être gouvernés par eux

• Gaudetur fessî sœva inter vulDera regni ,

Et pacem vocitant , nulla est ubi gratia pacis. (Flori diac. Lugdun., Querela de divisione imper., apud script, rer. gallic. et francic, t. VU, p. 303 et seq.)

que par les Franko -Teutons , reprirent aussitôt leurs hostilités. Ils envahirent tout le pays voisin du leur jusqu'à la Loire et à la Vilaine, battirent en plusieurs rencontres les armées de Charles le Chauve, et ne firent de paix avec lui que lorsqu'il leur eut garanti leurs conquêtes et reconnu leur chef comme roi , en leur envoyant de son trésor le sceptre et la couronne*. Après les Bretons, ce furent les Aquitains , ou gens de la langue romane méridionale, qui s'insurgèrent et travaillèrent à se détacher de la nouvelle France aussi complètement qu'ils Tétaient de l'ancienne. D'un autre côté , les Provençaux , distingués aussi , par leur dialecte, des nations qui habitaient au delà des Alpes, se révoltèrent dans le même but contre le roi Lolher et ses enfants. Les villes de Toulouse et de Vienne, qui étaient le principal foyer de ce nouveau mouvement national , furent plus d'une fois assiégées, prises et reprises tour à tour par les armées des rois et par les partisans de l'insurrection*. Enfin, en l'année 888, après quarantecinq ans de nouvelles guerres, qui, dans leurs scènes variées et confuses, présentèrent plus d'une fois les Gaulois méridionaux ligués avec la puissance des Germains contre celle des Gaulois du nord, arriva le démembrement final auquel tout avait tendu depuis la mort de Rarle le Grand.

Si le principe le plus actif de cette révolution fut la répugnance mutuelle des races d'hommes associées mais non fondues ensemble par la conquête , son résultat ne pouvait être une division absolue d'après la descendance ou l'idiome , une sorte de triage à part de toutes les familles humaines que le flot des invasions avait jetées çà et

1 Voyez le tome VU du Recueil des Historiens de la France , aux années 851 et suivantes.

' Ibid., aux années 860-880.

là au milieu des familles étrangères ; tout devait se dénouer et se dénoua en effet d'une manière plus large et moins complexe. La race dominante , quant au nombre , dans chaque grande portion de territoire, forma comme un centre de gravitation dont les différentes minorités n'eurent pas le pouvoir de se détacher. Ainsi le système des lois personnelles, loin d'être rétabli dans son ancienne force, reçut au contraire le premier coup par la fondation de nouveaux États où la nationalité résultait , non d'une complète unité d'origine, mais de l'unité territoriale et des convenances géographiques.

L'Italie, séparée de ses anciens annexes, et bornée par la chaîne des Alpes, devint un royaume à part que se disputèrent des prétendants de race germanique, mais naturalisés italiens depuis plusieurs générations*. Tout le pays compris entre les Alpes, le Jura et les sources du Rhin, forma, sous le nom de Burgondie ou Bourgogne supérieure, un nouveau royaume, dont la capitale était Genève, et dont les chefs se faisaient couronner au couvent de Saint-Maurice en Valais. Un troisième royaume, sous le nom de Bourgogne inférieure ou cisjurane , eut pour limites le Jura, la Méditerranée et le Rhône. Un roi d'Aquitaine , dont te pouvoir et les prétentions s'étendaient de la Loire aux Pyrénées , fut inauguré à Poitiers. Entre le Rhin, la Meuse et la Saône, on vit s'élever le petit royaume des Lotheringhe ou de Lorraine. Enfin , entre les frontières de ces différents États et celles de la Basse- Bretagne, se trouva resserrée, d'une manière fixe, la puissance dont le territoire conserva depuis lors le nom de

^ Le duc de Spolèle et le duc de Frioul , que les liommes de langue teutonique appelaient Wido et Berengher^ mais qu'on nommait en Italie Guido et Beringhiero,

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France^ à Texclusiou de tous ceux auxquels ce nom avait appartenu autrefois*.

De ce dernier démembrement de l'empire des Franks date, à proprement parler , Texistence de la nation française; et tous les faits qui s'y rapportent, loin d'être envisagés avec dégoût comme des événements funestes, devraient être recherchés soigneusement et détaillés avec intérêt; car c'est sur eux que reposent véritablement les bases de notre histoire. Nos anciennes institutions, nos mœurs et notre langue sont un produit de deux révolutions politiques par lesquelles ont été séparés l'un de l'autre , d'abord les pays de langue romane et de langue tudesque, ensuite ceux de la langue di*ouy et de la langue d'oc. Le berceau du peuple français n'est ni la patrie des Franks au delà du Rhin, ni la Gaule dans toute son étendue, mais le pays d'entre Meuse et Loire. La position centrale du royaume compris entre ces limites devait lui fburnir à la longue les moyens d'envahir et de s'assimiler en quelque sorte les États formés autour de lui sur l'ancien territoire gaulois. Tous les gouvernements qui se succédèrent en France depuis le x*» siècle, quelque différents qu'ils aient été par leur constitution et le degré de leur puissance extérieure , tendirent également à ce but. Il ne fut atteint complètement qu'après bien des siècles ; et de toutes les réunions territoriales opérées soit par la guerre, soit par la politique et les alliances, sortit enfin la nation actuelle , diverse d'origine , non-seulement pour ce qui regarde le mélange des Franks et des Gaulois, mais à cause de la différence primitive des souverainetés, des •langues et des traditions provinciales.

1 Recueil des Historiens de la France, t. VII et YIII.

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Sur l'expalsion de la seconde dynastie franke.

Un fait extrêmement remarquable , c'est que dès l'époque où , à parler rigoureusement , commence la nation française , il se prononce dans cette nation nouvelle un vif sentiment de répugnance pour la dynastie qui , depuis un siècle et demi , régnait sur le nord de la Gaule. A la révolution territoriale de 888 correspond , de la manière la plus précise, un mouvement d'un autre genre, qui élève sur le trône un homme entièrement étranger à la famille des Karolings. Ce roi, le premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de France, par opposition aux rois des Franks, est Ode , ou , selon la prononciation romane qui commençait à prévaloir, Eudes * , fils du comte d'Anjou Rodbert le Fort. Élu au détriment d'un héritier qui se qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État par elle-même ; et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de guerres civiles terminées, après un siècle, par l'exclusion définitive de la race de Karle le Grand. En eflfet , cette race toute germanique , se rattachant , par le lien des souvenirs et les afiections de parenté, aux pays de langue tudesque, ne pouvait être regardée par les Français que comme un obs-

1 Ode^ Ole ou oihe sfgniOait riche dans tous les anciens dialectes de la langue tudesque. On disait, dans la langue romane , Odes ou Eudes pour le nominatif, et Odon ou Eudon pour les autres cas.

456 LETTRE XIL

tacle à la séparation sur laquelle venait de se fonder leur existence indépendante. L'idiome de la conquête , tombé en désuétude dans les châteaux des seigneurs, s'était conservé dans la maison royale. Les descendants des empereurs franks se faisaient honneur de comprendre cette langue de leurs ancêtres , et accueillaient des pièces de vers composées par les poètes d'outre-Rhin*. Mais loin d'augmenter le respect pour l'ancienne dynastie, cette particularité de mœurs ne servait plus qu'à lui donner une physionomie étrangère qui blessait le peuple, et Tinquiétait , non sans raison , sur la durée de son indépendance. La suprématie des Germains sur tout l'Occident n'existait plus ; mais elle était remplacée par des prétentions politiques fondées sur le droit de conquête, qui pouvaient aisément servir de prétextée de nouvelles invasions, et menaçaient surtout la France , d'abord comme voisine, et ensuite comme seconde patrie des Franks. L'instinct de la conservation devait donc porter ce nouvel État à rompre entièrement avec les puissances teutoniques et à leur ôter pour jamais tout moyen de s'immiscer dans ses affaires. Ce ne fut point par caprice, mais par politique , que les seigneurs du nord de la Gaule , Franks d'origine, mais attachés à l'intérêt du pays, violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pépin , et firent sacrer

* Tel est le chant triomphal composé en rbonneur du roi Louis, ûls de Louis le Bègue, après une victoire remportée sur les Normands, près de Seulcour on Vimeu. En voici les quatre premiers vers :

Einen Kuning weiz ich

Heisset herr Ludwig, Der Crème Gott dienet,

Weil er ihms lohnet.

M Je connais un roi, son nom est le seigneur Ludwig, qui sert Dieu volontiers, parce qu'il l'en récompense, etc. » ( Voyei le tome IX du Recueil des Historiens de la France, p. 99 et suiv. )

LETTRE XIL 457

roi , à Compiègne , un homme de descendance saxonne ^ Uhéritiep dépossédé par cette élection, Karle, surnommé le Simple ou le Sot ^, ne tarda pas à justifier son exclusion du trône , en se mettant sous le patronage d'Ârnulf , roi de Germanie, a Ne pouvant tenir, dit un ancien historien , a contre la puissance d'Eudes, il alla réclamer, en sup- « pliant , la protection du roi Arnulf. Une assemblée pu- « blique fut convoquée dans la ville de Worms ; Karle s'y « rendit, et , après avoir offert de grands présents à Arec nulf , il fut investi par lui de la royauté dont il avait pris Ci le titre. L'ordre fut donné aux comtes et aux évèques c( qui résidaient aux environs de la Moselle , de lui prêter (( secours , et de le faire rentrer dans son royaume , pour c( qu'il y tCkt couronné ; mais rien de tout cela ne lui pro- « fita '. »

Le parti des Carolingiens ^ soutenu par l'intervention germanique , ne réussit point à l'emporter sur le parti qu'on peut nommer français. Il fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, après chaque défaite, se mettait en sûreté derrière la Meuse , hors des limites du royaume. Charles le Simple parvint cependant, à force d'intrigues , et grâce au voisinage de rAllemagne, à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine : ce qui fait dire à plusieurs historiens que le royaume fut divisé en deux par le cours de la Seine, et que Charles devint roi du nord, tandis qu'Eudes l'était au midi*. Un reste de la vieillie

» Saxonicl generis vir... (Script, rer. gallic. et francic, t. IX, p. *36.)

> On trouve dans les historiens originaux simplex, stuUus^ et quelque fois êottus.

3 Garolus vires Odonis ferre non valeiis, patrocinia Arnulphi supplex cxpoBcit Sed neutrum horum illi quicquam profuit (Annal. Mett., apud script, rer gallic. et francic, t. VIII, p. 73.)

* Tune divisum est regnum in duas partes. A Rheno usque ad Sequanam fuit regnum Garoli; et a Sequana usque ad Hispaniam fuit regnum Odonis. (Brev. chron. , ibid., p. 253.)

opinion gennaniquc , qui regardait les Welskes ou Wallons comme les sujets naturels des fils des Franks , contribuait à rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime, Swintibold, fils naturel d'Arnulf , et roi de Lorraine , envahit le territoire français en Tannée 895. Il parvint jusqu'à Laon avec une armée composée de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands , tous gens de langue tudesque; mais bientôt il se vit forcé de battre en retraite devant l'armée du roi Eudes*. Cette grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de Germanie une sorte de réaction politique en faveur de celui qu'on avait jusque-là qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi , et l'on promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours au prétendant^. En effet, Rarle n'obtint rien, tant que son adversaire vécut; mais à la mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en question , le keisar prit de nouveau parti pour le descendant des rois franks. La puissance impériale, pesant sans contre-poids sur le petit royaume de France, contribua fortement, quoique d'une manière indirecte, à amener une restauration.

Charles le Simple, proclamé roi en 898, par une grande partie de ceux qui avaient travaillé à l'exclure, régna d'abord vingt-deux ans sans aucune opposition. C*est durant cet espace de temps que, pour se ménager un nouvel appui contre le parti qu'il redoutait toujours, il

* Qui cum Garolo erant conferunt se ad Zuendcbolchum... uti... juvet Garolo. ( Annal. Vedast., apud script rer. gallic. et francic. , t. VIII , p. 91. ) — Collecto immenso exercitu Lugdunum venit... ( Annal. Mett, ibid., p. 74.)

* Arnolfus rex cum Odone, GaUiarum rege , pacem flrmat , Garoloque fllio régis Ludovici Balbi... munera oiTerenti auxilium denegat. (Dermanni Gontracti chron., ibid., p. 249. )

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abandonna au chef normand Rolf ou Roll * tous ses droits sur le territoire voisin de l'embouchure de la Seine , et lui conféra le titre de duc : mais cette fondation d'un nouvel État sur le territoire gaulois eut, à la longue, des résultats tout différents de ceux que le roi Charles s'était promis. Le duché de Normandie servit, pour ainsi dire , à flanquer le royaume de France contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains ou flamands. Les nouveaux ducs, politiques habiles et guerriers infatigables, ne tardèrent pas à intervenir aussi dans la querelle de dynastie. Indifférents à l'avantage personnel de la postérité de Chalemagne ou de ses compétiteurs, en s'immisçant dans des disputes qui leur étaient étrangères, ils ne cherchaient qu'une occasion soit de reculer leurs frontières aux dépens de la France , soit de devenir plus indépendants à l'égard de cette couronne dont ils s'étaient reconnus vassaux. Aucun motif national ne les entraînait, comme les rois de la Grermanie , vers l'un des deux partis rivaux ; ils balancèrent donc quelque temps avant de se décider. Roll, premier duc de Normandie, fut fidèle au traité d'alliance qu'il avait fait avec Charles le Simple , et le soutint, quoique assez faiblement, contre Rodbert ou Robert^, frère du roi Eudes, élu roi en 922 par le parti de l'exclusion. Son fils Wilhialm ^ ou Guillaume I suivit d'abord la même politique j et lorsque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon , il se déclara pour lui contre Radulf ou RaouP, beau-frère de Robert, élu

< Ce nom parait être une contraction de celui de Rodulf, En langue romane, on disait Roui ou Bou,

* Le nominaUf roman était Roberz, et Robert ne s'écrivait que pour les autres cas.

8 Cette forme appartient à lldiome Scandinave ; dans la langue tudesque on disait Wilhelm, protégeant volontiers,

* Dans l'ancienne langue française, on écrivait au nominatif Raouls ou Raoulat, et Raoul aux autres cas.

et couronné roi en haine de la dynastie firanke. Mais peu d'années après ^ changeant de parti, il abandonna la cause de Charles le Simple et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, espérant qu'un retour à ses premiers errements lui procurerait plus d'avantages , il appuya d'une manière énergique la restauration du fils de Karle , Lodewig surnommé d'Outre-Mer.

Le nouveau roi, auquel le parti français, soit par fatigue, soit par prudence , n'opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une alliance étroite avec Otho, premier du nom*, roi de Germanie, le prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande aversion pour l'influence teutonique. Le représentant de cette opinion nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire, était Hug ou Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à cause de ses immenses domaines*. Dès que les défiances mutuelles se furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre les deux partis qui depuis, cinquante ans étaient en présence, Hugues le Grand, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua, contre Louis d'Outre-Mer, le même rôle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient joué contre Charles le Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction opposée l'appui du duc de Normandie; il y réussit, et, grâce à l'intervention normande, il parvint à neutraliser les effets de l'influence

1 Olho, othe, dans le dialecte saxon, comme odOt ode, dans le dialecte franko-tudesque, signifiait riche. La terminaison en o appartient à la forme la plus ancienne. Vn dont on fait suivre ce nom est étrangère à la langue germanique. Autrefois on écrivait Oihes pour le nominatif et Oihon pour les aalres cas.

> Hug signifie prévoyant, La forme romane de ce nom était Hues pour le nominatif, et Huon pour les autres cas.

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LETTRE XIL 461

germanique. Toutes les forces du roi Lodewig et du parti frank se brisèrent , en 945 ^ contre le petit duché de Normandie. Le roi, vaincu en bataille rangée, fut pris avec seize de ses comtes et enfermé dans la tour de Rouen , d'où il ne sortit que pour être livré aux chefs du parti national qui l'emprisonnèrent à Laon*.

Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les Normands , Hugues le Grand promit de donner sa fille en mariage à leur duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus voisines de la Germanie attira contre elle une coalition des puissances teutoniques, dont les principales étaient alors le roi Othon et le comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de tirer le roi Louis de sa prison; mais les coalisés se promettaient des résultats d'un autre genre. Leur but était d'anéantir la puissance normande, en réunissant ce duché à la couronne de France, après la restauration du roi leur allié : en retour ils devaient recevoir une cession de territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du royaume de France^. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut lieu en 946. A la tète de trente^deux légions , disent les historiens du temps, Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait un roi en prison et n'avait point de roi à sa tête,

' Id rrcem Rotomagi servanâus missus est (Order. Vital.,

apud eohpt. rer. gallic. et francic, t. IX, p. 1S.) — Postea nempe Hugo Magnus, parisiensis cornes, etTbeobaldus carnolenâis cum proceribus Francise contra Ludovicum rebellant; et a ducibus suis circumventuB capilur, et Laudunum missus pubiicse cuslodise mancipatur. ( Hisl. reg. Franc, ibid., p. U.)

' Ludovicus si quidem, ut hos magnarum Tirium duces (Richardum scilicet et Hugonem) amoris vinculo connexos esse didicit, timens ne eorum conatu deponeretur a culmine regni, misit Arnulphum flandrensem... ad Othonem transrhenanum regem, mandans quoniam si Hugonem Magnum omnino contereret, et normannicam^erram suo dominio subigeret, procul dubio lothariense regnum Uli contradereU (Willelm. GemeU hist., apud script rer. gallic. et francic, t. VUI, p. 966. )

462 LETTRE Xll.

ne put rallier autour de lui des forces suflSsantes pour repousser les étrangers. Louis d'Outre -Mer fut remis en liberté y et les coalisés s'avancèrent jusque sous les murs de Rouen : mais cette campagne brillante n'eut aucun résultat décisif. La Normandie resta indépendante , et le roi délivré n'eut pas plus d'amis^ qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les malheurs de l'invasion; et, menacé bientôt d'être une seconde fois déposé , il retourna au delà du Rhin pour implorer de nouveaux secours'.

En l'année 948, les évèques de la Germanie s'assemblèrent, par ordre du roi Othon, en concile à Inghelheim, pour traiter, entre autres affaires, des griefs de Louis d'Outre-Mer contre le parti de Hugues le Grand. Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur devant cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie , après que le légat du pape eut annoncé l'objet du synode, il se leva et parla en ces termes : « Personne de vous n'i- « gnore que des messagers du comte Hugues et des autres « seigneurs de France sont venus me trouver au pays « d'outre-mer, m'invitant à rentrer dans le royaume qui c( était mon héritage paternel. J'ai été sacré et couronné « par le vœu et aux acclamations de tous les chefs de Tarer mée de France. Mais peu de temps après , le comte <( Hugues s'est emparé de moi par trahison , m'a déposé « et emprisonné durant une année entière; enfin je n'ai « obtenu ma délivrance qu'en remettant en son pouvoir « la ville de Laon, la seule ville de la couronne que mes « fidèles occupassent encore. Tous ces malheurs qui ont a fondu sur moi depuis mon avènement, s'il y a quelqu'un a qui soutienne qu'ils me sont arrivés par ma faute, je suis

1 Rex LudoTicuB deprecatur regem Othonem ut Bubsidium sibi ferat contra Hugonem et cœteros inimicos suos. (Frodoardi cbron., apud script, rer. gallic. et francic, t. VIII, p. 203. )

« prêt à me défendre de cette accusation, soit par le juge- « ment du synode et du roi ici présent, soit par un combat a singulier ^ » Il ne se présenta, conmie on pouvait le croire , ni avocat ni champion de la partie adverse pour soumettre un différend national au jugement de l'empereur d'Outre-Rhin; et le concile, transféré à Trêves, sur les instances de Leudulf , chapelain et délégué du keisar, prononça la sentence suivante : « En vertu de l'autorité a apostolique, nous excommunions le comte Hugues, en- « nemi du roi Lodew^ig, à cause des maux de tout genre c( qu'il lui a faits , jusqu'à ce que ledit comte vienne à réa sipiscence et donne pleine satisfaction devant le légat c( du souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre , « il devra faire le voyage de Rome pour recevoir son abso- « lution *. »

Cette sentence ecclésiastique ne fut point capable de détruire un parti qui avait résisté à l'invasion la plus formidable que la France eût encore subie. Toutefois il se passa bien des années avant que les adversaires de la dynastie franke vinssent à bout de la renverser complètement, et de rompre le detnier fil qui rattachait le nord de la Gaule à la Germanie. A la mort de Louis d'Outre-Mer, en l'année 954 , son fils Lother lui succéda sans opposition apparente. Deux ans après le comte Hugues mourut, laissant trois fils, dont fainé, qui portait le même nom que lui , hérita du comté de Paris , qu'on appelait aussi duché de France. Son père , avant de mourir, l'avait reconmiandé à Rikhard ou Richard , duc de Normandie , comme au défenseur naturel de sa famille et de son parti'.

* Prodoardi chron., apud script, rer. gallic. et francic, t. VIII, p. 202.

« Ibid.,p. 475.

' Richardo duci filium suum nomine Hugonem commendare studuit ut Qus patrocinio tulus, inimicorum fraudibus non caperetur. (Willelm. Gemet. Hist., apud script, rer. gallic. et francic, t. VIII, p. 267.)

Ce part! sembla sommeiller jusqu'en Tannée 980. Durant ce long intervalle de temps, non-seulement il n'y eut point de guerre civile, mais le roi Lother, s'abandonnant à l'impulsion de l'esprit national , rompit avec les puissances germaniques et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontière de son royaume. Il entra à l'improviste sur les terres de l'empire, et séjourna en vainqueur dan^ le palais d'Aix-la^ Chapelle. Mais cette expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, ne servit qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille. Allemands, Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre, où cette grande armée chanta en chœur un des versets du Te Deum^. L'empereur Othon, qui la conduisait, fut plus heureux , comme il arrive souvent , dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les Français au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trêve avec le roi Lother qu'il put regagner sa frontière. Ce traité, conclu, à ce que disent les chroniques, contre le gré de l'armée française, ranima la querelle des deux partis, ou plutôt fournit un nouveau prétexte à des ressentiments qui n'avaient point cessé d'exister*.

Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables de la race des Karolings, Lother tourna les yeux du côté du Rhin pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à la cour impériale de ses conquêtes en Lorraine et de toutes les prétentions de la France sur

I Aceftis qaam pluribos clerîcis, alléluia te martyrum^ in loco qui dicitur Mons Martyrum , in tantum elevatis vocibus decantari prsecepit , ut attonitis auribus ipse Hugo et omniB Parisiorum plebs miruretur. (Balderici chron., ibid., t. VIU, p. 283.)

' PaciÛcatus est Lotharius rex cum Otlone rege, Remis civitate, contra TOluntatem Hugonis et Huinrici, fratrie sui, contraque voiuntatem exercitus sul. ( Hugonis Floriac. chron., apud script, rer. gallic et francic, t. YIII, p. 324.)

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une partie de ce royaume, a Cette chose contrista grandea ment, dit un auteur contemporain, le cœur des seigneurs a de France *. » Néanmoins ils ne firent point éclater leur mécontentement d'une manière hostile. Instruits par le mauvais succès des tentatives faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'être sûrs de réussir. Le roi Lother, plus habile et plus actif que ses deux prédécesseurs, si Ton en juge par sa conduite, se rendait un compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait conclue avec l'empire, et envahit derechef la Lorraine; agression qui devait lui rendre un peu de popularité. Mais le sentiment instinctif de l'indépendance nationale , profondément enraciné dans le cœur des Gallo- Franks, ne pouvait faire une longue trêve avec cette famille condanmée d'avance, et dont la ruine était inévitable. Jusqu'à la fin du règne de Lother, aucune rébellion déclarée ne s'éleva contre lui. Mais chaque jour son pouvoir allait en décroissant; l'autorité, qui se retirait de lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils de Hugues le Grand, Hugues, comte de l'Ile-de-France et de l'Anjou, qu'on surnommait Capet, ou Chapet, dans la langue française du temps, a Lother n'est roi que de nom , écrivait « dans une de ses lettres l'un des personnages les plus « distingués du x« siècle; Hugues n'en porte pas le titre; « mais il l'est en fait et en œuvres*. »

< Dédit... Lotharius rex Otloni régi in beneficio LoUiarium regnum ; quœ causa magis coDtrislavit corda principum Francorum. (Uugonis Floriac chron., apud script, rer. gallic et IVancic,, t. YUI, p. 387.)

> Lotharius rex Francise prœlatus est solo nomine, Hugo vero non nomine, scd aclu et opère. (Gerberti Epist,, apud script, rer. gallic et franclc.,tX,p.887.)

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Sans doute, dans les événements qui suivirent, en 987, la mort prématurée de Lodewig , fils de Lother, il faut faire une grande part à Tambition personnelle et au caractère du fondateur de la troisième dynastie. Dans ses projets contre la postérité de Karle le Grand, Hugues Capet songeait plutôt à lui-même et à sa famille qu'à l'intérêt du pays, dont l'indépendance exigeait, pour dernière garantie, l'expulsion de la race de Karle. Néanmoins on peut aflSrmer que cette ambition de régner, héréditaire depuis un siècle dans la famille de Robert le Fort, fut entretenue et servie par le mouvement de l'opinion nationale. Les expressions mêmes des chroniques, toutes sèches qu'elles sont à cette époque de notre histoire , donnent à entendre que la question du changement de dynastie n'était point regardée alors comme une affaire personnelle. Selon elles, il s'agissait d'une haine invétérée, d'une entreprise commencée depuis longtemps dans la vue de déraciner du royaume de France la postérité des rois franks*. Cette révolution, qui dans ses flux et reflux avait causé tant de troubles, se termina sans aucune violence. La grande majorité des seigneurs et du peuple se rangea autour du comte Hugues; et le prétendant à titre héréditaire demeura seul avec quelques amis,^ pendant que son compétiteur, élu roi par l'acclamation publique, était couronné à Noyon.

Cette élection n'eut point lieu avec des formes régulières ; on ne s'avisa ni de recueillir ni de compter les voix des seigneurs : ce fut un coup d'entraînement; et Hugues Capet devint roi des Français, pai*ce que sa popularité était immense. Quoique issu d'une famille germanique , l'absence de toute parenté avec la dynastie impériale,

< Hugo... Capet, morepatrum suorum, odio motus antiquo, genus GaroU cupiens eradere de regno Francorum... (Ghron. Sithiens., apud script, rer. gallic. et francic, t. X, p. t98. )

Tobscurité même de son origine dont on ne retrouvait plus de trace certaine après la troisième génération , le désignaient comme candidat à la race indigène , dont la restauration s'opérait en quelque sorte depuis le démembrement de Tempire \ Tout cela n'est point formellement énoncé dans les histoires contemporaines ; mais Ton ne doit pas en être surpris. Les masses populaires, lorsqu'elles sont en mouvement, ne se rendent point un compte exact de Timpulsiion qui les domine ; elles marchent d'instinct, et tendent vers le but sans chercher à le bien définir, A ne les considérer que d'une manière superficielle , on croirait qu'elles suivent en aveugles les intérêts particuliers de quelque chef, dont le nom seul fait grand bruit dans l'histoire : mais cette importance même des noms propres vient de ce qu'ils ont servi de mot de ralliement pour le grand nombre, qui, en les prononçant , savait ce qu'il voulait dire , et n'avait pas besoin , pour le moment y d'une façon de s'exprimer plus correcte.

L'avènement de la troisième race est , dans notre histoire, d'une bien autre importance que celui de la seconde ; c'est, à proprement parler, la fin du règne des Franks et la substitution d'une royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors, en effet, l'histoire de France devient simple; c'est toujours un même peuple qu'on suit et qu'on reconnaît , malgré les changements qui surviennent dans les mœurs et la civilisation. L'iden-

' Fuit enim... Hugo (Magnus) filius Roberti Parisiorum comitis, qui TideUcet Robertus brevi in tempore rex conslitutus , et ab exercitu Saxonum est interfcctus. Gujus genus idcirco adnotare distulimus, quia yalde in antereperitur obscurum.(Glabri Rodulphi hist., apud script, rer. gallic. elfi-ancic, t. X, p. 5.) Ces paroles sont d'un auteur contemporain. Un écriyain postérieur de deux siècles ajouta un degré à cette généalogie , et remonte jusqu'à Robert le Fort ; mais il déclare ne pouvoir aller plus loin : « Ulterius nesciverunt de ejus génère historiographi. » (Alberici monacbi chron., ibid., p. S86.)

tité nationale est le fondement sur lequel repose , depuis tant de siècles, Tunité de dynastie. Un singulier pressentiment de cette longue succession de rois paraît avoir saisi l'esprit du peuple , à Tavénement de la troisième race. Le bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugues-Gapet, alors comte de Paris, venait de faire transférer les reliques , lui était apparu en songe et lui avait dit : a A cause a de ce que tu as fait , toi et tes descendants , vous serez a rois jusqu'à la septième génération , c'est-à-dire à pera pétuité '• » Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans exception , même par le petit nombre de ceux qui , n'approuvant point le changement de dynastie , disent que la cause de Hugues est une mauvaise cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur et de révolte contre les décrets de l'Église ^. C'était une opinion répandue parmi les gens de condition inférieure, que la nouvelle famille royale SQrtait de la classe plébéienne ; et cette opinion, qui se conserva durant plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa cause ^. Elle trouva un point d'appui extérieur dans l'alliance de la Normandie , qu'elle eut soin de se ménager tant que le royaume fut menacé du côté du nord.

Les diflScultés de tout genre que présentait, en 987, que quatrième restauration des Karolings , efl&*ayèrent les princes d'Allemagne ; ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Karle , frère de l'avant-

1 WUIelmi Nangii chron., apud script rer. gallic. et francic, t. X p. 300.

> Hic Hugo malam causam habuisse videlur qui... contra dominos suos continuo rebellavit.. contra prohibitionem Ecclesiœ... regnum... obtinuit.. nec tamen honeste, sed proditorie. ( Gbron. Sithieus., apud script rer. gallic. et francic, t X, p. 398.)

^ Hugonem Gapeti quidam vulgares et simplices credunt fuisse piebeium... quod non est ita. (U)id., p. 297.)

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dernier poi et duc de Lorraine sous la suzeraineté de l'empire. Réduit à la faible assistance de ses partisans de rintérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la ville de Laon^ où il se maintint en état de blocus^ à cause de la force de la place, jusqu'au moment où il fut trahi et livré par Tun des siens. Hugues-Gapet le fit emprisonner dans la tour d'Orléans, oui! mourut. Ses deux fils Lodewig et Karle, nés en prison et bannis de France après la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se conservait à leur égard Tancienne sympathie d'origine et de parenté *.

Ces deux noms sont , dans notre histoire , les derniers pour lesquels il convienne d'employer l'orthographe de la langue teutonique ; car, après la dépossession de la famille qui ralliait autour d'elle les vieux souvenirs de la conquête, il n'y eut plus trace en France de l'idiome qui d'abord avait été celui de tous les conquérants, quel que fût leur grade, ensuite celui des grands seigneurs, et enfin celui de la maison royale. En 948 , au concile d'In* ghelheim, où Louis d'Outre-Mer s'était rendu pour adresser à Othon 1 ses plaintes contre Hugues le Grand , une lettre du pape , que ni le roi de France ni celui de Germanie ne pouvaient comprendre parce qu'elle était en latin, fut traduite par eux en langue tudesque^. Il est douteux qu'une pareille traduction eût été, pourHugues- Capet, plus inintelligible que l'original. A partir de son règne, les princes d'Allemagne, de Lorraine et de Flandre furent obligés de faire accompagner par des interprètes

< Et expuisi Bunt fllii ejus a Francis, et erant morantes apud imperatorem Romanorum. (S. GenulÛ translatio, apud script, rer. gallic. et francic, t. IX, p. U5.)

* Post quaruin litterarum recitalionem et earum propter regesjuxta teotiscam linguam inlerpretationem... (Frodoardi chron., apud scripL rer. gallic. et francic. t. YIII , p. 303.)

leurs ambassadeurs en France *. Dès ce règne, les noms français doivent entièrement remplacer les noms tudesques; mais il faut encore une attention particulière pour retrouver ces noms sous l'orthographe invariable des chroniques latines.

Si nos historiens modernes ont eu le tort de transporter dans la période franke Torthographe des époques françaises, et d'appeler Thierri, Louis et Charles les rois des deux premières races , ils commettent sans scrupule une autre faute, celle d'écrire , après le x« siècle, des noms tels que ceux-ci : Alberic , Adalric , Bulderic , Rodolphe, Reginald. Le propre de la langue romane était d'altérer et d'adoucir les noms originairement tudesques, d'une manière conforme , à peu de chose près, à notre prononciation actuelle. Cette altération précéda, pour les habitants de race gauloise, l'expulsion de la dynastie franke : il serait bon de la faire sentir, même avant cette époque , lorsqu'on en trouve quelques signes dan» les chroniques * contemporaines ^. Mais quand il il'y a plus dans le royaume de France qu'un seul idiome, et que la diflTérence des races ne se marque plus par celle des langues, l'histoire doit présenter exclusivement des noms à physionomie française: Il faut éviter avec soin l'orthographe demi-barbare , demi-latine , introduite dans un temps où il n'exis-

* Dux ( Lotharingiœ) Theodoricus (circa annum 4003 ) eum ( Nan-

terum scilicet)... ad quoscumque regni principes dirigebat iegalum et maxime ad consobrinum suum;, regem Francorum, quoniam noverat eum in rusponsis aculisaimum et lingus galiicœ peritia facundissimum. (Ghrou. monast. S. Michaelis, apud Mabillonii vetera Anaiecta, edit. de 1723, p. 391.)

^ Les noms tudesques roman isés, si Ton peut s'exprimer ainsi , se rencontrent do très-bonne heure dans les documents relatifs à l'histoire des provinces méridionales. Dès les premiers temps de la seconde race, les noms des ducs d'Aquitaine ont perdu leur pureté germanique. Cette allération ne devient sensible, pour le nord de la Gaule, que vers la fin du ix« siècle.

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LETTRE Xll. m

tait ni science ni critique historique, et écrire franchement des noms tels que ceux-ci : Aubri, Baudri, Aubert, Im" bert, Thibauldy Rigauidy Gonthiery Berthier, Maynard^ Bodardy Séguin , Audoin y Regnouf, Ingoufy Eathiery Eathouis\

Pour éviter un autre genre de confusion , l'on doit donner aux noms méridionaux une orthographe conforme à celle de la langue parlée en Aquitaine et en Provence. A la fin du x® siècle, les pays de la langue à' oc étaient séparés du royaume de France par une aversion nationale aussi prononcée que pouvait l'être celle qui existait entre les Français et les Allemands , ou , comme on disait sur la frontière des deux langages, entre les Wallons et les Thiois^. Par une contradiction dont Thistoire oflTre beaucoup d'exemples, pendant que la France travaillait avec tant d'énergie à assurer contre les Germains son indépendance , elle tendait à étouffer celle des États qui s'étaient formés au sud entre le cours de la Loire et la Méditerranée. Si les habitants de l'Allemagne se croyaient maîtres dépossédés de la Gaule et de l'Italie, les Français, invoquant aussi les traditions de la conquête franke , prétendaient dominer sur le reste des Gaulois jusqu'aux pieds des Alpes et des Pyrénées. Dans la nouvelle opinion nationale, l'idée de domination au sud était inséparable de celle d'afifranchissement du côté du nord. Aussi chaque élection d'un roi étranger à la famille de Charlemagne ,

' Voici ces noms sous leur forme originelle : Âlbrik^ Baldrik, Albert, Ingbert, Theodebald, Rlkhald, Guniher, Berther, Uaghenhard, Baldhard Sigwin, Odwin, Reghenulf, Ingulf, Rather^ Rathwig.

' Ces deux mots de la vieiUe langue française répondaient aux mots franks Walle et Teulske^ el servaient à disUnguer, en Belgique et en Lorraine, ceux qui parlaient roman de ceux qui parlaient allemand. Walle ou Wale est le substantif d'où dérive Tadjectif walsk ou iielsk. Ce mot est employé dans les anciennes gloses de la loi salique pour traduire le mot latin RomanU

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depuis Eudes jusqu'à Hugues-Capet, fut-elle presque immédiatement suivie d'une guerre sur la frontière du Midi, aux bords de la Loire, de la Vienne ou du Rhône. L'expression de cette vanité nationale se retrouve dans un diplôme du roi Raoul , où il s'intitule : « Roi , par la grâce a de Dieu , des Français , des Bourguignons et des Aqui- ({ tains ^ invincible, pieux, illustre et toujours auguste, « pleinement roi par la soumission volontaire tant des a Aquitains que des Gascons *. »

Pour répondre à ces jactances, les Gascons et les Aquitains inscrivaient en tête de leurs actes publics la formule : a Sous le règne du Christ, en attendant un roi ^. » Us qualifiaient d'usurpateurs tous ceux qui obtenaient la royauté au mépris du droit héréditaire; puis, à chaque nouvelle restauration, ils n'en traitaient pas moins en souverain étranger l'héritier de Karle le Grand. Dans la première année de son règne, Hugues-Gapet renouvela, mais sans aucun succès , les hostilités en Poitou. Forcé par Guilhem, duc d'Aquitaine, de battre en retraite jusqu'à la Loire, il livra , sur les bords de ce fleuve, une grande bataille qui ne servit qu'à faire éclater la haine violente des deux populations l'une contre l'autre^. Non-seulement les chefs des petits États méridionaux conservèrent leur indépendance, mais ils firent des conquêtes vers le nord. Aldebert, comte de Périgueux, assiégea et prit Tours veris l'an 990. Inquiet de ce progrès, et n'osant cependant l'at-

< Gum autem ad plénum regnemus, et tam Gothi quam Aquitani nostro subjaceant sponie principatui. (Rodulfl régis diploma , apud script, rer. gallic. et francic, t. IX, p. 580.)

* Ghristo régnante , rege expectante.

s In gravi prœlio decertanles, Francorum et Aquilanorum animositates multo sanguine alterna cœ.de fuso, superiores Franci exstiterunt, et sic reversi sunt. ( Ademari Gabanensis chron., apud script, rer. galiic. et francic, t. X, p. 445.)

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taquer à main armée , Hugues-Capet lui adressa dans un message, celte question : « Qui t'a fait comte? » — « Qui t'a fait roi? » furent les seuls mots que répondit le comte Aldeberl. Cette réponse, sujet de stupeur pour les historiens du XVII® siècle , et plus tard commentée dans un sens républicain , ne contenait aucune allusion à la royauté élective j elle signifiait simplement qu'un comte de Périgord était souverain à aussi bon titre et aussi pleinement qu'un roi de France *.

La France, si nous prenons ce mot dans sa véritable acception nationale, n'a point commencé par être grande ; bornée d'abord au pays qui s'étend de la Meuse à la Loire, de TEpte et de la Vilaine aujc montagnes de l'ancienne Bourgogne, elle a eu de faibles commencements. Mais, depuis qu'elle existe comme État au centime de la Gaule , elle n'a jamais fait de pas rétrograde, et c'est par des con* quêtes successives qu'elle a reculé ses limites jusqu'aux rivages des deux mers. Ces conquêtes , d'une toute autre nature que les invasions des Franks, ont produit des résultats durables, parce qu'elles étaient politiques, parce qu'elles n'avaient pas pour objet le simple partage des richesses et des terres , mais le gouvernement du pays subjugué. Un événement qu'on peut regarder comme fortuit, l'extinction du titre de roi dans tous les Étals for*» mes en Gaule autour du royaume central, en Lorraine, en Bourgogne , en Bretagne et en Aquitaine , contribua surtout à rendre n^oins violente cette agrégation successive

< Hoc ei mandavit : « Quis te comitem conetituit? » Et Aldebertus remandavit ei : « Quis te regem constituit? » ( Ademari Cabanensis chron., apud script, rer. galiic. et francic, t. X, p. U6.) Ce fameux trait d'histoire a été falsifié, comme beaucoup d'autres, par les historiens modernes, qui font dire au comte de Périgord : « Ceux qui t'ont fait roi. » Réponse absurde, parce qu'elle détruit la séparatiOD nationale entre les Français et les Aquitains.

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des différentes paities du sol gaulois. L'idée d'une hiérarchie des domaines et des territoires introduite par le système féodal prépara d'avance la réunion, en accoutumant par degrés les seigneurs des duchés et des comtés à ne point se croire les égaux de leur voisin aux fleurs de lis. Ainsi rétat de fief est, dans l'histoire de nos provinces, une sorte de point intermédiaire entre l'époque du partage en plusieurs souverainetés distinctes, et celle de la fusion en un seul corps.

Il ne faut pas que ce mot de Jief nous induise en erreur sur la nature des résistances que les rois de la troisième race eurent à vaincre pour étendre la monarchie jusqu'aux bornes de l'ancienne Gaule. Partout où ils portèrent la conquête, sous un prétexte ou sous un autre , ils rencontrèrent une opposition nationale , l'opposition des souvenirs , des habitudes et des mœurs. Ce n'est qu'après avoir été brisées à plusieurs reprises, après avoir employé inutilement les révoltes, les protestations et les murmures, que les populations se turent , et que tout se rangea sous l'unité d'obéissance qui forme , depuis le xvi* siècle , le caractère de la monarchie française*.

Sar rafflranchissement des communes.

Parmi tous les mots de la langue politique du moyen âge qui se sont conservés jusqu'à nous, le mot commune est peut-être celui qui a le plus complètement perdu sa

t Voyez rHistoire de la conquête de r Angleterre par les Normands , t. lY; conclusion.

LETTRE XIIÏ. 175

première signification. Réduit à exprimer une simple circonscription rurale sous des autorités dépendantes , il ne produit plus sur les esprits aucune espèce d'impression, et nous avons besoin d'efforts pour replacer sous ce signe , en quelque sorte discrédité, les grandes idées qu'il rappelait il y a plusieurs siècles. Aussi la révolution que nos historiens désignent par le nom à! affranchissement des communes ne prend-elle point, dans leur récit, son véritable caractère. Les faibles débris de l'ancienne organisation municipale des villes de France conservés jusqu'en 1789 ont contribué, je n'en doute pas, à refroidir Timagînation des écrivains modernes, à les tromper sur l'état primitif de ces villes et sur la nature du changement social qui s'opéra au xu* siècle. Je ne sais quelle idée de sollicitation humble de la part des bourgeois, et de mansuétude paternelle de la part des rois signataires des chartes de communes, jette un jour confus sur tous les événements qui ont précédé ou suivi la signature de ces chartes. Au lieu de raconter en détail ces événements, nos historiens se contentent de reproduire quelques lambeaux de dissertations inexactes. Se fiant sur ce que le protocole des chartes porte en général : concessi, « j'ai octroyé » , ils attribuent à la politique des rois les résultats de l'insurrection populaire , et travestissent en réforme administrative l'un des mouvements les plus énergiques de l'esprit de démocratie ^

En effet, avant d'avoir vu, comme nous, le terrible réveil de ce vieil esprit, dans un temps d'ordre et d'obéissance volontaire , pouvait-on décrire avec exactitude , ou mAniô

* La justice me commande d'excepter de cette censure, comme de beaucoup d'autres, Touvrage de M. de Sismondi. Cet auteur est entré, à mon avis, dans les véritables voies de Thistoire; mais malheureusement les opinions accréditées par Mézeray, Velly, Anquetil et leurs disciples, prévalent encore dans le public, et c'est à elles que je m'attaque.

simplement comprendre la révolte, Tassociation jurée contre le pouvoir établi, et tout ce grand travail de dissolution qui accompagne les changements politiques? Comment ne pas faire émaner, dans le passé comme dans le présent, tous les privilèges municipaux du bon plaisir de l'autorité centrale ? Comment se défendre de l'illusion que produisent les mômes mots appliqués à des choses toutes différentes de celles qu'ils exprimaient jadis? Un historien du xvu» siècle, peu connu, il est vrai, mais assez intelligent pour répoque, dit qu'ayant rencontré dans de vieilles coutumes ces paroles : « Si un seigneur dit à son hommea lige : Venez- vous-en avec moi , car je veux guerroyer a monseigneur le roi » ; cela lui parut si étrange qu'il n'osait en croire ses yeux*. A une époque plus rapprochée de nous , des esprits distingués d'ailleurs , faute de s'être prémunis contre ce genre de préjugé historique , sont tombés dans de graves méprises. Je puis citer en preuve une prétendue charte de Philippe P^ aux habitants d'Aigues-Mortes, insérée dans le quatrième volume du Recueil des Ordonnances des rois de France ^ sous la date de 1079. C'était 1279 et Philippe UI qu'il fallait lire, mais l'éditeur, malgré son savoir , élait préoccupé de l'idée du pouvoir royal tel qu'il existait de son temps; c'està-dire exercé dans l'étendue actuelle de la France. Cette erreur était trop grossière pour n'être pas bientôt relevée, car la ville d'Aigues-Mortes, fondée par saint Louis, n'existe que depuis l'an 1246^.

Le préjugé qui donne lieu à de pareilles méprises a conibué, plus que toute autre chose, à fausser, dans les ré-

1 Annales de l'église de Noyon , par Jacques Le V^eur. (Paris, 1663.) » Voyez la préface du sixième volume du Recueil des Ordonnances des

rois de France, p. xxxtii et xxxtiii, et le carton donné par Téditeur

M. Secousse , pour la page 44 du quatrième volume.

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cits modernes, Thisloire de rétablissement des communes. D'abord l'idée que ces écrits nous donnent d'une commune du xu^ siècle est tout à fait inexacte. D'après eux, nous nous représentons soit le régime municipal abâtardi qui subsistait à la révolution de 1789, soit un gouvernement local bien pondéré , à la fois libre et dépendant , comme celui qu'avait projeté d'établir l'Assemblée constituante. Nous nous figurons Louis VI , dit le Gros, en partie par bienveillance , en partie par intérêt , concevant le projet d'affranchir toutes les villes qui existent depuis le cours de la Somme jusqu'à la Méditerranée , et léguant à ses successeurs cette noble tâche à poursuivre. Louis le Gros devient ainsi , dans notre opinion , le promoteur de l'émancipation communale , le patron des libertés bourgeoises, le régénérateur du tiers-état. Ces beaux titres lui sont même confirmés par le préambule de notre charte constitutionnelle; mais l'autorité de cette charte, souveraine en matière politique, est de nulle valeur en fait d'histoire*.

Pour apprécier au juste la part qu'eut Louis le Gros à ce qu'on appelle, d'un nom beaucoup trop modeste, l'affranchissement des communes, il faut d'abord examiner dans quelles limites territoriales un roi de France, au commencement du xu' siècle, exerçait la puissance législative. En se dégageant de toute illusion et en examinant les faits, on trouvera que le pouvoir royal ne régissait alors qu'une partie et une très-petite partie de la France

1 « Nous ayons considéré que, bien que Tautorilô lout entière résidât « en France dans la personne du roi , nos prédécesseurs n'avaient point « hésité à en modifier l'exercice, suivant la différence des temps; que <f c'est ainsi que les communes ont dû leur affranchissement à Louis le « Gros, la confirmation et l'extension de leurs droits à saint Louis et à {< Philippe le Bel. » (Préambule de la charte constitutionnnelle de I8U. ) — Ce passage a été écrit en 1827.

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47S LETTRE XlII.

actuelle. Au nord de ta Somme on entrait sur les terres du comte de Flandre, dont le vasselage était purement nominal; la Lorraine, une partie de la Bourgogne, la Franche- Comté , le Dauphiné, étaient sous la suzeraineté de l'empire d'Allemagne. La Provence, tout le Languedoc, la Guienne, l'Auvergne, le Limousin et le Poitou étaient des États libres, sous des ducs ou des comtes qui ne reconnaissaient de suzerain que pour la forme , et en changeaient à volonté. La Bretagne était de même un État libre ; la Normandie obéissait au roi d'Angleterre, et enfin l'Anjou, quoique soumis féodalement au roi de France, ne relevait en aucune manière de son autorité administrative. Il n'y avait donc pas lieu pour Louis VI d'affranchir par des ordonnances les villes de ces différents pays ; et les grandes vues qu'on lui prête ne pouvaient se réaliser qu'entre la Somme et la Loire. Or, comment se fait-il, si c'est ce roi qui est le législateur des communes, qu'on les voie s'établir dans toute l'étendue de la Gaule, et en plus grand nombre dans les provinces indépendantes de la couronne, par exemple dans celles du midi? Bien plus, dans ces dernières provinces , le régime communal , avec tous ses caractères, se révèle à une époque antérieure à la date des sept ou huit chartes où figure le nom de Louis le Gros. Il est vrai que personne ne s'avise d'attribuer positivement à ce roi la fondation des communes d'Arles, de Marseille, de Nîmes, de Toulouse, de Bordeaux, de Rouen , de Lille , de Cambrai, etc.; mais nos écrivains, groupant tous les faits autour de la personne des rois , négligent l'histoire de ces communes, tant qu'elles ne relèvent point de la couronne. C'est seulement lorsqu'une conquête ou un traité les agrège au royaume de France , et qu'une charte , scellée du grand sceau, vient reconnaît tre et non créer leurs franchises, qu'on juge à propos d'en

faire mention. Ainsi des libertés immémoriales prennent l'air de concessions récentes ; toute commune semble une pure émanation de la volonté royale ; et Louis le Gros , comme premier en date, a l'honneur de Tinitiative. De là vient que Beauvais et Noyon passent pour les plus anciennes communes de France : assertion vraie si Ton réduit le nom de France à ses limites du xii« siècle ^ et fausse si on l'applique à tout le territoire sur lequel il s'étend aujourd'hui.

Après avoir circonscrit dans ses véritables bornes l'influence législative de Louis le Gros , il s'agit d'examiner si j dans ces bornes mêmes, ce roi a été, comme on le prétend, le fondateur des communes, et si c'est à lui qu'appartient l'idée de ce genre d'institutions. Cette opinion se fonde à priori sur l'intérêt qu'on suppose à Louis VI de faire de la puissance des bourgeois un contre-poids à celle des nobles : mais, en fait d'intérêt, la classe bourgeoise en avait un bien autre à l'érection des villes en communes. On devrait donc, d'après cette manière d'argumenter, lui accorder encore la plus grande part dans la création de ce nouvel ordre de choses, qui donnait à chaque ville affranchie une magistrature élective , le droit de guerre et de paix, presque tous les droits des anciennes républiques*. Mais il ne s'agit pas d'argumentation logique; et l'histoire est là pour attester que, dans le grand mouvement d'où sortirent les communes ou les républiques du moyen âge, pensée et exécution, tout fut l'ouvrage des marchands et des artisans qui formaient la population des villes. Dans la plupart des chartes de communes , on ne saurait guère attribuer aux rois autre chose que le protocole, la signature et le grand sceau; évidemment les dispositions légis-

< Le mot respublica est quelquefois employé par les historiens du moyen âge pour désigner une commune.

latives sont Pœuvre de la commune elle-même. Pour s'en

convaincre, il suffit d'examiner et de comparer entre eux

ces actes, dont on raisonne beaucoup trop sur la foi

d'autrui.

Quoique les communes du moyen âge aient eu pour principe la municipalité des derniers temps de l'empire romain, autant cette dernière institution était dépendante, autant l'autre , dès son origine , se montra libre et énergique. L'enthousiasme républicain des vieux temps se communiquait de proche en proche, et produisait des révolutions partout où il se trouvait une population assez nombreuse pour oser entrer en lutte avec la puissance féodale. Les habitants des villes que ce mouvement politique avait gagnées se réunissaient dans la grande église ou sur la place du marché, et là ils prêtaient, sur les choses saintes, le serment de se soutenir les uns les autres, de ne point permettre que qui que ce fût fit tort à l'un d'entre eux ou le traitât désormais en serf. C'était ce serment, ou cette conjuration y conmie s'expriment les anciens documents , qui donnait naissance à la commune. Tous ceux qui s^étaient liés de cette manière prenaient dès lors le nom de communiers ou de jurés , et, pour eux, ces titres nouveaux comprenaient les idées de devoir, de iSdélité et de dévouement réciproques, exprimées, dans l'antiquité, par le mot de citoyen*.

Pour garantie de leur association , les membres de la commune constituaient, d'abord tumultuairement, et ensuite d'une manière régulière , un gouvernement électif ressemblant , sous quelques rapports , à l'ancien gouvernement municipal des Romains , et s'en éloignant sous

1 Statutum est ilaque et sub religione conûrmatum quod unusquisque Jurato 8U0 ûdem, vim^ auxiliumque prœbebit (Charte de commuDe» dans le Recueil des Ordonnances des rois de France, passim.)

LETTRE XIÏI. 481

d'autres. Au lieu des noms de curie et de décurion, lom bés en désuétude, les communes du midi adoptèrent celui de consul » qui rappelait encore de grandes idées , et les communes du nord ceux àejuré et &échevin^ quoique ce dernier titre, à cause de son origine teutonique, fût entaché pour elles d'un souvenir de servitude '.

Chargés de la tâche pénible d'être sans cesse à la tête du peuple dans la lutte qu'il entreprenait contre ses anciens seigneurs, les nouveaux magistrats avaient mission d'assembler les bourgeois au ^son de la cloche , et de les conduire en armes sous la bannière de la commune. Dans ce passage de Tancienne civilisation abâtardie à une civilisation neuve et originale, les restes des vieux monuments de la splendeur romaine servirent quelquefois de matériaux pour la construction des murailles et des tours qui devaient garantir les villes libres contre l'hostilité des châteaux. On peut voir encore, dans les murs d'Arles, un grand nombre de pierres couvertes de sculptures provenant de la démolition d'un théâtre magnifique, mais devenu inutile par le changement des mœurs et l'interruption des souvenirs.

Dans le midi de la Gaule , où les anciennes villes romaines subsistaient en plus grand nombre, et où, plus éloignées du foyer des invasions et de la domination germanique , elles avaient mieux conservé leur population et leurs richesses, les tentatives d'affranchissement furent, sinon plus énergiques, du moins plus complètement heureuses. C'est là seulement que les cités affranchies atteignirent à la plénitude de cette existence républicaine, qui

1 Skepen, dans la langue des Franks, signifiait un juge. C'est le mol laUnisé dans les capitulaires par celui de scabini. — Dans les Considérations sur l'Histoire de France ^ chap. y et vi, j'ai Tait de ce double mouvement réroluUonuaire une élude plus approfondie, plus exacte et plus détaillée.

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était en quelque sorte l'idéal auquel aspiraient toutes les communes. Dans le nord , la lutte fut plus longue et le succès moins décisif. Une circonstance défavorable pour les villes de cette dernière contrée , c'était la double dépendance où elles se trouvaient sous lé pouvoir de leurs seigneurs immédiats et la suzeraineté du roi de France ou de l'empereur d'Allemagne. Au milieu de leur lutte contre la première de ces puissances, la seconde intervenait pour son profit, et souvent rétablissait le combat lorsque tout semblait décidé. Ce rôle d'intervention est le seul qu'aient réellement joué les rois de France dans les événements qui signalèrent la naissance des premières communes dans leur petit royaume : et ce qui les déterminait à se déclarer pour ou contre les villes, il faut le dire, c'était l'argent que leur offrait l'une ou l'autre des deux parties *. Neutres entre le seigneur et la commune , leur appui était au plus offrant, avec cette différence qu'ils ne donnaient guère aux villes que des garanties verbales ou de simples promesses de secours, et que , lorsqu'ils étaient contre elles, ils agissaient effectivement.

On pourrait croire, d'après quelques mots des historiens du xu« siècle, que Louis YII, dit le Jeune, envisageait la révolution conmiunale sous un point de vue moins matériel. Il cherchait à établir en principe que toute ville de commune relevait immédiatement de la couronne; ïoslis^ malgré l'intérêt qu'il s'était ainsi créé à l'établissement de nouvelles communes, dans les lieux qui n'étaient pas de son domaine, sa politique, à l'égard des bourgeois affranchis par insurrection , ne fut pas toujours impartiale. Soit

1 Regius... appetitus ad poUora promisBa deflecUtur... omnia sacramenla sua sine uUa honeslalis respectione cassantur. (GuU)ert. de Novigent. de Vita sua, apud script rer. gaUic. et francic., 1. XI 1, p. S53.) Toyez ci-après Tbistoire de la commune de Laon.

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LETTRE Xin. 48S

par des raisons qu'il n'est plus possible d'apprécier, soit par des scrupules religieux, il annula des chartes qu'il avait signées , et détruisit par force des communes qui avaient acheté son appui. Lorsque le chagrin d'être privés d'une liberté chèrement acquise poussait les boui^eois à de nouvelles révoltes , il les châtiait d'une manière dure et quel-' quefois cruelle*. Voici un passage qui le concerne, et que fort mal à propos, à mon avis, Ton a quelquefois cité comme preuve de Tinitiative royale dans l'affranchissement des communes :

G Gui , comte d'Auxerre (en 1167), voulut, avec Tassen- « timent du roi, instituer de nouveau une commune, mais a l'évéque s'opposa hardiment à son projet et entreprit « d'aller plaider sur ce point devant la cour du roi , non « sans péril et sans de grandes dépenses d'argent. Il enc courut presque la malveillance du très-pieux roi Louis , « qui lui reprochait de vouloir enlever la ville d'Auxerre « à lui et à ses héritiers; car il regardait comme lui appara tenant toutes les villes où il y avait des communes. Enfin^ « après que la cause eut été longtemps débattue, inspec- « tien faite des chartes et privilèges de l'église d'Auxerre, « et le roi , ainsi que les gens de sa cour, s'étant radouci « au moyen d'une bonne somme d'argent, l'évéque gagna « son procès. Il obtint une ordonnance royale portant que> « sans son aveu et sans sa permission , il ne serait en au- « cune façon loisible au comte, ni à qui que ce fût, d'établir une commune dans la ville ^. »

Si les intentions des rob de France avaient été , aussi pleinement qu'on le croit, favorables à l'érection des communes; c'est dans les villes de la couronne qu'on tes aurait

* Voyez ci -après les détails relatifs aux communes de Sens et de Vezelay, ' Hist. ^80op. autisslodor., apud seript. rer. gtUie. et frande» t XII , p. 804.

viies se manifester de la manière la plus éclatante. Eh bien ! pas une de ces villes, les plus florissantes du royaume, n'obtint un affranchissement aussi complet que celui des villes seigneuriales : c'est que tout projet d'insurrection y était aussitM déjoué par une puissance de beaucoup supérieure à celle des plus grands seigneurs. Paris n'eut jamais de commune, mais seulement des corps de métiers et une justice bourgeoise sans attribution politique. Orléans entreprit, sous Louis le Jeune, de s'ériger en commune; mais une exécution militaire et des supplices châtièrent, disent les chroniques de Saint-Denis , a la forsennerie de a ces musards qui , pour raison de la commune, faisaient « mine de se rebeller et dresser contre la couronne ^ »

En refusant à nos rois l'initiative dans la révolution conv munale, une justice qu'on doit leur rendre, c'est d'avouer qu'ils ne détruisirent point les communes dans les villes seigneuriales qu'ils ajoutèrent successivement à leur domaine , surtout avant le xiv* siècle : ils sentaient qu'il est plus difficile d'anéantir une liberté depuis longtemps acquise que de l'étouffer à son berceau. La reconnaissance (lu gouvernement républicain des villes du Languedoc , dans les premiers temps qui suivirent la ccmquéte de ce pays, était de nécessité indispensable pour le maintien de cette conquête. Il en fut de même pour les grandes communes de Normandie, d'Anjou, de Bretagne, de Guienne et de Provence. La raison d'État fit respecter en elles des privilèges qu'il eût été dangereux d'attaquer violemment, mais qui furent minés à la longue et pour ainsj dire démolis pièce à pièce. Quant aux villes françaises du second ^t du troisième ordre , les rois montrèrent à leur égard une assez grande libéralité , et, pour un peu d'argent, ils

r Chroniques de Safnt-Denis; Recueil des Hist. de la France, t XII , p. I»6.

leur octroyèrent le droit de commune, parce qu'ils ne craignaient pas qu'elles s'en prévalussent pour devenir indépendantes. Alors , comme aujourd'hui, c'était peu de chose qu'un droit de liberté nominal, sans puissance pour le faire valoir. Aussi les mêmes rois accordaient-ils souvent à des bourgades insignifiantes un titre et des institu* tiens qu'ils avaient refusés aux plus grandes villes.

L'état de Commune, dans tout son développement, ne s'obtint guère qu'à force ouverte et en obligeant la puissance établie à capituler malgré elle. Mais quand, par suite de l'insurrection et des traités qui la légitimèrent, le mouvement de la bourgeoisie vers son affranchissement fat devenu l'impulsion sociale , et , pour me servir d'une expression toute moderne, une des nécessités de l'époque, les puissances du temps s'y prêtèrent avec une bonne grâce apparente, toutes les fois qu'elles y entrevirent quelque profit matériel sans aucun péril imminent. De là vint l'énorme quantité de chartes seigneuriales et royales octroyées durant le xra« siècle. Il n'y eut d'opposition systématique à cette révolution, continuée d'une manière paisible, que de la part du haut clergé, partout où ce corps possédait l'autorité temporelle et la seigneurie féodale. Aussi l'histoire des communes du nord de la France présente-t-elle le tableau d'une guerre acharnée entre les bourgeois et le clergé.

En général, les communes les plus libres étaient celles dont la fondation avait coûté le plus de peine et de sacrifices , et la liberté fut peu de chose dans les lieux où elle n'était qu'un don gratuit octroyé sans effort, et conservé paisiblement. L'état politique de ces associations bourgeoises offrait ainsi une foule de degrés et de nuances, depuis la cité républicaine, qui, comme Toulouse , avait des rois pour alliés, entretenait une armée et exerçait tous les

droits de la souveraineté , jusqu'au rassen^lement de serCs et de vagabonds auxquels les rois et les seigneurs ouvraient un asile sur leurs terres. Ces asiles donnèrent naissance à un grand nombre de villes neuves ^ qui le plus souvent se peuplaient aux dépens des seigneuries voisines^ dont les paysans désertaient. Un auteur du xii« siècle reproche à Louis Vn d-avoir fondé plusieurs de ces nouvelles villes, et d'avoir ainsi diminué Théritage des églises et des chevaliers *. Le prévôt de ViHeneuve-le^Roi , près de Sens , se trouvait fréquemment en querelle à ce sujet avec les abbayes du voisinage. Le gouvernement de ces communes de la dernière classe était toujours subordonné à un prévôt du roi ou du seigneur, et ne garantissait aux habitants que la jouissance de quelques droits civils. Hais c'en était assez pour engager les ouvriers ambulants, les petits marchands colporteurs et les paysans serfs de corps et de biens à y fixer leur domicile. La charte qui octroyait le droit de bourgeoisie aux nouveaux domiciliés était rédigée et scellée par le fondateur, lorsque Texistence de la ville n'était encore qu'un projet. Il la faisait publier au loin , pour qu'elle fdt connue de tous ceux qui voulaient devenir bourgeois et propriétaires de terrains moyennant un prix modique et une taille raisonnable. Voici un exem[rfe de ces sortes de chartes :

a Moi, Henri, comte de Troyes, fais savoir à tous pré- « sents et à venir que j'ai étaUi les coutumes ci-dessous a énoncées pour les habitants de ma Villeneuve (près Pont- « sur-Seine) entre les chaussées des ponts de Pugny :

« Tout homme demeurant dans ladite ville payera, cha-

1 Quasdam... villas novas sedificavit, per quas plures eccle&ias et milites, de propriis suis hominibus ad eas confugientibus, exhœredasse non est dubium. (Fragm. vitam Ludovic! VU sutnmatim coniplectens, apud tcripl. rer. gâUie. et franeic., t. Xlî, p. 286.)

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« que année, douze deniers ^t une mine d'avoine pour prix « de son domicile; et s'il veut avoir une portion de terre a ou de pré, il donnera par arpent quatre deniers de rente. «Les maisons, vignes et prés pourront être vendus ou «f aliénés à la volonté de Facquéreur. Les hommes rési- « dant dans ladite ville n'iront ni à Tost ni à aucune che- « vauchée, si je ne suis moi-tnême à leur léte *. Je leur et accorde , en outre , le droit d'avoir six échevins qui adcr ministreront les affaires communes de la ville, et assis- « teront mon prévôt dans ses plaids. J'ai arrêté que nul <r seigneur, chevalier ou autre, ne pourrait tirer hors de la « ville aucun des nouveaux habitants, pour quelque raison a que ce fût , à moins que ce dernier ne fût son homme a de corps, ou n'eût un arriéré de taille à lui payer, a Fait à Provins, Tan de l'Incarnation 1175 *. »

Sur la marche de la révolntion commonaie.

COMMUNIS DU MAXS BT Dl CAMBRAI.

C'est dans la dernière moitié du xi« siècle que les documents historiques présentent, pour la première fois, des villes constituées en communes; mais ces documents sont trop incomplets pour qu'on puisse dire en quel pays cette grande révolution a pris naissance. Tantôt propagée de ville en ville , tantôt éclatant dans plusieurs lieux d'une manière simultanée, elle embrasse , dans ses développe-

* Les mots oit et chevauchée sont synonymes d'armée et campagne de guerre.

' Recueil des Ordonnances des rois de France , t. VI, p. 319 et 320.

488 • LETTAE XIV.

ments rapides, tous les pays de langue romane, à l'exception de FEspagne, que la conquête des Maures plaçait, pour ainsi dire, hors du mouvement eurapéen '. Ce mouvement avait son foyer partout où subsistaient , depuis le temps des Romains, d'anciennes villes municipales. On eût dit que la race indigène , après avoir plié pendant cinq cents ans sous les institutions de la conquête, voulait , par un eflfort énergique , s'en affranchir et les éloigner d'elle. Alors, il est vrai, la distinction primitive des races avait disparu; mais elle était en quelque sorte remplacée par la différence des mœurs; les pouvoirs du temps étaient marqués à l'empreinte des mœurs germaniques : le mépris pour la vie et la propriété des faibles, l'amour de la domination et de la guerre formaient le caractère distinctif des seigneurs et des membres di^ haut clergé ; tandis que le goût du travail et un sentiment confus de l'égalité sociale étaient chez les habitants industrieux des villes, comme un débris de l'ancienne civilisation. Ce fut dans le mouvement national contre les keisars francs que la classe bourgeoise ou romaine (car au ix* siècle ces deux mots étaient synonymes) puisa le germe de cette énergie qu'on la vit porter, moins de trois siècles après, dans une nouvelle révolution destinée à extirper des villes la puissance militaire ou féodale , et à la réduire , soit de forcé, soit de bon gré , à la possession du plat pays.

Si l'on compare attentivement les révolutions municipales du moyen âge aux révolutions constitutionnelles des temps modernes , on sera frappé de certaines ressemblances que ces deux grands mouvements présentent dans leur ensemble et dans leur marche. Si les réformes politi-

* Voyez, dans les Considérations sur Vhistoire de France, cXxdi^MTeAy et Ti , les nouveaux aperçus que j'ai donnk sur la révolution municipale 4u xue siècle.

ques du xii* siècle s'exécntent dans un bien plus petit cercle que celles du xviu® et du xn*, Taction , au moyen âge, est plus vive, et offire plus d'ensemble , pmrce que tous ceux qui y coopèrent sont gens de même état, n'ayant qu'un intérêt et qu'une idée. Sur le même espace de terre pour lequel une seule révolution suffit de nos jours , il en fallait des centaines au temps de rétablissement des communes. Il fallait que chaque ville se fît une destinée à part, et courût pour son propre compte toutes les chances de l'insurrection. Au reste, dans ces révolutions municipales et dans<;elles des grands États modernes, même variété de formes, même empire du hasard dans les circonstances accessoires , même désir de pousser la réforme jusqu'à son dernier terme , et même impuissance d'y parvenir. Sans aucun souvenir de l'histoire grecque ou romaine, les bourgeois des xi* et xn® siècles, soit que leur ville fût sous la seigneurie d'un roi ou d'un comte , d'un évêque ou d'une abbaye, allaient droit à la république; mais la réaction du pouvoir établi les ramenait bientôt en arrière. Du balancement de ces deux forces opposées résultait pour la ville une sorte de gouvernement mixte; et c'est ce qui arriva en général, dans le nord de la France, comme le prouvent les chartes de commune, La nouvelle organisation que ces chartes sanctionnent , et qu'elles déclarent inviolable , ne tarde guère à subir toutes les vicistudes des constitutions modernes : elle est tour à tour modifiée, détruite et rétablie; la teneur des chartes est violée ou dépassée en sens inverse par les seigneurs et par les villes.

Observez que , dans cette comparaison du mouvement communal du xn* siècle avec le mouvement constitutionnel de nos jours , j'ai spécialement en vue le caractère d'universalité et la marche pareillement progressive de ces

révolutions, séparées d'ailleurs Tune de l'autre par de si énormes différences d'époque , de causes et de résultats politiques. Je ne veux établir aucune équation forcée entre les idées qui , à de si grands intervalles de temps, ont été le principe de ces deux révolutions propagées d'un pays dans Tauire par une force irrésistible. Le principe des communes du moyen âge , l'enthousiasme qui fit braver à leurs fondateurs tous les dangers et toutes les misères, c'était bien celui de la liberté, mais d'une liberté toute matérielle, si l'on peut s'exprimer ainsi, la liberté d'aller et de venir, de vendre et d'acheter, d'être maître chez soi, de laisser son bien à ses enfants. Dans ce premier besoin d'indépendance qui agitait les hommes au sortir du chaos où le monde romain avait été comme englouti depuis l'invasion des barbares, c'était la sûreté personnelle, la sécurité de tous les jours, la faculté d'acquérir et de conserver, qui étaient le dernier but des efforts et des vœux. Les intelligences ne concevaient alors rien de plus élevé, rien de plus désirable dans la condition humaine; et l'on se dévouait pour obtenir, à force de peine, ce qui dans l'Europe actuelle constitue la vie commune, ce que la simple police des États modernes assure à toutes les classes de sujets, sans qu'il y ait besoin pour cela de chartes ou de constitutions libres.

Toutes les révolutions modernes prennent leur source dans un débat entre le peuple et la puissance royale : celle des communes, au xii* siècle, ne pouvait avoir ce caractère. Il y avait alors peu de villes qui appartinssent immédiatement au roi : la plupart des bourgs étaient la propriété des barons ou des églises; et les villes épiscopales se trouvaient, en totalité ou en partie, sous la seigneurie de leurs évêques. Quelquefois un seigneur laïque, maître de l'ancienne citadelle et du quartier voisin, disputait au prélat

LETTRE XIV. m

la suzeraineté et le gouvernement du- reste de la ville; quelquefois le roi avait une tour où son prévôt se cantonnait militairement, pour lever sur les bourgeois certains subsides , en sus des tailles que Févêque et le seigneur laïque exigeaient chacun de son côté. Heureusement pour la-bourgeoisie, ces trois puissances s'accordaient mal entre elles. L'insurrection d'un des quartiers de la ville trouvait souvent un appui dans le seigneur du quartier voisin; et si la population tout entière s'associait en corps politique, il était rare que l'un des seigneurs, gagné par des offres d'argent , ne confirmât pas cette révolte. C'est ainsi que la commune d'Auxerre s'établit du consentement du comte , malgré l'évêque, et qu'à Amiens Févêque se rangea, contre le comte , du côté de la bourgeoisie. Dans le midi de la France actuelle, pays situé alors en dehors du royaume, les évêques se montrèrent en général amis des libertés bourgeoises et protecteurs des communes. Mais dans la France proprement dite, en Bourgogne et en Flandre, tantôt protégés par les rois, tantôt seuls, à l'aide des armes et de Tanathème , ils soutinrent contre les communes une guerre qui ne se termina qu'après trois siècles, par la mine simultanée des droits politiques des villes et des privilèges seigneuriaux. "

Cette différence remarquable provient de ce que, dans le midi de la Gaule, où la conquête franke ne pénétra jamais à fond, l'autorité temporelle des évéques avait moins que dans le nord perdu son caractère de magistrature, pour s'assimiler au pouvoir des barons ou gens de la race conquérante *. A mesure qu'on approchait du Rhin ,

« Bar, en langue franke, n'a d'autre signification que celle de vir en latin. Le sens politique de ce mot est venu de ce qu'il voulait dire homme dans l'idiome des conquérants. En langue romane, on disait bers pour le nominatif singulier, et baron pour les autres cas.

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l'on trouvait les traces de Tinvasion germanique plus visiblement marquées : l'abus de la force était plus grand , le pouvoir seigneurial plus despotique. Tout homme qui ne pouvait pas se dire chevalier était traité en serf, et ce titre humiliant était celui dont les évéques, du haut de leurs palais crénelés, qualifiaient les habitants des villes métropolitaines. Mais cette dénomination exprimait en général une prétention, plutôt qu'un fait; et les bourgeois, par leurs fréquentes émeutes, par leurs ligues défensives et offensives, prouvaient que le servage des campagnes n'était pas fait pour les villes. De temporaires qu'elles étaient d'abord, ces associations de défense mutuelle, communions ou communes^ comme on les appelait , devinrent permanentes; on s'avisa de les garantir par une organisation administrative et judiciaire, et la révolution fut accomplie, a Commune, dit un auteur ecclésiastique du xu^ siècle, est a un mot nouveau et détestable, et voici ce qu'on entend a par ce mot : les gens taillables ne paient plus qu'une fois a l'an à leur seigneur la rente qu'ils lui doivent. S'ils coma mettent quelque délit, ils en sont quittes pour une a amende légalement fixée ; et quant aux levées d'argent a qu'on a coutume d'infliger aux serfs, ils en sont entière- « ment exempts*. »

Ainsi, le mot commune exprimait , il y a sept cents ans, un système de garantie analogue, pour Tépoque, à ce qu'aujourd'hui nous comprenons sous le mot constitution. Comme les constitutions de nos jours, les communes s'éle-

1 Gommunio autem, novum ac pessimum nomen, sic se habet, ut capite censi omnes solitum servitutis dcbitom dominis semel in anno solvant, et si quid contra jura deliquerint, pensione legali emendent; cœterœ sensuum exactiones, quse servis infligi soient, omnimodis vocent. (Guibert de Novigent. , de Vita sua, apud script, rer. gallic. cl francic , t. XII , p. 250.)— Voyez, sur le sens propre du mol commune, les Consldérationê sur V histoire de France, chap. t,|3« édition , p. i33.

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vaient à la file, et les dernières en date imitaient de point en point l'organisation des anciennes. De même que la constitution d'Espagne a servi de modèle en 1820 aux constitutions de Naples et de Piémont , on voit la commune de Laon s'organiser sur le modèle des communes de Saint-Quentin et de Noyon , et ensuite la charte de Laon servir de patron à celle de Crespy et de Monldidîer. La charte de Soissons, qui paraît avoir joui de la plus grande célébrité, est textuellement reproduite dans celles de Fisme, de Senlis, de Compiègne et de Sens. Cette charte fut portée jusqu'en Bourgogne^ et les habitants de Dijon renoncèrent , pour l'adopter, à leur ancien régime municipal. Ils firent ce changement d'accord avec leur duc; mais ils stipulèrent que leur nouvelle constitution serait mise, pour plus de sûreté, sous la garantie du roi de France. Voici Tacte par lequel Philippe-Auguste fit droit à leur demande :

« Au nom de la sainte et indivisible Trinité, ainsi soit-iL a Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, faisons a savoir à tous présents et à venir que notre fidèle et pa- « rent Hugues, duc de Bourgogne, a donné et octroyé à a perpétuité, à ses hommes de Dijon , une commune sur a le modèle de celle de Soissons, sauf la liberté qu'ils posa sédaient auparavant. Le duc Hugues et son fils Eudes ec ont juré de maintenir et de conserver inviolablement laa dite commune. C'est pourquoi , d'après leur demande et « par leur volonté, nous en garantissons le maintien sous a la forme susdite, de la manière qui s'ensuit :

a Si le duc ou l'un de ses héritiers veut dissoudre la a commune ou s'écarter de ses règlements, nous l'engaa gérons de tout notre pouvoir à les observer ; que s'il re- « fuse d'accéder à notre requête , nous prendrons sous « notre sauvegarde les personnes et les biens des bour-

« geois. Si une plainte est portée devant nous à cet égard , a nou^ îeroas dans les quarante jours, et d'après le juge- « ment de notre cour, amender le dommage fait à la corner mune par la violation de sa charte *. »

Au moment où s'éleva en France la première constitution communale, il n'y avait presque pas une ville qui n'eût en elle le germe d'un semblable changement; mais il fallait, pour le développer, des circonstances favorables. Il fallait surtout que l'exemple fût donné par quelque ville voisine : tantôt c'était le bruit d'une insurrection qui en faisait éclater d'autres, comme un incendie se propage; tantôt c'était une charte octroyée qui mettait le trouble dans la province. La révolution de Laon , la plus sanglante de toutes, eut pour cause occasionnelle l'établissement des communes de Saint-Quentin et de Noyon , l'une consentie par un comte, l'autre instituée par un évéque. Le coup frappé à Laon se fit aussitôt sentir à Amiens, puis à Soissons, puis à Reims. Enfin , pour les communes situées au nord de la Loire, l'exemple n'est pas même sorti du royaume de France ; car les premières en date furent celles du Mans et de Cambrai , deux villes qui , à l'époque de leur affranchissement, se trouvaient hors du royaume, l'une sous la suzeraineté des ducs de Normandie, et l'autre sous celle des empereurs.

L'histoire de la commune du Mans se rattache à celle de la fameuse conquête de l'Angleterre par les Normands, en l'année 1066. Enclavé pour ainsi dire entre deux États beaucoup plus puissants, la Normandie et l'Anjou, le comté du Maine semblait destiné à tomber alternativement sous la suprématie de l'un ou de l'autre. Mais, malgré ce

1 Les deux lettres de Philippe- Auguste, que j'ai réunies ici en une seule pour me dispenser de répéter deux fois les mêmes formules, se trouvent dans le Recueil des Ordonnances des rois de France, t. Y, p. 237.

désavantage de position et rinfériorité de leurs forces, les Manceaux luttaient souvent avec énergie pour rétablir ou recouvrer leur indépendance nationale. Quelques années avant sa descente en Angleterre, le duc Guillaume le bâtard fut reconnu pour suzerain du Maine par Herbert, comte de ce pays, grand ennemi de la puissance angevine, et à qui ses incursions nocturnes dans les bourgs de FAnjou avaient fait donner le surnom bizarre et énergique d'Éveil-Chiens. Comme vassaux du duc de Normandie, les Manceaux fournirent sans résistance leur contingent de chevaliers et d'archers ; mais quand ils le virent occupé des soins et des embarras de la conquête, ils songèrent à s'affranchir de la domination normande. Nobles, gens de guerre, bourgeois, toutes les classes de la population concoururent à cette œuvre patriotique. Les châteaux gardés par des soldats normands furent attaqués et pris l'un après Tautre. Turgis de Tracy et Guillaume de la Ferté, qui commandaient la citadelle du Mans, rendirent cette place, et sortirent du pays avec tous ceux de leurs compatriotes qui avaient échappé /aux représailles et aux vengeances populaires.

Le mouvement imprimé aux esprits par cette insurrection ne s'arrêta point lorsque le Maine eut été rendu à ses seigneurs nationaux; et l'on vit alors éclater dans la principale ville une révolution d'un nouveau genre. Après avoir combattu pour l'indépendance du pays, les bourgeois du Mans, rentrés dans leurs foyers, commencèrent à trouver gênant et vexatoire le gouvernement de leur comte, et s'irritèrent d'une foule de choses qu'ils avaient tolérées jusque-là. A la première taille un peu lourde, ils se soulevèrent tous et formèrent entre eux une association jurée, qui s'organisa sous des chefs électifs et prit le nom de

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commune*. Le comte régnant était en bas âge; il avait pour tuteur Geofroy de Mayenne, seigneur puissant et renommé à cause de son habileté politique. Cédant à la force des choses, Geofroy, en son nom et au nom de son pupille, jura la commune et promit ainsi obéissance aux lois établies contre son propre pouvoir ; mais il le fit de mauvaise foi. Par force ou par crainte, Tévêque du Mans et les nobles de la ville prêtèrent le môme serment; mais quelques seigneurs des environs s'y refusèrent, et les bourgeois, pour les réduire, se mirent en devoir d'attaquer leurs châteaux. Ils marchaient à ces expéditions avec plus d'ardeur que de prudence, et montraient peu de modération après la victoire. On les accusait (reproche très-grave dans ce siècle) de guerroyer sans scrupule durant le carême et la semaine sainte; on leur reprochait aussi de faire trop sévèrement et trop sommairement justice de leurs ^nemis ou de ceux qui troublaient la paix de la commune, faisant pendre les uns et mutiler les autres sans aucun égard pour le rang des personnes ^. Voici quelques traits de cette orageuse et courte destinée, racontés par un historien du temps.

« n arriva que Tun des barons du pays, nommé Hugues « de Sillé, attira sur lui la colère des membres de la coma mune, en s'opposant aux institutions qu'ils avaient pro-

> Gonsilium inierunt qualiler ejus pravis conatibus obsigterent, nec se ab eo vel quolibet alio injuste opprimi paterentur. Facta igitur conspiratione quam communionem vocabant , sese omnes pariter sacramentis astringunt.. (Gest. pontifie, cenomann., apud script, rer. gallic. et francic, t XII, p. 540.)

^ Gujus conspirationis audacia innumera scelera commiserunt , passim plurimos sine aliquo judicio condemnantes, quibusdam pro causis minimis oculos eruentes, alios vero... suspendio strangulantes, castra quoque vicina diebus sanctae Quadragesimae... Passionis tempore, irrationabiliter succcndentes. (Gest. pontifie, cenomann., apud script, rer. gallic. et francic.,t. XII,p. 540.)

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et mulgiiées. Ceux-ci envoyèrent aussitôt des messagers a dans tous les cantons d'alentour, et rassemblèrent une « armée qui se porta avec beaucoup d'ardeur contre le «château de Sillé; l'évéque du Mans et les prêtres de « chaque paroisse marchaient en tête avec les croix et les «bannières*. L'armée s'arrêta pour camper à quelque « distance du château , tandis que Geofroy de Mayenne, « venu de son côté avec ses hommes d'armes, prenait son a quartier séparément. Il faisait semblant de vouloir aider « la commune dans son expédition; mais il eut, dès la « nuit même, des intelligences avec l'ennemi, et ne s'oc* « cupa d'autre chose que de faire échouer l'entreprise des « bourgeois. A peine fut-il jour que la garnison du château a fit une sortie avec de grands cris; et au moment où les « nôtres, pris au dépourvu, se levaient et s'armaient pour « combattre, dans toutes les parties du camp, des gens « apostés répandirent qu'on était trahi , que la ville du « Mans venait d'être livrée au parti ennemi. Cette fausse a nouvelle , jointe à une attaque imprévue , produisit une « terreur générale ; les bourgeois et leurs auxiliaires prirent « la fuite en jetant leurs armes; beaucoup furent tués, tant a nobles que. vilains, et l'évéque lui-même se trouva parmi «les prisonniers^.

« Geofroy de Mayenne ^ de plus en plus suspect aux « gens de la commune, et craignant leur ressentiment, a abandonna la tutelle du jeune comte et se retira hors de a la ville dans un château nommé la Géole. Mais la mère

< Gongregatoque exercilu, episcopo et singularum ecdesiarium presbytcris praeeuntibus cum crocibus et vexillis, ad castrum Silliacum furibundo impetu diriguntur. ( Gesl. pontifie, cenomann. , apud script rer. gallic. et francic., t. XII, p. S40.)

^ El ut de cœteris taceam, tam nobilibus quam ignobilibus... ipse quoque episcopus, proh dolor!... comprehensus et custodiœ mancipatus est. ( Ibid. )

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498 LETTRE XÏV.

« de Tenfant , Guersende, fil!e du comte Herbert, qui en- « tretenait avec Geofroy un commerce illicite , s'ennuya cr bientôt de son absence et ourdit sous main un complot er pour lui livrer la ville. Un dimanche, par la connivence « de quelques traîtres, il entra avec quatre-vingts cheva- « liers dans un des forts de la cité, voisin de la principale « église, et de là se mit à guerroyer contre les habitants. « Ceux-ci , appelant à leur aide les barons du pays, assié- « gèrent la forteresse. L'attaque était diflScile, parce que, « outre le château, Geofroy de Mayenne et ses gens oca cupaient deux maisons flanquées de tourelles : les nôtres « n'hésitèrent pas à mettre le feu à ces maisons, quoid qu'elles fussent tout près de Téglise, qu'on eut peine à « préserver de l'incendie. Ensuite l'attaque du fort com- « mença, à l'aide de machines, si vivement que Geofroy, « perdant courage , s'échappa de nuit , disant aux siens cr qu'il allait chercher du secours. Les autres ne tardèrent cr pas à se rendre; et les bourgeois, rentrés en possescr sion de la forteresse , en rasèrent les murailles inté- <r Heures jusqu'à la hauteur du mur dé ville, ne laissant cr subsister en entier que les remparts tournés vers la camer pagne*. »

Cette victoire de la liberté bourgeoise sur la puissance féodale venait à peine d'être remportée que de nouveaux dangers, bien autrement graves, menacèrent la commune du Mans. En Tannée 1073 , le conquérant de l'Angleterre, se voyant maître assuré de ce pays, résolut de passer le détroit , et d'aller recouvrer, à main armée, la seigneurie du Maine. Guillaume venait de triompher de la dernière et

1 Cives autem ira commoti, ac sibi in futurum prœcaventes, interiorem partem ^usdem muniUonis muro civitatis cosequaveruntt exteriores parietes ad urbis prœsidiuni integros relinquentes. (Gest. ponUf. cenomann., apud script, rer. gallic el fraiicic, t. Xll, p. ft4l. )

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de la plus redoutable dos insurrections saxonnes; profitant habilement de l'occasion , il offrit une solde à tous les hommes de race anglaise qui voudraient le suivre dans son expédition d'outre-mer*. Des gens qui n'avaient plus ni feu ni lieu , les restes des bandes de partisans détruites sur plusieurs points de l'Angleterre^ et même des chefs qui s'étaient signalés par leur dévouement patriotique^ s'enrôlèrent sous la bannière normande sans cesser [de haïr les Normands. Tous étaient joyeux d'aller combattre contre des hommes qui y bien qu'ennemis du roi Guillaume, leur semblaient être de la même race que lui pmr la conformité du langage. Sans s'inquiéter si c'était de gré ou de f(H*ce que les Manceaux avaient , sept ans auparavant, pris part à la conquête, ils marchèrent contre eux à la suite du conquérant conmie à un acte de vengeance nationale. Dès leur entrée dans le pays> ils se livrèrent , avec une sorte de frénésie, à tous les gemmes de dévastation et de rapine, arrachant les vignes , coupant les arbres , brûlant les hameaux , faisant au Maine tout le mal qu'ils auraient voulu faire à la Normandie. La terreur causée par leurs excès contribua , plus que la bravoure des chevaliers normands et la présence même du roi Guillaume, à la soumission du pays. Les places fortes et les ch4teaux se rendirent pour la plupart, avant le premier assaut, et les principaux bourgeds du Mans apportèrent les clefs de leur ville au roi dans son camp sur la Sarthe. Us lui prêtèrent serment comme à leur seigneur légitime, et Guillaume, en retour, leur promit la conservation de leurs anciennes franchises municipales ; mais il ne paraît pas que la commune ait été maintenue, car l'histoire n'eu fait plus mention '.

* Voyez rnistoire de la Gonqufite de FAngleterre par les Normands, Ut. t, t. II.

* Bt acc^tis ab eo saoramentis, tam de impunitate perfldiœ quam de

ÎOO LETTRE XIV.

Ce fut en l'année 1076 que s'étabKt, par insurrection^ la commune de Cambrai; mais il y avait déjà longtemps que, selon les paroles d'un contemporain, les bourgeois désiraient cette commune * . Depuis plus de cent ans ils étaient en guerre ouverte avec l'autorité épLscopale. En Tannée 957 y ils profitèrent de l'absence de leur évéque , qui s'était rendu à la cour de l'empereur, pour former une ligue contre lui , et se jurer les uns aux autres de ne pas le laisser rentrer dans la ville. L'évêque, s'étant remis en route vers Cambrai, ne tarda pas à apprendre, par le bruit public, que l'entrée delà ville lui était défendue , qu'il en trouverait les portes closes et les murailles bien gardées. Il rebroussa chemin et alla demander à Tempe* reur du secours contre les Cambrésiens : on lui donna une armée d'Allemands et de Flamands assez forte pour réduire la ville. Â l'approche des troupes , les habitants eurent peur, et, ajournant leur projet de liberté, reçurent Tévéquë sans opposition. Celui-ci, qui regardait comme une injure intolérable ce qu'ils avaient osé faire contre lui, attendit, pour se venger, que leur association fût en« tièrement dissoute; et alors, faisant revenir en grand nombre ses soldats auxiliaires , il attaqua les bourgeois à Timproviste dans les places et dans les rues. Les soldats les poursuivaient jusque dans les églises , tuaient tout ce qui leur résistait; et, quand ils avaient fait un prisonnier , ils lui coupaient les pieds ou les mains, lui crevaient les yeux, ou le menaient au bourreau, qui lui marquait le front d'un fer rouge *.

conseiranâis antiquis ejusdem civitatis consuetudinibus atque justitiis, ia ipsius ditionem atque imperium sese et sua omnia dediderunt. (Gest. pontifie, cenomann. , apud script, rer. gallic. et francic. , t. XII, p. 541. )

< Unde cives in unum conspirantes, episcopo absente, diu desideratam conjuraverunt communiam. (Balderici chron,, ibid., t. XIII, p. 534.)

' Novum genus spectacttli, continue namque armati limen sancUssimae

LETTRE XIV. ^ tOi

Cette exécution militaire laissa de profonds ressentiments dans le cœur des bourgeois de Cambrai , et accrut le désir qu'ils avaient d'élever une barrière entre eux et la puissance seigneuriale. Tout le clergé métropolitain, défenseur-né de cette puissance, fut enveloppé dans la haine que les citoyens lui portaient. En l'année 1024, il se fit une nouvelle conjuration à la faveur de laquelle les bourgeois, un moment maîtres de la ville, expulsèrent les chanoines et tous les clercs de l'église, démolirent leurs maisons et emprisonnèrent ceux dont ils avaient le plus à se plaindre. Cette révolution fut de peu de durée , et une armée impériale rétablit à Cambrai la seigneurie ecclésiastique. Mais la révolution se réveilla, pour ainsi dire, ^n 1064. Les bourgeois ayant pris les armes firent prison* nier leur évêque, nommé Uébert; et pour les réduire il fallut trois armées envoyées contre eux par l'empereur, le comte de Flandre et la comtesse de Hainault^ Malgré cette nouvelle défaite , les Cambrésiens ne se découragèrent pas; et, douze ans après, sous le pontificat de Gérard , neveu de Uébert , ils s'insurgèrent de nouveau , et se constituèrent en association permanente sous le nom jde conmiune. Voici le détail de cet événement tel qu'on le trouve dans une chronique rédigée en vieux français ;

« Comme le clergé et tout le peuple étoient en grande a paix, s'en alla l'évêque Gérard à l'empereur. Mais ne a fut pas très-éloigné^ quand les bourgeois de Cambrai, « par mauvais conseil, jurèrent une commune et firent a ensemble une conspiration que de longtemps avoient c murmurée , et s'allièrent ensemble par serment que si

Kdis absque reverentiœ modo irrumpentes, alios interfecerunt, alios truneaUs maDibus et pedibus demembrarunt; quibusdam vero oculos fodiebant, quibusdam frontes ferro ardente notabant. (Baldericl chron., apud leript. rer. galUc et francic., t. VIII , p. SM. ) 1 Histoire de Cambrai, p. 401 et suiv.

tO% LETTRE XIV.

« révêque n'octroyoît cette commune, ils lui défendroient « l'entrée en la cité. Cependant Tévêque étoil à Lobbes , « et lui fui dit le mal que le peuple avoit fait, et aussitôt a il quitta sa route , et pour ce qu'il n'avoit gens pour le « venger de ses bourgeois , il prit avec lui son bon ami c Baudoin , le comte de Mons, et ainsi vinrent à la cité a avec grande chevalerie. Lors eurent les bourgeois leurs a portes closes et mandèrent à Tévéque qu'ils ne laisse- « roient entrer que lui et sa maison , et Tévéque répondit « qu'il n'entreroit pas sans le comte et sa chevalerie , et « les bourgeois le refusèrent. Quand Tévêque vit la folie « de ses sujets , il lui prit grande pitié et il désiroit plus a foire miséricorde que justice. Alors leur manda qu'il « traiteroit des choses devant dites , en sa cour, en bonne c manière , et ainsi les apaisa. Alors Tévéque fut laissé a entrer , et les bourgeois entrèrent en leurs maisons , à « grande joie, el tout fut oublié de ce qui avoit été fait* c Mais il advint, après un peu de temps, par aventure, « sans le su et le ccmsentement de Tévéque , et contre sa c volonté, que grand nombre de chevaliers les assaillirwt c en leurs hôtels, en occirent aucuns et plusieurs Uessè- « rent. Dont furent les bourgeois très-ébahis et fuirent à « l'égHse Saint-Géry, enfin furent pris et menés devant c l'évéque. Ainsi fut cette conjuration et la commune « défaite, et jurèrent désormais féauté à Tévéque*. »

Les troubles qui survinrent presque aussitôt dans l'empire, par suite de l'excommunication de Henri IV, fournirent aux habitants de Cambrai une occasion pour tenter un nouveau mouvement et rétablir leur conmiune* Ils furent aidés par le comte de Flandre, qui fit alliance avec ' eux pour s'agrandir aux dépens de la puissance impériale.

1 Chronique de Cambrai, Becueil dei Hist. de la France, t XIII, p. 476 et 477.

En vertu de cette alliance , ils installèrent comme évéque un ami du comte, appelé Eudes, et refusèrent de recevoir révêque Gaucher, désigné par l'empereur. Après l'avénement de Henri Y, lorsque la paix eut rendu toute sa force à l'autorité impériale, « messire Gaucher , dit la chroni- <x que de Cambrai, alla vers l'empereur et fit sa complainte a du comte Robert de Flandre , comment il avoit troublé a son empire , saisi Cambrai et mis dedans l'élu Eudes , a dont fut l'empereur fortement irrité. Lors il s'apprêta « pour venir en Flandre, et y vint avec très-grande armée, « et assiégea le château de Douay, qui étoit très-fort de « murs et de fossés, dont fut celui de Flandre très-épou- « vanté , et les soldats que le comte avoit mis pour garder « Cambrai eurent peur , laissèrent la cité et s'enfuirent. « Lors entra le comte dedans Douay , et en garnit toutes a les forteresses. Au troisième jour après , l'empereur fit « un très-grand assaut, et le comte merveilleusement bien « se défendit , si qu'il y eut plusieurs chevaliers occis du ccôté de l'empereur, et ainsi laissèrent l'assaut. Dont 6 eurent conseil tous les grands princes et l'empereur ena semble ; car il voyoit que rien ne profitoit et que ne a prendroient le château, et lui dirent qu'il reçût à amour « le comte de Flandre. Lors Feçut l'empereur le comte de « Flandre à homme, et furent bons amis ensemble *.

« Après ce, vint l'empereur à Cambrai trè&-terriblement j « mais devant ^ venue s'enfuit l'élu Eudes et grande para tie du clergé et du peuple qui se sentoit coupable. Dont « s'enfuirent plusieurs femmes avec leurs enfants dans les « églises et les tours, et les pucelles s'effrayoient quand « eUes virent tant de chevaliers allemands, esclavons, lor- « rains, saxons. Alors fit l'empereur crier que tous les ha-

> Chronique de Cambrai ; Recueil des Hist. de la France, t XIII, p. 477.

« bitants et les bourgeois vinssent en sa présence , et ils « vinrent très-émus , car ils craignoient de perdre la vie « ou leurs membres , et ne pouvoient contredire ni ne u Tosoient. Lors parla l'empereur très-durement à eux, et a fortement les blâma, et dit comment ils étoient si osés a qu'ils avoient fait tant de choses contre les droits de a l'empire, conjuration, commune, nouvelles lois, et qui <K plus est , qu'ils avoient reçu nouvel évéque dedans la « cité, contre Dieu et contre la seigneurie de l'empire. « Quand ils ouïrent l'empereur ainsi parler, ils furent trop « épouvantés et ne savoient qu'ils pussent répondre ; et a pour ce qu'ils se sentoient coupables, ils s'humilièrent a durement et crièrent à l'empereur merci. Dont se prit « le bon évêque Gaucher très-bénîgnement à prier pour ses sujets, et tomba aux pieds du roi et disoit : a Trèsa doux empereur, ue détruisez pas nos bourgeois si cruela lement et en si grande sévérité, car bien les pouvez cora riger avec plus grande douceur. Dont prièrent aussi les « princes de l'armée avec l'évéque, et disoient qu'il eût « pitié de tant de larmes. Quand ce entendit l'empereur , « se relâcha un peu de sa colère, et crut le conseil de l'éa véque et des princes, et ne les punit pas ainsi qu'il se a proposoit par rigueur de justice. Cependant ne les épara gna pas du tout; car il commanda qu'ils apportassent a en sa présence la charte de la commune qu'ils avoient « faite, et eux ainsi firent ; et l'empereur tantôt la défit et a leur fit jurer devant tous les princes que jamais autre cç ne feroient. Ainsi fut défaîte cette commune, et leur fit a l'empereur jurer féauté à lui par foi et par serment ^ » Cette seconde destruction de la commune de Cambrai eut lieu en l'année ii07 , et, moins de vingt ans après, la

1 Chronique de Cambrai; Recueil des Hlst. de la France, t. XIII, p.4n.

commune était rétablie. On la citait au loin comme un modèle d'organisation politique : a Que dirai-je de la liberté « de celte ville? dit un ancien écrivain. Ni l'évéque , ni « Tempereur ne peuvent y asseoir de taxe ; aucun tribut a n'y est exigé; on n'en peut faire sortir la milice ^ si ce a n'est pour la défense de la ville, et encore à cette condia tion qi^ les bourgeois puissent le jour môme être de « retour dans leurs maisons*. » La commune était gouvernée par un corps électif de magistrature, dont les membres avaient le titre de jurés^ et s'assemblaient tous les jours dans l'hôtel de ville y qu'on nommait la Maison de jugement. Les jurés, au nombre de quatre-vingts, se partageaient l'administration civile et les fonctions judiciaires. Tous étaient obligés d'entretenir un valet et un cheval toujours sellé, afin d'être prêts à se rendre, sans aucun retard, partout où les appelaient les devoirs de leurs charges'.

Ces devoirs n'étaient pas aussi aisés à remplir que ceux des maires et échevins de nos villes modernes ; il ne s'agissait pas, en temps ordinah*e, de veiller à la police des rues , et, dans les grandes circonstances, de régler le cérémonial d'une procession ou d'une entrée solennelle, mais de défendre, à force de courage , des droits chaque jour envahis. Il fallait vêtir la cotte de mailles , lever la bannière de la ville contre les comtes et les chevaUers, et,

* Qaid autem de libertate hujus urbis dicam ? Mon episcopus, non imperator taxaUonem in ea facit ; non tributum ab ea exigitur, non denique exprcilum ex ea educit, nisi tantummodo ob derensionem urbis. (Fragmentum , ex gestis episc. camerac, apud script, rer. gallic et francic, t. XIII, p. 481, in nota ad cale, pag.)

^ Voyez , sur le sens de ce mot et sur son application , tantôt aux magistrats seuls et tantôt à tous les membres des communes du moyen âge, les Considérations sur l'histoire de France, chap. ti , p. 233 et suiv.

' Histoire de Cambrai , p. 400. Le mot jurés sert quelquefois à désigner la totalité des membres d'une commune, et quelquefois les seuls membres du gouvernement municipal. Ce nom tire son origine du serment que les uns et les autres étaient obligés de prêter.

après la victoire , ne point se laisser abattre par les sen^ tences d'excommunication dont s'armait le pouvoir épiscopal. Grâce à la constance inébranlable de ses magistrats électifs, la commune de Cambrai, abolie encore à deux reprises différentes* , se releva et continua de prospérer et de se faire craindre. Elle soutint jusqu'au milieu du jiv^ siècle une guerre à outrance contre ses évéques et contre leur clergé , qu'elle contraignit plusieurs fois dé sortir en masse de la ville et de se réfugier à Valenciennes ^. Voilà quelles furent pendant quatre cents ans les relations des habitants de Cambrai avec les prédécesseurs de Fénelon. Tout cela ne rappelle guère le doux et consolant spectacle que présente Tadministration de ce vertueux archevêque. Mais que nous sommes loin de compte si nous croyons que le moyen âge ressemblait à l'ancien régime, et qu'en France les passions populaires sont fiUes de la révolution!

Sar les eommnnes de Noyon, de Beaayais et de SainH^oentin.

En l'année 1098, Baudri de Sarchainville , archidiacre de l'église cathédrale de Noyon , fut promu , par le choix du clergé de cette église, à la dignité épiscopale. C'était un homme d'un caractère élevé , d'un esprit sage et réfléchi. Il ne partageait point l'aversion violente que les personnes de son ordre avaient en général contre l'institution

« En 1138 et en U80. — Voyez le tome XIII du Bccueil des bislorlens de la France. * Histoire de Cambrai, p. SM et suiv.

des communes. Il voyait dans cette institution une sorte de nécessité sous laquelle, de gré ou de force, il faudrait plier tôt ou tard , et croyait qu'il valait mieux se rendre aux vœux des citoyens que de verser le sang pour reculer de quelques jours uite révolution inévitable. L'élection d'un évoque doué d'un si grand sens et d'une si noble manière de voir était pour la ville de Noyon l'événement le plus désirable ; car cette ville se trouvait alors dans le même état que celle de Cambrai avant sa révolution. Les bourgeois étaient en querelles journalières avec le clergé de l'église cathédrale : les registres capitulaires contenaient une foule de pièces ayant pour titre : n De la paix faite entre nous et les bourgeois de Noyon\ » Mais aucune réconciliation n'était durable^ la trêve était bientôt rompue, soit par le clergé, soit par les citoyens, qui étaient d'autant plus irritables qu'ils avaient moins de garanties pour leurs personnes et pour leurs biens. Le nouvel évêque pensait que l'établissement d'une commune jurée parles deux partis rivaux pourrait devenir entre eux une sorte de pacte d'alliance; il entreprit de réaliser cette idée généreuse avant que le mot de commune eût servi à Noyon de cri de ralliement pour une insurrection populaire.

De son propre mouvement , l'évêque de Noyon convoqua en assemblée tous les habitants de la ville, clercs, chevaliers, commerçants et gens de métier. Il leur présenta une charte qui constituait le corps des bourgeois en association perpétuelle , sous des magistrats appelés Jt^r^^, comme ceux de Cambrai. « Quiconque, disait la charte , « voudra entrer dans cette commune , ne pourra en être « reçu membre par un seul individu , mais en la présence

* De pace facta inter nos et burgenses noyiomense». (Annales de réélise cathédrale de Noyon , par Jacques Levasseur, t. II , p. S03 et soi?.)

t08 LETTRE XV.

c des jurés. La somme d'argent qu'il donnera alors sera c employée pour l'utilUé de la ville, et non au profit parc ticulier de qui que ce soit.

a Si la commune est convoquée en armes , tous ceux a qui l'auront jurée devront marcher pour sa défense^ et c nul ne pourra rester dans sa maison , à moins qu'il ne a soit infirme , malade, ou tellement pauvre qu'il ait bec soin de garder lui-même sa femme et ses enfants ma- « lades.

« Si quelqu'un a blessé ou tué quelqu'un sur le territoire c de la commune , les jurés en tireront vengeance *. »

Les autres articles garantissaient aux membres de la commune de Noyon l'entière propriété de leurs biens, et le droit de n'être traduits en justice que devant leurs ma^ gistrats électifs. L'évêque jura d'abord cette charte , et les habitants de tout état prêtèrent après lui le même serment. En vertu de son autorité pontificale , il prononça l'anathème et toutes les malédictions de l'Ancien et du Nouveau Testament contre celui qui, dans l'avenir, oserait dissoudre la commune ou enfreindre ses règlements. En outre, pour donner à ce nouveau pacte une garantie plus solide, Baudri invita le roi de France , Louis le Gros , à le corroborer, comme on disait alors, par son approbation et par le grand sceau de la couronne. Le roi consentit à cette requête de l'évêque; et ce fut toute la part qu'eut Louis le Gros à l'établissement de la coçimune de Noyon. La charte royale ne s'est point conservée; mais il en reste une qui peut servir de preuve à ce récit.

a Baudri, par la grâce de Dieu , évéque de Noyon, à

< Ces trois articles sont extraits d'une charte de Philippe-Auguste qui reproduit, en les confirmant» les lois, ou, comme on disait alors, les coutumei de la commune de Noyon. Voyez le tome XI du Recueil des Ordonnances des rois de France, p. 3S4.

dbyGoOgk

a tous ceux qui persévèrent et avancent de plus en plus a dans la foi :

tf TuèS'CHERs FRÈRES , uous appreuous par l'exemple et a les paroles des saints pères que toutes les bonnes choses « doivent être confiées à récriture, de peur que par la a suite elles ne soient mises en oubli. Sachent donc a tous les chrétiens^ présents et à venir, que j'ai fait à « Noyon une commune , constituée par le conseil et dans a une assemblée des clercs , des chevaliers et des bour- (( geois ; que je l'ai confirmée par le serment, Tautorité a pontificale et le lien de l'anathème, et que j'ai obtenu « du seigneur roi Louis qu'il octroyât cette commune et « la corroborât du sceau royal. Cet établissement fait par a moi , juré par un grand nombre de personnes et oc- « troyé par le roi , comme vient d'être dit, que nul ne soit a assez hardi pour le détruire ou l'altérer; j'en donne a l'avertissement de la part de Dieu et de ma part, et je « l'interdis au nom de l'autorité pontificale. Que celui qui a transgressera et violera la présente loi subisse l'excom- (c munication ; que celui qui, au contraire, la gardera a fidèlement, demeure sans fin avec ceux qui habitent a dans la maison du Seigneur *. »

Cette charte épiscopale porte la date de 1108.

Quelques années auparavant, les bourgeois de Beauvàis s'étaient constitués en commune spontanément, ou, comme s'exprime un contemporain, par suite d'une conjuration tumultuefte^. Ils contraignirent leur évéque à jurer qu'il respecterait la nouvelle constitution municipale; et, vers le môme temps, le comte de Vermandois, pour

< Annales de Téglise cathédrale de Noyon , t. II , p. 80K.

3 Turbulcnta conjuratio factœ commuoionis. (Epigt. Ivonis carnotensis episc., apud script rer. gallic. et francic^t. XV, p. t05.) La commune de Beauvais fui reconnue et conOrmée par Louis le Gros, on ne peut dire en quelle année; Louis le Jeune la confirma de nouveau en 4444.

prévenir de pareils troubles , octroya une charte de commune aux habitants de Saint-Quentin'. Le clergé de la ville jura de l'observer, sauf les droits de son ordre, et les chevaliers, sauf la foi due au comte*. Ce comte, qui était un puissant seigneur, suzerain de plusieurs villes, ne crut pas nécessaire, comme l'évoque de Noyon, de faire ratifier sa charte par l'autorité royale ; et la commune de Saint- Quentin s'établit sans que Louis le Gros intei^înt en aucune manière. Pour comprendre Teffet que devait produire sur les villes de la Picardie et de TIle-de-France l'existence de ces trois communes, dans un espace de moins de quarante lieues, il suffit de jeter les yeux sur lem*s chartes, dont voici les principaux articles :

CHARTE DB BBAUVAIS.

« Tous les hommes domiciliés dans l'enceinte du mur « de ville et dans les faubourgs, de quelque seigneur que « relève le terrain où ils habitent, jureront la commune. c( Dans toute l'étendue de la ville , chacun prêtera secours « aux autres loyalement et selon son pouvoir,

« Les pairs de la commune jureront de ne favoriser perce sonne pour cause d'amitié , de ne léser personne pour (( cause d'inimitié, et de donner en toute chose, selon leur (( pouvoir, une décision équitable. Tous les autres jure-

* Cette coiTcession n'a pas de date précise, mais elle remonte authentiquemeat aux premières années du xiie siècle; el^fut de beaucoup antérieure à répQque de Raoul (, qui devint comte de Vermandois en 4117. Qudques historiens la fixent à Tannée 4103. La charte communale de Saint-Quentin porte dans son préambule : Vms et consuetudines quai tempore Radolft comiiis et aniecessorum suorum burgtnses sanctl Quiti' tint tenuerunt (Voyez le Recueil des Ordonnances dei rois de France, t. XI, p. 270.)

' Cum primum communia acquisita fuit, omnes V iront andiœ pares..* et omnes clerici , salvo ordine suo, omnesque milites, salva fldelilale eomitiSyfirmiter tenendamjuraverunt. (Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. S70. )

« ront d'obéir et de prêter main-forte aux décisions des «pairs*.

a Quiconque aura forfait envers un homme qui aura juré (( cette commune, les pairs de la commune, si plainte leur (( en est faite, feront justice du corps et des biens du coucr pable, suivant leur délibération.

(( Si le coupable se réfugie dans quelque cbftteau-fort , (( les pairs de la commune parieront sur cela au seigneur a du château ou à celui qui sera en son lieu^ et si, à leur a avis, satisfaction leur est faite de l'ennemi de la com- « mune, ce sera assez; mais si le seigneur refuse satisfaca tion , ils se feront justice eux-mêmes sur ses biens et sur a ses hommes.

a Si quelque marchand étranger vient à Beauvais pour a le marché, et que quelqu'un lui fasse tort ou injure dans a les limites de la banlieue; si plainte en est faite aux a pairs, et que le marchand puisse trouver son malfaiteur « dans la ville, les pairs en feront justice, à moins que le a marchand ne soit un des ennemis de la commune»

« Nul homme de la commune ne devra confier ou prêter a son argent aux ennemis de la commune tant qu'il y aura a guerre avec eux, car s'il le fait il sera parjure; et si quela qu'un est convaincu de leur avoir prêté ou confié quoi a que ce soit, justice sera faite de lui, selon que les pairs « en décideront.

a S'il arrive que le corps de la commune marche hors a de la ville contre ses ennemis, nul ne parlementera avec « eux , si ce n'est avec licence des pairs.

t Ces magiBtrats étaient élus au nombre de douze par toute la commune de Beauvais. Plus tard , vers la fin du xiie siècle y leur nombre fut porté à treize, et Vun d'entre eux fut créé chef de l'administration sous le Utre de mnjeur ou maire. On disait mayeur dans le dialecte de la Picardie. Voyez, sur les litres de maire et de pairs, les Considérations sitr Vhistoire de France tdhap, y et ti.

« Si quelqu'un de la commune a confié son argent à « quelqu'un de la ville , et que celui auquel l'argent aura « été confié se réfugie dans quelque cbàteau-fort^ le sei- « gneur du château, en ayant reçu plainte, ou rendra Fargent ou chassera le débiteur de son château ; et s'il ne « fait ni Tune ni l'autre de ces choses » justice sera faite « sur les honunes de ce château à la discrétion des « pairs ^ »

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