‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 5)Chapitre 14 sur 26 · II · texte numérisé non relu

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uM Sçlon les vieux historiens ^ op ne vit plu* ^o^Hre le roi ^^^ Henri depuis le naufrage de ses enfants, Mathilde, sa femme, était morte, et reposait à Winchester, so^s une tombe dont Vépitaphe contenait quelques piots anglais, ce qui de longtemps ne Rêvait reparaître sur la sépulture des riches et des grands d'Augleterre '. Henri prit une seconde épouse, hors d^ la race anglo-saxonne, maintenant , retombée dans le mépris parce que le fijs du conquérant n'avait plus besoin d'elle. Ce nouveau mariage du roi fut stérile , et toute sa tendresse se réunit dès lors sur un fils naturel nommé Robert, le seul qiii lui restât ^^ Vers le temps où ce fils parvint à Tâge nubile , il arriva qu'un certain Robert, fils d' Aymon j riche Normand, possesseur de grands domaiues dans la province de Glocester, mourut, laissant pour héritière de ses biens une fille unique appelée Aimable, et familièrement Ma,blç o\x Mabile. Le roi Henri négocia avec les parents de cette jeune fille un mariage entre elle et Robert, son bâtard: les parents consentirent; mais Aimable refusa. Elle refusa longtemps, sans expliquer les motifs de sa répugnance, jusqu'à ce qu'enfin, poussée k bout, elle déclai*a qu'elle ne serait jamais la fen^me d'un homme qui ne portait pas deux noms.

Les deux noms , ou le double nom , composé du nom propre et d'un surnom , soit purement généalogique , soit indiquant la possession d'une terre ou l'exercice d'un emploi , était un des signes par lesquels la race normande en Angleterre se distinguait de l'autre race^. En ne por-

» Hic jacet Matildis rcgioa... ab AngU3 vocaU UqH tke gcod queen, (ThomaeRudborne Hiât major, winlon.; AngUa sacra, t. i, p. 277.)

a Willelm. Gemet. Hist. normann., apud Script, rer. normann., p. 60Ô.

3 Uiiîkcsii Disserialio episto^aris; Thçsauru» Unguaruoi »ei)t<«triwialium,i.ll,p.27.

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tant qùë son nom pt'opre , dans les siècles qtiî suîvii»eiit ^*|^ la conquête, on risquait de passer pour Saxon; et la va- ^24. nfté prévoyante de Fhéritière de Robert , fils d' Aymon , ^'alarma d'avance de Tidée que son époux futur pourrait être confondu avec la masse des indigènes. Elle avoua nettement ce scrupule dans une conversation qu'elle eut avec le roi , et que rapporte de là manière suivante une chronique en vers*.

« Sire , dit la jeune Normande , je sais que vos yeux se » sont arrêtés sur mol , beaucoup moins pour moi-même ta que pour mon héritage ; mais ayant un si bel héritage , ^ ne serait-ce pas grande honte que de prendre un mari « qui n'eût pas double nom^? t)é son vivant , mon père « à'appelait sir Robert, fils d'Aymon; je ne veux être qu'à « un homme dont le nom montre aussi d'où il vient. — a Bien parlé , demoiselle , répondit le foi Henri ; sir Ro- « bert, fils d'Aymori, était le noni de ton père ; sir Robert, «^fe de roi, sera le iiom de ton mari^, — Voilà, j'en a conviens , un beau tioin pour lui faire honneur toute sa a vie ; mais comment appellera-t-on ses fils , et les fils « de ses fils? » Le roi comprit cette deniande, et reprenarit aussitôt la parole : « Demoiselle, dit-il, ton mari aura un ^ nom sans reph)che , poUr lui-même et pour ses héri- « tiers ; il âé nommera Robert de Qlocestet, car je veux

^ Itobert of ljloucesier*s chron., p. 431 et 432, éd. Bearne.

* yt were me gret ssame

Vor to abbfe âtl lovërd ; botfe hé adde an tuo tiame. (lbid.,p. 431.)

* Damysele** quath the kyng...

Syre Roberd le" fyz Hayin...

Syfo Roberd flz le" Roy...

( Ibid., p. 432.)

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268 LIVRE Vil.

Mjo a qu'il soit comte de Glocester, lui et tous ceux qui vien-

II ji^ « drontde lui'. »

A côté de cette historiette sur la vie et les mœurs des

conquérants de F Angleterre, peuvent se placer quelques

. traits moins gais de la destinée des indigènes. En Tannée

iiâ4. 1124, Raoul Basset, grand justicier, et plusieurs autres barons anglo-normands tinrent une grande assemblée dans la province de Leicester : ils y firent comparaître un grand nombre de Saxons, accusés d'avoir fait le brigandage, c'est-à-dire la guerre de parti , qui avait succéiité à la défense régulière contre le pouvoir étranger. Quarante-quatre qu'on accusait de vol à main armée furent condamnés à la peine de mort , et six autres à la perte des yeux par le juge Basset et ses assesseurs *. « Des pera sonnes dignes de foi , dit la chronique contemporaine , « attestent que la plupart moururent injustement; mais a Dieu, qui voit tout, sait que son malheureux peuple est a opprimé contre toute justice; d'abord on le dépouille « de ses biens, et ensuite on lui ôte la vie'. Cette année c( fut dure à passer; quiconque possédait quelque peu de « chose en fut privé par les taillages et par les arrêts des « puissants; quiconque n'avait rien périt de faim*. »

Un fait arrivé quelque temps auparavant peut éclaircîr en partie ce que la chronique entend par ces arrêts qui dépouillaient de tout les malheureux Saxons. Dans la seizième année du règne de Henri P% un homme appelé

> Kobert of Gloucester's chron., p. 432, éd. Hearne.

' GhroD. saxon., éd. Gibson, p. 228.

3 MuHi flde digni homines... sed noster dominus Deus... videt oppressum esse misellum populum, contra jus omne. Primo spoliantur posse»sionibus , deinde irucidantur. ( Ibid.)

< Mid strange geoldes, and mid strange motes*.. qui nihil habebat periitfame. (Ibid.)

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foihtstan, habitant de la province de Huntingdon, voulut Hi4. se donner, avec ce qu'il possédait, au monastère de Saint- Ethelride. Robert Malartais, prévôt normand du canton, s'imagina que l'Anglais ne songeait à se faire moine que pour échapper au châtiment de quelque délit secret contre l'autorité étrangère, et il l'accusa, apparemment à tout hasard, d'avoir trouvé un trésor et de se l'être approprié * . C'était un attentat aux droits du roi; car les rois normands se prétendaient possesseurs-nés de toute somme d'ai^ent trouvée sous terre ^, Malartais défendit, de par le roi, aux moines de Saint-Ethelride de recevoir Brihtstan dans leur maison ; puis il fit saisir le Saxon et sa femme, et les envoya devant le justicier Raoul Basset, à Huntingdon ^. L'accusé nia le délit qu'on lui imputait; mais les Normands le traitèrent de menteur, le raillèrent sur sa petite taille et sa corpulence excessive, et, après beaucoup d'insultes , rendirent une sentence qui l'adjugeait au roi , lui et tout ce qu'il possédait \ Aussitôt après le jugement, ils exigèrent de l'Anglais une déclaration de ses biens meubles et immeubles, ainsi que du nom de ses débiteurs. Brihtstan la fit : mais les juges , peu satisfaits du compte, lui répétèrent plusieurs fois qu'il mentait impudemment. Le Saxon répondit dans sa langue : a Mes seigneurs. Dieu « sait que je dis vrai ; » il répétait patiemment ces mots , dit l'historien , sans ajouter autre chose ^. On contraignit sa femme à livrer quinze sous et deux anneaux qu'elle

« Thesaurum occultum invenil. (Order. Vital. Hist ecclesiast., lib. vi, apud Script, rer. normann., p. 629.)

2 Tbesauri de lerra régis sunt ( Legcs Hemici I , cap. x , § I .)

» Interdico ne illum ia vestro collegio audealis suscipere. (Order. Vital, loc. supr. cit.)

* Praejudicaverunt ipsum cum omni possessioiic dilioni régis traûendum. (Ibid.)

& Wat, min lauerl, godai mihlin hic setje sod, respondcbat... Hoc verbo sgepius repetito, nihil allud dicebat. (ibid.)

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nn. portait sur elle, et à jurer qu'elle ne retenait rien. Ensuite le condamné fiit conduit , pieds et poings liés , à Londres^ jeté dans une prison obscure, et chargé de chaînes de fer, dont le poids surpassait ses forces *.

*"« Le jugement dil Saxon Brishtstaii fut rendu, selon te 1 126. témoignage de Tancien hist(men , dans rassemblée de jtistice , ou , comme parlaient les Normands , dans la cour du comté de Hutttlngdon». A ces cours, où se jugeaient toutes les causes, à Teiception de celles des hauts barons, réservées pour le palais du roi , présidait lé vicomte de la province , que les Anglais appelaient shérif, ou iin juge de tournée, nn justicier errant y comme on s'elprimimait en langue normande ^. A la cour du comté siégeaient, comme juges , les possesseurs des terres libres, ceux que les Normands appelaient /fflne?* tenants, et que les indigènes appelaient /ranA/my*, joignant à l'adjectif français une terminaison saxonne*. La cour du comté, comme celle du roi , avait des sessions périodiques , et ceux qui rtianquaient de s'y rendre payaient une certaine amende pour avoir, comme disent les actes du temps , laissé la justice sans jugement^. Nul n'avait le droit d'y venir siéger, s'il ne portait l'épée et le baudrier, signes de la liberté normande, et si, de plus, il ne parlait français ^^ On s'y ren-

* Lundoniam ductus, ibl in careerem obseurum retruditur, ibiqae vinculis ferreis... (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. ti, apud Script, rer. normann., p. 630. )

2 Gongregatis provincialibus... apud Hunledoniam. (Ibid., p. 629.)

3 Justitiarii itinérantes. Vid. Gloss. Spelman., Terbo Justitia.

* Franci tenentes... — La terminaison ling dans les langues germaniques indique ressemblance ou flHation. Lorsque les Anglais se sont dés^ habitués d'aspirer fortement leur langue, le mot frankling est deyeuu fianklin. — Voyez Gbaucer's Canterbury taies.

^ Quod juslitiam sine judicio dimlserent (Légeê Henriei I, eap. xzix , 8*.)

* Duodecim milites aceinelis gladiis. (Olods. éû MattH. Paris., rerbo ssisa.)

daît ceint fle l*épée, et cet appareil obligé servait à en *<<« écarter lès Saxons, ou, suîvâiit le langage des anciens iiae. actes, les villains, lés habitants des hameailx, et toutes gens d'ignoble et basse espèce *. La langue française était, pour ainsi dire, le critérium auquel on distinguait les personnes ayant capacité pour être juges; et même il y avait des cas de procédure oîi le témoignage d'un honlme ignorant lidîome des vainqueurs, et trahissant par là sa descendance anglaise ; n'était point regardé comme valable. C'est ce que prouve un fait postérieur de plus de soixante années au temps où nous sommes parvenus. En 1191, dans une contestation où l'abbé de Croyland était intéressé , quatre personnes témoigrièrent contre lui ; c'étaient Godefroy dfe Thilrleby, Gaultier Leroux de Hamneby, Guillaume, fils d'Alfred, et Gilbert de Bennington. « On inscrivit, dit l'ancien historien , le faux tértioignage a qu'ils portèrent, et Ton hé voulut point inscrire la vérité « que Tabbé disait; mais tous les assistants croyaient encf core que le jugement lui serait favorable , parce que les « quatre témoins n'avaient point de fief de chevalier, «n'étaient points ceints de l'épée, et que même l'un « d*entre eux ne parlait pas français *. «

Des deux seuls enfants légitimes du roi Henri , il lui restait encore Mathilde, épouse de Henri V, empereur d'Allemagne. Elle devint veuve eri l'année 1126, et re- 4126. tourna auprès de son père ; malgré son veuvage les Normands continuaient de la surnommer par honneur Yem-

* Villani vero Tel CoWeti , vel Ferdingi, vel qui strat tstius modi Ylles Tel inopes personâe non sunt inier legum jadices nomerandi. (Leges Henriei 1, cap. XXII, §1.)

3 Eo quod non erant de militari ordine, nec accincti gladio... et tertiug eoram gflllice loqui non tioverat. (Pétri Blesetisits Ingulfi Continuât., spud rer. angUo. Script, 1. 1, p. 458, éd. Gale.)

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«26. peresse, c'est-à-dire rimpératrice '. Aux fêtes de Noël, Henri tint sa cour, en grande pompe , dans les salles du château de Windsor, et tous les seigneurs normands des deux pays, rassemblés à son invitation, promirent fidélité à Mathilde, tant pour le duché de Normandie que pour le royaume d'Angleterre , jurant de lui obéir comme à son père, après la mort de son père ^. Le premier qui prêta ce serment fut Etienne, fils du comte de Blois et d'Adèle, fille de Guillaume le Conquérant , l'un des amis les plus intimes et presque le favori du roi '. Dans la même année Foulques, comte d'Anjou, suivant le nouvel enthousiasme du siècle, se fit ce qu'on appelait soldat du Christ, marqua d'une croix sa cotte d'armes , et partit pour Jérusalem, Dans l'incertitude de son retour, il remit le comté à son fils Geoffroy, surnommé Plante-Genest, à cause de l'habitude quil avait de mettre, en guise de plume, une branche de genêt fleuri à son chaperon*.

1196 Le roi Henri se prit de grande amitié pour son jeune voisin, le comte Geoflroy d'Anjou, à cause de sa bonne mine, de Félégance de ses manières et de sa réputation de courage ; il voulut même devenir son parrain en chevalerie , et faire à ses frais , à Rouen , la cérémonie de la réception de Geoffroy dans cette haute classe militaire ^. Après le bain, où, suivant l'usage, on plongea le nouveau chevalier, Henri lui donna, comme à son fils d'armes , un

* Quoad vixit sibi nomen retinens imperatricis. ( De orig. comit. an« degav., apud Script, rer. gallic. et francic, t. XII, p. 837.)

2 Matth. Paris., t l.p. 70.

3 El primus omnium cornes blesensis. ( Ibid.)

* Diclum etiam, idque usitalius, Piantagenest , co quod genistœ ramum pileolo insertum geslaret. (Script, rer. gallic. et francic, t. XII, p. 581, in nota c, ad cale, pag.) — Cliron. de Normandie, ibid., t. Xlli, p. 247.

^ Johannig monac. major, monast., Hist. Gaurrcdi ducis Normann. apud Script, rer. gallic. et francic, L XII , p. 520 et 521.

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cheval d'Espagne, une cotte et des chausses de mailles à <*^ répreuve de la lance et du trait, des éperons d'or, un écu uît. orné de figures de lion en or, un heaume enrichi de pierreries, une lance de frêne avec un fer de Poitiers, et une épée dont la lame était d'une trempe si parfaite qu'elle passait pour un ouvrage de W^aland, l'artiste fabuleux des vieilles traditions du Nord*. L'amitié du roi d'Angleterre ne se borna pas à ces témoignages , et il résolut de marier en secondes noces au comte d'Anjou sa fille Mathilde, Vefnperesse. Cette union fut conclue , mais sans l'aveu préalable des seigneurs de Normandie et d^ Angleterre, circonstance qui eut des suites fâcheuses pour la fortune des deux époux •. Leurs noces se firent aux octaves de la Pentecôte, dans Tannée 1127, et les fêtes se prolongèrent durant trois *<27. semaines ^. Le premier jour, des hérauts en grand costume parcoururent les places et les rues de Rouen , criant , à chaque caiTcfour, cette bizarre proclamation : « De par le a roi Henri , que nul homme ici présent , habitant ou a étranger, riche ou pauvre , noble ou villain , ne soit si a hardi que de se dérober aux réjouissances royales; car a quiconque ne prendra point sa part des divertissements « et des jeux sera coupable d'offense envers son seigneur « le roi*. »

' Lorica... maculis dupliciboa intexta... hasta fraxinea ferrum piclavense prœtendens... ensis de Ihesauro regio... in quo fabricando fabrorum superlativus Galannus multa opéra et studio desudavit. (Johan. monac. major, monast Hist. Gaufredi ducis Normann., apud Seript. rer. gallic. et francic, t. XII, p. 534.) — C'est le Volundur de l'Edda Scandinave et le WeylanârSmHli des contes populaires de l'Angleterre et de l'Ecosse.

3 Willelm. Malmesb. Uisloriœ novellae, lib. i, apud rer. anglic. Script., p. 475,edSavile.

3 Chron. Johan. Bromton, apud bist. aogl. Script., t. I, col. 4016, éd. Seldcn.

* Clamatum est voce prœconis , ne quis... ab hac regali iaelilia se subtraheret. (Johan. monac. major, monast. Hist. Gaufredi ducis Normann., apud Script, rer. gallic. et francic, t. XII, p. 531.)

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\\n. Du mariage de Mathllde , fille de Henri P', avec Geoffroy Planle-Genest, naquit, en Tannée 1133, un fils qvii fut appelé Henri , comme don aïeul, et que les Normands surnommèrent Filz emperesse , c'est-à-dire fils de Timpéralrice, pour le distinguer de Taïeul, qu1ls sumommalenl Fitz-Guillaume-Conquérenr. A la naissance de son pelitfils , le roi normand convoqua encore une fois ses barons d'Angleterre et de Normandie , et les requit de reconnaître, pour ses successeurs, les enfants de sa fille, après lui et après elle * ; ils y consentirent en apparence et le jurera», rent. Le roi mourut deux ans après, en Normandie, croyant laisser sans contestation la couronne à sa fille et à son petit-fils; mais il en arriva tout autrement. Au premier bruit de sa mort, Etienne de Blois, son neveu, fit voile en grande hâte pour l'Angleterre, où il fut élu roi par les prélats, les comtes et les barons qui avaient juré de donner la royauté k Wathilde *. L'évêque de Salisbury déclara que ce serment était nul , parce que le roi avait marié sa fille sans le consentement des seigneurs; d'autres dirent qu'il serait honteux pour tant de nobles cheValiers d'être sous les ordres d'une femme'. L'élection d'Etienne fut solennisée par la bénédiction du primat de Canterbury, et, ce qui était important dans ce siècle, approuvée par une lettre du pape Innocent IL a Nous avons appris , « disait le pontiffe au nouveau roi , qUe tu as été élii par le c( vœu commun et le consentement unanime, tant des sei- « gUeurs que du peuple, et que tu as été sacré par lés pré- (( lats du royaume ^. Considérant que les suffrages d'un si

1 MaUh. PariSMi. I,p. 73.

* lbid.,p.74.

s Forenimis turpe si tôt nobiles fœminœ subderentur. ( Ibid.)

* Gommuni votoet utlaniml asgenâU tam procérum quametiam populi te in regem eligerè. (Bpiet. Idtiocent. II pape , apud Script, rer. gallic. # t firancic, t. XV,p. 391.)

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c( grand nombre d'hommes n'ont pu ^ réunir $ur ta pçr* usa. c( sonne sans une coopération spéciale de la grâce divine, c( et que, d'ailleurs, tu es parent du dernier roi au plus « proche degré , nous tenons pour agréable tout ce qui a « été fait à ton égard, et t'adoptons spécialement, d aifec- « tion paternelle, pour fils du bienheureux apôtre Pierre « et de la sainte église romaine *. »

Etienne de Blois était très-populaire auprès des Anglo- hss Normands, à cause de sa bravoure éprouvée et de son ^^^^ humeur affable et libéi^ale. Il promit, en recevant la couronne , de rendre à chacun de ses barons la jouissance libre des forêts que s'était appropriées le roi Henri, à l'exemple des deux Guillaume ^. Lesï premiers tenpps du nouveau règne furent paisibles et heureux, du naoins pour la race normande. l.e roi était prodigue et magnifique, il donna beaucoup à ceux qui l'entouraient'^ il puisa largec[ient dans le trésor que le Conquérant ^vait amassé, et que ses deux successeurs avaient encore accru. Il aliéna ou distribua en fiefs les terres que Guillaume avait réservées pour sa part de conquête, et qu'on appelait le domaine royal ; il créa des comtes et des gouverneurs indépendants, dans des lieux administrés jusquelà, pour le profit du roi seul, par les préposés royaux. Geoffroy d'Anjou, mari de Mathilde, s'engagea à rester en paix avec lui , moyennant une pension de cinq mille marcs; et Robert de Glocester, fils naturel du dernier roi, qui d'abord avait manifesté l'intention de faire valoir les

1 Te in specialem B. Pétri et sanctsB romans Ecclesiœ Olium. (Ibid., p. 392.)

3 Vovit quod nuliius vel clerici vel laYci syivas in manu sua retineret. (Mal th. Paris., t. l , p. 7*.)

^ Cùm esset ipse in dundo diffusus. (Willelm. Itfalmesb. Histori» no- Vellœ , \ïh. I , apud rer. anglic. Scripl., p. 476 , éd. Savile )

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4435 droits de sa sœur, prêta entre les mains d'Etienne le ser-

1137. ment de foi et d'hommage *.

«37. Mais ce calme ne dura guère; et, vers Tannée 4137, plusieurs jeunes barons et chevaliers, qui avaient inutilement demandé au nouveau roi une part de ses domaines et de ses châteaux, commencèrent à s'en emparer à main armée. Hugues Bigot saisit le fort de Norwich; un certain Robert prit celui de Badington : le roi se les fit rendre ; mais l'esprit d'opposition s'accrut sans relâche du moment qu'il eut éclaté*. Le fils bâtard du roi Henri rompit subitement la paix qu'il avait jurée à Etienne; il lui envoya de Normandie un message pour le défier et lui dire qu'il renonçait à son hommage. « Ce qui excita Robert à pren- « dre ce parti, dit un auteur contemporain , ce fiirent les « réponses de plusieurs hommes de religion qu'il consulta, « et surtout un décret du pape, qui lui enjoignait d'obéir « au serment qu'il avait prêté à Mathilde sa sœur, en prc- « sence de leur père*. » Ainsi se trouvait annulé le bref du même pape en faveur du roi Etienne; et la guerre seule pouvait décider entre les deux compétiteurs. Les mécontents, encouragés par la défection du fils du dernier roi , furent en éveil par toute l'Angleterre , et se préparèrent au combat. « Ils m'ont fait roi, disait Etienne , et à préce sent ils m'abandonnent; mais, par la naissance de Dieu, « jamais on ne m'appellera roi déposé *. » Pour avoir une armée dont il fût sûr, il assembla des auxiliaires de toutes

> Willem. Malmesb. Historlœ novellœ, lib. i, apud rer. anglic. Scripl., p. 479, éd. Savile.

» Cœpit ergo deincepa Normannorum prodiliopullularr. (MaUh. Paris., t. I,p.75.)

3 Hommagio .. abdicato... adde quod etiam apostolici decreU rrœ se tenorem ferebat,prœcipienti8 ul sacra mento, quod prœsente pâtre fecerat, obediens essot. ( Willelm. Malmesb. Historise noYellœ , lib. i , apud rer. anglic. Script, p. 480, éd. Savile.)

< Per nascentiam Dei , nunquam rex dejeclus appellabor. ( Ibid.)

les parties de la Gaule : g comme il promettait une forte h37. « paye , les soldats venaient à Tenvi se faire inscrire sur (c ses rôles, gens de cheval et gens d'armure légère , sur- « tout Flamands et Bretons* . »

La population conquérante de l'Angleterre était encore une fois divisée en deux factions ennemies. L'état des choses devenait le même que sous les deux règnes précédents, quand les fils des vaincus s'étaient mêlés aux querelles de leurs maîtres, et avaient fait pencher la balance de l'un des deux côtés , dans le vain espoir d'obtenir une condition un peu meilleure. Quand de semblables conjonctures se présentèrent sous le règne d'Etienne, les Anglais de race se tinrent à l'écart, désabusés par l'expérience du passé. Dans la querelle d'Etienne et des partisans de Mathilde, ils ne furent ni pour le roi établi , qui prétendait que sa cause était celle de l'ordre et de la paix publiques, ni pour la fille du Normand et de la Saxonne : ils tentèrent d'être pour eux-mêmes; et l'on vit se former en Angleterre , ce que l'on n'y avait point vu depuis la dispersion du camp d'Ély, une conspbation nationale , en vue de l'affranchissement du pays. « A un jour fixé , dit « un auteur contemporain , on devait partout massacrer « les Normands*. »

L'historien ne détaille pas comment ce complot avait été préparé, quels en furent les chefs, quelles classes d'hommes y entrèrent, ni dans quels lieux et à quels signes il devait éclater. Seulement il rapporte que les conjurés de 1137 avaient renouvelé l'ancienne alliance des patrio-

» Currebalur ad eum ab omnium generum militibus et a levis armaturse hominibus, maximeque ex Flandria et firitannia. (Ibid., p. 179.)

' Gonspirationem fecerant et clandestinis machinaiionibus sese... iolicem anima vera ni , ut, constituto die, MormannoB omnes occîderenl. (Order. Vital. Hist. ecclesîast., lib. xiii, apud Script, rer. normana., p. 912.)

4137. tes saxons avec les habitants du pays de Galles et de r^cosse *, et que même ils avaient dessein de mettre à la tête de leqr royaume affranchi ui\ Écossais, p^i-^tre David, le roi actuel, fils de Marguerite, smw* d'Edgar*. L'entreprise échoua , parce que de^ révélations ou de amples indices parvinrent au Normand Richard l^encôr, évoque d'Ély, sous le secret de la confession*. Dans pe siècle, les esprits les plus fermes ne s'exposaient guère à vin danger de mort évident sans savoir mis ordre à leur couscience; et quand Taffluence des péniteuts était plus grande que de coutume , c'était un signe presque ç^tain de mouvement politique. En épiant sur ce point la oouduite des Saxons, le haut clergé, de race normande, vexaplissait l'objet principal de son intrusion en Angleterre ; car, au moyen de questions insidieuses faites dans les épanchements de la dévotion , il était aisé de découvrir la moindre pensée de révolte; et rarement celui que le prêtre interrogeait ainsi savait se garder d'un homme à qui il croyait le pouvoir de lier et de délier sur la terre comme dans le ciel. L'évèque d'0y fit part de sa découverte aux autres évêques et aux agents supérieurs de l'autorité * : mais , malgré la promptitude de leurs mesures , beaucoup de conjurés, et les plus considérables, dit le narrateur contemporain , eurent le temps de prendre la fuite ^. Us se retirèrent chez les Gallois, afin d'exciter ce

• Fcedus cum ScoUia et GuallU... (Order. Vilal. Hist ecclesiast. , lib. XIII, apud Script, rer. normaim., p. 912.)

3 Et regQi prinoipatum SQotlis tradereoi (IbicU) 3 Taiita perversilas... Ricardo Nigeilo , eliensi episcopo, primituB nota, per conjuratos nequiliœ socios, facta est. (Ibid.)

* Et per eum reliquU prœsulibua regni et optimatibus atque tribuma regiisque satellitibus pervulgata est. (Order. Vital. Hist. ecole&iast., lib. XIII, apud Script, rer. normann., p. 912.)

^ Porro nonnulii malitiœ conscii... fugerunt, et reiictis omnibus divitiid et bonoribos suis, exulaverunt. ( Ibid.)

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peuple à la guerre contre les Normands *. Ceux qui ftiretit «137. saisis périrent, en grand nombre , par le gibet ou d'autres genres de supplices ^.

Cet événement eut lieu soixante-six ans après la derulètie défoitë des ihsurgés d'Ély, et soixante-douze après la bataille de Hastings. Soit que les chroniqueurs ne nous aient pas tout dit j soit qu'après ce teinps le fil qui rattachait encore les Saxons aux Saxons, et en faisait un peuple , n'ait pu se renouer, on ne trouve plus dans les époques suivantes aucun projet de délivrance conçu , de commun accord , entre toutes les classes de la population anglo-saxonne. Le vieux cri anglais, Point de Normands! ne retentit plus daris Thistoire, et les insurrections postérieures ont pour mot de rallietnerit des formules de guerre civile : ainsi , au xi\^ siècle , les paysans d'Angleterre , soulevés , criaient : Point de gentilshommes ^ f et au xvii*, les habitants 'des villes et des campagnes disaient: Plus de lords orgueilleux , ni d'évéques au cœur corrompu */ n sera cependant possible de saisir encore dans les faits qui vont suivre des traces vivantes de l'ancienne hostilité des deux races.

C'est une chose aujourd'hui fort incertaine que la durée du temps pendant lequel les mots de noble et de riche furent, dans la conscience populaire des Anglais, synonymes de ceux d'usurpateur et d'étranger; car la valeur exacte du langage des vieux historiens est trop souvent un

< Potentiores si quidem... ad registendum temere animati sunt. ( Ibid.) > PaUbulis aliisque generibus mortis interierunt. ( Ibid.) ' Wlien Adam delved and Eva span

Where was itien ihe genUeman ?

( Anciens vers cités par Sharon Turner, Hist. des Anglo-Normands, t. II.) * Proud lords and rotten hearted bishops. Voyez les historiens de la révolution de 1640.

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H37. problème pour rhistorien moderne. Comme ils écrivaient pour des gens qui savaient , sur leur propre état social , bien des secrets que la postérité n'a pas reçus , ils pouvaient impunément être vagues et faire des réticences; on les comprenait à demi-mot. Mais nous , comment nous est-il possible de comprendre la manière de s'énoncer des chroniqueurs, si nous ne connaissons pas déjà la physionomie de leur temps? Et où pourrons-nous étudier le temps, sinon dans les chroniques elles-mêmes? Voilà un cercle vicieux dans lequel tournent nécessairement tous les modernes qui entreprennent de décrire avec fidélité les vieilles scènes du monde et le sort heureux ou malheureux des générations qui ne sont plus. Leur travail , plein de diflir cultes, ne saurait être complètement fructueux; qu'on leur sache gré du peu de vrai qu'ils font revivre à si grande peine.

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