II
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n% LIVRE vu.
H60. Il était vrai , en effet , qu'aux termes du traité de paix conclu entre Guillaume et le duc Robert , et juré par tous les barons anglo-nqrmands , la royauté était dévolue au duc; mais il se trouvait alors loin de l'Angleterre et de la Normandie. Les exhortations du pape Urbain II à tous les chrétiens, pour les engager à reconquérir la Terre-Sainte , avaient agi vivement sur son esprit aventureux. Il était parti, des premiers, dans cette grande levée en masse, fâitie , aux cris de Dieu lb veut, en Tannée 1096; et, trois ans après , il avait atteint le but de son pèlerinage par la prise de Jérusalem. Lorsque arriva la mort de son frère Guillaume, Robert était en ^oute pour la Normandie ; mais, ne se doutant point de ce que le retard devait lui faire perdre, il s'arrêta longtemps, par amour pour une femme, à la cour d'un des seigneurs normands établis en Italie. Pris ainsi au dépourvu et manquant de chef, ses partisans ne purent tenir contre ceux de Henri. Ce dernier, maître du trésor, vint à Londres , où les principaux d'entre les Normands se réunirent; et, trois jours après la mwt de son frère, il fut élu roi par eux, et couronné solennellement ^ Les prélats le favorisèrent, parce qu'il les aimait beaucoup, eux et la littérature du temps, ce qui lui faisait donner, en langue normande, le surnom de Clerc ou de Beau-Clerc ?. On dît même que les Saxons le préféraient à son compétiteur, parce qu'il était né et avaitité é}evé en Angleterre '. Il promit à son couronnement d'observer les bonnes lois du roi Edward; mais il déclara qu'il voulait conserver, comme son père, la jouissance exclusive des forêts *.
' Optimates qui propre fuerunt, ejus fratrem Heanrigum in regem elegerunl. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 208.)
2 Dicius ciericus. (Chron. Johan. Bromton, apud hist. angl. Script., 1. 1 , col. 997, éd. Selden.)
3 jGuilielm. Neubrig., Dereb. anglic, p. 297, fi<2* H^rne. ' Chron. Johan. Bromion (loc. supr.cit.)
Le roi Henri , premier du nom , n'avait dans le carac- <«w tère ni les mêmes défauts , ni les mêmes qualités que son -1104. frère aîné Robert. Autant celui-ci était léger, forttasque , et en même temps généreux et loyal , autafit Fatitre avait d'aptitude aux affaires et de penchant à la dissimulation. Malgré la facilité de soii aténeihent au trône , il jugea prudent de ne point s'endormir sur la foi de ceux qui l'avaient élu. La fidélité dés Anglo-Normands lui était suspecte; il résolut de se créer en Angleterre une force indépendante de la letiry et d'exciter à son profit le patriotisme des Saxons. Il tendit la main à ces pauvres vaincus , qu'on flattait au jour du péril , et que le lendemain on écrasait. D convoqua les principaux d'entre eux, et leur tint, par interprète . le discours suivant :
« Mes amis et féaux , natifs de ce pays , où je suis né , « vous savez que mon frère en veut à mon royaume. C'est « un homme orgueilleux, et qui ne peut vivre en repos; il « vous méprise manifestement, vous traite de lâches et de « gloutons, et ne désire que vous fouler aux pieds ^ Mais « moi, comme un roi doux et pacifique, je me propose « de vous maintenir dans vos anciennes libertés , et de « vous gouverner d'après vos propres conseils, avec mo- « dération et sagesse^. J'en ferai, si vous le demandez, « un écrit signé de ma main , et je le confirmerai par ser- « ment. Tenez donc ferme pour moi; car si la bravoure ce des Anglais me seconde , je ne crains plus les folles « menaces des Normands ^ »
1 Amici et fidèles mei indigense ac naturales... vosque scienter quasi eontemptibilesi et qaos desides vocat et glutones, conculeare desidcrat. (Mallii.Paris.,t. I.p.62.)
* Ego vero rex humilis et paeiflcus... et veslris inclinando consiliis, consultiuB et milius... gubernare. (Malth. Paris., 1. 1, p. 62.)
•'♦ Et super his (si providerelis) scripta subarala roborare et juramentis... confirmare... Si eniiti fortitudine Angiorum roborer, inanes Normaonorum minas nequaquamcenseoformidandas. (Malt. Paris, 1. 1, p. 63.)
Hoo L'écrit promis par le roi aux Anglais , ou , pour parler 1,^, le langage du siècle , sa charte royale, fut en eflfet (i*essé. On en fit autant de copies qu'il y avait de comtés normands en Angletei^re , et , pour qu'elle parût plus solennelle , on y appliqua un sceau neuf, fabriqué pour cet usage * . Les exemplaires furent déposés dans la principale église de chaque province : mais ils n'y restèrent pas longtemps ; tous furent enlevés quand le roi se rétracta , et , selon l'expression d'un ancien historien, faussa impudemment sa parole'. Il n'en resta que trois copies qui par hasard échappèrent ; une à Canterbury, une à York , et l'autre à Saint-Alban.
1 101 La même politique qui fit faire à Henri I" cette démarche auprès des Anglais lui en inspira une autre plus décisive; c'était de prendre pour épouse une femme de race anglo-saxonne. Il y avait alors en Angleterre une fllle orpheline de Malcolm, roi d'Ecosse, et de Marguerite, sœur du roi Edgar. Elle se nommait Édithe, et elle avait été élevée à l'abbaye de Rumsey, dans la province de Hauts , sous la tutelle d'une autre sœur d'Edgar, appelée Christine , qui , après s'être réfugiée en Ecosse avec son frère , avait pris le voile de religieuse en l'année 1086 '. Comme fille de roi , plusieurs des hauts barons normands avaient recherché en mariage la nièce d'Edgar : elle fut demandée au roi Guillaume le Roux par Alain le Breton , seigneur du château de Richemont , dans la province d'York; mais Alain mourut avant que le roi lui eût octroyé la jeune
* Et expedienter fabricato sigillo consignatœ Bunt (Thomse Rudborne
Hist. major, winlon.; Anglia sacra, t. I , p. S74.) » (Promlssa) impudenler violavit. ( MaUh. Paris., l. I, p. 61.) 8 Willelm. Malmesb., deGest. reg. ang1.,lib. y, apud rer. anglic. Soript.
p. <64, éd. Savile. — Annales waverleienses, ad. ann. mlxxxti, apud rer.
anglic. Script., 1. II, p. 133, cd. Gale.
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fille ^ Guillaume de Garenne, comte de Surrey, la désira 4ioi ensuite; mais le mariage n'eut pas lieu, on ne sait par quel empêchement *. Ce fut elle que les plus habiles conseillers du roi Henri lui proposèrent comme épouse , afin de gagner, par ce moyen, Fappui de toute la race anglosaxonne contre Robert et ses partisans.
De leur côté , beaucoup d'Anglais concevaient l'espoir frivole de voir revenir les anciens temps saxons lorsque la petite-fille des rois saxons porterait la couronne. Ceux qui avaient quelques relations avec la famille d'Édithe se rendirent auprès d'elle, et la prièrent avec instance de ne point se refuser à ce mariage '. Elle montra beaucoup de répugnance , on ne sait précisément par quel motif; mais les solliciteurs ne se rebutèrent point , et l'obsédèrent tellement, dit un ancien auteur, qu'elle céda par lassitude et à contre-cœur*. «Noble et gracieuse femme, lui disaient- « ils , si tu voulais , tu retirerais du néant l'antique honneur c( de l'Angleterre; tu serais un signe d'alliance, un gage « de réconciliation : mais si tu t'obstines dans ton refus, c< la haine sera éternelle entre les deux races , et le sang « ne cessera point de couler ^. »
Dès que la nièce d'Edgar eut accordé son consentement, on la fit changer de nom , et , au lieu d'Édithe , on l'appela Mathilde, ce qui sonnait mieux à l'oreille des Normands *.
< Alanus enim Rufus , Britannorum cornes, Mathildem... in conjugem, sibi a rege Rufo requisivil. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. tih , apud Script, rer. normann., p. 702.)
" Ibid.
3 Parentumetamicorum consiliis. (Malth. Paris., t. I, p. 58.)
" Ipsa vero invila nupsit ei.... et tandem tœdio affecta adquievit. (Ibid.)
^ Instantes enim importune dicebanl : G mulierum generosissima ac gratisima... quod si non feceris, causa eris perennis inimicitiae gentium diversarum, et sanguinis humani effusionis irreslaurabilis. (Ibid.)
« Mathildem , quœ prius dicta est Edith. (Order. Vital. Hist. ecclesiast. lib. vm, apud Script, rer. normann., p. 70?.)
4i(H Cette précaution d'ailleurs n'était pas la seule nécessaire ;
<fo2. ^^ ^ï s'éleva un grand parti contre le mariage; il se composait principalement des âttiis secrets du duc Robert, auxquels se joignirent beaticoilp de geiïs qui, par ofgileil natio»nal , trouvaient indigne qu'une femme saxonne devînt k reine des conquérants de l'Angleterre. Leur malveillance suscita des obstacles imprévus j ils prétendirent que Mathilde, élevée depuis son enfance dans ixti monastère, atait été vouée à Dieu par ses parents : le bruit courut qu'on l'avait vue publiquement porter le toile ; et Ce bruit fit suspendre U célébration dti mariage, à la gtande joie de ceux qui y étaient contraires *.
Il y avait allors à la place de Lanfranc, danâ l'archevêché de Canterbury, un moine du Bec, nommé Anselme, homme de science et de vertu, dont les écrivains du temps rendent cet honorable témoignage que les Anglais indigènes Taimaîerit comme s'il eût été l'un d'entre d'eux^. Anselme était venu par hasard en Angleterre, sous le règne du premier Guillaume , dans le temps où Lanfraiic , voulant détruire la réputation des saints de race anglaise , attaquait avec acharnement la sainteté de l'archevêque Elfeg, assassiné jadis par les Danois *. Tout préoccupé de son projet, le primat entretint le moine normand de l'histoire du Saxon Elffeg, et de ce qu'il appelait son prétendu martyre. « Pour c( moi, lui répondit Anselme , je crois cet homme martyr c( et vraiment martyr; car il aima mieux mourir que de c( fah*e tort à son pays. H est mort pour la justice, comme « Jean pour la vérité , et tous deux pareillement pour le a Christ, qui est la vérité et la justice *. »
< Eadmeri Hist nOY.» p, 56 « éd. Sdâen.
3 Pro mansuetudine sua ab Indigenis terrœ , quasi unus eorum, diligebatur. (Ibid., p. 413, éd. Belden.) 3 Voyez livre V, t. II, t). H 3.
* Martyr, inquit, videtur egregius qui fflori maluit... Sic ergo JobAnnos
Devenu à son tour primat, sous Guillaume le Roux, noi Anselme persista dans l'esprit d'équité qui lui avait inspiré ^ /J^ cette réponse, et dans sa bienveillance pour les Anglais. îl fut l'un des plus zélés partisans du mariage que souhaitaient cetix-ci; mais quand il vînt à apprendre les bruits qui se répandaient sur le compte de la nièce d'Edgar, il déclara qtie rien ne saurait le déterminer à enlever à Dieu celle qui -était son épouse, pour l'unir à uii époux charnel' . Désirant pourtant s'assurer de la vérité , îl interrogea Slathîlde, et elle nia qu'elle eût jamais été vouée à Dieu ; elle lïîa même qu'elle eût jamais porté le voile de son plein gré , et offrit d'en donner la preuve devant tous les prélats d'Angleterre. «Je dois confesser, dît-elle, que quelquefois «j'ai paru voilée; mais en voici la raison : dans ma pre- « niîère jeilnesse, quand j'étais soiis la tutelle de Christine, « ma tante, pour me garantir, à ce qu'elle disait, contre « le libertinage des Normands, qui en voulaient à l'hoûneur « de toutes les femmes, elle avait coutume de placer sur « ma tête un moùceau d'étoffe noire, et quand je refusais « de m'en couvrir, elle me traitait fort durement. En sa « présence, je portais ce morceau d'étofte; niais dès qu'elle « s'était éloignée je le jetais à terre , et marchais desstis « avec une colère d'enfant ". »
Anselme ne voulut point prononcer seul sur cette grande ^ *^^' difficulté, et convoqua une assemblée d'évêques, d'abbés, de religieux et de seigneurs laïques , dans la ville de Rô-
pro veritale, sic et Elphegus pro jusUUa. (Johan. Sarisbur. de Vita Anselmi ; ^ngliu sacra, t. H, p. 162.)
1 Eadmeri Hist. nov., p. 56, éd. Selden.
2 Cùm adolescenlula esi^em et sub amitœ meae Christianae... virga paverem, iila servandi corporis mei eaut$a> contra furentem et cujuâquu pudori... iDsidianiem Normannorum libidinero, nigrum panniculum capili meo superponere... solebal. (Eadmeri Hist. nov., p. 56 et 57, éd. Selden.)
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H02. chester. Des témoins cités devant ce concile confirmèrent la vérité des paroles de la jeune fille. Deux archidiacres normands , Guillaume et Humbault , furent envoyés au monastère où Mathilde avait été élevée, et déposèrent que la voix publique, ainsi que le témoignage des sœurs , était d'accord avec sa déclaration * . Au moment où l'assemblée allait délibérer, l'archevêque Anselme se retira pour n'être point suspect d'exercer la moindre influence ; et, quand il revint, celui qui portait la parole au nom de tous énonça en ces termes la décision commune : «Nous pensons que « la jeune fille est hbre , et peut disposer de son corps , c( nous autorisant du jugement rendu , dans une semblable « cause, par le vénérable Lanfranc, au temps où les fem- « mes saxonnes, réfugiées dans les monastères par crainte « des soldats du grand Guillaume , réclamèrent leur lice berté ^. »
L'archevêque Anselme répondit qu'il adhérait pleinement à cette décision , et peu de jours après il célébra le mariage du roi normand et de la nièce du dernier roi de race anglaise ; mais avant de prononcer la bénédiction nuptiale, voulant dissiper tous les soupçons et désarmer la malveillance, il monta sur une estrade devant la porte de l'église, et exposa au peuple assemblé tout le débat et la décision des évêques. Ces faits sont racontés par un témoin oculaire , par Edmer, Saxon de naissance et moine de Canterbury.
^,^ Toutes ces précautions ne purent vaincre ce que Fhistorien Edmer appelle la malice de cœur de certains hommes', c'est-à-dire la répugnance de beaucoup de Normands con-
■ Eadmeri Higt. nov., p. S7, éd. Selden,
2 Voyez livre v, t. Il , p. <46.
•^ Eadmeri Hist. nov., p. 57 et seq., éd. Seldcn,
tre la mésalliance de leur roi. Ils s'égayèrent sur le compte «w des nouveaux époux, les appelant Godrik et Godive, et em- nos. ployant ces noms de la langue saxonne comme des sobri' quets de dérision * : « Henri le savait et Fentendait, dit un « ancien chroniqueur, mais il affectait d'en rire aux éclats, « cachant adroitement son dépit ^. » Lorsque le duc Robert eut débarqué en Normandie , Tirritation des mécontents prit un caractère plus grave ; beaucoup de seigneurs anglonormands passèrent la mer pour aller soutenir les droits du frère dépossédé , ou lui envoyèrent des messages. Ils Tinvitaient à presser son débai'quement en Angleterre , et rassuraient de leur fidélité, selon le pacte conclu autrefois avec Guillaume le Roux'. En effet, à l'arrivée de Robert, son armée se grossit rapidement d'un grand nombre de barons et de chevaliers; mais les évoques, les simples hommes d'armes et les Anglais de naissance demeurèrent dans le parti du roi*» Les derniers surtout, suivant leur vieil instinct de haine nationale, désiraient ardemment que les deux factions en vinssent aux mains. Il n'y eut point de combat au débarquement, parce que Robert aborda sur la côte de Hauts , pendant que son frère l'attendait sur celle de Sussex. Il fallait quelques jours aux deux armées pour arriver à la rencontre l'une de l'autre , et les moins fougueux parmi les Normands des deux partis, profitant de
* Omnes palam contumeliis dominum inurere, Godricum eum et comparem Godiiham appellantes. (Willelm. Malinesb. , de Gest. reg. angl. Jib. V, apud rer. anglic. Script., p. 456, éd. Savile.) — Vocantes eum Godryeh Godefayr, (Uenrici KnyglUon. de Bvent. Angl., lib. ii, apud hist. angl. Script., t. II, col. 2375, éd. Selden.)J
3 Audiebat hase ille, et formidabiles cachinnos, iram differens, ejiciebaL (Willem. Malmesb., loc. Bupr. cit.)
3 Regnum illi promittentes. ( Florent. Wigorn. obron., p. 650.)
*EpidCopi, milited gregaril, et Angll, (Florent. Wigorn. chron. , p. 650.)
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u« l'Intervalle, s'entremirent et apaisèrent cette querelle de «0», parents et de compatriotes ^ U fut décidé que Robert renoncerait encore une fois à ses prétentions sur le royaume d'Angleterre , pour une pension annuelle de deux raille livres d'argent, et que les confiscations faites par le roi sur les amis du duc, et par le duc sur les amis du roi, seraient gratuitement restituées ^.
no3. Ce traité priva les Anglais de l'occasion de satisfaire Impunément leur aversion nationale contre leurs vainqueurs, et de tuer des Normands à l'abri d'une bannière normande. Mais, peu de temps après, cette occasicm s'offrit de nouveau et fut avidement saisie. Robert de Belesme, l'un des ctmAeé les plus puissants en Normandie et en Angleterre^ fut cité à l'assemblée générale, tenue dans le palais du roi, pour répondre sur quarante-cinq chefs d'accusation ^. Robert comparut, et demanda, suivant Tusage, la faculté d'aller librement prendre conseil avec ses amis sur ses moyens de défense*; mais, une fois hors de l'assemblée, îl monta vite à cheval et gagna Tun de ses châteaux forts. Le roi et les seigneurs, qui attendirent vainement sa réponse, le déclarèrent ennemi public, à moins qu'il ne revînt se présenter à la prochaine cour ^; Mais Robert de Belesme, se préparant à la guerre, garnit de ttiunitions et d'armes ses châteaux d'Arundel et de Tlckehill , ainsi que la citadelle de Shrewsbury qu'il avait en garde. Il fortifia de même Bridgenorth, sur la frontière du pays de Galles^ ; et c'est vers
' Verum sapientiores ulriusque partis , habito iliter sesalubriler consilio... (Florent. Wigorn. chron., p. 6»o.)
2 Ibid.
3 XLv reatus in factis seu dictia. (Order. Vital. HiBt eeoleSiaBt , lib. XI , apud Script, rer. normann., p. 806.)
* Llcentiam, ut moris est, eundi adconsilium cum suis. (Ibid.) •'• Nisi ad judicium recUtudinem facturus remearel. (Ibid.) « Ibid.
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ce derniier poini que Tarmée royale se mit en marche poiir iio» ratteindre.
Il y avait trois semaines que le roi Henri assiégeait Bridgejiorth, quand les comtes et les barons normands entreprirent de faire cesser la guerre, et de réconcilier Robert de Belesme ^vec ce roi. çi Car ils pensaient , dit un vieil c( historien, que la victoire du roi sur Je comte Robert lui « donnerait le moyen de les contraindre tous à plier sous « sa volonté * . «Ils vinrent en grand nombre trouver Henri, et lui demandèrent une conférence, ou , comme on s'exprimait alors en langue française, xmparlement pour traiter de la paix. L'assemblée se tint dans une plaine auprès du camp royal ^. Il y avait sur le coteau voisin un corps de trois mille Anglais, qui, sachant ce dont il était question d^s la conférence des chefs normands , s'agitaient beau-^ coup, et criaient^ : « roi Henri, ne les crois pas, ils a veulent te tendre un piège ; nous sommes là , nous t'as- « sisterons, et livrerons Tassant pour toi; ne fais point de a paix avec le traître , que tu ne le tiennes vif ou mort ^. » Pour cette fois les Normands ne réussirent point dan^ leur tentative de conciliation ; le siège de Bridgenorth fut poussé vivement, et la forteresse prise; celle de Shrewsbury le ftit ensuite, et Robert de Belesme , réduit à capituler, fut j déshérité et banni ^.
La vanité des Anglais de race enrôlés sous la bannière royale pouvait être flattée de leurs succès militaires contre les Normands insurgés , mais la nation entière n'en retirait
* Si rex magniflcum comitem... subegerit... omnes nos ut imbelles ancillas amodo conculcabit (Order. Vital. Ui8t.eecle8iast., lib. xi, apud Script, rer. normann.» p. 806.)
3 In medio campo colloquium de pace... fecerunt. (Ibid., p. 807.) ^ Ad regem vociferando clamabanl. (Ibid.)
* Pomine rex... noli proditoribus istis credere. (Ibid.) 5 Ibid.
«03. aucun soulagement ; et, si elle se vengeait de quelques-uns de ses ennemis, c'était au profit d'un autre ennemi. Quoique le roi eût épousé une femme Saxonne, et malgré le sobriquet saxon que lui donnaient les chefs normands , il était Normand dans le cœur. Son ministre favori, le comte de Meulan, se faisait remarquer, entre tous les autres dignitaires étrangers, par sa haine contre les indigènes*. Il est vrai que la voix populaire surnommait Mathilde la bonne mne; elle conseillait, disait-on, au roi d'aimer le peuple; mais les faits ne révèlent aucune trace de ces conseils ni de son influence^. Voici comment la chronique saxonne du monastère de Peterborough prélude au récit des événements qui suivirent le mariage si désiré de Henri et de la nièce d'Edgar : « Ce n'est pas chose facile que de raconc( ter toutes les misères dont le pays fut affligé, cette année, c( par les tributs injustes et sans cesse renouvelés. Partout « où voyagea le roi, les gens de sa suite vexèrent le pauvre « peuple, et commirent en plusieurs lieux des meurtres et « des incendies... ^.» Chaque année qui succède à l'autre dans la série chronologique est marquée par la répétition des mêmes plaintes, énoncées à peu près dans les mêmes termes, et cette monotonie donne une couleur plus sombre
H05. au récit... « L'année 1105 futgrandement malheureuse , à « cause de la perte des récoltes, et des tributs dont la levée
1 Praetatus cornes nec Anglos diligere... (Eadmeri Hist. nov., p. 94, éd. Seldcn.)
2 Mold the gode quecne gaf in conseile , To luf his foie...
( Robert of Brunne's chron., p. 98, éd. Beame.) — Robeil of Gloucesler's chron., p. 493, éd. Hearno.
3 Haud facile explicari possunt hujus lerrsB miseriae... quacumque... rex ivit... familia ejus populum infelicem oppressif, subinde... incendia et homicidia excrcebant. (r4hron. saxon.» éd. Gibson, p. 242.)
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a ne cessa point'. L'année 1110 fut pleine de misères, à nos. «c cause de la mauvaise saison , et des impôts que le roi « exigea pour la dot de sa fille... *. » Cette fille, nommée Mathilde, comme sa mère, et qui avait alors cinq ans, fut mariée à Henri , cinquième du nom , empereur d'Allemagne. « Tout cela, dit la chronique saxonne , coûta cher à la nation anglaise '. »
Ce qui lui coûta cher encore, ce fut une invasion que le noo. roi Henri entreprit contre son frère, le duc de Normandie. Personnellement, Henri n'avait aucun motif pour rompre le premier la paix qui existait entre Robert et lui, depuis que ce dernier avait renoncé à toute prétention sur le royaume d'Angleterre. Il y avait peu de temps que le duc était venu visiter son frère conmie un ami de cœur; et même , en retour de l'hospitalité qu'il reçut alors , il avait fait don à sa belle-sœur Mathilde des mille livres de pension que le roi devait lui payer, aux termes de leur traité de paix*. Cet acte de courtoisie n'était pas le seul bon office que Henri eût éprouvé de la part de son frère aîné, l'homme le plus généreux et le moins politique de cette famille. Anciennement, lorsque Henri était encore sans terres et mécontent de sa condition , il avait essayé de s'emparer du mont SaintrMichel en Normandie^; Robert et Guillaume le Roux l'y assiégèrent, et, le serrant de près, le réduisirent à manquer d'eau. L'assiégé fit prier ses frères de ne pas lui dénier la libre jouissance de ce qui appartient à tous les hommes, et Robert, sensible à cette plainte, or-
• Hic annus fiiit valde calamilosus. (Ibid., p. S13.}
2 Per tributa quœ rex erogavit, in flliœ dotem. (Ibid., p. 246.)
3 Tolum hoc care conslitit Angorum terrœ. ( Ibid.» p. 220.)
* aeginœ induisit. (Order. Yilal. Hist. ecctlesiast., lîb. xi, apud Script, rer. normann., p. 805.)
& Infrendens quod nii sibi de terris impertiebatur. (Tbomœ Rudborne Hist. major, winton. ; Anglia sacra, 1. 1, p. S63.)
4406. donna àse$ soldats de laisser c^ux ^ei Henri ^ pourvoir d'eau. Mais alors Guillaume ]ç Roux s'emppr|a contre Robert : « Vous faites preuve d'habileté en (aif de guerre, « lui dit-il, vous qui fournissez à boire à Fennemi; il ne « manque pJws que de lui donper ç^ussi des viyi^es * . — Quoij ! (f répliqua vivement le duc, dpv£^is-je laisser u^ (rère périr « de soif? et quel autre frère aurions-nous ;j ^ nous le «perdions^?»
Le souvenir de ce service et de c^tte afîpctioip fraterneHe. s'évanouit du copur de Henri aussitôt qu'il fut roi. l\ chercha de tou^e façon à nuire à Rpbert , et à profiter n(iénie contre lui de çon caractère insouciant et facile jusqu'à riiimrudence. Cette disposition d'esprit rendait le duc de Normandie pialhabile Jt goviveri^er ses affaires. Beaucoup tfabus et de désordres s'introd\ii§aient dan^ son duchés U y avait une. foule de n^éçontent?? et la légèTiCté naturellei à Robert l'enapêchait dç les apercevpir, QU sa douceur d^ les punir. Le roi Henri se prévalut avec art de ces circonstances pour s'entremettre dans les querelles des Normands avec leur duc, d'^hord sous le personnage de conciliateur; puis, quand les discordes recommencèrent > il leva le masque^ et sç d^clarfi protecteur de la l^ormandie contre le mauvî^is gouvernement de §on frère'. U somma Robert de Ini céder la province en échange d^une somme d'argent, a Tu as le titre de seigneur, lui m^ndait- « il dans son message ; mais tu ne l'es plu* réellement ; « car ceux qui doivent t' obéir se moquent de toi *s. » Le
< Bene scis aclitare guerram, qui bostibus prœbes aquïe copiam. (Willelm. Malmesb., deGcst. re$. angl, lib. iv^apud rer.angUç. Script , p. 421, éd. Savile.)
3 £t queni alium babebimus, si eum amiscrimus? ( Ibid., p. 1.3^)
a Order. Vital. HisU ecclesiast., lU). xi, apud Script rer. ngrina^^n., p. 820.
* Du\ quidem uoinioe tenus Tocaria, aed a cUcn^bus tuU palan aobiaunuris. ( Ibid.)
due, Ittdîgrié dfe cette proposition, reftisâ d'y accéder; et noe. alors Henri P' se mit à poursuivre à main arniée la rUine de son frère*.
Près de partir pour là Normandie , il ordonna eti Angleterre une grattde levée d' aident, pour les frais de celte expédition ; et ses collecteurs de taxes usèrent de la plus cruelle violenbe envers les bourgeois et les paysans saxons^. Ils chassaient de léUrS pauvres niasUrés ceux qui n'avaient rien à donner 5 ils en enlevaient les portée et les fenêtres , et prenaient jusqu'aux derniers ineubles'. Contre ceux qui paraifesaient pbssédei* quëlcjue Chose on intentait des accusations imaginaires; ils n'osaient se présenter en justice, et l'on cohBstiUâit leurs biens *. « Beaucoup de personnes, ft dit un contemporain , nfe trouveraient rien de nouveau ft dans cei griefs, sâbhant qu'ils existèrent durant tout le « règne de Guillaume , frère du i'ôi actuel , pout ne pas <t parler de ce qui se passft du temps de leur père. Mais, de « nos jours, il y avait un motif pour que ces vexations, 8 déjà anciennes, fbssfent encore plus dures et plus insuptt portables : tï'eSt (jumelles s'adressaient k un peuple dé- B pouillé de tout , entièrement ruiné , et contt'e lequel on « s'irritait de ce qu'il n'avait plus rien à perdre ^. dUn autre écrivain de l'ëpoqUe t*&conteque des troupes de laboureurs venaient au palais du roi oU sur son passage , et jetaient devant lui lëurô sôcii de charrue , en èighe de détresse , et
« Ibid.
5 Nullus in collectoribus pietatis aut misericordiee respectas fliit, sed crudelis exactio super omnes dessBTit. ( Eadmeri Hist* tioY., p. 88 , éd. Selden.)
3 Aut a suis domunculis pelli, aut avulsis àsportatisque ostlis dbmorum... (Ibid.)
4 AlilB atque aliis miserâhilibuà thodis àÉigi et cruciari... l^ôva et eicogiiata fbrisfaCta bbjiciebdntui*. .. ( Ibid.)
5 Ibid.
<»o«. comme pour déclarer qu'ils renonçaient à cultiver leur terre natale*.
Le roi partit pour la Normandie, vainquit le duc Robert, ' et le fit prisonnier, avec ses amis les plus fidèles , dans une bataille livrée près du château de Tinchebray, à trois lieues de Mortain, Un incident remarquable de cette victoire , c'est que le roi saxon Edgar se trouva parmi les prisonniers *. Après avoir renoncé à ses anciennes espérances pour son pays et pour lui-même, il était allé s'établir en Normandie , auprès du duc Robert , avec lequel il se lia d'affection, et qu'il accompagna même à la Terre- Sainte^, n fut ramené en Angleterre, et le roi, qui avait épousé sa nièce , lui accorda une pension modique , de laquelle il vécut, jusqu'à ses derniers jours, au fond d'une campagne, dans l'isolement et l'obscurité *. Le duc Robert éprouva, de la part de son fi*ère, un traitement plus rigoureux; il fut envoyé sous bonne garde au château de Gardiff, bâti sur la côte méridionale du pays de Galles, vis-àvis de celle de Glocester, dans un lieu récenunent conquis sur les Gallois. Robert, séparé de l'Angleterre par le cours de la Saverne , jouit d'abord d'une sorte de liberté; il pouvait se promener dans la campagne et les forêts voisines; mais un jour il tenta de s'évader, et saisit un cheval; on le poursuivit, on le ramena en prison, et depuis lors il n'en sortit plus. Quelques historiens, mais du siècle
■ Querula multitudo coloDorum... prœtereunti (régi) fréquenter occursabat, oblatis yomeribus, in Bignum deftcicntis agriculturœ. (Dialog. de Scaocario; Seldeni notœ ad Eadmeri Hist. nov., P* 346.)
3 Ghron. saxon., éd. Gibson, p. 944.
3 Ducem... quasi collactaneum fratrem diligebat. ( Order. Vital. Hist. eccleslast., lib. x, apud Script rer. normann., p. 778.)
* Pedetentim pro ignavia... contemptui haberi cœpit... nuno remotus et tacitus , canos suos in agro consumiL ( Willelm. Malmesb., do Geet. reg. angl., lib. m , apud rer. anglic. Script., p. 403 , éd. Savile.)
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suivant, assurent qu'il eut les yeux crevés par Tordre de ho6. son frère*.
Au moment de sa défaite, Robert avait un fils encore en 4107. bas âge , nommé Guillaume , dont le roi Henri tâcha de s'emparer, mais qui fut sauvé et conduit en France par le zèle d'un ami de son père «. Louis, roi des Français, adopta le jeune Guillaume et le fit élever dans son hôtel; il lui donna chevaux et harnais, suivant la coutume du siècle, et, feignant de s'intéresser à ses malheurs, se servit de lui pour causer de l'inquiétude au duc-roi son voisin, dont la puissance lui faisait ombrage. Au nom du fils de Robert , le roi de France forma une ligue dans laquelle entrèrent les Flamands et les Angevins. Le roi Henri fiit attaqué sur tous les points de sa frontière de Normandie ; il perdit des villes et des châteaux , et, en même temps , les amis du duc Robert conspirèrent contre sa vie*. Durant plusieurs années , il ne dormit jamais sans avoir au chevet de son lit une épée et un bouclier*. Mais, quelque formidable que fût la confédération de ses ennemis extérieurs et intéiieurs, elle ne prévalut point contre la puissance qu'il tirait de la Normandie unie à l'Angleterre.
Le jeune fils de Robert continua de vivre aux gages du roi de France, comme son vassal, et à suivre ce roi dans ses guerres.. Ils allèrent ensemble en Flandre, après une sédition oil avait péri le duc des Flamands , Karle ou Charles , fils de Knut, roi des Danois , tué aussi dans une
> Matth. Paris.»t. I,p.63.
> Order. Vilal. Hist. ecclesiast., lib. xi, apud Script, rer. normann., p. 839.
3 Ibid., p. 838 et seq. — Sugerii vita Ludovici Grossi , apud Script, rcr. gallic. et francic, t. XII, p. 44.
< Alite se dormientem scutum et gîadium omni nocte conslitui imperaret, (Ibid.')
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S5S LIVRE Vil.
um. sédition *. Le roi dé France entra en Plandte avec raveti des gens les plus considérables du pays , pour punir les meurtriers dti deriliei* duc'* mais^ sanà cet ateU, en tértu de son droit de suzeraineté féodale (cfrolt fort sujet à litige), il mit à la place du duc mort le jeune Guillaume , qu'il avait à cœut de tendre puissant poui» l'opposer au roi Henri*. Il y eut peu de résistance contre ce toî impopulaire, iant que le roi de France et ses soldats demeurèrent en Flandre 5 mais, après leur départ, line révolte universelle éclata contre le nouveau seigneur imposé par les étrangers'. La guerre commença avec des chances diverses entré les barons de Flandre et le flls de hobert. Les insurgés mirent à leiir tête le comté d'Alsace , Thlédrik, de la même race qu'eux , et parent de leurs anciens ducs *. Ce candidat populaire attaqua l'élu du roi de France, qUi, blessé au siège d'une ville, inourUt peu de temps après. Thiedrik d'Alsace lui succéda, et le roi Louis se vit obligé , malgré ses prétentions hautaines , de reconnaître comme légitime duc de Flâtnands celui qu'ils avaient eUx-mêmes choisi*.
Au moment d'aller sur le continent soutenir la longue guerre que son neuveu et le roi de France lui suscitèrent , Henri avait fait en Angleterre , du conseil dé ses évêques et de ses barons , une grande promotion d'abbés et de prélats. Selon la chronique saxonne , il n'y eut jamais autant d'abbayes données en une seule fois qUe dans la quarante-unième année du règne des Français en An-
> Johan. Iperii chron., apud Script, rer. gallic. et franeic, t. XIII, p. 466. — Voyez livre vi, t II , p. 201.
^ Johan. Iperii chroD., loc. supr. cit.
3 Fuit terrœ et populo gravis quare plures de Flandria, ta;dio... ( Ibid.)
* Theodericum de Holsate. ( Ibid.)
^ Quem verum Flandria haeredem... rex declarans» eum ad Flandriae bommagium recepit et approbavit. (Ibid.)
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gletëite'. Dans ce siècle , où les cothhitinications journa- ^«07. Mèrëi avec les gens d*église tenaient une si grande place datis la vie, uil pareil événement, quoique à nos yeux peu tnéttibrable , ri'étaît point îtidîfférent à la destinée de la population anglaise, hors des cloîtres comme dans les cloîtres. « PatTiii tdus ces nouveaux pasteurs , dit le con- « temporaîn Edmer , là plupart fUrent plutôt loups que « paëteUrs*. Que telle n'ait pas été l'intention du roi, il « faiit le crbire ; et pourtant cela serait plus croyable , s'il « en eût pris au moins quelques-uns parmi les indigènes « du pays*. Mais si vous étiez Anglais, aucun degré de et vertu ou de mérite ne pouvait vous mener au moindre «emploi; tandis que l'étranger de tïàissâiice était jugé <r digne de tout. Nous vivons dans de mauvais jours*. »
Parmi les nouveaux àbbés qu'institua le roi Henri , en l'année 1107, on remarqua particulièrement un certain Henri de Poitou, qui passa en Angleterre parce que c'était tin pays où les clercs faisaient fortune plus promptement qu'ailleurs , et vivaient avec moins de gêne. Ce Poitevin obtint du roi l'abbaye de Peterborough , et « il s'y coma porta, dit la chronique contemporaine, comme le frelon « dans la ruche , enlevant tout ce qu'il trouvait à prendre « dans le couvent et hors du couvent, et faisant tout passer a dans son pays *. » Il était moine de Cluny, et avait pro-
» Primo et xl9 anno quo Franci (the Francan) hanc terratn gubernarftnt. (Gbron. saxon., éd. Gibson, p. 244.)
* Lupi magls qaam pastores effecU sunt (Eadmerl Hist. nov., p. llOf éd. Selden.)
^ Quod tamen credibilius videretur, si... aiiquos sallem ex indigenis terrse, non usquequaque Anglos perosus... (Ibid.)
* Unum eo8, natio sciiicet , dirimcbat. Si Anglus erat, nulla virtus... eum poterat adjuvare; si alienigena... honore prœcipuo illico dignus judicabatur... Dies enim mali sunt. (Ibid.)
* Tapquam fucus in alveario. (Chron. saxon., éd. Gibson , p. 232.)
uvr. mis au supérieur de cet ordre , par serment sur la vraie croix , de lui procurer la propriété entière de Tabbaye de Peterborough , avec tous ses biens en terres et en meubles*. Au moment où le chroniqueur saxon écrivait ce récit, l'abbé avait fait au roi sa demande , et Ton n'attendait plus que la décision royale. « Que Dieu ait pitié, s'écc crie le Saxon , des moines de Peterborough et de cette c( malheureuse maison ! C'est bien aujourd'hui qu'ils ont c( besoin de l'assistance du Christ et de tout le peuple chré- «tien^... »
1 107 Ces souffrances, auxquelles il faut compatir, piiisqu'elles ,11 j furent éprouvées par des hommes, et que le gouvernement de l'étranger les rendait communes aux clercs et aux laïques, en fatiguant chaque jour l'esprit des Anglais, paraissent avoir augmenté en eux les dispositions superstitieuses de leur nation et de leur siècle. Il semble qu'ils aient trouvé quelque consolation à s'imaginer que Dieu révélait par des signes effrayants sa colère contre leurs oppresseurs. La chronique saxonne aftirme que, dans le temps où l'abbé Henri le Poitevin fit son entrée à Peterborough, il apparut , la nuit, dans les forêts situées entre le couvent et la ville de Stamford , des chasseurs nobs, grands et difformes , menant des chiens noirs aux yeux hagards, montés sur des coursiers noirs, et poursuivant des biches noires : « Des gens dignes de foi les ont vus , dit le narra- « teur, et durant quarante nuits consécutives on entendit c( le son de leurs cors '. » A Lincoln , sur le tombeau de l'évêque normand Robert Bluet, homme fameux par ses débauches, des fantômes se montrèrent aussi durant plu-
' Tanquam fucus in alveario. Chron. saxon., éd. Gibson, p. 235.
2 Il)id.,p.236.
3 M)id., p. 232.
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sieurs nuits ' . On racontait des visions horribles qui, selon hot le bruit public, apparaissaient au roi Henri dans son som- ^^2, meil, et le troublaient tellement, que trois fois de suite, dans la même nuit, il s'était élancé hors du lit et avait saisi son épée ^. C'est vers le même temps que se renouvelèrent <h2. les prétendus miracles du tombeau de Waltheof ; ceux du roi Edv^ard, dont la sainteté n'était point contestée par les Normands à cause de sa parenté avec Guillaume le Conquérant, occupaient aussi l'imagination des Anglais ^ Mais ces vains récits du foyer, ces regrets superstitieux des hommes et des jours d'autrefois , ne donnaient au peuple ni soulagement pour le présent , ni espérance pour l'avenir.
Le fils du roi Henri et de Mathilde ne tenait rien de sa ma mère dans ses dispositions envers les Anglais. On l'enten- ^^g. dait dire publiquement que , si jamais il venait à régner sur ces misérables Saxons, il leur ferait tirer la charrue comme à des bœufs ^. A l'âge où c>e fils, nommé Guillaume, reçut en cérémonie ses premières armes, tous les barons normands l'agréèrent pour successeur du roi , et lui jurèrent d'avance fidélité. Quelque temps ajM^s il fut
* Robertus Bluet, vir libidinosus.... loci custodes noclurnis umbris exagitatos... (Henrici Knyghton, de Event. Angl., apud hist. angl. Script., t. II, col. 9364, éd. Selden.)
3 Exsiliit rex de stratu suo, gladium anipiens. (Ibid., col. 2383.)
3 Eisdem diebus... miranda valde magnalia sua ad tumbam sancti
WaldcTi martyrls. ( Pétri Blesensis Ingulfi Continuât., apud rer. anglic.
Script, 1. 1, p. H6, éd. Gale.)
* CujuBcognationeacconsanguinitate... rex noster Willielmus fundat eonscientiam suam regnum Angliae inyadendi. (Hist. Ingulf. Croyland., apud rer. anglic. Script., 1. 1, p. 84.)
& Palam coinminatus fuerat Anglis quod si aliquando acciperet domi- Dium super eos, quasi boves ad aratrum trahere faoeret. (Henrici Knyghton, de Event. AngI.,Iib. ii, apud hist. angl. Script., t. Il, col. 2382. éd. Selden.) — Chron. Johan. Bromlon., ibid., t. I , col. 1013. — Thom- Wa]singham.YpodygmaNeustriœ,apudGamden.,Anglica, Hibernica, etc., p. 444.
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iHs ftiàrié à la fille de Foulques j comte d'Anjou. Cette union , lîs. détacha les Angevins de Itt confédération fohnée par le roi de France, qui lui-même renonça bientôt à la guerre, à condition que Guillaume , fils de Henri , àe reconnaîtrait son vassal pour la Normandie, et lui eti ferait hommage ^ La paix se trouvant airisi complètement rétablie, dans Tari- <<2o. née 1420, au commencement de Thiver, le roi Henri, soh fils légitime Guillaume , plusieurs de Sefe fenfânts naturels et les seigneurs normands d'Angleterre j se disposèrent à repasser le détroit ^.
La flotte fut rassemblée au mois de décembre dans le port de Barfleur. Au moment du départ , un certain Thomas , fils d'Étionne , vint trouver le roi , et lui offrant un marc d'or, lui parla ainsi : « Etienne , fils d'Érard , toon a père, a servi toute sa vie le tien sur mer, et b'est lui qui c( conduisait le vaisseau sur lequel ton père monta pour a aller à la conquête ; seigneur roi, je te supplie de ttie « bailler en fief le même office : j'ai un naVirfe appelé là « Blanche Nef^ et disposé comme il convient'. » Le roi répondit qu'il avait choisi le navire sur lequel il voulait passer, mais que , pour ftih»e droit à là requête du fils d'Etienne, il confierait à sa conduite ses deux fils, sa fille et tout leur cortège. Le vaisseau qui devait porter le roi mit le premier à la voile par un vérit du sud, rtu moment où le joiir baissait , et le lendemain matin il aborda heureusement en Angleterre ^^ un peu plus tard, sur le soit*, partit l'autre navire; les matelots qui le conduisaient
1 Sicut Rollo, primus Normannlse dux» jure pet*petuo promiserat. ( Anonymus apud Script, rer. gàllic. et francic, 1. 11 V, p. lé.)
» Order. Vlial. Hist. ccclesiasl. , llb. m, apud Script, fer. normand., p. 867.
3 Eiqne taoarcum auri oflérens ait... hoc feudum , donitnè tex , a te requiro, et ras qudd Vûtidida tfavi» appellatùr. ( iMÛ., p, %ti et 868.)
4 Ibid.
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HVR^ VIL 263
avi^jent d^m^dé du vii^ au déport, ^t tes jounes passagers u^n leur en ^v^ieii^i fait distribuer avçç profusion * . Le vaisseau était mançeuvré par ciqquante rameurs habilesi : Thomas ûls d'Etienne , tenait le gouvernail , et ils naviguaient rapidement, par un beau clair de lune, longeant la côte voisine de Parfleiu'^, Leç m^telot^ animés par le vin, fais^ent fqrce de rame§ povw atteindre le vaisseau du roi. Trqp occupé^ de ce désir, ils s'engagèrent imprudemment parmi des rpchers, h fleur d'eaii dans un lieu alors appelé le Mas de Catte, aujourd'hui Ras de Gatteville ^. La Blanche Nef d^ma contre un écueil, de toute la vitesse de sa course , et s'enti^'ouvrit par le flanc gauche : l'équipage poussa un cri de détresse qui fut entendu sur les vaisseaux du roi dé]^ en pleine mer; mais personne n'en soupçonna la catuî^^. L'eftu entrf^it en abondance, le navire fut bientôt e^^outi avec tous les passagers , au nombre de trois cents personnes, parmi lesquelles il y avait dix-huit femmes^. Deux hommes seulement se retinrent à la grande vergue , qui res^a flottante sur l'eau : c'était un boucher de Rouen, nommé Bérauld, et un jeune homme de naissance plus relevée, appelé Godefroi, fils de Gilbert de l'Aigle».
Thomas, le patron de la Blanche Nef y après avoir plongé une fois, ii'evint à la surface de l'eau; apercevant les têtes des deux hommes qui tenaient la vergue : « Et le
< Ad bibendum postulaverunt. ( Ibid., p. 868.)
3 PerUi enim rémiges quinquaginta ibi eranl. ( Ibid.)
3 Inquodam maris loco periculoso, qui ab iucolis Catta Ras dicilur (al. cane raz). (Willelm. Gemet. Hist. normann., ibid., p. 297.)
^ Omnes in tanto discrimine simui exclarnaverunt. (Order. Yilal., loc. 8ûpr. cil.)
^ Ibid. — Wilielm. Halmesb., de Gcst. reg. angl., lib. t, apud rer. anglic. Script., p. 165, éd. Savile.
® puo soli virgae qua vélum pendebal manus injecerunl. (Order. Yilal. 0Ut. ecclesiast., lib. xii , apud Script, rer. uormaiin., p. 868.)
26t LIVRE Vn.
4 «20. (( fils du roi , leur dit-il , qu'est-il arrivé de lui * 1 — II n'a « point reparu , ni lui , ni son frère , ni sa sœur, ni per- « sonne de leur compagnie. — Malheur à moi ! s'écria le «fils d'Etienne;» et il replongea volontairement*. Cette nuit de décembre fut extrêmement froide , et le plus délicat des deux hommes qui survivaient, perdant ses forces, lâcha le bois qui le soutenait , et descendit au fond de la mer en recommandant à Dieu son compagnon^. Bérauld, le plus pauvre de tous les naufragés, dans son justaucorps de peau de mouton, se soutint à la surface de l'eau : il fut le seul qui vit revenir le jour; des pêcheurs le recueillirent dans leur barque ; il survécut, et c'est de lui qu'on apprit les détails de l'événement *.
La plupart des chroniqueurs anglais, en rapportant cette catastrophe douloureuse pour leurs maîtres, paraissent compatir extrêmement peu aux malheurs des familles normandes. Ils nomment ce malheur une vengeance divine, un jugement de Dieu, et se plaisent à trouver quelque chose de surnaturel dans ce naufrage arrivé par un temps serein sur une mer tranquille*. Ils rappellent le mot du jeune Guillaume et ses desseins sur la nation saxonne : « L'orgueilleux, s'écrie un contemporain, il penc( sait à son règne futur; mais Dieu a dit : Il n'en sera pas c( ainsi , impie, il n'en sera pas ainsi; et il est arrivé que
» Filius régis quid devenit? (Order. Vilal. Hlat. ecclesiast., lib. xii, apud Script, rer. normann.. p. 868.)
' Miserum , inquit, est amodo meum vivere. (Ibid.)
3 Vires amisit , sociumque suum Deo commcndans, relapsus in pontum obiit. ( Ibid.)
* Beroldus autcnit qui pauperior erat omnibus, renone amictus ex arietinis pellibus, de tanto solus consortio diem vidit. (Ibid.)
^ Manifestum Dei apparuit judicium... mare tranquillo perieruiit. (Gervas. Caiiluar. chron., apud hist. angl. Script., t II, col. 4339, éd. Selden.) rmiter in mari tranquillissimo. (Mattb. Westmonast. Flor.
bistop
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et son front, au Heu d'être ceint de la couronne d'or, s'est «ao. « brisé contre les rochers *. » Enfin ils accusent ce jeune homme et ceux qui périrent avec lui , de vices infâmes et , à ce qu'ils prétendent , inconnus en Angleterre avant l'arrivée des Normands^. Leurs invectives et leurs accusations passent souvent toute mesure ; et souvent aussi ils se montrent flatteurs et obséquieux à l'excès, comme des gens qui haïssent et qui tremblent. «Tu as vu, écrit « l'un d'eux dans une lettre qui devait rester secrète , tu a as vu Robert de Belesme , cet homme qui faisait du « meurtre sa plus douce récréation ; tu as vu Henri, comte « de Warwic, et son fils Roger, l'âme ignoble; tu as vu le « roi Henri, meurtrier de tant d'hommes, violateur de ses a serments, geôlier de son frère'.... Peut-être vas-tu me c( demander pourquoi , dans mon histoire , j'ai tant loué « ce même Henri. J'ai dit qu'il était remarquable entre les c( rois par sa prudence, sa bravoure et ses richesses; mais « ces rois, auxquels nous prêtons tous serment, devant (f qui les étoiles du ciel semblent s'abaisser, et que les • c( femmes, les enfants et les hommes frivoles vont conte templer au passage , rarement, dans leur royaume, il « se trouve un seul homme aussi coupable qu'eux, et c'est « ce qui fait dire : la royauté est un crime *. »
^ nie de regno futuro... cogitabat ; Deusaufem dicebal : Non sic, impii, non 8it Contigit igitur et quod pro corona auri, rupibus marinis capilo Bcinderetur. (Henrici Huntind. Episl. deconlemptu mundi ; Anglia sacra, t.ll,p. 696.
2 Superbia tumidi, luxuriœ et lîbidinis omnis tabe maculati. (Gervas. Cantuar. chron., loc. supr. cil.) — Scelus Sodomse noviler in bac terra dlvulgalum. (Eadmeri Hist. nov., p. 24, éd. Selden ) — Nefandum illud et énorme Normannorum crimen. (Anglia sacra, t. II , p. 40.)
3 Henrici Huntind. Episl. de conlemplu mundi; Anglia sacra, t. U, p 698.
* Nemo in regno eorura par els... sceleribus; unde dicitur .- Regia rc» scclus est. (Ibid., p. 699 )